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jeudi, 29 septembre 2005

Salauds d'anglais

medium_drap_angl.jpgBougre de salauds d'Anglais, maudits rosbifs !

Ah ! Dites-moi, cela fait du bien de se défouler sur nos voisins d'outre-Manche sans passer pour de fiéffés racistes réactionnaires, n'est-ce pas ? Cela faisait longtemps que le monde de la bienséance médiatique ne nous avait pas fait un tel plaisir en faisant un peu sauter la chape de plomb qui pèse sur nos langues. Enfin, on a  pû dire ce que l'on pense !

Mais quoi ? Tout simplement que si la Sécurité Sociale est dans le rouge, c'est à cause des Anglais, qui viennent, salauds d'étrangers, se déverser dans nos hôpitaux avec femmes et enfants pour se faire soigner à l'oeil alors qu'ils ont plein de fric au pays natal. Vraiment, pour une fois que l'on peu taper sur les étrangers comme l'a fait Europe 1 ce matin en donnant cet exemple de dérive de la CMU dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité Sociale, on aurait tort de s'en priver.

Mais n'a-t-on pas aussi un peu masqué, un peu seulement et toute proportion gardée, et nonobstant le fait que peut-être, sans exagérer, si on emet le début de l'ombre d'une hypothèse selon laquelle, sous réserve qu'elle soit validée par les instances expertes, le fait que d'autres étrangers pourraient plomber la Sécurité Sociale ? Des étrangers venant de pays exotiques, venus avec des familles nombreuses, que l'on croise faisant la queue en permanence dans les salles d'urgence. Non, bien sûr que non. Alors, je le dis crûment et avec toute la force de la conviction qui m'habite, il faut dire haut et fort que le comportement des Lichensteiniens est anormal !

Europe 1 ne l'a pas relevé non plus, comme c'est dommage et un peu bizarre ! Peut-être cette radio aurait-elle eu un procès sur le dos de la part de l'Association de défense des Lichensteiniens en exil ? A moins qu'elle fasse de l'autocensure mais c'est là un autre débat dans lequel je me refuse d'entrer, étant persuadé que c'est une hypothèse impossible.

mardi, 27 septembre 2005

Fumeurs fantômes

Les fumeurs entrent sûrement dans une ère prohibitionniste, attentatoire à leur liberté individuelle. Cela est surtout vrai pour les fumeurs de cigares et de pipes, lesquels ne sont pas sujets à la dépendance nicotinique mais qui sont placés dans le même sac haineux du conformisme et du suivisme.

Un acte de résistance est possible

lundi, 26 septembre 2005

Le saut dans l'amour vu comme sport céleste

S'il y a vraiment un évènement de la Bible que je dois retenir comme me laissant dans un abîme de perplexité et d'émerveillement, je choisirai l'Annonciation. D'accord, c'est du déjà vu, tout le monde connaît, c'est rabaché sur tous les tons dans tous les catéchismes de France et de Navarre, même les pires et il doit y en avoir ! Cette histoire d'un type à plume roucoulant auprès d'une jeune fille, telle que nous le rapporte les peintres les plus inspirés, peut lasser à force d'être répétée.

Bon, reprenons cette annonce à Marie. Déjà, pas de coups de fils ni d'emails, pas de SMS, en un mot, rien de technologique. Le plus spectaculaire est qu'un ange se matérialise. Avouons que comme effet spécial, ce n'est pas mal et je défie n'importe qui de ne pas être effrayé si une telle créature venait à se matérialiser dans votre chambre. Pas n'importe quel ange, Gabriel en personne, celui qui est chargé des grandes annonces et qui se tient devant le trone flamboyant du Seigneur.

Mais le plus étonnant vient ensuite car ce qu'annonce l'ange à Marie dépasse l'entendement : devenir la mère du Messie. Je ne sais pas si vous vous représentez ce que cela signifie pour une jeune fille juive lisant les écritures dans l'univers prophétique qui était alors le sien ! N'importe qui aurait pû être écrasé ou envahi d'un orgueil terrible. Les évangiles nous rapportent uniquement des paroles très simples qui portent sur des sujets très terre-à-terre. En gros c'est le modus operandi que demande Marie avant de confirmer sa réponse. Sans doute à ce moment-là connait-elle déjà la réponse qu'elle fournira. L'ange lui raconte une histoire abracadabrantesque d'ombre qui la couvrira mais Marie fait confiance. N'importe qui d'autre aurait renvoyé l'ange dans ses pénates avec ses histoires de science-fiction. Marie, elle, voit la simplicité car elle sait, au plus profond d'elle-même, avec cette connaissance qui remonte au jardin d'Eden, avant le goût du fruit défendu, que rien, absolument rien n'est impossible à Dieu. Les paroles que prononcent l'ange sont les paroles qui viennent de la Parole elle-même, et qui sont donc revêtues de la puissance créatrice. Ce sont des mots que nos langues humaines ne peuvent reproduire.

Le plus exceptionnel, c'est que Marie ait dit OUI, tout simplement. Non pas un OUI de crainte, mais un OUI d'adhésion, comme une jeune mariée. Pour elle, tout devenait simple, toutes les difficultés se déliaient devant ce simple évènement. Le OUI prononcé l'a été en toute liberté, vraie liberté non faussée par les illusions du monde. Marie, nous dit la tradition de l'Eglise, a été préservée de la faute initiale (je n'aime pas ce terme très culpabilisateur mais cependant parlant), de cette difformation de l'esprit qui nous fait voir les desseins de Dieu si compliqués. Je me demande parfois ce qui se serait passé si elle avait dit NON tout en me disant que c'était chose presque impossible pour celui qui se tourne entièrement vers son Créateur, source de tout bien, de tout amour et de toute beauté. Dieu a tout pour plaire !

Marie s'est précipitée dans cet amour infini comme un parachutiste se précipite dans le vide. Elle savait être entre de bonnes mains. Avec elle, la réconciliation recommençait à l'aube d'un huitième jour dans lequel nous sommes toujours. Vraiment, elle m'épate !

Clonage des mamans

Rions jaune devant la banalisation de l'homoparentalité, pronée comme une voie normale de l'éducation des enfants. Dans le figaro du 9 septembre dernier était indiqué la sortie du livre "Jean a deux mamans" pour les enfants de 3-4 ans et édité par l'Ecole des Loisirs.

Ce livre, destiné aux bibliothèques municipales, crèches, écoles maternelles...a pour objectif de normaliser l'homoparentalité et à de la présenter comme un type de famille comme un autre, auprès d'un public innocent.
On peut se demander pourquoi on s'arrête à deux mamans, et pourquoi pas trois, quatre ou une bande de maman. Soyons généreux avec nous-mêmes et cruels envers les enfants. Car, encore une fois, sous des dehors ludiques et d'apprentissage, c'est une idéologie "gay" qui est diffusée, pronant le renversement des fondements de la société, en s'attaquant à ce qui résiste encore et toujours, et malheureusement diront certains, à l'offensive culturelle en cours : la famille.
L'école des Loisirs aurait en préparation un autre titre bien moins ambigü encore : "Xavier a deux papas" ! Elle nous avait habitué à franchement mieux dans la littérature pour les jeunes enfants.
Dans la lettre que l'association Femina Europa a envoyé à l'éditeur, par la plume de sa présidente, Elisabeth Montfort, il est noté :

En tant que femmes, épouses et mères regroupées dans l’association Femina Europa, , nous nous indignons qu’un tel livre soit proposé à nos jeunes enfants dans le seul but de présenter l’homo-parentalité comme une norme sociale.

Par le biais d’une histoire – ce qui est encore plus pernicieux – cet ouvrage veut normaliser un type de sexualité fondé sur le déni de la différence sexuelle et du sens de la procréation. Par voie de conséquence, il laisse entendre que seuls les sentiments et la volonté de " posséder " un enfant sont suffisants pour être " parent " au singulier et sans sexe au lieu de l’être au pluriel et dans l’altérité sexuelle, comme l’écrit le psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale Tony Anatrella.

La spécificité de l’homme et de la femme dans leur complémentarité biologique, psychologique et affective, permet d’offrir le seul cadre stable et approprié à la croissance de l’enfant. Celui-ci a besoin de son père et de sa mère pour construire son identité en s’identifiant ou en se distinguant de l’un ou de l’autre.

Par ailleurs, Jean ne peut pas avoir deux mamans. Jean vit avec deux femmes à la maison mais une seule est sa mère. On lui ment.

Chacun de nous se doit de respecter toute situation personnelle, mais diffuser un tel mensonge auprès de très jeunes enfants, innocents et sans défense, constitue un acte inacceptable de la part d’une maison d’édition telle que la vôtre.

Ces enfants et leurs familles attendent davantage de professionnels qui se veulent être des éducateurs !

Aussi, au nom de notre association Femina Europa, nous lançons, dès aujourd’hui, une campagne visant à boycotter vos publications sur tout le territoire national (bibliothèques municipales, écoles maternelles et primaires, crèches…), tant que ce livre ne sera pas retiré.

Nous attendons de votre maison d’édition qu’elle nous soutienne dans notre rôle de parents plutôt que de se soumettre aux revendications de groupuscules marginaux et extrémistes."

 

Pour réagir :

Ecole des Loisirs
11 rue de Sèvres
F- 75006 PARIS
Tel. 01 42 22 94 10
Fax 01 45 48 04 99
e.mail : edl@ecoledesloisirs.com

samedi, 24 septembre 2005

Eugenio CORTI : Le cheval rouge

medium_2825106364_08_MZZZZZZZ.jpgEugenio CORTI : Le cheval rouge

Présentation de l'ouvrage en quatrième de couverture

"Depuis sa publication discrète, en 1983, chez Ares, un petit éditeur milanais, Le Cheval rouge est devenu en Italie un véritable phénomène littéraire. Car dès sa parution, et au fil des rééditions qui se sont succédé sans discontinuer, Le Cheval rouge, bien qu'ignoré en raison de son anticonformisme idéologique par la "critique officielle", a captivé un trèsnlarge public. Dans une enquete publiée en 1986 sur le plus beau roman italien des dix dernières années, Eugenio Corti et Le Cheval rouge distançaient Sciascia, Morselli, Moravia... Son succès a rapidement dépassé les frontières : il a été traduit en espagnol et en lituanien ; la traduction anglaise est parue en 2000 ; les traductions japonaise et roumaine devraient être prochainement publiées. Une adaptation à la télévision, en douze émissions, est actuellement à l'étude.

Comme peu de livres de notre temps, Le Cheval rouge a su créer, entre son auteur et ses lecteurs, un formidable courant de sympathie. Cela tient d'abord au caractère de témoignage que revêt ce roman : non seulment les personnages historiques qui le traversent, mais tous les événements historiques relatés - de la campagne de Russie aux manifestations de la barbarie nazie, de la découverte du goulag communiste aux épisodes de la Résistance en Italie du Nord, à la vie politique des années cinquante et soixante - sont absolument vrais. Ce monde fourmillant de personnages, de drames, de grandioses scènes collectives baigne dans la complexe luminosité de la vérité. Ce qui explique la multiplication des points de vue, l'absence de catégories et de clivages définitifs entre personnages "positifs" et "négatifs", mais aussi la lumière crue, nullement convenue, qui éclaire des pages d'histoire trop souvent faussées par bien des demi-vérités. Cette force de la vérité est la charpente qui soutient Le Cheval rouge. Mais Eugenio Corti a écrit aussi un très grand roman. Son souffle épique, la variété des registres stylistiques, la vérité et la puissance des passions emportent le lecteur dès les premières pages.

Grand roman historique dans un pays où l'arbre romanesque a donné peu de fruits durables, Le Cheval rouge est fait pour résister à l'usure du temps. L'ampleur et la profondeur des sujets abordés, la saisissante vérité des personnages et des situations font de ce roman un point de repère fondamental dans la littérature italienne du XXème siècle.

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IN ILLO TEMPORE
L’apocalypse selon Eugenio

Il y a bientôt 20 ans, en 1983, paraissait en Italie Le Cheval rouge, un gros roman historique de plus de mille pages tellement hors normes que seul, un petit éditeur de Milan, Ares, pris le pari de le publier. Cette parution était le point d’orgue d’un travail solitaire acharné de onze années de recherche et de rédaction par son auteur, Eugenio CORTI. C’était aussi un pari immense car ce qui est qualifié de " roman " est tout simplement plus que cela. Ce n’est pas un pamphlet mais sonne comme une charge de cavalerie, pas un " thriller " mais l’action soutenue tient en haleine, pas un poème mais l’émotion est au rendez-vous, pas une thèse mais la démonstration et l’analyse sont brillantes, pas un ouvrage de théologie mais les opinions énoncées sont conformes aux canons de l’Eglise. Il est qualifié de " roman " par défaut mais le romanesque est tiré de la réalité elle-même, pas d’une fiction de l’esprit. Difficile donc de rattacher ce livre, de le catégoriser sans l’affaiblir. Dans le monde de l’édition transalpin, Le Cheval rouge est un phénomène car il est le premier ouvrage qui prend à rebours l’histoire " officielle " de l’Italie et ose mettre sur le même plan les deux idéologies meurtrières du XXème siècle, le Nazisme et le Communisme. En 1983, ce fut une audace terrible ! En pleine guerre froide, avant la Perestroïka, alors que les communistes italiens gardent un pouvoir immense sur le monde de la culture italienne, investi en profondeur par mise en application des théories de Gramsci. Avant aussi que ne paraissent les grands ouvrages d’études postérieurs à la chute du Mur de Berlin montrant la filiation gémellaire des deux idéologies. Le premier exemplaire sorti des presses fut offert à Jean-Paul II par l’auteur. Le succès fut au rendez-vous, sans aucun battage médiatique, par la seule vertu d’une ferveur exceptionnelle des lecteurs. Paru en France en 1997, dans un silence quasi total de la critique officielle qui décerne bons et mauvais points, Le Cheval rouge continue sa course de fond. Il est bâti pour durer et croître. La troisième édition française est parue en avril 2002.

Qu’il y a-t-il donc dans cet imposant ouvrage pour gêner une époque que plus grand chose ne gêne ? Rien de particulier à vrai dire si on s’en tient au sujet général de l’histoire qui est la chronique d’une génération d’italiens entre 1940 et 1975. Seulement, Corti écrit son roman avec une vision chrétienne, et l’affirme. Ses personnages agissent en chrétien dans le monde, et le disent, et l’expliquent. Cela est insupportable pour qui le christianisme n’est qu’une théorie fumeuse, voire un opium, et qui comprend l’histoire que par l’action de forces, naturellement de " progrès ", au service d’une nature humaine toute puissante. Or, cette dernière nesort pas grandie de ce livre, quand elle n’est pas soutenue par une grâce qui lui est extérieure. Ce livre est le témoignage d’actes de foi posés au quotidien, rationnellement et reposant sur la Parole. Celle-ci, transmise à travers les générations, est opposée constamment non pas aux théories " progressistes ", mais à leurs fruits directs. C’est cette opposition systématique des actes réels contre les idées qui donne la force à l’ouvrage. Le " mythe " chrétien, au sens de mystère, force tout système où les droits de Dieu sont exclus. " Nos mythes peuvent se fourvoyer, mais même s’ils boitent, ils avancent vers le port véritable, alors que le " progrès " matérialiste ne conduit qu’à l’abîme et à la couronne de Fer de la puissance du Mal ". Cette quête titubante mais constante des hommes vers le Royaume des cieux est la trame de fond du Cheval rouge .

