samedi, 26 janvier 2008

David RIESMAN et la liberté sociale

45e8cab4480640b7958cfc017cfb4440.jpg"L'idée que les hommes naissent libres et égaux est à la fois vraie et trompeuse : les hommes naissent différents ; ils perdent leur liberté sociale lorsqu'ils s'efforcent de se ressembler les uns aux autres."

 David Riesman in La foule solitaire, Arthaud, 1964

 

Cette citation s'applique avec pertinence en ces jours où l'instinct grégaire de nos contemporains pousse à hurler avec les loups contre toute pensée différente. Par nature, l'Homme n'aime pas la différence mais la société occidentale actuelle, loin d'approfondir son héritage greco-chrétien qui a fait de la critique sa force à travers le monde, se renie au point de revenir à des reflexes archaïques de pensée. 

vendredi, 25 janvier 2008

Faiblesse mentale

f9d7ca5f98a9fc04d8f0a3f7f6781f1a.jpgLe syndrôme du bouc émissaire a-t-il frappé de plein fouet la Société Générale ? Après avoir dévoilé une fraude abyssale de 4,9 milliards d'euros, le N°2 de la banque française déclare à propos de l'employé qui serait à l'origine de cette explosion en vol : "il était mentalement faible. Je ne sais pas pourquoi il a fait cela" (Cf Wall Street Journal, 25 janvier 2008).

Il était mentalement faible ! Effectivement, la Société Générale a l'habitude de recruter des handicapés mentaux pour ses salles de marchés, des pervers, des détraqués, des monstres en puissance dont la langue rouge pendante et les yeux imbibés de fureur ne font que semer la terreur sur le parvis de la Défense lorsqu'ils rentrent chez eux après 23 heures le soir ou avant 6 heures du matin lorsqu'ils arrivent.

Il était mentalement faible ! Et l'équipe des RH a laissé cet être déficient durant des années au contrôle des procédures puis l'a laissé passer de l'autre côté de la barrière, devenant ainsi juge et partie, dans une sorte de wonderland bancaire où il y aurait à la fois des juges et des procureurs sous la même casquette.

Il était mentalement faible ! Et les inspecteurs de la SG, réputés pour leur caractère de requin ou de reptile, n'ont pas vu les dérives.

Il était mentalement faible ! Et bien entendu personne ne l'a mis avec un bînome chargé de contrôler ses actes. On pourrait d'ailleurs légitimement se poser la question de savoir si cette personne au mental faible a pris ses congés durant la dernière année, prise de congés qui aurait permis à des tiers de reprendre les positions en suspens et sans doute, de s'apercevoir des dérives.

Il était mentalement faible ! Mais "Toward the end of 2007, Mr. Citerne said, Mr. Kerviel's trades were winning." Il gagnait... et tous ont fermé les yeux sur cette faiblesse. Malheur aux vaincus.

La SG est bonne mère. Ses actionnaires ont gardé leurs dirigeants, chose impensable aux Etats-Unis. Oh ! Pauvre Daniel, il laisse son salaire durant 6 mois, mais sans doute pas les primes dont le montant annuel représente plusieurs longues années de salaire d'un employé moyen de sa banque.

La réalité du monde bancaire est toute autre chose que ces pauvres larmes de crocodile qui vont sécher bien vite. Les comportements sont des comportements de braconniers en cols blancs : taper le plus plus possible dans le tas pour empocher un maximum. Ce n'est pas pour rien que la SG est devenue leader sur les marchés dérivés, hautement volatil. Et l'on voudrait qu'on plaigne cette perte impressionnante alors que la banque joue avec le feu depuis des années. Elle a voulu l'innovation, elle l'a eut. Et les risques sont arrivés, normal. Ses concurrents ont beau jeu de ricaner, tous sont dans la même galère. La SG reçoit sa pénitence par là où elle a fauté. On ne peut faire de gros profits sans se poser la question des grosses pertes.

"Yaka augmenter les contrôles". Ils existent déjà et la banque est réputée pour cela. Les contrôles sont très bien à condition de pouvoir les faire. Or, toutes les équipes sont surchargées de taches à effectuer, de dossiers à traiter dans l'urgence parce qu'il y a un maximum d'argent à la clef. Augmenter les contrôles veut dire augmenter le personnel apte à effectuer ces contrôles, et à lui donner le temps de les effectuer. Mais cela coûte. Que diront les actionnaires ?

Il est indécent que les lacunes profondes du management soient masquées par cette phrase injurieuse : "il était mentalement faible". Quand on traite des engagements de millions d'euros, on n'est pas mentalement faible. Quand on traite des dossiers quotidiens pour ses clients en tentant d'établir une relation de confiance dans la durée, on n'est pas "mentalement faible".

