« 2005-12 | Page d'accueil
| 2006-02 »
jeudi, 12 janvier 2006
Françoise CHANDERNAGOR : La chambre
Françoise CHANDERNAGOR : La chambre
Les salauds !
« Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir roi, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu’il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve ».
L’homme qui écrit cette lettre testamentaire du fond de son cachot n’a plus que quelques jours à vivre. Sa femme quelques semaines et son fils quelques mois. Il ne sera jamais roi, mais le sera néanmoins dans l’esprit de ceux qui le détiennent. Roi sans avoir été enfant, sans avoir pu exprimer des désirs d’enfant dans un monde assoiffé de sang. Roi d’un royaume circonscrit à une tour crasseuse, miteuse, où la vie se consume doucement. Un enfant-roi perdu, ballotté au milieu d’un univers ogresque qui sombre dans l’absurde totalitaire et égalitaire. Un enfant-roi qui est le sommet émergé d’un monde englouti. Un enfant qui n’a pas de haine ou plus de haine car pour avoir la haine, il faut avoir connu le monde. Le monde le rejette, l’éjecte, le vomit, lui « l’avorton » du « gros cochon », l’enfant du Temple sacrifié sur l’autel des idoles. Car c’est bien de Louis Capet, qui aurait été le dix-septième du nom, qu’il s’agit mais il pourrait s’agir de n’importe quel enfant maltraité à n’importe quelle époque.
« La chambre » de Françoise Chandernagor nous renvoie l’enfant du Temple en reflet de nos mondes désocialisés, déshumanisés au point de sacrifier un bourgeon d’homme au nom de la raison d’Etat. Les bourgeons d’homme sont tout aussi sacrifiés aujourd’hui par une raison individualiste devenue le clone de la raison d’Etat. Bon sang ne saurait mentir chez la fille aînée des droits de l’Homme et de la Révolution, car sans nul doute, c’est bien au nom de ces droits que l’on dénie aujourd’hui comme hier ceux des plus faibles. Non pas que les injustices étaient inexistantes antérieurement à la formulation des droits mais leur proclamation rend leur violation plus criante. Allez, Vae Victis mais « fraternité » quand même.
Est-ce le dégoût qui nous monte au lèvres, dans cette évocation puissante du fils de Louis Capet seizième du nom ? Est-ce l’écœurement devant Mozart qu’on assassine, pour reprendre l’expression de Saint-Exupéry ? Sans doute les deux car dans un monde où les marées des massacres ne connaissent jamais de reflux, le radotage du mot « liberté » s’accompagne toujours en écho du mot « crime ». Quant à l’ « égalité », la pauvresse, il faut bien reconnaître qu’elle ne fut évoquée que face au « rasoir national » car dans les autres cas, il y eut des individus qui furent « plus égaux que d’autres », pour reprendre le mot d’Orwell, et dont la seule qualité fut de répandre la fange, l’ignominie et le malheur. La lecture du roman de Françoise Chandernagor laisse le lecteur dans une tension horrifiée. Il faut un grand talent pour susciter l’horreur en faisant de l’histoire. Malheur au pays dont le prince est un enfant. La France s’enfoncera dans la tourmente révolutionnaire et la gabegie humaine napoléonienne. Laissons aux historiens le soin de juger le livre de Mme Chandernagor. Pour nous, dans ce monde ou d’aucuns se réclament les héritiers des grands ancêtres « révolutionnaires », on ne peut avoir qu’un seul mot après avoir lu « la chambre » : Les salauds ! Une envie meurtrière subite vous prend pour arracher le malheur du cœur du monde, réduire à néant ceux qui nient l’homme. Réfrénons pourtant cette pulsion en relisant le testament de feu Louis XVI : « je prie tous ceux que je pourrais avoir offensé par inadvertance ou ceux à qui j’aurai pu avoir donné de mauvais exemples ou de scandales, de me pardonner le mal qu’ils croient que je peux leur avoir fait ». Pardonnons, pardonnons donc, même si ces mots ont manqué aux bourreaux du petit Louis, mais n’oublions pas !
ISBN-13: 978-2070767144
23:40 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Françoise Chandernagor, Louis XVII, Révolution française, Maltraitance, République
Dominique DAGUET : Le linceul du Ressuscité
Dominique DAGUET : Le linceul du Ressuscité
Par ce signe, tu vaincras
We shall not cease from exploration
And the end of all our exploring
Will be to arrived where we started
And know the place for the first time
Nous ne cesserons pas notre exploration
Et le terme de notre quête
Sera d'arriver là d'où nous étions partis
Et de savoir le lieu pour la première fois
T.S. Eliot, four quartets, Little giddings, V
Ce monde manque de poètes. Soit il les ignore, soit il les tue par l'indifférence qu'il leur manifeste, par la volonté de réifier toute chose vivante, par le désir de ne pas voir perturber une logique d'enfermement. Car le poète est d'abord prophète et chanteur et son chant comme ses prophéties sont insupportables à ceux qui ne veulent entendre que l'insatiable rengaine de leur petit orgueil. Mais le verbe du poète, une fois lancé, traverse tous les murs. Il est le reflet du Verbe initial par qui toutes choses furent faites et vers qui toutes choses reviendront. Gilbert Keith Chesterton disait que le monde manquait de prêtres et de poètes car tous deux ont la vocation de pontonniers, littéralement de faiseurs de ponts, "pontifex" entre le monde des réalités spirituelles et éternelles et celui des réalités temporelles et matérielles.