Ces chrétiens " dans " le monde agissent et s’engagent quotidiennement dans des combats que l’esprit de l’époque, aujourd’hui comme hier, qualifie d’arrière-garde, raille et vilipende, mais qui marquent l’engagement pour l’Homme contre l’esprit de la Machine ou du Système. Ce n’est pas le souhait de voir se réaliser une civilisation chrétienne idéale, ou idéalisée, mais d’abord la juxtaposition d’actes d’espérance et d’un regard de foi, de ce regard qui manifeste l’interrogation et le besoin de comprendre. Corti dépasse ainsi la nostalgie des temps anciens imaginaires, de ces âges d’or hypothétiques que l’on retrouve dans les contes ou textes fondateurs mais dont l’accès nous est interdit par des anges armés. Constatant simplement l’écroulement d’un monde " traditionnel " avec l’irruption de la " modernité ", il refuse de se laisser pétrifier en statue de sel comme la femme de Lot, devant les événements terribles de son époque. Les personnages principaux du roman ne plongent pas dans les désirs et conflits du monde pour les résoudre par des moyens uniquement humains. Ils agissent et trouvent la solution " par le haut ". Dans leurs épreuves, ils reçoivent – mais le savent-ils - l’appui discret des anges dont la présence émaille le roman.

Eugenio Corti voudrait être considéré comme un chroniqueur du XXème siècle, à l’égal d’un Froissard ou d’un Commines pour leurs époques. Il y a en effet de l’enlumineur en lui, du moine copiste anonyme qui transmet patiemment les mémoires des hommes dans des parchemins. Il exhume des souvenirs précis et vérifiables à l’usage de ceux qui pourront encore les comprendre dans les générations futures. Le Cheval rouge apparaîtra peut-être ainsi à l’avenir comme un livre d’heures orné de nombreuses miniatures aux teintes de fer et de sang. Du chroniqueur, il en a le souffle tant on passe avec des effets cinématographiques saisissants d’une scène à l’autre, du général au particulier : combats de Russie, d’Afrique, épisodes de la Libération, scènes familiales, le tout émaillé d’une foule de personnages pris dans leur vérité intime et de ce fait, très attachants. Engagements individuels, déclarations publiques, pensées secrètes, actions militaires, tout est raconté avec une neutralité de ton qui laisse au lecteur l’appropriation de l’action et le cheminement intellectuel libre. Corti ne porte d’ailleurs pas de jugement, même envers les nazis, les fascistes ou les communistes. Inadmissible pour notre époque où la " reductio ad hitlerum " apparaît comme une catharsis obligatoire pour conjurer tous nos reniements moraux successifs. Les faits parlent pour lui. Il se contente de dire et place ses personnages dans une fresque d’ensemble, à la manière des sculpteurs médiévaux qui plaçaient leurs scènes bibliques aux tympans des églises. L’interprétation est laissée à notre libre arbitre.

Le Cheval rouge, en même temps qu’un vrai roman d’action qui ravira les amateurs du genre, est une authentique réflexion sur le Mal, ce Mal qui dépasse la raison humaine et dont nous déplorons la brûlure cuisante au long de nos jours. Mal des sociétés bien entendu avec les deux avatars paroxystiques que furent le Nazisme et le Communisme mais aussi présence des insidieuses lèpres qui rongent les sociétés contemporaines à savoir la lâcheté, l’indifférence et cette conception de la liberté qui pousse à tous les renoncements au nom de la tolérance la plus extrême. Ce mal produit une inversion du monde, dans lequel nous acceptons le mensonge comme une opinion parmi d’autres et, au rebours, la vérité intangible comme insupportable car trop contraignante. Les chaînes du mensonge deviennent ainsi confortables et le parfum salubre de la Vérité trop âpre car il rend libre… et responsable. On en vient ainsi dans ce monde soumis à la tyrannie des opinions, à clamer à juste titre l’unicité de la Shoah mais aussi à fermer les yeux sur les millions de morts, ou de non-nés, des avortements volontaires. Hypermnésie et amnésie, renoncement et lâcheté sont des formes d’aveuglement qu’Eugenio Corti regardait déjà à travers le regard de ses principaux personnages : Ambrogio, le futur industriel, étudiant en économie ; Manno, l’étudiant en architecture, mystique et croyant que la Providence a un dessein sur lui ; Stefano, le jeune paysan représentant d’un monde agricole en train de mourir ; Michele, le futur écrivain qui cherche à comprendre les évènements du monde, la nature du Mal, et qui " tendait à mêler Dieu à toutes choses ou, pour mieux dire, qui pensait que toute l’histoire (y compris les menus évènements auxquels lui-même et ses prochains participaient en pleine liberté) était histoire sacrée ". Ce ne sont que les personnages –masculins- principaux mais l’ouvrage est peuplé de dizaines d’autres personnages tous plus colorés les uns que les autres et surtout d’admirables figures féminines qui donnent vie et tension au roman : Giulia, Mamm Lusia, Maria, Colomba, Francesca et enfin Alma, le " petit chat de marbre ", si attachante et dont la mort ferme le roman.

Pour mieux rendre ce cheminement à travers l’histoire et les âmes humaines, Le Cheval rouge est divisé en trois parties : " le cheval rouge ", qui donnent son titre éponyme à l’ouvrage, " le cheval livide " et " l’arbre de vie ". Les titres sont inspirés de l’Apocalypse de Jean. Les trois parties du livre sont équilibrées, façon de mettre en évidence la nature équivalente des trois maux qui rongent les sociétés humaines : la guerre, l’idéologie, la haine de la sagesse et de la vie. Toutes ces formes de Mal sont dirigées contre l’Homme, et hélas, avec l’aide de l’Homme.

Le cheval rouge

La partie intitulée " le cheval rouge " s’ouvre sur un poulain dans son pré, image de paix et de stabilité, d’un ordre millénaire, à proximité du petit village de Nomana. Des faucheurs répètent le même geste précis, enseigné et transmis par des dizaines de générations. Une scène d’ouverture que l’on pourrait interpréter symboliquement, même si le roman ne se prête pas à ce jeu : " Derrière eux, le poulain alezan attendait, attaché à la charrette. Il ne restait plus rien de la brassée d’herbe que Stefano avait posée devant lui au début du travail : le poulain l’avait entièrement mangée avec avidité, soulevant et agitant constamment la tête pour repousser le volumineux collier qui glissait le long de son col. A présent, sans bouger d’un pas, il avançait la bouche pour happer les feuilles d’un buisson à l’ombre duquel on l’avait laissé. En même temps que les feuilles, il arrachait l’écorce des branches les plus tendres qu’on voyait alors apparaître – là où se joignaient ses lèvres, cassées et blanches comme des osselets ". Le cheval sera pour l’auteur un fil conducteur important, que l’on verra rejaillir de place en place. A la première lecture du roman, il est impossible de se rendre compte du symbolisme de cette scène anodine, simple mais une fois achevée l’œuvre, lorsqu’on y revient, c’est une autre saveur qui se développe, un avant goût de terre brûlée et de sang. Une suggestion d’interprétation serait d’y voir l’arbuste européen, mal guéri de la grande saignée de 1914-1918, ce buisson qui n’est plus ardent du tout et qui se laisser déchiqueter lentement sous les coups de dents d’un animal affamé. Le poulain affamé, ce sont les idéologies de mort à l’œuvre en Europe, dont le déchaînement va meurtrir le continent, parachever la boue des tranchées dans les fours crématoires et les mouroirs de Sibérie, laisser en roue libre les idées absolutisées pour les besoins d’empires meurtriers.

L’idéologie n’a pas encore atteint Nomana. Ce village de la Brianza (Milanais) vers lequel l’action du roman retournera souvent, a la caractéristique d’être un village de catholiques pratiquants, de " paolotti ", où l’industriel n’est pas encore vu comme le " patron exploiteur " ni l’ouvrier comme un " kamarade ". On se surprend d’ailleurs à lire que les ouvriers de l’usine Riva chantent le rosaire durant le travail. Le propriétaire de l’usine, Gerardo, est la figure type du patron paternaliste, social sans être socialiste. On lui reprocherait aujourd’hui d’être soit ringard, soit démagogue par son attitude simple avec son personnel car lui-même issu de condition modeste. Il encourage ainsi ses enfants à fréquenter leurs ex-compagnons d’école devenus ouvriers alors qu’eux-mêmes sont au collège afin de les inciter " à garder les pieds sur terre ". L’action du roman fera de longs retours sur l’activité de l’usine Riva, jusqu’à en constituer un des sujets principaux dans la troisième partie.

Pourtant, le village est loin d’être un lieu idéal. Tout est à construire, en permanence, par la culture et l’éducation. La nature humaine, constamment sur un fil d’équilibriste est ici bien éloignée de l’archétype du bon sauvage rousseauiste. Preuve en est de la cruauté des enfants qui lancent des pierres aux chiens et aux faibles d’esprit. En règle générale, si l’auteur témoigne d’une grande espérance chrétienne, il fait part de son scepticisme dans les progrès de l’âme humaine quand celle-ci use de ses seules forces. L’être humain est nécessairement limité. Il acquiert d’un côté mais perd de l’autre. Corti mentionne que les bourreaux d’Auschwitz avaient une tendresse particulière envers les oiseaux pour lesquels ils avaient construits des boites à nidification. Il s’occupaient plus des oiseaux, à leurs yeux plus humains ou proche de leur conception de la nature, que des hommes retranchés de l’humanité qu’ils surveillaient. Sommes-nous d’ailleurs bien différents lorsque le regard que nous portons sur autrui est empreint d’une catégorisation sociale ? A ce titre, on peut retrancher n’importe qui de l’espèce humaine, qui les vieillards, qui les fœtus, qui les Juifs, qui les " bourgeois ", qui les homosexuels, qui les Vendéens, qui les " intellectuels ", et la liste est hélas loin d’être close.

Dans cette ambiance agreste et familiale, terreau peu propice au fascisme institutionnel, le discours d’entrée en guerre de Mussolini, retransmis par radio, montre le décalage entre les foules, les " masses " urbaines des étudiants réclamant hystériquement la guerre, et les gens des campagnes pour qui le conflit est ressenti comme " la plus terrible des calamités collectives des temps modernes ", quitte d’ailleurs à en voir un signe de la vengeance divine. Aussi catastrophique soit-elle, cette annonce ouvre concomitamment dans la famille Riva une ferveur de prière toute particulière. Chacun prie à sa façon, pour des causes diverses mais avec le ferme espoir de croire que chaque invocation est pareille à un " toc-toc, sur la porte de l’Au-delà, conforme aux préceptes de l’Evangile : frappez, ne vous lassez pas de frapper, on vous ouvrira ". Cette ferveur n’empêchera nullement l’apaisement des douleurs d’une mère à l’appel sous les drapeaux de son fils, sachant les dangers qu’il court et qu’il " est de ceux qui agissent et pas de ceux qui parlent ", car " la présence du surnaturel dans les choses humaines ne préserve pas de la douleur, et que la Madone elle-même avait eu son fils adorable tué ".

C’est rapidement le premier appel de conscrits en mai 1940. L’Italie vit au rythme de l’alignement du régime fasciste sur la politique du Reich nazi. Chacun, tout en imaginant une guerre éclair, a le pressentiment que le conflit est plus que cela, en tout cas loin des discours officiels. Ambrogio cèdera à cette tentation de croire que le conflit sera rapide quand le train qui l’emmène en Russie passe devant l’immense cimetière militaire de Redipuglia (100.000 morts) : " Bon sang, bon sang. Quel avertissement ! C’est arrivé quand ? Il y a moins de vingt-cinq ans… Heureusement que la guerre ne se passe plus de cette façon désormais, qu’elle ne se solde pas par autant de morts ".

Les conscrits – les " volontaires " comme les promeut la propagande fasciste - s’en vont vers la caserne, portant les espoirs et plus sûrement, les doutes, des actions militaires : " Restait quand même le fait que chacun d’entre eux allait se retrouver dans peu de temps, et sans grade aucun, à la merci du premier venu en ayant un, qui plus est pour la première fois de sa vie, hors de son milieu natal, dans un monde inconnu ". L’appel ironique d’un appelé à l’entrée de la caserne sonne douloureusement comme une prophétie et un appel au secours dérisoire devant l’abandon probable de la personnalité et les perspectives sombres qui s’ouvrent : " Entrez messieurs, entrez, plus il y aura de gens, plus il y aura de bêtes ". C’est à la vue de ces conscrits, ses camarades, défilant en ordre aléatoire sur le bitume qu’Ambrogio " eut la sensation que quelque chose de nouveau et de solennel, qu’il ne connaissait pas, venait de commencer ".

Les réactions aux événements militaires sont partagées dans la population. Certains se réjouissent de l’entrée des Allemands dans Paris car signifiant une fin imminente du conflit, d’autres pleurent sur la France et sa culture. Quelques uns enfin sont fascinés par la puissance allemande et croient que l’alliance avec cette puissance donnera du " progrès ", bien que cela soit une alliance avec le Nazisme et malgré les avertissements de Pie XI. Ce mythe de la puissance et de la tentation qui l’accompagne est également égratigné du côté chrétien quand un des personnages du roman se laisse aller à ces pensées séduisantes, cet appel séduisant d’un Age d’Or qui appelle toute la violence : " il se prit à désirer que l’Italie ne soit plus une nation aussi phraseuse, qu’elle n’ait pas un poids militaire aussi modeste, il éprouva de façon poignante le désir juvénile que sa patrie fasse preuve de bravoure et qu’elle dépense sa force pour le bien : non seulement son propre bien mais aussi celui des autres peuples ". Corti cloue au pilori cette tentation, cette " conception chevaleresque de la guerre, qui parfois refait surface chez le catholique… ". Ce mimétisme de la violence, nous allons également le trouver chez les paysans russes. Ils ont accueillis les Allemands en libérateurs du Communisme. Il leur est répondu par le mépris et la violence en étant traité de sous-hommes. Cette réaction poussera les populations dans la lutte armée contre les forces allemandes, les forçant de prendre le parti des assassins contre celui des bourreaux. Pris au piège dans un impossible choix, les russes le reprocheront amèrement au peu de prisonniers qu’ils côtoieront.