La faiblesse mentale vient de ne pas avoir su manager des hommes en leur indiquant la limite entre ce qui est faisable de ce qui ne l'est pas. La faiblesse est éthique et philosophique. Elle n'appartient qu'au management. Or, les managers sont bien souvent des supers techniciens et pas des managers. La différence est là !

Peut-on faire confiance à une banque dont  les fonds sont confiés à des personnes ayant des "faiblesses mentales" ? Non. Ce point a été vu par le Président de la SG qui a bien estimé que la question à résoudre était une question de confiance. Cela se mérite, se gagne pas à pas, et se détruit vite.

lundi, 21 janvier 2008

Figure d'homme

4f0fd80e6b685a23e38aa3bec74be3fb.gifIls sont partout et on ne les voit pas. Ils sont à nos portes et celles-ci restent fermées. Nous souhaitons agir pour eux mais nous ne les voyons pas. Ils sont l'objet de la "solidarité nationale" mais pas de nos regards. Nous cherchons à faire de l'humanitaire dans tous les pays du monde alors qu'il commence au seuil de nos maisons. Ils lisent comme nous le fronton des mairies mais ne savent plus ce que c'est que le mot "fraternité" et ont du mal à déchiffrer ceux qui précèdent.

Samedi 19 janvier 2008, dans l'artère commerçante de la plus grande ville d'Ile-de-France après Paris, un homme s'affaisse sur le trottoir, épuisé. Il ne peut s'asseoir sur un banc puisque la municipalité les a tous retirés pour éviter que des indigents comme lui s'y installent. Pourtant, ils ne sont utilisés par personne d'autre. L'homme fait partie de ces croûtes sociales que l'on aimerait gratter, faire disparaître. Il est là, à quelques mêtres devant moi, usé comme une baudruche qui vient de perdre tout son air, flasque, mou. Autour de lui, la foule passe et repasse. Il a perçé le secret de l'invisibilité. Personne ne le voit, personne ne veut le voir. Il est trop charnel, trop proche, trop barbu, trop blanc même si sa crasse lui donne un air plus africain. Il sent trop fort, des remugles de saleté accumulée et d'alcool. Une odeur humaine, une odeur de misère, une odeur de solidarité active.

Je passe aussi devant lui. On en voit tant. Je fais quelques pas et je m'arrête pour le regarder en me retournant. Il n'a pas de chien qui l'accompagne dans son périple, pas de bouteille dans les poches, pas de multiples sacs en plastique. Il est seul sans accessoires, sans ces prothèses qui nous relient aux autres avec des options téléphoniques, des options de téléchargement, des options pour payer et pour payer encore. Il est seul avec son humanité accrochée à des baskets hors d'âge. Il est seul avec ce regard perdu qui le fait descendre d'une autre planète. Il vient de Mars mais n'a plus de combativité, de Vénus mais sans la beauté, c'est un Jupitérien qui aimerait bien sortir de la cuisse de quelqu'un, mais dont ses propres cuisses ne le portent plus. C'est E.T. au pays des soldes. Lui, il est en rabais à - 100%. C'est de l'invendu, de l'invendable, de la poupouille pouilleuse, de la fripe fripée. Le chemin s'arrête là, en bordure de trottoir. Quand le monde ne tourne plus rond, il redevient plat et lui, il est arrivé au bord.

Je m'accroupis auprès de lui. "Monsieur, monsieur, est-ce que vous allez bien ? Voulez-vous de  l'aide ?". Une fois, deux fois. "Est-ce que vous m'entendez ?". Lentement, son visage remonte vers mes yeux. Dans le brouillard de ses pensées, il a perçu ma voix. Elle vient de l'autre côté de la frontière, du côté de ces gens qui bougent, qui passent et consomment. Je rejoins son immobilité. Le contact est fait, maintenant, j'en suis responsable. L'arrimage est établi, comme l'avion militaire se connecte à son ravitailleur. Je lui demande s'il ne veut pas se mettre à l'abri du vent. Ses jambes ne le portent plus. Je le prends sous le bras, un passant m'aide. Le vieux souhaite aller au foyer. Il s'exprime difficilement. Les mots sortent broyés, hachés menus, mastiqués, floutés comme s'ils avaient pris du brouillard entre les syllabes. Je tente de reconstituer, je le fait parler, répêter, je lui dit que j'ai du mal à comprendre. L'autre passant va voir à la Police qui est à deux pas ce qu'il en est de ce foyer. La Police donne l'adresse mais ne viendra pas l'accompagner. Nous décidons de prendre l'homme sous le bras pour l'emmener. Il se redresse comme un pantin désarticulé et commence à avancer. Il est dans cette ville depuis la guerre, celle d'Algérie. C'est une couche géologique de la population qui ressort, comme ces carottes de glace que l'on remonte d'Antartique pour analyser l'air. Il dit être né en 1939 et devrait donc aller sur ses 70 ans. Il ne se plaint pas, est au-delà de la plainte. Il regrette les bagarres et les vols dans le foyer. Sa diction devient plus claire, comme si les lèvres reprenaient l'habitude de la parole, quelques sourires émaillent son visage.