Le chemin vers le commencement
Incombe-t-il à Dominique Daguet de reprendre ce flambeau de pontonnier, de cantonnier plutôt tant son œuvre est irriguée par la trace, le chemin, le sillon imperceptible, la "piste de grâce / faite pour les chèvres", "la rugueuse route incessamment gravie" chère à Péguy ? Très certainement car il marche parmi les porteurs de lumière dont l'être profond ne s'illumine qu'au contact de l'Autre. Malgré son propre aveu d'impuissance lorsqu'il s'exclame :
Ah ! Que pesante est mon âme
quand elle voudrait n'être plus
que la légère haleine de Ton souffle,
Dominique Daguet montre une foi dévorante, débordante, qui transparaît et transpire dans une œuvre exigeante dont la profondeur théologique ne cède en rien à la beauté formelle. Voici un poète qui rend grâce des dons reçus au baptême qui le firent prêtre, prophète et roi, à l'image du seul Prêtre, Prophète et Roi dont la contemplation est son seul but. Comme le décrit le titre de son roman qui semble si autobiographique, il est "envahi" par Dieu, envahi par l'Etre, le Vivant, inondé de l'Infini et n'a de cesse de nous montrer à travers son œuvre les sentiers de la grâce. Toute la sensibilité de Dominique Daguet s'exprime dans une continuelle recherche du Royaume, du sentier qui y mène, de la contemplation du Roi dont il attend le retour avec ferveur, et de cette participation promise à "l'ineffable chant à trois regards – le grand hymne de l'univers". Ce Royaume n'est pour lui que l'unique demeure construite pour l'homme avant tous les siècles, voulue par un Dieu aimant ses enfants, lesquels ont oublié –ou perdu- le chemin y menant, malgré le désir prégnant qu'ils ont d'y parvenir. Ce chemin oublié "dans la dérive des jours" nous est ouvert par la grâce de l'Incarnation. Homme, "de ceci pourtant tu es assuré : / à ton salut d'homme perdu / l'unique passage offert ! / Et désirable, à en mourir".
C'est un appel au pèlerinage terrestre que Daguet nous lance. Une mise en route "vers ta maison, / chez toi, rien d'autre que ton pays, / un pays que tu ne connais pas", écrit-il dans son recueil de poésie "Désir du Seul" où il rejoint la grande contemplation vers l'au-delà que le poète anglais Thomas Stearn Eliot déployait dans ses quatre magnifiques quatuors, en cheminement vers l'éternité : "In my end is my beginning" (en ma fin est mon commencement). N'ayons crainte de convoquer les grands auteurs, d'établir des filiations littéraires. Les pas de Dominique Daguet s'inscrivent dans la grande tradition chrétienne et universelle de ceux qui ont cherché le visage du Vivant à travers l'écume du temps. C'est un cantique unique et inspiré qui monte vers Celui qui est seul digne de louanges, un même chant à plusieurs voix. Il est normal que les hommes inspirés par le même Esprit aient la même tonalité de parole à travers le flot des siècles qui les séparent, autant dire rien au regard de Celui qui est Père de toute éternité et qui ne cesse de souffler son influx vital à sa création. Comment en effet ne pas entendre en écho la voix de Saint Jean de la Croix, lorsque Dominique Daguet parle de "ce chemin qui hante ton désir, / ce chemin d'une rencontre telle / qu'elle suffirait pour l'éternité", chemin pourtant "obscur, étroit" mais néanmoins rempli d'une lumière ineffable qui nous renvoie à la "noche oscura" du fondateur du Carmel ? Comment ne pas entendre également, nous l'avons vu, le rythme profond de T.S. Eliot ou la psalmodie inspirée de Patrice de la Tour du Pin , lorsque Dominique Daguet s'exclame :
"Et l'esprit boit à la source :
une éternité,
tandis qu'ils s'effacent,
les mots,
inutiles désormais !".
Le cheminement nocturne est la condition du poète et de tout homme en quête de vérité, mais " L'obscurité du passage prouve-t-elle l'effacement de toute lumière ?". Elle prouve simplement la difficulté de trouver le passage, la voie, le chemin par nos propres moyens. Nous reviennent sur nos lèvres les paroles déjà prononcées dans l'inquiétude d'une absence : "Vers qui irions-nous ?", que le poète complète dans sa crainte et sa faiblesse de voir monter la nuit de l'âme : "Si tu pars, qui viendras ? Qui s'installera, s'imposera, et prendra ta place ?".
De l’amnésie à l’anamnèse
Sous la plume du poète, la faiblesse de l'homme est caractéristique, permanente, répétitive. L'amnésie guette, volontaire, occultant tragiquement la destinée de l'Homme dans le plan de Dieu. Amnésie orgueilleuse pour ceux qui s'écrient :
Vivre où Il n'est pas,
voilà la charte et le contrat !
Qu'importe la nuit,
si Sa clarté ne nous aveugle plus ?
Aveu des cloportes et lombrics que nous sommes tous un peu même si existent quelques rémissions lucides durant lesquelles
"Monte en toi la surprise de L'avoir oublié, vide de mots, de pensées, et te surprend de t'être préféré
l'étonnement ou le vertige absurde aveuglement !".
Dans le cheminement difficile que le poète engage résonnent des appels à l'ascèse, à la purification, à l'aplanissement des montagnes chères au Baptiste. Le pèlerin de passage qu'est devenu cet Homme revenu dans le désir de restaurer son unité intérieure s'écarte des faux appels,
"les divertissements du monde
ses parades,
ses agenouillements au pubis des idoles,
ses frénésies au chevet de la mort".
Il ne compte plus le temps qu'il a devant lui pour réaliser son chemin. Jeunesse et vieillesse se rejoignent pour l'éternité car,
"O jeunesse tremblante et oubliée,
même les murs les plus sûrs
se changent en tumuli de poussière".