Michele se porte volontaire pour la Russie. Il se rend compte que " les communistes ont tenté une expérience unique… Ils ont tenté une rédemption de l’homme et de la société en dehors du Christ et du christianisme, et même contre le Christ. Et pour faire ça – cette terrible tentative- ils se sont isolés du reste du monde. Pour nous chrétiens c’est très important de se rendre compte de ce qu’ils ont réellement manigancés ". L’entrée en Union soviétique, annoncée par des rangées de barbelés qui s’étendent à perte de vue dans la campagne, donnera la mesure de la réussite de l’expérience du Nouvel Age d’Or. Pour les civils, ce ne sont que visages usés, maladifs "comme des personnes qui ont été longtemps maltraités ". Les soldats, quant à eux, " avaient tous le crâne rasé, des faces terreuses et épouvantées, des uniformes de toile, et ils faisaient terriblement penser – comme aucune autre troupe au monde – à de la viande de boucherie ". Les soldats italiens apprennent par bribes les conditions de vie – ou de survie – de la Russie soviétique, les fusillades des enfants orphelins, les purges, les répressions et l’irrésistible famine de la dékoulakisation qui fit plusieurs millions de morts quelques années auparavant. Le vers d’Aragon – ironie de citer ce chantre du Guépéou – s’impose : " Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? "

Dans l’univers de mort qui entoure les combattants italiens naît la tentation charnelle de Michele envers une jeune paysanne qui se prostitue par nécessité, une tentation de conquête brutale qu’il vaincra par la poésie. Mais la pureté des sentiments, nobles, affichés ou secrets, se heurte le plus souvent à la salissure du monde. Les généreux sentiments des protagonistes de l’histoire se cogne aux phénomènes que nous retrouvons encore - et surtout - de nos jours lorsqu’on veut évoquer des sentiments purs : vulgarités, quolibets, grossièretés s’accumulent avec cette joie de la salissure pour le plaisir de faire gicler la boue. Les soldats italiens prisonniers en Prusse orientale qui auront à intervenir sur les champs de bataille trouveront souvent dans les poches des morts des images pornographiques. Misères du corps, misères de l’âme dans une époque où l’on ne se soucie ni de l’un, ni de l’autre.

Durant l’été 1942 dans la longue plaine de Russie, c’est l’attente. Le roman décrit longuement ce moment hors du temps, hors des conflits, où la guerre est loin, où les soldats chantent les chansons d’alors, où l’on parle des étoiles et observe les oiseaux. C’est un temps suspendu, une île peuplée d’êtres humains qui attendent la tourmente des batailles. Corti décrit avec justesse et beaucoup d’émotion la beauté de la terre russe dans la douceur de l’automne. Puis, les animaux commencent à refluer, chassés par le froid, laissant seuls les hommes face à l’hiver et aux combats. Le corps italien, pris en tenaille par les armées russes, commence à battre retraite vers l’ouest et le sud. C’est un calvaire impitoyable qu’endurent les combattants durant cette retraite, cernés par les armées soviétiques et l’hiver. Hommes et bêtes sont soumises à la même inhumanité, sans distinction. Les bataillons tombent par rangs entiers malgré des résistances fermes des bersagliers et des chasseurs alpins. La peine des hommes, Corti l’exprime également à travers des animaux. Le cheval, qui tient la trame du livre, est encore présent aux abords de Meskov, dans les rangs de l’armée croate : " En l’espace de quelques dizaines de secondes, il ne resta plus sur pied qu’un poulain, qui se mit à dévaler la colline vers les chevaux de la légion toujours en mouvement. Puis il s’arrêta, revint en arrière par bonds affolés, jusqu’à sa mère qui gisait moribonde dans la neige, et se mit à la renifler, museau contre museau, en hennissant doucement ". Les scènes terrifiantes se succèdent : au siège de Meskov, où mourra Stefano, les soldats croates préfèrent se donner la mort les uns les autres plutôt que d’être assassinés par les russes, les blessés sont abandonnés dans les véhicules en panne, exposés à la mort par le gel. Le désordre amplifie la débâcle : " Ambrogio secouait la tête avec obstination : " Non, non, non ! Ce n’est pas possible d’arriver à ce point de désorganisation… " C’était donc comme ça qu’ils étaient faits les italiens, son peuple ? Il lui semblait les découvrir seulement maintenant ". Et de s’effrayer de penser ce que serait cette désorganisation dans la vie civile. Dans la cohue , Ambrogio et Michele tenteront de canaliser avec peine le chaos. La masse et l’abrutissement de fatigue font de la foule un magma trituré par la peur et les instincts, prête à tirer à n’importe quelle rumeur. Finalement, dans cette cohue pourchassée par les armées russes, il ne reste que des hommes réduits à des conditions de bête et des bêtes réduites à on ne sait quoi de honteux par les hommes. De militaires, il ne reste plus qu’une masse hagarde fauchée par les coups de mortiers comme des herbes sauvages.

Dans cette pagaille, les deux amis se perdent de vue. La faim et la soif feront délirer Michele et le faire échouer dans les lignes russes où il est fait prisonnier. Interrogé par un lieutenant artiste peintre condamné au Goulag puis enrôlé de force et pour lequel la souffrance des autres ne procure pas de plaisir, il obtient la vie sauve et à manger. " Tout de même, quelles drôles de gens que ces russes ! Ils ont fait mourir de faim, avec une incroyable cruauté, des millions de leurs compatriotes et là, ils donnent à manger à un ennemi blessé ". Michele, emporté vers l’arrière des lignes russes secourra des blessés italiens qui lui prophétisent le salut. Corti mentionne à cet égard cet inexplicable phénomène, souvent constaté dans le corps des italiens mais plus encore chez les russes du siège de Léningrad, du don de prophétie chez les mourants. Dans le corps d’armée italien, l’hécatombe se poursuit. Des 20 à 25.000 soldats encerclés sur le Don le soir du 19 décembre 1942, il n’en reste qu’à peine 4.000, pour la plupart gelés ou blessés. La majorité des autres a fini aux mains de l’ennemi, prisonniers ou fusillés au bord des chemins. Plusieurs percées meurtrières des chasseurs alpins permirent de sauver quelques milliers d’hommes. Dans ce naufrage général surnagent les hautes figures de quelques soldats qui se rappellent encore qu’ils sont des hommes comme le Capitaine Grandi. Ambrogio échappe à cet enfer en arrivant, exsangue, à l’hôpital de Léopoli. On lui apprend, comble de l’horreur, que cet établissement psychiatrique a été " purgé " de ses anciens malades par les Nazis et que les russes en ont auparavant éliminés les " bourgeois ". Devant cette ahurissante somme de douleur, qui parait de jamais cesser de s’accroître, Ambrogio semble sombrer dans la folie. C’est en observant le service nocturne silencieux et discret de deux religieuses infirmières qu’il découvre l’autre face du monde : " La voilà la manière de répondre au mal qu’il y a dans le monde, la voilà, je l’ai là sous les yeux ".

La première partie du livre s’achève sur cet effondrement général, ce constat d’échec humain, cette impossibilité apparente à contrer efficacement le Mal qui se déverse dans le monde.

Le cheval livide

Le second livre s’ouvre sur la haute figure de Manno, l’étudiant en architecture, qui fuit le désastre italien en Lybie en traversant la méditerranée dans un canot. L’action se déroule en mai 1943. Manno est le personnage qui va le plus s’interroger sur le destin des Hommes et la mission, ou la vocation, qu’ils ont à accomplir sur cette terre. Il s’interroge sur la Providence et la raison des sauvetages subits. Ce sentiment est exprimé clairement dans une discussion avec Ambrogio durant laquelle ce dernier évoque un souvenir d’enfance où un cheval fou avait failli l’emporter mais ne l’avait pas touché : " Je n’ai pas été emporté, j’ai été épargné… cette fois-là comme cet hiver au front… Pourquoi ? "

Après une permission, Manno rejoint son corps d’armée en partance pour la Grèce mais s’arrêtera en fait en Albanie. Durant ce périple, il est témoin du bombardement de Milan. C’est dans cet environnement meurtri qu’il pousse dans ses retranchements son intelligence pour essayer de comprendre le rôle de la Providence sur les drames qui se nouent, sur le fait qu’il est vivant plutôt que mort. Il préfère réfléchir que s’apitoyer et cette réflexion lui semble essentielle pour retrouver un sens dans un monde qui n’en a guère. De cette réflexion, il conclut que le Mal est autorisé par Dieu pour ne pas s’opposer à la liberté des Hommes. La souffrance lui apparaît dès lors comme une retenue dans les capacités de destruction de l’Homme. Alors, au final, pourquoi tous ces morts ? Manno invoque le silence de Dieu qui n’avait pu que mourir -le Christ en croix- avec eux de " façon à rattacher son sacrifice au leur en sublimant ce dernier. Christ et tous les innocents avec lui, compenseraient le mal accompli par les autres êtres libres, en particulier par ceux qui n’accepteraient jamais de s’amender ". Cela redonnait un sens aux choses, rétablissait un ordre cosmique de savoir que les innocents ne meurent pas inutilement. Il faut avouer que l’économie du Salut suit des voies bien étranges pour la raison humaine.

En juillet 1943, l’Italie rompt l’alliance avec l’Allemagne et cesse les combats. Manno réussit à rejoindre la péninsule sous la menace permanente d’être capturé et fusillé par les Allemands, en représailles de la " traîtrise " italienne. En Italie, les armées régulières sont mises à un repos forcé. Dans les Pouilles, la démoralisation est à l’œuvre. Les Alliés souhaitent même voir disparaître ces vaincus non vaincus. Pourtant, les partisans de la légitimité de l’Etat ne veulent pas rester impuissants face aux drames qui déchirent leur pays. Un groupe se porte volontaire pour aider à la progression des armées alliées. Manno en fait partie et assure une tâche de formation puisqu’il possède un charisme de pédagogue. Il doit prendre sur lui de ne pas céder à la tentation du relâchement et du délitement général. Dans son camp de regroupement, il se met au travail pour remobiliser les énergies, refusant les dégradations et les régressions de son pays. Chaque bonne volonté compte, aussi minime soit-elle : " Il y a des moments, parfois des périodes de quelques mois, où se joue l’avenir d’un peuple pour très longtemps ". Après le 20 octobre 1943, date d’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Alliés, ces derniers acceptent d’incorporer à l’essai un contingent italien. Manno s’engage, moins par exaltation patriotique que parce " qu’il fallait à tout prix faire quelque chose pour les ouvriers et pour tous les gens humbles ". Il est tué le 8 décembre 1943, à la bataille de Montelungo.

Le second livre du Cheval rouge est marqué également par l’absence des prisonniers de Russie et l’angoisse des familles devant le manque de nouvelles. Ces prisonniers, où ce qu’il en reste, Corti nous les fait retrouver avec Michele dans les camps de Russie. S’ouvrent alors des pages qui donnent froid dans le dos. La description du camp de Krinovaïa évoque très directement le 9ème cercle de l’Enfer décrit par Dante Alighieri. Dans ce camp, par des températures inhumaines, s’entassent les rescapés des marches du " davaï " (En avant) et des transferts en train effectués dans des conditions qui rappellent celles des fourgons de la mort nazis. A la lecture d’ailleurs, on ne sait si on se trouve en Allemagne ou en Russie. La faim tenaille les corps et réduit les volontés jusqu’à faire succomber les soldats au cannibalisme pour reculer encore un peu le mur de la mort prochaine. Ce sont des scènes hallucinantes que décrit Corti, des scènes où l’Homme n’existe plus, tant il est soumis à des forces d’annihilation. Dans les baraquements, des rangées de morts soutiennent des vivants au bord de la folie. Restent quelques consciences qui essaient de réfréner le cannibalisme en faisant ressurgir des pensées humaines. En mars 1943, le camp est évacué dans des conditions épouvantables où la soif, après la faim, s’attaqua aux rescapés. A Krinovaïa, restèrent 27.000 cadavres entassés dans un vallon, où le printemps força la décomposition. Les prisonniers n’ont dû leur salut qu’à deux choses. D’abord un ordre de Staline craignant que la mort des prisonniers ne freine l’expansion du Communisme en Europe. Ensuite les aliments au soja des Américains, ce qui fait dire à Michele : " Cette civilité que le christianisme a élaboré au cours des siècles, eux, du moins, l’ont conservée, alors que les autres peuples, aujourd’hui à l’avant-garde de la modernité – les Allemands et les Russes – l’ont perdue. Qu’ils soient mille fois bénis ". Sauvés de la mort physique, les prisonniers sont soumis par leurs " sauveurs " à des séances de reconditionnement psychologique et au travail forcé. Dans ce cadre, ils découvrent, ahuris, l’étendue du réseau concentrationnaire avec les détenus civils : intellectuels, professeurs, musiciens. Ce qui sauve Michele, c’est la pensée de l’être aimé, quitte à l’idéaliser, comme Dante idéalisa Béatrice. Dans les camps, il cherche à comprendre la nature du régime communiste, et le pourquoi du système concentrationnaire, de ce système reposant sur un mensonge, celui de sauver l’homme de lui-même : " Ce qu’il ne parvenait pas à s’expliquer, c’était pourquoi les communistes, qui étaient maintenant au pouvoir depuis un quart de siècle, continuaient à tuer et à déporter les gens sur une pareille échelle ". Michele finira par comprendre que les massacres faisaient seulement partie du mécanisme qui, selon Marx et Lénine, devait produire une " société d’hommes neufs ". Ce mécanisme prévoyait notamment la " violence comme accoucheuse de la société nouvelle ". La classe bourgeoise étant effeuillée, le système rabotait les couches inférieures jusqu’à purification complète. C’est à ce moment que Michele touche du doigt la perversité intrinsèque des totalitarismes du XXème siècle, qui se nourrissaient l’un l’autre sans qu’il puisse dire comment. Il eut la prescience que les systèmes étaient enfants de la même mère. On comprend que cette opinion, écrite noir sur blanc en 1983, fit frémir les gardiens du temple. En Europe occidentale, une telle filiation ne serait mise en avant et " acceptée " que dans les années 90.

Quant aux prisonniers italiens en Allemagne, lorsque le sort des armes devient favorables aux russes – à quel prix -, leur sort n’est guère enviable. Beaucoup sont forcés de creuser des tranchées pour tenter de stopper les offensives. A cette occasion, le jeune Pierello, lors d’une contre-attaque allemande voit le résultat de l’abrutissement de l’homo sovieticus. A Nemmendorf et Godalp, des femmes sont clouées vives aux portes parce qu’elles se défendaient contre les violeurs des troupes soviétiques. Ces crimes furent les fruits de l’endoctrinement associé à la pure vengeance des crimes nazis perpétrés en Russie. Ce sont les populations civiles, sans défense, qui paient d’un tribu d’infinie douleur la libération des forces démoniaques. S’ensuivent des pages hachées par les combats, hallucinants, où le vivant est dans un état naturel de précarité. La barbarie à l’état pur.

Dans la péninsule italienne, pendant que l’armée régulière se débat dans ses affres et se légitime aux côté des Alliés, les mouvements de partisans se font de plus en plus actifs. Un des fils de la famille Riva s’y engage, y voyant au début un moment d’aventure exaltant, d’un romantisme moderne, une sorte de camp de vacances avec décharges d'adrénaline à la clef. Pino s’engage dans les mouvements royalistes où le commandant " parlait avec élan de patrie, de degré de civilisation, de Dieu " et souhaitait " ramener le peuple à son niveau de civilisation le plus authentique, qui est le niveau chrétien ". Il rappelait : " A partir du Christ, il ne peut pas y avoir une véritable civilisation en opposition aux principes du christianisme et il rappelait que l’Italie n’avait été aussi grande que tant qu’elle avait été réellement chrétienne ". Ces belles déclarations d’intention n’empêchent pas les dérapages. Le cycle des répressions fait que la vengeance s’instille dans le cœur de beaucoup. Dans certains groupes, il fallu un certain nombre d’aumôniers pour ramener les partisans à plus de considérations. Les bavures se multiplient. La victoire des partisans dans la vallée de l’Orssola fait affluer d’autres " résistants ", des intellectuels utopistes " qui croyaient posséder les clés pour résoudre n’importe quel problème, national ou même humain ", qui discutaient du " renouveau de la culture et de la nature humaine, et prétendaient promulguer des décrets pour le favoriser ". Cependant, la contre-attaque allemande fait lâcher pied à la Résistance. C’est l’exil vers la Suisse pour nombre de partisans.