Nous arrivons au carrefour central de la ville. Il reconnaît le chemin. Nous voulons l'accompagner mais décline et souhaite continuer seul. Il nous donne une bonne poignée de main et entame son approche finale, à la godille, ondulant sur le trottoir, les mains dans le dos. Je le regarde tituber et s'enfoncer dans l'obscurité. Ma main gauche qui l'a soutenu durant tout ce trajet est impregnée de son odeur puissante. Une odeur "solidaire", une odeur que l'on ne retrouve pas sur les chèques que nous pouvons poster pour les malheurs du monde.

Je ne connais pas son nom. A l'heure où tant de bavards médiatiques se targuent d'agir pour la "diversité", cet horrible  mot à la mode, il me semble avoir tenu sous le bras et porté quelques minutes un échantillon de cette diversité. Cela remet les pendules à l'heure...

... y compris pour moi-même.

Merci l'ami, c'est toi qui m'a porté un peu plus loin, sans le savoir.

vendredi, 15 juin 2007

Vies à "économiser" sur la route

650794699b11e509a821528f97d13730.jpgIl existe une charte européenne de la sécurité routière, initiative de la Commission européenne, qui vise à mobiliser les acteurs de la société pour épargner 25 000 vies sur les routes européennes d'ici à 2010.

L'initaitive est fort louable, et pétrie de bonnes intentions. Il existe pourtant une route qui fait plus de 200 000 morts chaque année en France. Il s'agit de la route de la Vie, sur laquelle des milliers de jeunes personnes échouent, brisées, aspirées, au terme d'une procédure médicale d'élimination autorisée par les mêmes gouvernements qui protègent les automobilistes.

Deux poids, deux mesures pour un même drame, sauf que dans le second cas, il ne s'agit pas d'accident (peut-être de préservatif !). Que font les gouvernements pour sécuriser cette route-là et permettre aux véhicules comme à leurs passagers d'atteindre leur but, à savoir naître et voir sa détresse résolue  ? peu de choses, comme si la solution était automatiquement d'envoyer tout le monde contre un platane.

Le slogan affiché sur la page de la commission est pourtant fort agréable à lire :

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Le chemin de la vie est vraiment un sentier muletier !

 

mardi, 12 juin 2007

Le changement doit être sociétal

Un certain Nicolas Sarkozy voulait, durant la campagne présidentielle, rompre avec Mai 68. C'était répété sur le ton de l'incantation, de la psalmodie, en solo et en choeur. Depuis quelques semaines, Nicolas Sarkozy est à la tête de la France et nous attendons désormais de pied ferme les ruptures annoncées. Dans le domaine économique et social, il n'y a aucun doute que l'actuel locataire de l'Elysée soit déterminé. La route est droite et la pente sans doute moins savonneuse que pour ses prédecesseurs, muni d'un viatique de légitimité démocratique qui laisse le champ libre pour les réformes.

Mais les réformes économiques sont-elles les plus importantes ? La conversion de la France au libéralisme, le vrai, pas sa caricature financière, ne doit-elle pas entraîner une véritable révolution de fond sur le plan des fondements de la société ? Le véritable renversement de mai 68 aura lieu quand nous pourrons parler librement de l'avenir de l'Homme en prenant en compte sa dignité d'être humain, en reconnaissant qu'il y a des barrières à ne pas franchir, sous peine de verser dans l'innommable. Il faut rompre avec la logique de mort qui gangrène la France (pénitence à outrance, relativisme moral, débat sur l'euthanasie, destruction des fondements du mariage, empêchement de la liberté totale d'éducation, mainmise étatique sur la culture, négation des débuts de la vie). Seuls le respect de ces fondamentaux pourront permettre aux français d'avoir un regard lucide sur eux-même. Eluder ces questions, c'est empêcher l'avenir d'éclore.

Il faut rompre avec mai 68, donc il faut rompre avec le silence que celui-ci impose.