Pour le poète, le chemin seul est important, quel que soit le rythme auquel on le parcourt, ce chemin qui sonne la fin de quinze milliards d'années d'exil depuis le jardin d'Eden avant "qu'un ventre de femme ne t'ouvre le chemin du retour" vers "l'aire ancienne de tes premiers jeux". Dans ce double appel incessant de Dieu vers l'Homme et de l'Homme vers Dieu , appel qui taraude le poète, c'est Dieu qui fait la démarche ultime dans cet abaissement, cette kénose entre les mains meurtrières et meurtries des hommes. Le poète, par son vers : " Faible entre les faibles, Ô ! celui qui fit les mondes" résume intensément le dessein de Celui qui nous appelle en premier. Folie divine dont le mystère ne se déchirera que dans la nuit pascale. Au Grand Matin, la frontière de la mort sera abolie, sortant le monde de son enfermement. L'œuvre de Dieu fait que chaque être humain "sera tiré de l'éphémère / désordre des angoisses, des misères, / et mis hors d'atteinte par la Résurrection". Daguet, dans une double anamnèse des hommes en recherche de Dieu et du Christ en recherche de l’Homme, prolonge encore ici la constante recherche que St-Jean de la Croix chanta dans son Cantique spirituel .
Le signe de l'icône-mère
Résurrection ! Le mot en lui-même fait tressaillir si tant est que nous puissions encore tressaillir à force de l'avoir entendu. Il est impossible de s'y habituer tant l'événement paraît hors de proportion avec le monde connu. Pourtant, c'est toujours et encore ce fait fondateur de la foi chrétienne qui est ardemment combattu, c'est ce fait qui est en filigrane de la plus étrange pièce archéologique du monde : le Linceul de Turin. Il était presque dans l'ordre des choses que le poète, dans sa vocation de faiseur de pont, investisse le mystère Pascal, l'investisse d'autant plus qu'un témoignage physique fait tremplin à son élan poétique. Car c'est bien en ce sens de l’élan vers le Tout Autre qu'il faut lire le magnifique ouvrage (à mes yeux le plus beau sur le sujet) que Dominique Daguet a écrit sur le Linceul du Ressuscité. La pièce de tissu indique qu'une clef ouvre la porte d'un royaume qui ne sera plus soumis aux aléas de l'histoire tourmentée des Hommes. C'est littéralement un signe, c'est à dire une clef d'entrée pour une réalité supérieure à ce qui est signifié. Dominique Daguet insiste beaucoup sur cette notion de signe, filigrane de toute son œuvre, infiniment respectueuse de la liberté humaine. Un signe, ce n'est pas une preuve scientifique même si tous les points d'examens du Linceul repris dans le livre attestent, clament l'authenticité de cette "icône-mère", selon le beau terme qu'il emploie. Si authentique qu'il est difficile, désormais, de vouloir la retrancher du corpus des évangiles, tant elle lui est complémentaire. Bien entendu, Daguet va bien au-delà de la position officielle de l'Eglise, laquelle reste très prudente dans ses déclarations . Il est naturellement légitime de s'interroger au sujet du Linceul, d'avouer sa perplexité, ses doutes pour finir par exiger toujours de nouvelles preuves comme autrefois les Juifs demandaient au Christ toujours plus de "signes". Le poète, lui, s'accroche à ce seul signe de Jonas et, qu'il me pardonne cette facilité, se signe devant lui. Tout signe, insiste-t-il, est annonce de quelque chose, permet d'identifier ce qui est encore non advenu ou non apparent. Le Linceul annonce la Résurrection, est l'indice que l'essence de la création n'est pas toute contenue dans la seule étude de sa réalité objective : il permet l'identification d'un mystère capital, celui d'un homme qui a connu des supplices terribles, qui a connu les affres d'une agonie où même le créateur des mondes a chancelé devant la mort pour mieux épouser notre condition humaine , celui d'un homme donc qui, en atteignant un état devant laquelle la science reste muette, est passé à travers une étoffe en y imprimant une image qui ne pourrait être révélée (au sens littéral photographique) que vingt siècles plus tard.
Un signe de réconciliation
Un signe donc pour un temps où les hommes accumulent expériences sur expériences, zappings spirituels sur apostasies morales pour tenter d'accéder, finalement, au seul désir qui comble le cœur, celui de l'infini. Mais un signe, même majeur, pour une époque qui ne veut reconnaître que les siens, à grand peine d'ailleurs, qu'est-ce donc, si ce n'est quelque chose qui trouble, qui gène, qui dérange ? Ce bout de tissu légèrement marqué d’une roussissure qui forme l'empreinte d'un homme semble décidément de trop, remarque Dominique Daguet. Et de renchérir : "Pourquoi donc gène-t-il à ce point ceux qui, après tout, n'en ont rien à faire, Jésus de Nazareth n'étant pour eux qu'un homme ordinaire même si extraordinaire qui ne saurait avoir la moindre influence sur leurs pensées, leurs actes et leurs choix essentiels ? Gênerait-il parce qu'il orienterait l'esprit vers ce que le monde refuse en s'arc-boutant sur ses convictions idéologiques ? Parce qu'il accréditerait l'idée que la résurrection n'est plus une folie ? Qu'il soutiendrait cette notion scandaleuse que l'homme ne saurait se satisfaire d'être enfermé pour toujours dans l'espace, d'être contraint par un temps qui n'est qu'un écoulement de nature carcéral ? " Qu'il frapperait la raison, la provoquerait, la pousserait dans ses retranchements, mais l'accompagnerait aussi sur le chemin libérateur de la Vérité ? Sans doute cette étoffe, reconnaît le poète, porte la promesse d'une réconciliation que l'on attendait plus, la fin de l'opposition artificielle entre la Foi et la Raison, entre l'adhésion donnée à l'Eternel et à la découverte des phénomènes liés au temps et à l'espace. Pourtant, c'est bien une image qui parle pour notre temps, qui en est déjà saturé. C'est parce que cette relique a accédé, peu à peu, au statut d'objet scientifique, parce qu'elle a suscité d'inépuisables recherches mobilisant les chercheurs les plus experts dans les nouvelles technologies, que l'on peut en toute certitude s'agenouiller devant elle en pensant à Celui qui fut par et en elle enveloppé avant de s'en défaire, mystérieusement, afin de rejoindre Son Père [Notre Père] "qui est au Cieux". Cette remarque trouble l'esprit : car ce signe semble également, dès le début, n'avoir été envoyé principalement que pour notre époque audiovisualisée, qui regarde le labyrinthe de son nombril. Sans doute, déclare Dominique Daguet, une autre efficacité est-elle réservée au Linceul pour le temps où nous serions devenus incapables de témoigner de notre foi, où nous ne saurons plus transmettre le message de la Résurrection et de la Vie éternelle.