Lorsque enfin l’Italie est libérée, c’est l’habituel marigot politique qui reprend ses droits avec les Comités Nationaux de Libération, accompagnés de la gloriole funeste des résistants de la dernière heure, prompts à effacer, serait-ce par la manière forte, les collusions honteuses dont ils ont été les instigateurs. A Nomana, ces " Résistants " sont pris pour des fanfarons jusqu’au jour où les commandos communistes viennent enlever des habitants pour les exécuter sommairement et jeter leurs corps dans des hauts-fourneaux. Le règne de l’idéologie d’après-guerre peut dès lors commencer.

L’arbre de vie

A la Libération, les anciens résistants en exil en Suisse rentrent chez eux. Ceux qui se rencontrent constatent les cassures. L’idéologie communiste est passée par là. Sont reproduits en guise d’arguments les formules types apprises des commissaires politiques du Parti : " les riches sont forcément des salauds avec les travailleurs ; même s’ils ne le veulent pas, même s’ils essaient de ne pas l’être, ils le sont par raison scientifique ". La rupture entre les anciens camarades d’école semble définitive. Le temps de l’aventure et de l’adolescence est terminé.

C’est aussi le retour des prisonniers, sauf de Russie, et la levée des incertitudes sur le sort des militaires. Le monde commence à connaître avec horreur les camps d’extermination nazis. La reconstruction de l’Italie se fait lentement, dans le chaos. Le marché noir prolifère, les infrastructures sont détruites, l’économie tourne au ralenti. Le souci des Riva est cependant de créer le plus de postes de travail possible afin de permettre aux anciens soldats de nourrir leurs familles.

En Russie, les prisonniers restent hors du monde et continuent leur lente plongée dans le système concentrationnaire allié à l’endoctrinement de la vulgate marxiste. Michele est transféré à Souzdal, dans des couvents transformés en lager. Il procure la consternation chez le commissaire politique en charge de son cas, par sa ténacité à vouloir comprendre le système par l’absorption de lectures roboratives, et sa volonté à ne pas se mêler à des groupes " anti-fascistes ". Le commissaire se persuade toutefois qu’il finira par être convaincu, pensant que l’adhésion au " credo " marxiste n’est qu’affaire de quantité de documents scientifiquement distillés. Croyant avoir un argument pour convaincre par les nouvelles des camps d’extermination allemands, Michele pense : " il ne se demande même pas pourquoi ces atrocités se vérifient aujourd’hui, c’est à dire en même temps que les atrocités communistes, alors que depuis des siècles l’humanité civile croyait en avoir fini pour toujours avec de semblables horreurs ". Michele finit par comprendre la nature même du système et le replacer dans son contexte philosophique :" A force d’étudier les sacro-saints textes marxistes, il avait désormais compris clairement quelques réalités fondamentales et, en premier lieu, que les idées les plus importantes qui y étaient contenues procédaient de la même source anti-chrétienne qui déterminait les comportements nazis. Bref, que ces idées et ces comportements étaient marqués au sceau de l’idéalisme allemand et, en remontant dans le temps, des Lumières des dix-septième et dix-huitième siècle, de la rébellion de Luther, et même de l’anthropocentrisme de la Renaissance. Ils procédaient en outre de certaines lignes de pensées anti-chrétienne dérivée de ces mêmes sources, comme par exemple, le darwinisme transformé en philosophie athée. En substance, Michele s’était rendu compte que marxisme et nazisme avaient un nombre extraordinairement élevé d’ancêtres communs, qu’ils étaient en somme de la même veine. En effet, tous les deux - en une antithèse désormais presque parfaite avec le christianisme qui est amour – s’expliquaient à travers des mécanismes de haine analogue : mais tandis que pour le marxisme une classe rédemptrice (le prolétariat) était appelé à renverser et à " réprimer " les autres classes, pour le nazisme il s’agissait au contraire d’une race élue, appelée à dominer et à asservir les autres. Il est vrai que le nazisme, -plus moderne- faisait par rapport au marxisme un pas en avant, en cela qu’il ne prévoyait pas du tout la récupération théorique des opprimés et des asservis dans sa société neuve (millénariste, comme la société communiste), mais que – s’émancipant des utopies humanitaires laïques du dix-neuvième siècle encore présente dans le marxisme – il proclamait dominer, toujours dominer, rien que dominer. En comparaison toutefois, comme il représentait davantage un rejet du judaïsme que du christianisme, le nazisme apparaissait comme beaucoup moins universel que le marxisme et, par conséquent – pensait Michele – moins dangereux pour l’humanité ".Lorsque les premiers prisonniers, squelettiques reviennent en Italie et racontent l’horreur des camps, c’est au grand dam des communistes. Malgré les souffrances subies, on cherche à les convaincre que le communisme est l’espérance des pauvres gens : " Quelle espérance ? Celle du communisme n’est qu’illusion, ce n’est pas de l’espérance ". Michele, lui, ne reviendra qu’en 1946.

A son retour, il reprendra ses études pour obtenir un diplôme de droit qui ne lui servira pas. Sa vocation est l’écriture. Il va exploiter toute l’énorme expérience qu’il a connu en Russie. Michele est un contemplatif qui s’appuie sur le réel qui l’entoure pour retrouver l’ordre cosmique des choses : " Eh oui, le miracle du printemps, ici aussi dans les banlieues, comme partout ! Il faut reconnaître que la nature ne manque pas de faire son devoir, qu’elle ne faillit pas à sa tâche. Ce sont les hommes, ici comme ailleurs, qui détériorent les choses ponctuellement (…) Voilà une autre démonstration, s’il en était besoin, de la faille que l’homme a en lui. Vraiment, si l’on ne remonte pas au péché originel (pour obscur qu’il soit, car qui sait ce qui s’est passé en réalité) jamais au grand jamais on ne pourra comprendre le comportement humain ".

Ambrogio également reprend ses études d’économie à Milan. Il va se marier avec Fanny, l’infirmière qui a veillé sur lui à l’hôpital de Stresa. Cependant, par peur de ses propres sentiments, il refuse la voie de l’amour offerte par Colomba, l’ex-fiancée de Manno. Cette occasion ratée laissera un goût amer, jusque dans les retrouvailles vingt ans après. Eugenio Corti décrit ce déchirement des sentiments dans des pages pleines de finesse et de justesse psychologique. Au contraire, le lecteur sera pris d’une vive émotion en lisant l’émerveillement grandissant des sentiments entre Alma et Michele. Cet amour des deux personnages illuminera la troisième partie du livre.

L’Italie est sous le coup des manifestations communistes, avec ses hordes de provocateurs et de juges auto-proclamés. C’est en réaction contre cette situation qu’Ambrogio va s’engager dans l’action politique en faveur de la Démocratie Chrétienne. Il participe aux débats houleux des Comités de Libération Nationaux dans lesquels les pistolets sortent parfois en guise d’argument. Les plus extrémistes des communistes tiennent à créer un climat de terreur qui favoriserait l’insurrection et leur prise du pouvoir. Michele sera très heurté par cette propagande : " le marxisme, ce terrible piège pour immatures, continuait à faire des adeptes : " imbéciles, si vous saviez ce qu’il y a réellement derrière ces emblèmes (la faucille et le marteau) ".

La partie intitulée " l’arbre de vie " est la plus complexe du livre, la moins monolithique. Les deux premières parties, centrées sur la guerre, tenaient littéralement le lecteur en haleine. Ici, nous y voyons s’y développer les destins individuels sur une période de temps plus ample puisque cette seule partie couvre la période de 1948 à 1975. Les opérations militaires spectaculaires sont achevées mais ce sont des combats plus âpres et obscurs qui prennent corps : le combat pour l’entreprise et la liberté du travail à travers l’itinéraire d’Ambrogio qui reprend l’entreprise familiale, le combat pour la vérité et contre la mainmise de l’idéologie sur la culture à travers l’itinéraire de Michele. Ces combats ne se font pas facilement mais à travers leur description, opérée toute en finesse par Corti, on ne sent pas l’insidieuse tentation de lâcher prise. La crise économique vécue par l’entreprise Riva, va perturber l’usine durant six ans. Nous suivons tout ce combat pour payer les fournisseurs, trouver de nouveaux débouchés, garder les postes de travail tout en étant traité de voleur par les syndicats marxistes. Du côté de la culture, Michele sera mis au ban par son anticonformisme et son anti-communisme. Conformément aux idées de Gramsci, tout le secteur culturel sera investi (il l’est encore) par les communistes et tout un chacun, pour se faire entendre, devra donner des preuves de son anti-fascisme. C’est ainsi que la pièce de Michele sur l’impossibilité de construire la société communiste, malgré sa grande qualité d’écriture, sera vouée aux Gémonies. Elle sera traduite en russe et diffusée avec succès sous le manteau.

Le Cheval rouge trouve son terme dans un ultime combat de Michele en faveur du mariage contre les lois en préparation sur le divorce. On y pressent la relève dynamique des jeunes générations, celles qui répondront plus tard aux appels de Jean-Paul II. L’arbre de vie dont les racines sont plantées au Ciel peut recommencer à croître mais ne connaîtra pas son épanouissement dans le temps des hommes. Le destin personnel des personnages continue dans notre imagination hors du roman, après la mort tragique d’Alma et après que l’ange gardien de Michele eut replongé dans le monde tourmenté des hommes.

Un combattant pour le Royaume

Eugenio CORTI apparaît à notre époque comme un révélateur, celui qui transmue le négatif en positif, qui rétablit l’ordre du monde. Les photographes connaissent bien le principe du négatif, de cette plaque ou film imprégné d’halogénure d’argent qui noircit proportionnellement à la quantité de lumière reçue. Ce qui est lumineux sur le négatif devient noir sur le positif et ce qui est sombre devient lumineux. Le monde est dans l’état du négatif, où les idéologies les plus généreuses, les plus lumineuses produisent les effets les plus sombres. Vivants au contact de ces soleils noirs, nous n’imaginons qu’avec difficulté une autre réalité. Nous sommes dans la caverne chère à Platon. Eugenio CORTI devient le révélateur du monde, celui qui dit par ses phrases si simples que ce que nous croyions lumineux est en réalité l’obscurité et ce qui nous semblait l’obscurité – voire l’obscurantisme - est en réalité une vérité lumineuse. C’est l’autre face de la peau du monde et le monde n’a pas changé pour autant. Seul notre regard se fait plus perçant et attentif aux événements – signes – qui nous font voir de l’autre côté du miroir. En ce sens, Le Cheval rouge est, littéralement, le livre de l’Apocalypse.

Plus encore, c’est un livre profondément catholique – au sens littéral d’universel -, pour tous les temps de l’Homme car le mal qui y est décrit n’a pas de frontière, ne connaît pas les années qui coulent. De même que les textes des évangiles utilisent l’expression " en ce temps-là " en parlant d’un moment révolu mais cependant omniprésent, de même avec Le Cheval rouge , " In illo tempore ", c’est avant, maintenant, demain, jusqu’à la Parousie. C’est en ce sens que ce roman est aussi un grand roman actuel. Le ton employé est un ton intemporel, un ton de conteur au coin du feu. La morale de l’histoire est laissée à l’appréciation du lecteur. Corti ne condamne que le Mal, jamais les auteurs du mal. On ne trouve donc pas de ton moralisateur gratuit, même dans les a parte du roman où il nous place sur des hauteurs " méta-historiques ". Il rappelle simplement que le Jugement dernier sera celui de la Miséricorde… pour tous.

Le triomphe du bien contre le mal ne se fait pas dans le cadre du livre. Nulle fin heureuse d’ailleurs, d’ " happy end" qui consacrerait la justesse des vues de l’auteur. Ce n’est pas son domaine. Son but est juste d’exposer les affres de ce royaume en travaillant à l’avènement du Royaume éternel. Car Corti se définit comme un combattant du Royaume, avec ses pauvres moyens. Il ne sait lui-même s’il aura bien combattu, mais il l’aura fait. Pour lui, le Royaume commence ici-bas mais croît à un rythme qui nous est caché – ce qui nous empêche d’ailleurs de céder à l’orgueil. Quelles embûches sur le chemin, mais quel sillon lumineux !

Le lecteur pourrait penser, compte tenu de la fixation de l’auteur sur le communisme, que Le Cheval rouge n’est qu’une dénonciation de celui-ci. Il est vrai que les communistes, dans leur incapacité notoire à extraire le mal de l’homme, devant leur échec à refonder un homme nouveau, ont extirpé l’homme de lui-même avec méthode et ténacité, en bourreaux besogneux et convaincus des lendemains qui chantent. Extirpation toujours croissante, selon la vulgate atroce du " progrès ". Corti va cependant plus loin encore. Il s’agit pour l’auteur de mettre le doigt sur toutes les failles de l’homme, ces failles qui sont le fruit d’une dénaturation du don immense de la liberté. Le Cheval rouge est aussi le livre qui dénonce le manque de courage, les lâchetés qui font que le monde sombre dans l’horreur. Bien entendu, les déclarations officielles de tous bords qui ornent nos médias laissent plutôt à penser que nous sommes les champions des libertés et des droits mais il ne s’agit pas ici de déclarations, mais d’actes, de ceux qui sont difficiles à prendre car ils engagent les personnes, mais ils sont ceux qui vont permettre d’affronter sereinement les griffures du temps. Ce courage, c’est celui qui nous fait regarder en face les problèmes, sans se réfugier dans ce si confortable péché par omission qui nous englue si facilement. Les personnages du roman n’ont de consistance qu’autant qu’ils ont une prise sur le monde par leurs décisions. Tous leurs engagements, particulièrement en tant que chrétiens, montrent qu’ils sont le " sel de la terre " et que cela porte des fruits, même invisibles à l’échelle humaine. L’acte posé l'est dans l’éternité, si minime soit-il. Chaque renoncement aussi.

20 ans après sa première publication, on souhaiterait avoir une suite de cette immense fresque, connaître les fruits des actions engagées par Ambrogio et Michele, voir l’évolution de leurs enfants, savoir quel est l’état de la société italienne. L ‘action du livre s’arrête en 1975 mais, aux dires même de l’auteur, n’ira pas plus loin : " le grand changement de mœurs a eu lieu dans les années soixante-dix. L’histoire du cheval rouge est achevée : ce roman est un corps auquel on ne saurait ajouter d’autres membres ". Trois ans après la fin de l’action du livre, Karol Wojtyla était élevé au trône de Pierre pour être le serviteur de ceux qui ne peuvent pas parler. Ses premiers mots publics donnent, avec le recul, l’espérance sur ce monde qui fuit ses responsabilités et qui a la mémoire sélective : " N’ayez pas peur ". De 1975 à 2000, le quart de siècle passé aura connu d’autres guerres, plus silencieuses, plus insidieuses mais procédant du même principe : la haine de l’Homme, image de Dieu, au nom d’un Humanisme mal compris. Eugenio Corti ne s’y est pas trompé, c’est un combat eschatologique qui est livré. Lui-même n’est pas certain qu’une nouvelle idéologie n’est pas prête à déferler sur notre monde, telle une hydre dont les têtes repousseraient indéfiniment : " J’estime quand même que l’éventuel surgissement d’une nouvelle idéologie, néfaste pour la société, ne pourra plus être imputée à Marx, mais plutôt à Freud, ou bien ce sera quelque chose d’absolument nouveau. Mais toujours issu de l’esprit des Lumières, sources d’où sont nés le communisme, le nazisme et les doctrines freudiennes. Ce qui m’inquiète aussi, c’est la marginalisation toujours croissante de la culture authentique, dont l’anticulture dominante pourrait totalement fermer l’accès aux gens ".

De ce livre, on garde longtemps une trace brûlante dans l’âme, comme une persistance rétinienne qui s’incrusterait derrière nos yeux clos après avoir regardé un point lumineux trop violent. Le cheval rouge du livre de l’Apocalypse court toujours mais pour ceux qui ont l’espérance vissée au cœur et à l’âme, l’issue de la course ne fait pas de doute.

ISBN-13: 978-2825106365

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vendredi, 23 septembre 2005

Juan ASENSIO : La littérature à contre-nuit

medium_2753400261_08_AA240_SCLZZZZZZZ_.2.jpgJuan ASENSIO : La littérature à contre-nuit
Testes sur la littérature et le mal

"Lorsque vous regardez longtemps vers l'abîme, l'abîme vous regarde aussi" - Frédéric Nietzsche
"Du fonds des abîmes je crie vers toi" (Ps 129)

Dante avait prévenu à l'entrée de l'Enfer : "Toi qui entres ici, abandonne toute espérance". C'est aussi le sentiment de celui qui tente d'appréhender la nature du mal, sa structure, ses circonvolutions. C'est pourtant à cette exploration que nous invite Juan Asensio dans un essai intitulé "la littérature à contre-nuit", dans l'espoir d'entrevoir la lumière à travers la toile élimé du mal. La tâche est d'autant plus ardue et méritoire que la littérature semble de prime abord épargnée par la malignité. Dans un style narratif complexe qui réclame du lecteur une attention soutenue, l'auteur nous entraîne dans une traque du démoniaque dans la littérature, dans l'autopsie d'une tentative de décréation du monde. Autour d'une pléiade d'auteurs d'où émergent comme des phares Joseph de Maistre, Ernesto Sabato, Georg Trakl et Georges Bernanos, Juan Asensio nous amène à porter un regard profond sur les écrivains qui se sont lancés dans la bataille des mots pour dire ce qui est sans mots ou borborygmes. Par l'examen de leurs œuvres découpées sous son scalpel, il entre dans la complexité créatrice de ceux qui doivent donner du sens pour exprimer ce qui n'en a pas. Que d'efforts pour écrire sur ce qui est lacunaire, non-dit, vide, en un mot l'inverse de ce que la condition humaine est sensée apporter, ce qui fait du mal une "chose" monstrueuse car dénaturée ou contre-nature. L'épreuve n'est pas sans risques, le premier de ceux-ci étant la tentation labyrinthique car le mal se divise en permanence, troublant les repères, multipliant les chausse-trappes. Il s'est défini lui-même : "Mon nom est Légion" et "non serviam", et cela suffit pour jeter le trouble dans le marigot humain. Le lecteur est prévenu : il cheminera dans des pièces noires éclairées faiblement par le modeste lumignon du critique littéraire.

Une épreuve "méta-littéraire"

L'entreprise de l'auteur renvoie sans cesse cet abyssal "mysterium iniquitatis" selon lequel le mal n'existe qu'en raison de l'existence du bien car si ce dernier n'existait pas, le mal ne pourrait pas subsister non plus. Traquer le démoniaque pourrait se résumer à résoudre la contradiction entre sa nature nihiliste et la Création. Comment le mal pourrait-il créer dès lors que son auteur s'est toujours fait un orgueil de haïr ce qui était créé et de compliquer ce qui est simple ? Le mal ne créé absolument rien, il dénature et déforme, il singe la création sous de multiples formes et change continuellement de visage dans une excitation malingre, ce qui rend son analyse d'autant plus difficile. Son territoire est connu : c'est le temps entre le Vendredi Saint et le Dimanche de Pâques, quand le monde est recouvert de ténèbres et qu'il semble être victorieux. Dans ce lapse de temps où Dieu est mort, le monde est laissé à lui-même, suspendu au fil de la grâce. Nous y sommes encore en partie. Juan Asensio parle d'une "zone d'effondrement" du mal qui, tel un trou noir, absorbe toute lumière d'intelligence, tout jaillissement d'amour, toute altérité, en un mot, toute humanité. En résumé évangélique , "la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue" . Si l'auteur constate que la noirceur du mal chasse toute possibilité de compréhension, rappelons qu'il n'y a que le bien qui peut connaître sa structure véritable et que c'est en se tournant résolument vers Celui qui est la source de tout bien que l'analyse sur le mal peut être la plus pertinente. L'auteur de l'essai l'a parfaitement compris même si cela n'apparaît pas directement dans ses lignes.

Reprenant en filigrane l'incessant questionnement l'Eglise , Juan Asensio met donc l'accent sur le caractère tumoral du mal car ce dernier, nous l'avons dit, ne peut exister que comme système parasitaire du bien. Jean-Paul II affirmait dans son dernier livre que "Le mal est toujours l'absence d'un bien quelconque, qui devrait être présent dans un être déterminé ; il est une privation. Mais il n'est jamais une absence totale de bien. La façon dont le mal s'accroît et se développe sur le terrain sain du bien constitue un mystère. Cette part du bien que le mal n'a pas réussi à détruire et qui se propage malgré le mal, c'est aussi un mystère, et de plus l'un et l'autre avancent sur le même terrain." Mystère profond dont on peut difficilement parler mais cependant, et paradoxalement, impossible à taire. Le mal, ajoutait plus loin Jean-Paul II, "ne peut exister qu'en relation au bien et, en particulier, en relation à Dieu, Bien suprême" . Parler du mal sans référence suprême à l'auteur du bien ne serait qu'une vaine quête dans les labyrinthes de l'esprit humain, et n'aurait dès lors aucun sens. Bien des écrivains ne font que le simple témoignage du mal en ce monde sans évoquer sa source. Sans référence à Dieu, toute éradication est impossible par de simples moyens humains. La question du mal dépasse les capacités humaines d'analyse et de compréhension. Juan Asensio le souligne dans son évocation puissante de Georg Trakl : "Il y a une charge de mal qui est irrévocablement condamnée à ne pouvoir être dite ou écrite". Il est, proprement parlant, métaphysique et "méta-littéraire" si ce barbarisme peut être utilisé.

La descente dans les ténèbres

La démarche de l'essayiste est d'entrer dans les ténèbres du démoniaque telles qu'elle se manifestent dans la littérature, de les explorer, de s'y perdre afin de les traverser pour retrouver la lumière vivifiante. La voie suivie est une voie d'effondrement, de faiblesse, en espérant qu'elle permette une mise à nue. "C'est à vous, Seigneur, que je montre mes plaies"  disait Saint Ambroise. Voie paradoxale, incompréhensible, qui n'a à nos yeux de sens que si elle est placée sous le signe de la foi et vissée à la Croix du Christ. Prenons donc cette autre "petite voie" avec l'auteur sur le chemin des ténèbres. Parlons ici de ténèbres et non de nuit. Nombreux sont les auteurs qui ont consacré des lignes à la nuit pour la magnifier comme source de poésie et de création, comme berceau du ressourcement. "La nuit maintenant est là. Il est bon aussi d'obéir à la nuit"  disait Homère. La nuit que chantent les poètes, la nuit où "tout semble lumineux quand elle tombe" , la nuit chantée par Baudelaire , n'est pas ténèbres car elle est ordonnée , elle est soumise à l'ordre de la Création dont Dieu vit qu'elle était bonne. Les ténèbres, ce sont le chaos, l'informe, l'état pré-génésique, l'anti-création par excellence. Pourtant, ce pré-ordre du monde, ce territoire soumis au souffle de la dévastation est aux ordres de Celui qui créé. Dans la fosse aux lions, Daniel en rendait témoignage , et le psalmiste nous le rappelle à plusieurs reprises . Mais les ténèbres sont un attracteur étrange car c'est peut-être à leur confrontation que se révèle l'autre face de la nature humaine, c'est dans leur territoire que certains artistes peuvent trouver un intérêt créateur, trouver l'ultime trace de Dieu dans sa paradoxale absence. Gustave Thibon disait dans un de ses raccourcis flamboyants que "Le silence de Dieu divinise le cri des hommes". La nuit ténébreuse où nous emmène Juan Asensio suit la même démarche qu'un Henri Michaux pour lequel la lumière n'a pas de vie intéressante. A sa suite, mais aussi de Rilke, Supervielle, Claudel et tant d'autres, l'auteur se place du côté de l'obscurité pour indiquer paradoxalement le chemin de la lumière.

L'impuissance de la haine et l'hommage du mal au bien

Si la Rédemption par la Crucifixion permet à l'Eglise de proclamer la victoire définitive de Dieu sur le mal, ce dernier ne stoppe pas ses bourdonnements délétères. Le jugement étant déjà rendu, Satan attend son exécution ou sa grâce, enfermé orgueilleusement dans un désespoir absolu refusant tout pardon. On en viendrait presque à le plaindre et à intercéder pour lui ! Pourtant, paradoxe encore, c'est bien ceux qui se veulent les témoins du mal, les sujets, les victimes ou les esclaves, qui rejettent dans une souffrance ultime leur état ou qui, par leurs actions, et involontairement, créent des effets bénéfiques. Le souverain pontife Jean-Paul II en témoignait lorsqu'il déclarait qu' il "arrive qu'en certaines situations concrètes de l'existence humaine, le mal se révèle dans une certaine mesure utile en ce qu'il créé des occasions pour le bien" . L'évangéliste Luc rappelait également, au sujet des personnes guéries par Jésus, que d'un "grand nombre aussi sortaient des démons qui criaient : "tu es le Fils de Dieu" . Le mal a toujours une limite de destruction mais nous n'en connaissons pas l'étendue. Cette limite est toujours trop lointaine pour l'Homme qui ne comprend plus le dessein de Dieu et refuse le silence de ce dernier. "Là où grandit le mal, là aussi grandit l'espérance du bien" , rappelait le pape Wojtyla.

L'amplification par l'Art

"Le Mal est banal, creux, mais l'art l'intensifie, lui confère une profondeur d'épouvante, le leste d'un poids et d'une consistance qu'il n'a pas, qu'il ne peut avoir", écrit Juan Asensio. En bon connaisseur de Georges Steiner, il aura noté, dans la droite ligne de cet auteur, que les métastases de la barbarie ne figurent désormais plus dans les conflits armés, mais dans les œuvres d'art et de pensée qui ont renoncé à toute transcendance. Dans ce retournement de la culture contre l'homme, la responsabilité écrasante de l'artiste contemporain sera de dire le mal sans le propager. Tâche ardue s'il en est car les œuvres d'inspiration sont, dans la doctrine de l'Eglise "l'écho du mystère de la Création" . Certains auteurs ont tendu l'oreille à l'écho du mystère de la Chute et rendent dans leurs écrits les dissonances désagréables de celle-ci. En tendant l'oreille aux dissonances, ils descendent la spirale de la décréation pour tenter d'éradiquer le malaise destructif de la civilisation. Juan Asensio écrit à ce propos que "Les œuvres modernes qui explorent le Mal avec le plus de conséquences évoquent puissamment l'image du trou noir, cet astre exotique qui en se consumant sans cesse, qui rayonne de la matière même qu'il engloutit comme un ogre". Georges Bernanos confiera ainsi que son ultime roman, Monsieur Ouine, aura été un processus d'écriture extrêmement laborieux et long, le faisant littéralement transpirer des affres de la création pour montrer ce qui n'est pas montrable, dire ce qui n'est pas prononçable, faire voir ce qui absorbe toute lumière. Epreuve terrible de l'écrivain !

En se détournant de la recherche du Beau et du Bien, en littérature comme dans le reste, l'écrivain introduit sans le vouloir une propension à faciliter le mal. "Il m'a conduit et il m'a mené dans les ténèbres et non dans la lumière"  nous rappelle la liturgie. Cette pente peut être aisément prise. Si Platon nous dit que "la vertu propre du Bien est venue se réfugier dans la nature du Beau" , a contrario nous pouvons penser que la nature propre du mal vient se réfugier dans ce qui est laid, dissonant, barbouillage, bavardage. Or, le bavardage apparaît, selon l'auteur de l'essai, comme le propre de la littérature contemporaine, focalisée non plus comme participation en tant que sous-création à l'opus dei et ayant pour but de mener vers la contemplation de la Trinité, mais comme la recherche d'une notoriété soumise à la dictature du sujet. Toutes les opinions, les styles, les idées se valant, l'aide au discernement du lecteur n'est plus l'objectif majeur du romancier. Il s'ensuit que le trouble facilite l'infiltration de ce mal moderne et doucereux qu'est le doute.

Le don de la création artistique ne doit pas être gaspillé. Gardons à l'esprit les mots du pape Jean-Paul II pour qui l'intuition artistique "jaillit du plus profond de l'âme humaine, là où l'aspiration à donner un sens à sa vie s'accompagne de la perception fugace de la beauté " . Il poursuit : "A chacun, je voudrais rappeler que l'alliance établie depuis toujours entre l'Evangile et l'art implique, au delà des nécessités fonctionnelles, l'invitation à pénétrer avec une intuition créatrice dans le mystère du Dieu incarné, et en même temps, dans le mystère de l'homme" . Ernesto Sabato considérera en termes plus incisifs que "l'une des missions de la grande littérature est de réveiller l'homme qui voyage vers l'échafaud" et qu'à ce titre, il doit plonger dans l'horreur et la boue. Devant le mal qui est une dénaturation de la Vérité et du bien, l'écrivain devrait revêtir la tunique du plongeur et s'immerger dans les ténèbres afin qu'en poussant jusqu'au bout son absurdité creuse, il fasse rejaillir par contraste l'immensité du bien, et être le témoin de la lumière .Osons dire dès lors que cette exploration serait facilitée pour les écrivains chrétiens, lesquels savent que cette plongée n'est que le contrepoint de leur contemplation de la lumière éternelle. Ceux qui recherchent les ténèbres pour elles-mêmes s'égareront sans trouver d'autre voie de sortie que le désespoir. Une exploration des ténèbres ne peut se faire qu'en compagnie de la Croix du Christ. A condition toutefois d'accepter le mystère de la kénose de Dieu dans tout son réalisme cru, sa véracité, son énergie d'uppercut. Hélas, relève avec tristesse Juan Asensio, "notre littérature se meurt, non parce qu'elle serait dépourvue d'estomac, mais parce que le mystère ne lui est plus une nourriture familière".