La première marche de la conversion
La Résurrection est le point d'achoppement, la pierre d'angle que nous rejetons encore et encore, même quand nous croyons, ou feignons de croire. La réincarnation ou l'évaporation dans les corps subtils sont tellement plus amusants en société. De la mort du Christ, qu'aurions-nous à faire s'il était resté pour toujours enfermé dans sa tombe , martèle le poète. L'image du Linceul parle à l'évidence de résurrection : impossible de l'oublier, car elle ne semble pas avoir d'autres fonctions. Peut-être insiste-t-elle beaucoup plus, malgré les apparences, sur la résurrection que sur la passion elle-même ! Peut-être que ce signe qu'Il nous a laissé n'a pas d'autre rôle plus urgent que Celui-là, focaliser notre attention sur la résurrection alors que tout aujourd'hui est fait pour nous détourner d'elle comme de l'idée de vie éternelle. Adhérer à la pensée que ce bout de tissu est un signe pousse à adhérer à la personne qui a tracé ce signe et à la réalité qu'il nous propose. Le Linceul fait poser le pied sur la première marche de la conversion au terme de laquelle nous accepterions de déposer un instant nos pauvres carapaces d'orgueil pour entrer dans cet infini qui déborde de toute part quand on commence à se mettre en route. Dominique Daguet rapproche cette mise en route de celle de Nicodème quand il tourna le dos au Temple de Jérusalem pour prendre le sentier du Golgotha. En contemplant cette simple pièce de tissu, ce sont les bribes des fins dernières qui parviennent jusqu'à nous, de la fin des temps, de cette fin des temps que nous sommes incontestablement en train de parcourir d'un pas pesant. L'Apocalypse est en germe dans le tissu conservé en la cathédrale de Turin.
La chair, chemin du Ciel
Quelle belle méditation conduit Dominique Daguet dans ce premier chapitre sur la nuit de la Résurrection en prenant comme fil conducteur les saintes femmes qui cheminent dans l'obscurité du matin de Pâques, le Grand Matin, sortant de cette nuit où Dieu fit son œuvre, la nuit Génésique qui reprend tout pour rétablir l'homme dans la dignité de la lumière divine. Il y a du Péguy chez Daguet par le retour cyclique de l'idée, de la litanie, à chaque fois ouvrant sur une variation infime mais essentielle. Que dire de ses phrases ou vers construits en mots tous simples qui ouvrent pourtant une respiration vers le grand large ? Elles sont à manduquer, à digérer, à parcourir car elles sont lentes, longues, denses comme le plomb dans leur économie de mots, mais finalement, dans leur incantation incisive, si lumineuses. Elles sont l'expression d'un homme pour qui la foi en Jésus Christ, Sauveur des Hommes, n'est pas une posture intellectuelle. La foi de Daguet est charnelle, incarnée comme fut incarné le Verbe créateur de toute chose et vers qui nous retournons à travers nos chemins ronciers. Nous cheminons avec Daguet dans le silence du matin de Pâques ? Avec lui, nous sommes en route vers le Sépulcre qui semble barrer notre destinée terrestre. Il nous remet dans les pas du Crucifié dont l'acte d'abandon absolu entre les mains de son père a ouvert la voie pour le retour dans le Royaume qui nous est destiné de toute éternité. Le Christ, et lui seul, a abaissé la garde de l'épée étincelante que l'ange brandissait pour barrer l'entrée du jardin d'Eden.
Christocentrique, la méditation poétique de Dominique Daguet nous amène toujours à regarder le Fils de l'Homme au-delà de la pièce archéologique du Linceul. C'est réellement la continuation des oraisons et adorations conduites à travers le cheminement des siècles par tous ceux qui se sont mis à la recherche de la Sainte-Face. Seulement, Daguet voit réellement cette Face, ce visage qui nous est littéralement "révélé" par le tissu du Linceul. Et quel visage dont on aurait pu attendre qu'il soit celui d'un mort figé dans la douleur des sévices subis ! Au contraire, la paix dégagée par ce visage aux yeux encore clos dans sa remontée des enfers est celui qui appartient à la deuxième personne de la Trinité, au moment de sa définitive Transfiguration . Dominique Daguet, dans sa méditation qui puise également ses racines dans les résultats scientifiques les plus récents reprend dans une intuitive reprise du Credo, l'hypothèse selon laquelle l'impression de l'image serait celle du "flash", éclair de plusieurs millions de degrés mais de quelques millionièmes de secondes, qui ne saurait brûler la toile. La proclamation "Lumière né de la Lumière" s'inscrirait ainsi dans une double véracité de foi et de science qui peut en troubler plus d'un !