L'irrévocabilité du désespoir

La figure du Mal au siècle passé est dénué de tout romantisme. Les grands massacres de la Première Guerre Mondiale ont éliminé toute approche de ce type. Le mal est devenu au XXème siècle une "boursouflure livide", à l'image de ce Monsieur Ouine que Bernanos eut tant de mal à récupérer dans la Grâce du Seigneur . Selon l'auteur de l'essai, le protagoniste principal du roman de Bernanos est la figure d'un siècle où le désespoir se transmue en un ennui éternel devant lequel toute joie se retire, tout principe vital se minéralise. La figure du mal revêt les atours de l'enfermement absolu, du désespoir éternel et irrévocable qui fait sa marque cuisante. Sans paraphraser ce que disait Charles Péguy , l'arme de Satan est de faire croire que tout est perdu alors que tout peut-être repris et que tout a déjà été sauvé. L'inversion est ici patente car Dieu garde toujours un "droit de grâce" (Cf la fête de la Miséricorde instituée par Jean-Paul II). L'évangéliste ne nous rappelle-t-il pas que "rien n'est impossible à Dieu" ?  Le but de Satan est de faire oublier à l'homme cette Rédemption folle qui a brisé les cercles du monde. La tradition de l'Eglise enseigne que l'Homme, à travers les sentes du péché, "conserve le désir du bien" . Le souhait de Satan n'est-il pas d'éteindre cette étincelle divine contre laquelle il ne peut rien ? Ramené à cette mesure eschatologique, on en viendrait à penser que le mal est d'une inconsistance ectoplasmique, une chose agitée par des "fols en Christ" contemporains, forcément rétrogrades. Or, il n'en est rien car les traits permanents des figures du mal sont toujours les mêmes : refermer l'homme sur lui-même, troubler son aptitude naturelle à connaître Dieu, et surtout l'empêcher d'exercer pleinement sa liberté dans le temps qui lui est accordé. L'empêchement de la liberté ferme la porte au don, devenant un point paroxystique du mal dans la société contemporaine. L'évangéliste  nous dit que "quiconque aura blasphémé contre l'Esprit Saint n'aura jamais de pardon ; il est coupable d'une faute éternelle". Si la miséricorde de Dieu est infinie, celui qui la rejette en la jugeant impossible, rejette également le pardon offert. Un tel endurcissement peut conduire à la perte éternelle . Le but du mal, c'est d'exclure en l'homme le désir même du pardon qui ramène incessamment à la miséricorde offerte.

La restauration du langage

Une grande partie de l'essai de Juan Asensio porte sur la dégradation du langage. Il est logique que le mal s'occupe de dénaturer et de dégrader ce qui a été créé par Celui qui s'appelle PAROLE. L'auteur relève que " La parole humaine n'a de consistance et de réalité que parce que, au commencement, elle a été reçue par l'homme sous forme de don", d'où l'acharnement à le détruire. Par la dénaturation du langage, le mal empêche la projection de l'homme dans son avenir, il le maintient dans un présent sordide dans lequel il s'enchaîne, s'englue, se pétrifie. C'est, précise-t-il, la marque livide du démoniaque d'être "un monologue interminable, la perpétuelle redite de Satan condamné à la solitude infernale," incapable d'autre chose que de commérages stériles. Sans Dieu, "l'homme n'est plus qu'un bavard qui s'ennuie". Pire, la dénaturation du langage défonce les digues qui séparent l'homme de la barbarie, des forces chtoniennes qui travaillent les bas-fonds des âmes . Ajoutons à cette dégradation le fait que la langue utilisée par le romancier doit se désengluer de la gangue de boue formée par des siècles de nominalisme. "Les écrivains les plus grands, souligne en d'autres termes Juan Asensio, n'ont eu de cesse de redonner du sens aux vieux mots de la tribu, rongés et sales comme des pièces de monnaie dévaluées". En un mot, retrouver l'unité perdue du vivant. Il semble que le sort de la littérature contemporaine se joue dans cette opposition permanente entre le Nom et le Verbe, entre ce langage qui désigne une chose et dont le sens peut varier, se mouvoir, se dissoudre, et ce langage qui EST quelque chose, qui est le miroir, ou plutôt la prolongation, d'une Parole initiale dont nous ne percevons plus les échos, et que l'écrivain tentera de retrouver. Nous rejoignons ici en partie l'opinion d'un John Reuel Ronald Tolkien qui s'estimait simple sous-créateur . La sous-création littéraire ennoblit le processus créatif de l'homme quand la revendication d'une création vue comme le "droit" individuel du "sujet" écrivain s'affranchit de toute transcendance et pousse vers les frontières barbares . Retrouver la Parole perdue, ce sera bien souvent atteindre les limites de la langue, en sortant des frontières purement humaines pour aller vers une contemplation silencieuse. Si on peut penser que cette contemplation peut déboucher vers un langage épuré, lumineux, éthéré, presque désincarné, Juan Asensio, à rebours, estimant que le cœur de la littérature est le silence, affirme que "La mission de l'écrivain va être, en essayant de faire bruire le silence dans le langage, en tentant d'éblouir nos yeux par l'éclat de mots rendus à leur vérité et non pas englués dans la littérature captieuse et grimaçante, d'aider et de guider la résurgence d'une écriture… noire : tendue, boursouflée d'inquiétude… et rendre en langage la profondeur sépulcrale de la peur." Pour affronter le chaos, l'immonde et le néant, la parole doit être forte, belle, incarnée, même au risque de désarçonner le lecteur. Tels sont les rudes termes du contrat qui lie l'écrivain aux autres hommes dans sa vocation de renverser la perspective du langage, de lui faire retrouver cette viridité fondamentale qui irrigue les corps vivants. La crise du roman contemporain est une crise du sens des mots. C'est sans doute pour cela que l'émergence d'un roman chrétien digne de ce nom est si difficile. La littérature est une tentative d'endiguement du néant, de renversement de la roue démente qui enchaîne le monde. Le chemin n'en est que plus abrupt pour le romancier et sans doute est-il plus facilement gravit par les poètes qui, eux, ont un sens des mots et de la langue plus proche du réalisme que du nominalisme. Ce n'est qu'en prenant part au corps à corps du combat d'un langage revivifié par le Verbe que nous pourrons constater l'essoufflement du mal en un borborygme sanglotant : "This is the way the world ends, This is the way the world ends, This is the way the world ends, not with a bang but a whimper" rappelle le poète TS Eliott.

Sous le signe du Versipèle

La marque du mal dans la littérature est brouillée car le siècle passé a été soumis au signe de l'inversion de tout ce qui est sacré. Les repères se sont troublés mais non effacés. Ils apparaissent en négatifs mais ne guident plus le lecteur. Les folles idées du XXème siècle, y comprit les chrétiennes si l'on suit Chesterton, ont achevé de miter la tunique du vrai et du beau au point que l'envers et l'endroit offrent le même attrait. Cette perte de repères, reproduite au fond de chaque conscience, fait que l'homme moderne, à défaut d'être un homme nouveau évangélique , enfile la tunique ingrate du Versipèle, cet être de légende et de cauchemar devenu loup dénaturé, loup homme, loup garou, être hybride en instance de devenir, que les mythologies populaires font errer entre la Nativité et l'Epiphanie, en attente d'une délivrance par une balle d'argent bénite. Cependant, autant le Versipèle agissait dans un univers soumis à la Grâce par l'irrigation vivifiante d'un christianisme fervent, autant notre lecteur moderne n'a plus d'espoir de délivrance à attendre, ayant enterré Dieu. Il reste au seuil du tombeau du Vendredi Saint. Le mal contemporain imite le bien car il ne fait plus de bruit, mais il est devenu lancinant, sombre dans le bureaucratisme de la médiocrité. Il acte le schisme de l'être, selon le mot de Joseph de Maistre, comme un mode de vie normal et permanent, sorte d'ennui perpétuel dont nul ne peut se délivrer. Le mal moderne, c'est ce processus de fossilisation lente vers une barbarie acceptée et pire, aimée .

Repartir du Christ

A travers la traque du démoniaque et du mal dans la littérature, nous sommes à la marge de la démarche théologique. Il faut accepter de s'engloutir dans ce puit sans fond si l'on a l'espérance tenace et surnaturelle de pouvoir en sortir. Que les lecteurs non avertis ne s'aventurent qu'avec précaution dans le dédale. Les figures du mal sont multiples. A chaque fois que l'une d'entre elle se dresse, c'est pour défigurer l'Homme, araser la colonne intérieure qui le maintient greffé sur une verticalité qui n'est pas uniquement physique. Les figures du mal, dans leur dévastations barbares, n'atteignent cependant pas ce "noyau dur" que représente la part d'humanité irrésistiblement attirée vers le divin, vers cette unité profonde dans la contemplation de laquelle tout brouillard s'évaporera. Même si le péché défigure l'image nous dit Saint Augustin, l'image ne disparaît pas pour autant : "l'image peut être usée au point de n'apparaître presque plus, elle peut être enténébrée et défigurée, elle peut être claire et belle, elle ne cesse pas d'être" . Alors, cette traque du mal par les écrivains, comment la comprendre autrement que comme le désir de réincarner Dieu dans un monde qui le rejette par une dissolution permanente. Si l'on suit l'idée exprimée par Juan Asensio, le plongeon dans la fange permet la grande purification et la remontée vers la lumière. Acceptons-en l'augure. Descendre au plus profond de la Création est une manière de ramener celle-ci dans les chemins de la grâce. Le souverain pontife nous rappelait que "La terre appartient au Seigneur. Et il l'a faite pour l'homme, comme le lieu d'ascension vers lui" . Ce renversement de perspective avait été aussi vu par Léon Bloy pour qui notre univers est renversé depuis la Chute. Ceux qui traquent la marque lépreuse du mal ont une perception génésique de l'Univers, de cette vision qui remonte à la source, au plus près du grand moment du retournement, et perçoivent la lumière douloureuse et nostalgique de l'état initial édénique qui fut le notre et qui rend encore plus cuisant celui où nous sommes. De là naît la nécessité impérieuse pour les écrivains de repartir des paroles que le Christ nous a enseigné : "Délivre-nous du mal". Car finalement, c'est lui qui a extirpé le mal par sa souffrance sans faute, affrontée uniquement par amour. De lui, et de lui seul, nous devons écouter la patiente leçon pour parvenir à une lente dissipation des ténèbres.

ISBN-13: 978-2753400269

Cette recension possède une version complétée avec des notes de bas de page. Téléchargez-là.

jeudi, 22 septembre 2005

Stratford CALDECOTT, Didier RANCE, Grégory SOLARI : Tolkien, faërie et christianisme

medium_2884820140_08_MZZZZZZZ.jpgStratford CALDECOTT, Didier RANCE, Grégory SOLARI : Tolkien, faërie et christianisme

Au-delà des murs du monde
A propos de Tolkien et du Seigneur des Anneaux.

Le cœur de l'homme n'est pas un amas de mensonges
Son peu de sagesse lui vient du seul qui est sage
Et se souvient de lui. Si longtemps séparé,
L'Homme n'est pas perdu ni tout a fait changé.
Il a perdu la grâce, il n'est pas détrôné,
Il garde les haillons des robes du seigneur
Qu'il fut : Homme, sous-créateur, reflet d'une lueur,
Une unique blancheur qu'en nuances multiples
Il réfracte et combine à l'infini
En de vivantes formes qui vont dans les esprits.
Nous avons rempli toutes les fentes du monde
D'Elfes et de lutins, nous avons fait lever
Des Dieux et leurs demeures du jour et de la nuit,
Et répandu la semence des dragons – c'était notre droit
(bien ou mal employé). Ce droit n'est pas déchu :
nous vivons encore la loi qui nous a fait.

--JRR Tolkien, extrait de Mythopoéia--

"Il se pourrait qu'il y eut chez les grands écrivains catholiques plus de pensée vivante que dans notre théologie actuelle, au souffle un peu court et qui se contente à peu de frais" (Hans Urs von Balthazar)."

" Il paraît évident que le conte n’est pas réaliste ; et pourtant, il nous dévoile ce qui est au cœur de la réalité ".Cette affirmation de l'écrivain Clive Staple Lewis trouve une force particulière avec l’œuvre la plus épique et la plus mélancolique de John Ronald Reuel Tolkien, le Seigneur des Anneaux. Ce livre, récemment adapté au cinéma, est facilement catalogué parmi les œuvres pour adolescents " gothiques " et suscite une certaine méfiance dans le lectorat chrétien. Le nombre considérable de livres qui s'en inspirèrent – bons et moins bons – renforce cette impression. Rien n’est plus faux cependant que de rester sur cette première impression. Cette histoire s’adresse bel et bien à un monde d’adulte avec la finalité de faire comprendre le sort " eschatologique " du monde. Verlyn Flieger le note avec sérieux : "Tout comme les voyages de Gulliver de Swift, le monde imaginaire de Tolkien, avec son petit peuple, a éclipsé le sérieux de son thème, qui n'était rien de moins que la Chute, l'interpénétration du bien et du mal et la relation entre l'homme et Dieu". Parmi les innombrables livres parus à l'occasion de la sortie du film, plusieurs ont mis l'accent sur la thématique religieuse de l'œuvre, et plus particulièrement sur son aspect catholique. C'est dire si la méprise est profonde s'il faut attendre une adaptation cinématographique pour que cette qualité soit (presque) reconnue. Gageons que nous aurons sans doute le même type de réveil tardif lorsque les Chroniques de Narnia de C.S. Lewis sortiront dans les salles obscures à la noël 2005 et que l'on constatera qu'elles valent mieux que certains fades livres de catéchèses. Les chrétiens auraient-ils peur de l'imaginaire ? A l'heure où une religiosité sans forme récupère les symboles chrétiens pour les faire servir à sa propre interprétation du monde et de sa relation avec Dieu, la question mérite d'être posée. A quelques décennies de distance, Tolkien ravive le débat en ramenant le lecteur aux réalités spirituelles via la faérie bien mieux que le flirt d'un certain clergé avec des artistes qui n'ont de chrétien que l'énoncé conceptuel.

Bien entendu, on ne peut être forcé d'aimer le Seigneur des Anneaux. La "faërie" est un genre littéraire particulier qui a ses émules et ses détracteurs. Une œuvre de cette ampleur ne peut cependant pas laisser indifférent. Le critique W.H. Auden déclarait : " personne ne semble en avoir une opinion modérée : ou bien, comme moi, on y voit un chef d’œuvre, ou bien on ne peut pas le supporter ". L'œuvre de Tolkien semble ainsi soumise à la contradiction des temps. Grégory Solari, le responsable de la dynamique maison d'édition ad Solem, souligne que pour y entrer, " il faut courber un tant soit peu notre rationalisme". A dire le vrai, il faut accepter d'abord que notre imagination soit engourdie, puis de se faire prendre en main par un conteur qui, non seulement a un sens très profond pour la poésie et les langues anciennes mais, de surcroît, est habité par une foi profonde. C'est cette imprégnation de l'imaginaire de Tolkien par la foi chrétienne qui est décryptée avec brio dans trois livres parus à la fin 2002 et en 2003.