Plus encore, la plume du poète nous entraîne dans l'intériorisation du chemin de croix parcouru par Jésus. Jamais l'Incarnation n'a paru aussi concrète, matérielle, physique que par les traces des blessures, les meurtrissures reçues. Jamais ce qui nous relie à Dieu n'aura été aussi charnel. A la contemplation des zébrures du fouet, on saisit l'absurdité qu'à eu parfois l'Eglise de jouer sa pudibonde et son effarouchée face au corps qu’une morale puritaine et bourgeoise a cherché à cacher. Toute tentative d'effacement du corps marque la volonté d'effacer le Christ, d'effacer l'Incarnation, de gommer l'Etre, de laisser la place à une néantisation qui est le souhait profond de celui qui s'est opposé à Dieu. Nous touchons en compagnie de Dominique Daguet au cœur du Mystère de l'Incarnation quand la discrète trace inscrite sur le lin montre que le Mal dans tout son déchaînement n'a pu empêcher l'Amour de se manifester le plus fort, réduisant à néant ses prétentions de domination, d'écartèlement, de régression et d'amenuisement. La victime volontaire "nous invite à voir son Père nous appelant aussi bien du fond de Son éternité que du fond même de notre être ! Un être plus fondamentalement ancien et actuel que le cosmos même ! Il vient, est venu pour nous introduire en un passage dont nous ne savions plus rien, dont aucun homme, si brillant, si sage ait-il été, ne savait rien. Une porte si étroite que personne jamais, ne l'ayant vue, ne pouvait l'atteindre ni la franchir." Dans sa profonde méditation sur le Linceul, le poète rejoint sa quête du Royaume à travers les sentes de l'existence, il appelle à prendre le chemin pour densifier notre être personnel, l'unifier et le préparer à la rencontre du Seul, de l'Autre, de l'Unique. Et Dominique Daguet de nous placer dans une attente émerveillée : « Le portrait parfois précédait le prince, afin de faire patienter ceux qui l'attendaient. »
Décidément, ce monde manque de poètes !
ISBN-13: 978-2866793913
Désir du Seul, poèmes
Le Nouvel Athanor, collection "les cahiers du sens", 2000
ISBN 2-907069-26-8, 107 pages
Le Linceul du Ressuscité
Sarment / Editions du Jubilé, 2004
ISBN 2-866793-91-9
406p, 20 euros,
A lire également :
L’envahi
L'Age d'Homme (1997)
337 pages
ISBN : 2825110450
Le texte de cette page est disponible avec les notes de bas de page au format PDF. Téléchargez-le
23:20 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Dominique Daguet, Linceul de Turin, Résurrection, Christ, Jésus, Christianisme, Poésie
Eugenio CORTI : La plupart ne reviendront pas
Eugenio CORTI : La plupart ne reviendront pas
Une armée ainsi dans la nuit se perdait
Le survivant d’une catastrophe se demande toujours ce qui lui vaut la grâce d’être vivant alors que tous ou presque sont morts. Hasard ou Providence, le sens à donner ne paraît pas immédiatement. Cependant, si l’événement catastrophique a eu lieu durant la jeunesse, il peut éclairer la vie entière d’une lumière totalement différente de celle que l’on imaginait. C’est ce qui est arrivé au jeune lieutenant Corti, âgé de 21 ans, lorsqu’il a réchappé de la poche dans laquelle l’Armée Rouge avait enfermé les corps d’armée allemands et italiens en décembre 1942, sur les rives du Don. L’effroyable, inhumaine et ahurissante retraite qui s'ensuivit alors rappelle pour beaucoup la débandade napoléonienne au cours de laquelle les armées impériales quittèrent le sol russe en laissant derrière elles un sillage de cadavres. 130 ans après l’aventure de l’Empereur, une nouvelle retraite se rééditait dans les mêmes conditions climatiques, dans la même urgence militaire. En décembre 1942, sur les trente mille italiens pris au piège dans la poche, quatre mille seulement sortirent de l’enfer au bout d’un mois, souvent à la lisière de la mort. Il nous revient alors en mémoire les vers de Victor Hugo sur la Retraite de Russie, si illustrateurs et évocateurs : "Il neigeait, on était vaincu par sa conquête" nous dit le poète, ajoutant "Après la plaine blanche, une autre plaine blanche", faisant "Pour cette immense armée un immense linceul". La Russie vue par le lieutenant Corti, comme par Hugo, est dévorée par l’infini, a le visage grimaçant de l'hiver, happant ceux qui s’y frottent, engloutissant ceux qui s’y attardent, ne laissant qu’à contre-cœur échapper quelques vies. Prophétiquement , Hugo lui annonçait déjà : "le désert dévorait le cortège. On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige, Voir que des régiments s'étaient endormis là … On s'endormait dix-mille, on se réveillait cent …toute une armée ainsi dans la nuit se perdait".
Après la Libération, en 1947, alors que l’aventure russe était occultée parce que marque infamante de l’épopée mussolinienne, Corti publia son livre, fruit d'une exigence morale rendue impérieuse par son retour à la vie civile. Dans une ambiance d'après-guerre désireuse de légèreté, ce fut un choc pour les italiens, mais également un salutaire exercice de mémoire. La souffrance endurée ne resterait pas oubliée par le camp vainqueur. Ce livre fut régulièrement réédité depuis en Italie, l’auteur s’attachant d'apporter à chaque édition de nouvelles précisions. Il paraît aujourd’hui pour la première fois en français. « La plupart ne reviendront pas » est, à la première lecture, le simple journal de campagne d’un officier italien sur le front russe. A la première lecture seulement ! Les lecteurs qui connaissent déjà le Cheval Rouge retrouveront en effet dans ce livre l’intégralité de l’expérience personnelle de l’auteur, engagé volontaire en Russie pour aller constater « de visu » les résultats du communisme avant, pensait-on alors, son écroulement prochain. De l’aveu propre de l’auteur, âgé de 21 ans à ce moment, la retraite de décembre 1942 fut le moment le plus pénible de son existence et l’on mesure à la fin du livre la profondeur de cet aveu. C’est un témoignage fort et de première main. Comme tout document venant des témoins direct d’un événement, il possède une énergie farouche, une douleur sourde, une sobriété intense. Fidèle au simple exposé des faits qu’il a vécu durant ces jours – ces siècles serions-nous tentés de penser - , scrupuleusement vérifiés et certifiés, l’auteur du Cheval Rouge, sans fioritures, sans digressions ni grandes phrases, nous laisse libre de l’émotion que ne manque pas de procurer la lecture de ces pages construite avec l'intensité dramatique d'une tragédie antique. Dans l’intemporalité où nous place l’auteur, malgré le décompte précis des jours qui s’écoulent, il ne nous est pas possible de prendre parti pour un camp ou pour un autre. Au cœur de la tourmente russe, les Allemands, les Italiens ou les Russes sont chacun victimes et bourreaux, chacun pris dans l’étau de la guerre, chacun pris dans une spirale de violence et de douleur qui semble ne jamais devoir prendre fin, chacun accroché à une étincelle d'humanité qu'il faudra entretenir dans la traversée de cette "saison en enfer". Pris dans ce tourbillon, le lieutenant Corti s’accroche au seul élément qui lui semble raisonnable, sa foi. Et il en faut pour continuer à réciter le Rosaire par des températures qu’aucune bête n’affronterait volontairement, pour continuer à trouver des éléments d’espérance quand toute la réalité s’acharne à démontrer qu’il n’y en a plus. Et il en faut encore plus pour croire que le fléau de la guerre et les épreuves qui se sont abattues sur ces hommes est juste : "Pendant ce temps, au milieu de nous, au milieu de nos figures immobiles et penchées, sévissait le froid. Il continuait de nous faire souffrir de façon indicible. Peu à peu, je finis par ne plus me percevoir comme une individualité bien distincte, autonome : non, j'étais un atome de l'humanité qui souffrait, une toute petite partie de l'infinie douleur humaine. Je repensai à cette sensation si nettement ressentie, mais que j'ai du mal à communiquer en raison de notre tournure d'esprit individualiste : j'avais ressenti qu'au travers de moi, l'Humanité expiait ses fautes. C'était juste. Mais que c'était douloureux" . Avec ce sentiment d'expiation, l'auteur touche du doigt la grande faille humaine par laquelle s'engouffre la profonde lèpre du Mal, la haine de l’homme, laquelle fut le moteur paroxystique des deux idéologies barbares du vingtième siècle, le communisme et le nazisme. Et Corti de la montrer, de la dénoncer, mais aussi et surtout de la porter en prière silencieuse aux pieds du Seigneur.
Le témoignage d'Eugenio Corti sur l'enfer russe est d’autant plus tranchant et implacable dans ce récit qu'il ne s’épargne pas lui-même, disséquant son âme avec une lumière crue : réflexes animaux, lâcheté, manque de parole, toutes choses qui seraient inavouables dans un récit héroïque ou de propagande mais qui, ici, montrent l’envers du décor, la réalité et la complexité de la nature humaine. La guerre brouille profondément les frontières naturelles de la morale. On s'y noie ou on croît à la Providence pour garder le cap malgré tout. Ce qui taraude et perturbe les âmes des personnes peut gagner le corps social tout entier, et dans le cas présent, le corps d'armée italien qui se trouve cisaillé par les contradictions et la désorganisation, déjà endémique auparavant. Hormis concernant les régiments des chasseurs alpins, il faudrait reprendre mot à mot la description donnée par Victor Hugo de l’armée impériale : « On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau /Hier la grande armée, et maintenant troupeau /On ne distinguait plus les ailes ni le centre ». Il faut cependant bien avouer, à décharge, que les conditions dans lesquelles fut effectuée cette retraite, par –45°C de température, quasiment sans nourriture, ni armement, ni protection adaptée contre le froid, harcelé par les partisans, les katiouchas, les chars russes, les faiblesses de l’âme et la désorganisation humaine sont à relativiser. Il en ressort par un contraste saisissant que les actes désintéressés et charitables qui ont eu lieu au cours de ces 28 jours, même les moindres, envers des camarades en difficulté, placent leurs auteurs dans le camp des saints. Eugenio Corti trace quelques portraits bouleversants de ces hommes qui furent peu après happés par la guerre et le froid, échappant de justesse par sa plume à l'oubli définitif.
Par son sobre style littéraire démonstratif, l’auteur nous épargne les leçons de moralisme que l’on trouve dans ce type de récit sur l’absurdité de la guerre et la nécessité de la fraternité humaine. A l’aune de sa foi chrétienne, plus ardente encore dans ces conditions, il tire les enseignements de ce que fut, pour lui, cette "via dolorosa". Avoir trempé les pieds dans les eaux sombres de la mort fait naître chez Eugenio Corti la certitude d’être dans la main de la Providence, d’être un petit instrument d’un dessein qui le dépasse, d’être dans la situation de celui qui « clame dans le désert » cette exigence de vérité sur l’homme, cet appel d’un royaume qui ne sera plus recouvert des sanglantes scories humaines. Le témoignage qu’il rend de l’engloutissement russe est d’autant plus poignant à nos yeux qu’il est écrit comme une épitaphe de tombeau, avec ce style si minéral et épuré qui lui est propre, et que l’on retrouvera en plénitude dans le Cheval Rouge. Plus de cinquante ans après sa sortie, ce récit intemporel n’a rien perdu de sa force terrible car il fait part des expériences qui traversent le cœur et l’âme des hommes : la souffrance et l’espérance. Quand on réchappe d’une telle épreuve, on ne peut plus désormais parler et écrire qu’avec l’éternité comme horizon, et la certitude de la Miséricorde du Seigneur.