Une œuvre catholique

Tolkien lui-même l'affirmait : " Le Seigneur des Anneaux est une œuvre fondamentalement religieuse et catholique, inconsciemment d'abord mais consciemment quand j'en ai fait la révision". Livre catholique parce qu'il décrit d'un monde que l'auteur a exploré à la lumière de la vérité, telle que les chrétiens la confessent. Didier Rance affirme que dans le Seigneur des Anneaux sont semées toutes les "pierres d'attente" de la Révélation : nostalgie des origines, rôle central donné au choix dans toute sa radicalité, sa liberté, son sacrifice aussi car s'accompagnant toujours de la perte d'un bien. Mais le conte recèle bien d'autres allusions subtiles à la doctrine chrétienne : le sacrifice, le respect de la Création, l'espérance, le recours à la Providence, sans compter l'exaltation de l'humilité, de la fidélité, de la famille, de l'honneur, tout autant de thèmes qui ont régulièrement valu à Tolkien de basses attaques de "fascisme latent".

Comment Tolkien s'y est-il pris pour faire un livre catholique puisqu'on ne voit rien à première vue ? Tout simplement en enlevant toute référence à quoi que ce soit de "religieux" dans le monde qu'il a imaginé. Beau paradoxe et à bien y regarder, en enlevant les saillies religieuses, c'est toute l'histoire elle-même qui devient religieuse et symbolique. La "religion" n'est pas un élément rapporté au folklorique mais devient la substance même de l'histoire de la Terre du milieu en portant la trace de réalités qui lui sont bien supérieures. Le biographe de Tolkien répondit de façon limpide à la question : "Certains se sont interrogés sur les rapports entre les contes de Tolkien et son christianisme, et ont trouvé difficile à comprendre comment un fidèle catholique pouvait décrire avec une telle conviction un monde d'où Dieu est absent. Mais il n'y a aucun mystère. Le Silmarillion est l'œuvre d'un esprit profondément religieux, qui ne contredit pas le christianisme mais le complète. Aucun culte n'est rendu à Dieu dans cette légende mais Dieu est pourtant présent, plus explicitement dans le Silmarillion que dans l'œuvre qui en est sortie, le Seigneur des Anneaux. L'univers de Tolkien est gouverné par Dieu, 'Unique". En dessous de lui dans la hiérarchie, on trouve les "Valar", les gardiens du monde, qui ne sont pas des dieux mais des puissances angéliques, elles-mêmes sacrées et soumises à Dieu.(…) Tolkien donna cette forme à sa mythologie pour qu'elle paraisse étrange et lointaine, mais en même temps, qui ne soit pas un mensonge. Il voulait que ces contes légendaires et mythologiques expriment son propre point de vue moral sur l'univers, et, en tant que chrétien, il ne pouvait situer ce point de vue dans le cosmos en omettant le Dieu qu'il vénérait. En même temps, pour situer ses contes dans le monde d'une façon "réaliste", des croyances explicitement chrétiennes auraient perdu toute couleur. Ainsi Dieu est présent dans l'univers de Tolkien, mais il reste hors de vue."

Le souci de réalisme faisait rejeter à Tolkien la conception d'histoires comme le cycle arthurien. Comme il l'expliquait lui même, la féerie est trop somptueuse, fantastique, incohérente, répétitive et intègre explicitement la religion chrétienne, ce qui lui semblait funeste. Il ajoutait que le mythe et le conte de fée doivent, comme tous les arts, "refléter et contenir en leur solution des éléments de vérité (ou d'erreur) d'ordre moral et religieux, mais pas explicitement, pas sous la forme connue du monde "réel primaire".

Catholique ? "C'est parce que c'est comme ça que marche le monde aux yeux de Tolkien" renchérit Orson Scott Card, fameux – et très bon - auteur de Science-Fiction, tandis qu'Irène Fernandez ajoute avec force que "dans le Seigneur des Anneaux, la perspective chrétienne est essentielle, qu'on y adhère ou non, et on ne peut l'ignorer qu'au prix d'un grave appauvrissement de la lecture". Le catholicisme ne saute donc pas aux yeux, n'est pas voyant mais est la graine cachée qui donne ce parfum très vivifiant au conte.

La liberté du choix face au Mal et le devoir de résistance

Le genre que Tolkien créa fut si nouveau qu'on lui fit fréquemment le reproche d'inciter à échapper à la réalité. Curieux reproche à l'encontre d'une œuvre de fiction. En fait, Tolkien vise les réalités supérieures spirituelles, pas les réalités formelles et matérielles, d'où l'incompréhension. Pour ne prendre qu'un exemple, les monstres qui peuplent les pages du Seigneur des Anneaux démontrent que leur dénaturation est le fruit du mauvais usage de leur liberté alors que "nul n'est mauvais au départ". On ne naît pas monstre, on le devient. C'est l'usage de la liberté qui fait croître ou décroître le mal dans le cœur des êtres vivants doués de raison Le libre choix de l'individu sous-tend le conte de Tolkien de bout en bout. Il n'y a nulle prédestination, nuls pouvoirs magiques innés. L'auteur ne présente pas de séparation tranchée entre les "bons" et les "méchants", entre le Mal et le Bien, sorte de nominalisme romanesque qui rejetterai toute nuance, tout développement de la psychologie des êtres, tout travail de la grâce également, dirions-nous dans un langage plus chrétien. Le Bien et le Mal sont décrits comme des valeurs universelles permanentes que l’esprit peut aborder naturellement. Le Mal décrit est le fruit d'un orgueil démesuré qui ronge les esprits et les corps de ceux qui tombent sous le pouvoir de l'Anneau jusqu'à les rendre ombres d'eux-mêmes (Nazgûls), désincarnés (Sauron), dénaturés (Gollum/Sméagol). En résumé, des monstres. Par opposition, ceux qui ont en commun la volonté de résistance à cette dégradation, cette désincarnation, manifestent leur libre choix en s'incarnant le plus possible dans une réalité qu'ils ne peuvent fuir. Le Seigneur des Anneaux est le récit d'une guerre qui s'impose à tous, même aux plus pacifiques, comme Frodon qui souhaitait que "tout ceci ne soit pas arrivé à notre époque". Les personnages du conte ont des failles, des défauts, des états d'âme, des difficultés à aller de l'avant, et cela les rend éminemment proche de nous. Certains commentateurs, analysant mal son goût pour les légendes nordiques, et trompés par la guerre permanente qui se déroule dans le Seigneur des Anneaux, ont reproché à Tolkien un "fascisme" latent. C'était mal comprendre le tempérament profondément pacifique de l'auteur qui affirme que la présence du mal ne peut réduire le choix d'une vie à une simple neutralité. Le mal n'engendre que résistance ou domination. L'engagement résigné des hobbits vers la guerre est la seule solution tenable. " Il n’y a qu’une chose à faire, résister, avec ou sans espoir " fera dire Tolkien à l’elfe Elrond. Cette liberté de choix des protagonistes engendre une responsabilité et un courage obscur. Tout le conte de Tolkien est s'inspire du principe selon lequel des valeurs fondamentales vaillent que l’on y sacrifie sa vie. Dès lors, on peut comprendre que la grande force des affirmations morales du Seigneur des Anneaux puisse troubler ceux pour qui le relativisme est un mode de pensée naturel.

Cette affirmation de valeurs "désuètes" fut - là encore - reproché à Tolkien mais fit en même temps le succès considérable de son livre. Et c'est ce qui en fait également un livre universel (catholique), car pouvant être compris par tous. Nul besoin dès lors de faire référence à un culte ou une liturgie. Le Père Schall dira : "On croit lire un livre et on lit sa propre histoire" et CS Lewis ajoutera que si nous échappons à quelque chose en entrant dans le monde de Tolkien, "c'est surtout aux illusions de notre vie habituelle". Le conte n'est pas une invitation à déserter les devoirs de la vie réelle, mais une voie de réappropriation et d'enracinement dans notre univers, via celui de la Terre du Milieu.

Une réflexion sur la domination et l'autorité

A rebours de ce que l’on pourrait penser de prime abord par le titre de l'œuvre, le Seigneur des Anneaux est une quête à la renonciation du pouvoir (vu comme domination d'autrui) et de la restauration de l’autorité, non pas vue sous l’angle policier, mais sous celui de la conséquence d'une vertu de force. L’originalité de l'histoire est que les adversaires ne se disputent pas le pouvoir. Les uns le cherchent, les autres veulent y renoncer. Les protagonistes sont dans l’entière liberté du choix qui porte sur cette renonciation. Nous l'avons vu, Tolkien insiste continuellement sur le respect de cette liberté. Ce respect est inconcevable pour la partie adverse qui mise sur la contrainte et l’esclavage sans envisager que l’on renonce au pouvoir. Irène Fernandez remarque avec pertinence que Tolkien se place ainsi dans la tradition spirituelle qui veut que le bien connaît le mal alors que le mal ne comprend rien au bien. La liberté de choix de ceux qui veulent le détruire ira jusqu’à refuser d’utiliser l’Anneau pour imposer le bien. " Le seul désir de l’Anneau corrompt le cœur " déclarera l’elfe Elrond. Dans la guerre du Seigneur des Anneaux, le risque majeur n'est pas que le monde libre soit vaincu, c'est que nous soyons corrompus, déshumanisés et dégradés par le conflit lui-même, notamment par les moyens utilisés pour remporter la victoire. Une réflexion qui a décidément des échos biens contemporains.

Un chant de délivrance et à d'espérance

L'heureuse fin du conte ne baigne pas dans une "happy end" béat mais dans un apparent univers de mort. La volonté de l'auteur est de remettre le monde en marche, vers une attente, vers cette espérance sourde qui devait baigner tous les peuples d'avant la Révélation. L'eucatastrophe, selon son expression, est une fin heureuse d'une histoire qui ne nie ni la douleur, ni la défaite. Tolkien le reconnaît lui-même : " Etant chrétien, et plus est catholique romain, je ne puis considérer l'histoire autrement que comme une longue défaite quoiqu'elle puisse contenir certains exemples de victoire finale". Le Seigneur des Anneaux est la fin d'un épisode d'une histoire qui dépasse les protagonistes. Il s'achève dans la joie de la fin de la guerre de l'Anneau, anticipatrice d'une délivrance, joie d'avoir franchi une marche dans le combat sans fin contre les ombres. L'important est que l'espérance se situe au-delà des limites des simples actions humaines, quant apparaît la possibilité d'une victoire éternelle. L'eucatastrophe témoigne de cette possibilité et refuse simplement que la défaite et la mort aient le dernier mot. Tolkien ajoute dans une de ses lettres : "elle est – dans une certaine mesure - "evangelium" (bonne nouvelle) donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà de ce monde, aussi poignante que la douleur". Irène Fernandez écrit à ce propos qu'il n'y a rien d'aberrant à la traiter de "trace ou d'écho de l'Evangile". Le parallèle peut surprendre mais Tolkien aimait à dire de la subcréation qui était la sienne (Dieu étant le seul Createur) devait avoir "la consistance interne de la réalité", c'est à dire exprimant la nature ou la qualité de l'univers qu'il reflète, le royaume des cieux en un mot. Tolkien, affirme Didier Rance, a su créer un monde secondaire dans lequel se joue, d'après ses lois propres, le grand drame de la chute et de l'attente du Sauveur afin de susciter chez le lecteur une prédisposition de l'âme à l'annonce de l'Evangile. La consolation spirituelle que procure la faërie tolkienienne n'est pas liée à une "bonne fin", mais à l'espérance allumée dans le cœur du lecteur.

La providence en filigrane

Tolkien a émaillé son récit de propos laissant à penser que la quête entreprise n’est pas l’effet d'un hasard que l’auteur réfute. La maîtrise narrative d’un récit complexe comme le Seigneur des Anneaux permet d'ailleurs de démontrer l’entrelacement de la solidarité de fait et de la volonté qui animent les personnages. Cependant, Tolkien ne désigne jamais l’auteur qui ordonne les choses. Il fait un constat sans aller au-delà car au temps de l’action du Seigneur des Anneaux, il n’y a pas eu de Révélation. Irène Fernandez démontre avec brio que toute l'action de cette Providence –appelons-là ainsi – apparaît en résumé intense dans l’échec de Frodon à détruire l’Anneau et cette scène extraordinaire et dense où Gollum s’en empare avant de chuter dans le gouffre de la Montagne du Destin. Tous les motifs patiemment tissés dans le conte se rejoignent : providence, liberté, miséricorde et solidarité. La quête réussit alors que Frodon est anéanti par la fatigue et la charge de l’Anneau. Il est dans une situation qui le dépasse, qui réduit ses capacités de résistance et le réduit à rien. Sa défaillance ultime nous le rend très proche, loin du cliché de l’inaltérable héros que l’on trouve, selon Tolkien " que dans des histoires où on ne se soucie pas de la vraisemblance morale et psychologique ". Cependant, il est allé " aussi loin que sa force d’âme et de corps le lui permettait ". Sa quête l’a conduit à mettre l’Anneau en condition de destructibilité. L’acte final ne lui appartenait plus mais à Gollum, dont Frodon a refusé à deux reprises qu’on le tue alors qu’il n’est qu’un être criminel. La compassion qu'il a montré tout au long de la quête débouche sur un succès de cette dernière malgré un échec personnel.

Evangélisateur par le réenchantement du monde

Témoigner de l'Evangile sans en dire un mot, intégrer une vision chrétienne sans y faire directement référence, voici un tour de force singulier. Tolkien, comme le lui a dit un correspondant, a créé "un monde où une sorte de foi semble partout présente sans qu'on en voie la source, comme une lumière qui viendrait d'une lampe invisible". Cette affirmation recoupe celle de CS Lewis : "on n'abandonne pas la réalité, on la redécouvre". Mais une réalité vue sous le prisme de la mythologie. L'histoire ou le conte font partie de la même réalité chez Tolkien car l'imaginaire n'est qu'une conséquence du don de "sous-création" donné à l'Homme par Dieu. L'auteur se défendait ainsi : "Abusus non tollit usum, l'abus n'enlève pas l'usage. La Fantaisie demeure un droit humain : nous créons dans cette mesure et à notre manière dérivée, parce que nous sommes créés à l'image et à la ressemblance d'un Créateur". Pour Tolkien, " Dieu est le seigneur des anges, des hommes et des elfes " et ajoutons de toutes les créatures qui sortent de l'imaginaire. Le créateur de la Terre du Milieu étendait ainsi très loin le Royaume de Dieu. Non sans une certaine logique d'ailleurs, il se considérait plus comme l’explorateur d’un monde que comme son créateur. Son but fut donc bel et bien de réévangéliser l'imagination. Pour lui, il n'y a pas que les fausses idées pour éloigner l'homme de la vérité. Il y a aussi l'imagination pervertie, profanée, défigurée par le biais de la littérature, l'industrialisation, la machine et la technique inhumaine et plus profondément par ce mal et cet orgueil qui atteint en tout premier ce qu’il y a de plus fragile en l’homme et ce qui doit être préservé en priorité : l’enfance.