ISBN-13: 978-2877064859
23:10 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Eugenio Corti, Union soviétique, Russie, Seconde guerre mondiale, Communisme
Philippe MAXENCE : Pour le réenchantement du monde - Une introduction à Chesterton
Philippe MAXENCE : Pour le réenchantement du monde - Une introduction à Chesterton
La quadrature du rond
Gilbert Keith Chesterton m’exaspère. Il est un de ces écrivains insaisissable dont l’écriture déroute, dont les raisonnements prennent des chemins muletiers sur lesquels il est difficile de le suivre. Je l’ai quitté il y a longtemps après avoir tenté vainement d’entrer dans « la sphère et la croix », du « du monde comme il ne va pas » et de « l’homme éternel », pourtant considéré par Graham Greene comme le meilleur livre écrit au XXème siècle. J’ai clos alors ses livres avec le regret de ne pas avoir la clef d’entrée de son univers. La fascination restait en même temps que l’exaspération. Il ne me restait que le désir d’y revenir. J’ai donc abordé le livre de Philippe Maxence avec l’espoir ténu d’y décrypter cet insaisissable et paradoxal auteur anglais. A dire le vrai, Chesterton ne peut être compris que si le lecteur a gardé, ou retrouvé, son esprit d’enfance, sa capacité à s’émerveiller. C’est la seule clef valable selon Maxence et il faut bien lui rendre raison sur ce point. Enfance ne veut pas dire naïveté, infantilisme, crédulité. Dans l’esprit de GKC, il s’agit d’un retournement du regard, d’une conversion, de cette capacité à percevoir le monde avec des yeux toujours neufs, restaurés dans la logique divine du septième jour. « Faire de notre regard le même regard que celui des anges devant le premier matin de la Création » dit Maxence dans un beau résumé. L’enfance selon Chesterton, c’est « le sens commun transcendantal », c’est à dire l’adhésion constante à la réalité, à l’être, à la vérité. D’où l’invitation constante du créateur du « Père Brown » lancé à l’homme moderne pour que ce dernier retrouve une vision exacte de la réalité, vision perdue à partir du moment où il s’est érigé en son propre maître, en l’horizon indépassable de sa propre pensée. Philippe Maxence analyse bien le point de départ de la pensée de Chesterton : « En tombant d’une vision théocentrique à une vision uniquement anthropocentrique, l’homme n’a pas seulement perdu ou faussé sa relation à Dieu. Il n’a pas seulement perdu ou faussé sa perception et sa relation à Dieu. Il n’a pas seulement perdu ou faussé sa perception de l’homme. Il a perdu la compréhension de l’univers. La modernité n’a pas rendu l’homme aveugle. Elle a rendu son regard opaque, embué, flou, morne, voilé. Elle l’a libéré de tout lien. Mais en le libérant, elle l’a emprisonné dans une vision inversée ».
Partant de là, Chesterton sera le trublion de l’intelligentsia anglaise au début du vingtième siècle. Il vitupérera, pourfendra, laminera tout l’orgueil de la philosophie moderne qui nie non seulement toute consistance à la Vérité mais aussi la possibilité de la Vérité. Il constatera avec un amusement attristé que « Plus le temps avance, plus les hommes reculent », par bégaiements successifs, et que les clercs qui devaient rechercher la Vérité ont conduit le monde sur la voie sans issue du désenchantement. Chesterton n’aura donc comme mission que de « ruer dans les brancards » à l’aide d’une plume acerbe, leste, caustique, emportée, qui défendra sans cesse l’imagination comme reine tout en la refusant comme tyran. Il dira donc adieu au négationnisme moderne qui récuse les sens et l’imagination, atrophiant ainsi l’intelligence et nous rendant orphelin du dessein initial du Créateur.
Restaurer l’espérance de l’humain lignage en suscitant l’émerveillement. Vaste programme énoncé bien avant Jean-Paul II dans Fides et Ratio (n°4): « Sans émerveillement, l’homme tomberait dans la répétitivité et, peu à peu, il deviendrait incapable d’une existence vraiment personnelle ». Tolkien n’aura pas eu d’autre but avec la mythologie qui donna naissance au Seigneur des Anneaux. Chesterton également, et bien avant lui, défendit les Elfes contre les biotechniciens car les mythes, loin d’être des illusions, sont les révélateurs de l’essence des choses et des êtres. Par la défense de l’imaginaire et de sa traduction poétique, Chesterton dépassera le simple examen de la matérialité des choses à laquelle s’arrête tous les rationalistes, asséchant une grande part de la nature humaine : « le poète ne désire que l’exaltation, l’expansion, un monde dans lequel il puisse s’étendre. Le poète ne demande qu’à dresser sa tête dans les cieux. Le logicien, lui, cherche à enfermer le ciel dans sa tête. Et sa tête éclate », dira-t-il dans "Orthodoxie", son maître-livre. Bien souvent, cet examen du merveilleux nous mène à une réalité éternelle, remontant à la source de toute chose et de toute vie. Chesterton nous reconduit à la contemplation que suscitent inévitablement les premiers chapitres de la Genèse et le prologue de l’Evangile de Jésus-Christ selon Saint Jean. L’imagination, contraire de l’illusion, est une source forte de rébellion contre l’orgueil naturel qui s’enracine dans le cœur de l’homme. C'est aussi une attitude profondément chrétienne quand on part du principe que christianisme assume tout et ne rejette rien, ce que le non-croyant ne comprend pas. Dans l'univers de Chesterton, comme il devrait en être d'ailleurs dans tout l'Univers, le réalisme et le merveilleux ne peuvent s'exclure parce que « le réalisme est vraiment merveilleux et que le vrai merveilleux est vraiment réaliste ». Toute séparation artificielle, tout nominalisme appliqué froidement au nom d’une froide raison, ne peut qu'entraîner un dépérissement de la faculté d'émerveillement de l'homme. Est-ce l'écho du péché originel que Chesterton a capté ? Sans doute un de ses accords majeurs, un de ces accords auquel l'Homme tend le plus l'oreille, éperdu qu'il est de la supériorité de sa logique, et qui cherche à gommer toutes les autres. Car avec le mystère de l’incarnation, Dieu à opéré un basculement, un renversement auquel ne pouvait qu’être sensible un Chesterton en recherche de Vérité. Avec l’Incarnation de Dieu, la logique du monde a été renversée. Plus exactement, le monde a retrouvé sa logique première, celle de la création, la logique divine. Il n’est pas anormal que le monde refuse ce renversement et tente, à son tour, par tous ses moyens, de réimposer sa propre logique, le sens de son propre regard. Chesterton affirme que deux types d’hommes contredisent directement la froide logique humaine et se replace dans le « renversement » voulu par Dieu, l'un dans l'ordre sacramentel et l'autre dans l'ordre artisanal : le prêtre et le poète. Paradoxalement, ce sont eux qui manquent le plus pour empêcher le monde de sombrer dans un narcissisme désespérant.
Chesterton, mystique, mousquetaire de la plume, miroir redresseur de nos travers déformants, humoriste paradoxal et décapant, reste à redécouvrir. Gageons que cet homme à pirouettes, au physique rond et aux idées carrées, qui affirmait que « Le fou n’est pas celui qui a perdu la raison mais celui qui a tout perdu sauf sa raison », aurait apprécié être dans la situation de cet homme que le chansonnier Jean Boyer faisait marcher sur ses mains durant la dernière guerre : " J'verrai l'monde de bas en haut / C'est peut-être plus rigolo / J'y perdrai rien par surcroît / Il est pas drôle à l'endroit".
ISBN-13: 978-2884820417
23:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Chesterton, Philippe Maxence, Littérature, Christianisme
Eugenio CORTI : Les derniers soldats du roi
Eugenio Corti : Les derniers soldats du roi
Un destin de géants
Nous avions laissé le lieutenant Corti exsangue au sortir de l'hiver russe raconté dans le premier tome de sa fresque de guerre, "la plupart ne reviendront pas" . Dans ce second tome, nous le retrouvons sous le chaud soleil italien, dans son pays où, engagé dans l'armée régulière italienne au côté des alliés après le débarquement de 1943, il participe à la libération de son pays. Cette armée régulière, ce sont ces "derniers soldats du roi" qui combattaient par sens du devoir, par l'amour de la Patrie, par le refus du chaos et de la défaite, par le désir de terminer une guerre qui déchirait les corps et les consciences. L'histoire de ces soldats oubliés fut passée sous silence dans l'historiographie officielle, face aux maquisards.
L'épopée italienne du futur auteur du "Cheval Rouge" ne baigne pas dans l'optimisme, hormis celui des rencontres, y comprises féminines (ce qui nous donne des pages splendides sur l'amour et la patience). Corti n'excelle jamais autant que dans ces portraits de personnes depuis disparues dans l'oubli et la cendre. En cela il est un humaniste chrétien car il s'attache à retrouver l'Homme dans la vérité de son incarnation et non dans une abstraction socialisante qui désole aujourd'hui les relations humaines. L'auteur est d'ailleurs lucide sur la dégradation de cet humanisme sirupeux qui se sépare du christianisme : "J'avais vu, en Russie à quoi ces idéaux avaient mené, et en quoi s'étaient trouvés transformés ces humanitaires, avec leurs figures illuminées : en bourreaux de leurs semblables à l'échelle des millions, et bourreaux d'eux-mêmes…"
Si l'hiver russe a martyrisé au plus haut point son corps, et que c'est par la force de son âme et d'un appui sans doute surnaturel qu'il s'en est sorti, là, c'est l'hiver intérieur qui gagne un pays gangrené par l'affairisme, les compromissions politiques et un communisme offensif sur la nature duquel la majorité des acteurs politiques de l'époque furent bien aveugles. Cependant, comme dans chacun de ses ouvrages, c'est un regard d'espérance dépassant l'horizon humain qu'il porte sur ses contemporains et les épreuves qu'ils traversent. C'est toujours l'éclair de la grâce qui fuse quand il reprend à son compte l'explication des malheurs de la guerre faite par le père abbé du couvent de Subiaco : "Vous payez aujourd'hui pour le mal commis surtout par d'autres. Rappelez-vous pourtant que le mystère de la réversibilité est quelque chose de merveilleux, et que peut-être un jour, des souffrances endurées par d'autres, la grâce pourrait venir, surtout sur vous". Comme il le confie, "C'est ainsi que, justement en ces jours de désagrégation, mon esprit allait à cet égard s'affermissant en lui-même, se nourrissait et se construisait."
Le récit de guerre du lieutenant Corti garde toujours cette distance élégante avec le quotidien des armes. Il sait que la guerre cessera et qu'un autre combat, plus âpre encore s'engagera, sur le terrain moral. Car chez l'auteur, tout se tient dans cette recherche de la moralité des actes humains. Il estime que tous les fléaux engendrés par les hommes ne sont que le résultat d'un déséquilibre moral : "Ce n'est que dans le domaine moral que nous autres hommes sommes vraiment libres. Par conséquent, c'est quelque chose qui est notre œuvre, qui s'est pour ainsi dire progressivement accumulé dans le domaine moral et qui jusqu'à un certain point s'ébranle comme le fait une avalanche et, malgré tous nos efforts contraire, nous entraîne. La guerre est donc le produit d'une rupture dans le domaine moral. Elle est, ni plus ni moins, le produit de l'immoralité humaine."
Rappelant avec regret que Dieu est ramené petitement aux dimensions uniquement rationnelles de l'homme, Eugenio Corti retrouve une foi ferme quand il s'abîme dans de profondes rêveries où la contemplation d'un papillon lui "suffit à lui seul à démontrer l'existence de Dieu".
La marque profonde d'Eugenio Corti, c'est une profonde nostalgie de l'enfance et de ce qui est pur, simple et sans tâche. Dans toute son œuvre, Corti n'a jamais cessé de vouloir retourner à cet état édénique tout en assumant les responsabilités et les charges de l'âge adulte, ce qui n'empêche ni les chagrins, ni les ruptures. Avec lui, l'être humain atteint une densité spirituelle jamais démentie, comme ne sont jamais démenties non plus les profondes contradictions des hommes dans leur quête du Royaume éternel. Dans un de ces dialogues avec l'ange, qui fait aussi le charme du style de l'auteur, il fait dire à cette créature spirituelle : "le problème c'est que votre destin est un destin de géants". Toute l'œuvre de Corti se place dans l'acceptation de ce destin.
ISBN-13: 978-2877065443
22:45 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Eugenio Corti, Italie, Seconde guerre mondiale, Christianisme, Littérature