Le père Louis Bouyer écrivait à George Daix : " Tolkien a créé ses légendes et ses mythes à partir de thèmes très élémentaires et communs à toutes les civilisations anciennes, en particulier scandinaves et celtiques. Il est très frappant de voir que chez des garçons et des filles d’aujourd’hui, que la civilisation moderne rebutait en raison de son rationalisme, il est arrivé à éveiller une sympathie pour une vision du monde et de la vie foncièrement chrétienne puisque telle était la vision du monde qu’il exprimait de façon indirecte mais très efficacement dans son œuvre ". Pour Michaël Devaux, Tolkien permet de penser le rapport d'un chrétien au mythe, d'apprécier son dépassement par l'Evangile. Il fait retrouver à l'imaginaire sa verticalité transcendante. N'a t-il pas réussit ainsi à faire recouvrer la foi à son ami CS Lewis, en 1931, en lui affirmant que l'évangile était un mythe, un conte comme tous les autres à l'exception notoire qu'il était devenu réel par la grâce de l'Incarnation ? Didier Rance souligne que cette approche peut surprendre le chrétien d'aujourd'hui, plus sensible (trop sensible peut-être) aux dimensions historiques de sa foi qu'aux dimensions "mythologiques", plus attentif à la dimension existentielle de la réalité qu'à sa dimension essentielle. Pourtant, martèle-t-il encore, "rappelons-nous Dies Irae, Dies Illae, Saint Bernard chez Dante. Tolkien rétablit la dimension verticale dans une foi contemporaine souvent menacée par l'horizontalisme". Pour Irène Fernandez, qui souligne que la démythisation ne mène qu'à l'inanition, "son rejet du monde mécanique n'est pas seulement viscéral mais philosophique, et son recours à la "faërie" n'est pas une capitulation de l'intellect. Il n'est pas fondé sur un panthéisme fumeux, mais sur un refus explicite du positivisme qui imprègne notre culture et qui dénie toute valeur à l'imagination".

Il faut donc remercier tous les auteurs qui aident à la redécouverte de cette dimension de Tolkien. Le lire c'est non seulement participer à une "intensification de l'être", mais également apprendre à se prémunir de ce qui risque de nous arriver demain si nous n'y prenons pas garde. Le père Louis Bouyer relève que Tolkien a montré ce qui devait se manifester dans la littérature féérique des chrétiens : préparer, anticiper en quelque mesure cette transfiguration de toutes choses qui constitue l'objet suprême de l'espérance chrétienne. Laissons le mot de la conclusion à Verlyn Flieger : "A une époque où l'on se méfie des mythes quand bien même on en reste très friand, la fantasy de Tolkien s'adresse au cœur plutôt qu'à l'esprit, contournant l'intelligence rationnelle en faveur de l'intuition et de l'imagination. Il se peut que sa mythologie fictive, excroissante aussi bien qu'expression de la théologie spéculative occidentale, serve à indiquer un chemin qui nous permette plus facilement, comme le dit TS Eliot, "d'arriver là d'où nous étions partis / Et de savoir le lieu pour la première fois".

ISBN-13: 978-2884820141

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Charles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde

medium_2251741216_08_MZZZZZZZ.jpgCharles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde

Les racines de la Terre

Depuis l'adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux, le public français voir régulièrement paraître des ouvrages sur Tolkien . A juste titre, cet auteur bien connu dans le monde anglo-saxon, reste largement à découvrir en France, du moins dans toute la dimension d'une œuvre qu'il convient de ne pas réduire à la simple confrontation entre des hobbits et des dragons ! Un des derniers livres parus est celui de Charles Ridoux, médiéviste à l'Université de Valenciennes, auteur d'études et d'articles sur le roman arthurien. Bien entendu, son livre s'adresse en priorité à ceux qui ont déjà lu, ou sont déjà familiarisés avec les promenades en Terre du Milieu, mais la clarté des propos et la finesse d'analyse fait que cette étude s'adresse à tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin au cycle mythologique de J.R.R Tolkien. On y retrouve des thématiques déjà mises en exergue comme le rejet de toute volonté de puissance de type « nietzchéenne » ; la claire conscience d’un ordre du monde et la lucide appréhension de sa fragilité ; la menace constante d’un éclatement et d’une dissolution dans un désordre chaotique et la restauration de toutes choses.

L'auteur du livre revient assez longuement sur la thématique du Mal et la critique de la modernité, si indissolublement liés chez Tolkien que tout le système social de la Terre du Milieu en est imprégné. Par exemple, Tolkien a déterminé une graduation des êtres créés dont le rapport au bien est dépendant de la manière dont ils partagent la lumière du créateur initial. Cette vision cohérente, souligne Charles Ridoux, à la fois rigoureuse, simple, souple et très variée dans ses détails, n’est autre, au fond, que la conception globale véhiculée par toutes les grandes traditions dans le monde, à toutes époques et sur tous les continents, et dont seule s’écarte la conception du monde moderne érigée, depuis le « Siècle des Lumières » sur le paradigme du progrès aboutissant au « désenchantement du monde ». Un des traits qui différencient le plus nettement l’ensemble des sociétés traditionnelles du monde moderne, souligne-t-il encore, c’est bien la cohérence globales de celles-ci, fondées sur les lois du symbolisme et de l’analogie, tandis que celui des "Lumières", malgré sa référence à la Science, sépare tous les domaines et se trouve privé de tout principe organisateur. Il découle de cela, conclut-il, une conséquence très sensible dans la vie de chacun : l’homme de la société traditionnelle vit dans un monde qui a un sens et dans lequel il a sa place, quelle qu’elle soit ; l’homme moderne baigne dans le sentiment de l’absurdité et ne sait que faire de lui-même dans un univers désenchanté.

Le Mal chez Tolkien est exprimé en termes de combat d'ombre et de lumière, séparant ce qui est de ce qui n'est pas (Tolkien a eu pour professeur des proches du Cardinal Newman, ce qui explique certaines proximités intellectuelles et spirituelles). Dans ses œuvres retraçant la création de la Terre (Arda), il indiquera que la première Ombre est la discordance qu'introduit Melko dans le chant de création d'Illuvatar (L'Un dans le cycle tolkiennien). La malice profonde de Melko, par jalousie l'Iluvatar, le pousse à être attireé par la "noirceur extérieure vers où Iluvatar n'avait pas encore tourné la lumière de son visage". Ainsi, explique Charles Ridoux, "c'est donc que Melko a cessé de regarder la source de la lumière, qu'il s'est détourné du visage de l'unique pour plonger son regard dans le néant". L'auteur, après d'autres, note que cette approche du Mal recèle de profondes influences leibnizienne. Mais c'est le christianisme qui a le plus déterminé la "sous-création" des êtres de la Terre du Milieu car, si la notion de liberté des créatures est essentielle, Tolkien sous-entend constamment que le Bien a l'entendement du Mal et donc que le Créateur est suffisamment puissant pour tirer du Mal lui-même un plus grand bien. La "felix culpa" chrétienne trouve donc ainsi un écho privilégié dans le cycle mythologique tolkiennien. A l'inverse de ceux qui sont attirés par la volonté de domination, désir profond du Corrupteur initial (Melko), entraînant un éloignement total de l'Etre et une néantisation, ceux qui se dépouillent du désir de possession qui caractérise la puissance matérielle voient s'ouvrir le chemin de la lumière.

L'intérêt du livre de Charles Ridoux repose également sur l'analyse faite de la mythologie de Tolkien par rapport à l'histoire littéraire européenne. Profondément imprégné de la culture médiévale de notre continent, Tolkien a repris dans son œuvre une grande partie des thématiques légendaires de cette époque. Ainsi, l'auteur note que la restauration du Gondor s’inscrit dans tout un courant légendaire médiéval, marqué souvent d’une attente eschatologique, qui s’organise autour du roi caché, et se combinant souvent avec celui d’un monarque universel ou « Grand Monarque » supposé se manifester à la fin des temps. Inspiration médiévale jusque dans la manière, involontaire sans doute, de concevoir son œuvre selon une technique médiévale. Car ce qui frappe dans l'œuvre de Tolkien, c'est le foisonnement incroyable des textes, des versions, des mutations, des solutions proposées, faisant de sa mythologie un ensemble imprégné de mobilité, de frontières imprécises, de mutations nombreuses. Christopher Tolkien, plongeant dans l'œuvre de son père pour en tirer un ensemble cohérent a confié s'être trouvé face à un " puzzle textuel effrayant", néanmoins marqué d'une étonnante cohérence d'ensemble. Tolkien, de part sa culture et son attirance vers les langues et les mythes, a intégré le meilleur des traditions européennes. Son originalité forte est de d'avoir voulu garder toutes les racines spirituelles, Homère, le Kalevala et l'Evangile, ce qui donne cet appel à l'universalité qui transparaît si fortement. Cependant, les éléments mythologiques et chrétiens ne sont pas sur le même plan dans son œuvre car si le cycle de la Terre du Milieu s'imprègne profondément de l'histoire des peuples, il y est surtout attendu l'entrée du créateur dans sa création. Chez Tolkien, l'héritage chrétien éclaire d'une façon particulière toute la mythologie et donne cette tension dynamique où la sagesse est préférée à la geste guerrière. Charles Ridoux souligne que le paradoxe de Tolkien est d'avoir élaboré une synthèse des traditions à l'usage d'un monde largement démythologisé qui, par le fait de la modernité, a tourné le dos aussi bien à l'Olympe qu'au Golgotha. Or, reprenant la conception d’Owen Barfield, membre comme Tolkien du groupe littéraire des Inklings, Ridoux met en exergue le fait que le mythe permet à l’homme de vivre dans la plénitude sa présence au monde dans la lumière du logos divin, tandis que la rupture avec cet état édénique de l’être entraîne la dispersion babélique des langues et suscite la nostalgie de l’unité perdue. De cela témoigneraient les mythes d’une Parole perdue à retrouver ou d’une épée brisée à ressouder que l’on rencontre dans les récits du Graal ou dans le Seigneur des Anneaux. D'où le paradoxe tolkiennien actuel souligné par l'auteur : "Dans ce monde en rupture de tradition, en crise perpétuelle des "valeurs", on assiste à cet extraordinaire phénomène – qui enrage littéralement certains critiques patentés : le livre d'un auteur chrétien, véhiculant des valeurs chrétiennes, plébiscité par des lecteurs qui ne sont, de fait, plus chrétiens, mais qui gardent en eux l'imprégnation de ces valeurs et, sans doute, une immense "faim de Dieu", dont l'angoisse ambiante de l'époque n'est qu'un symptôme". L'auteur voit en Tolkien la possibilité de créer un pont entre ce monde en rupture et le monde des traditions millénaires européennes dont il effectue la synthèse à la lumière de l'Evangile. En quelque sorte, voici un médiéviste appelant à une Renaissance ! Formons simplement le voeu qu'il soit entendu.

ISBN-13: 978-2251741215

mardi, 20 septembre 2005

Nicolas JONES-GORLIN : Rose bonbon

medium_2070766659_08_MZZZZZZZ.jpgNicolas JONES-GORLIN : Rose bonbon

Kleenex

"Tout ça pour ça ?". Ainsi serait-on tenté de s'exclamer à la lecture de Rose bonbon, dont la parution a déclenché un joli tohu-bohu médiatique. Pourquoi ce livre alors que tant d'autres médiocrités littéraires jonchent les étalages et sont infligés à un public parfois un peu voyeur.

Que de flammes dans la presse, comme celles de Michel Braudeau, membre du comité de lecture de Gallimard : "La censure ne résout rien. Elle attise, au contraire. Elle déclenche la curiosité. C'est la censure qui rend le crime attrayant, la prohibition qui encourage le trafic, sans le tarir. Un citoyen honnête doit être reconnaissant à un auteur de prendre sa part dans l'exorcisme des démons de tous. Mesurer le risque qu'il encourt ainsi. Apprécier le danger bien pire qui consiste à ne pas dire, ne pas voir, ne pas regarder. Un viol commence toujours par un bâillon et un bâton. Le secret est le poison des familles et des nations, comme le silence. Les lecteurs français n'ont pas à être traités en mineurs par qui que ce soit, bleu ou brun." (Libération du 5 septembre 2002).

La vague d'indignation des partisans du "désordre moral" et de la liberté littéraire étant passé, voyons de quoi il ressort et si cette agitation valait la peine. Bref, exorcisons, puisqu'on nous y invite !

Le sujet traite d'un homme enchaîné à des pulsions pédophiles qui conte ses dérives et désirs de repentance dans un délire verbal. Monologue caricatural d'un monstre qui ne peut provoquer que le rejet, et c'est d'ailleurs bien l'intention de l'auteur. Tout le récit porte sur une fuite en avant, une geste personnelle de la terre brûlée, un enfoncement graduel et contenu dans l'horreur jusqu'à l'irréversible qui détruit même le narrateur.

Enlevons le mot pédophile et ce texte ne vaut plus grand chose, l'objet de scandale étant retiré. La vulgarité voulue et l'espèce de "scat" verbal permanent qui jonche les pages ressemble à du sous San-Antonio, si cette comparaison était possible. Dans Rose bonbon, tout sort en vomis, inconstruit, chaotique, spasmodique. On supporte ou on supporte pas, c'est selon, mais le matraquage du "pipi-popo-caca-cucul" à longueur de page fatigue à la longue, et éclabousse plus l'esprit de salissures qu'il ne le rassasie d'une réflexion sur la pédophilie. Ajouter de la fesse n'ajoute pas de talent.

Quant au fond, je suppose qu'une lecture au 10ème degré pourrait en faire une dénonciation de la pédophilie mais, foin de ratiocinations trop poussées, cela n'est finalement que racolage. Car en fait, ce récit s'efforce d'arracher des sourires au lecteur par les jongleries verbales d'un monstre sans foi ni loi, et ce faisant, dédramatise l'aspect purement abject et sordide du phénomène pédophile. S'il y avait une apologie de l'esclavage, même sous forme ludique, les grandes consciences n'auraient-elles pas unanimement condamnées l'ouvrage ? Prenons-le dès lors comme cela, l'itinéraire d'un trafiquant de chair humaine, sans guère de remords.

Drôle de pays vraiment que celui ou les déclarations universelles des droits de l'homme et de l'enfant servent de papier hygiénique à des écrivains en quête de nouvelles "libertés". Que de complaisance décidément pour arriver à dire que l'interdiction de ce roman serait un retour à un ordre moral. Parmi ceux qui occupent le terrain médiatique et la sphère publique, beaucoup, et haut placés, ont eu des tendresses, parfois juste intellectuelles, pour les amoures "mineures". Il y a eut des écrits, des pétitions, aujourd'hui qualifiées d'une "insoutenable légèreté".

On crie aujourd'hui haro sur le baudet pédophile, d'accord, mais le baudet est toujours en rut ! Ah les tartufes. On s'atermoie, on met un joli cellophane sur la couverture du livre et un petit mot précisant que "Rose bonbon est une œuvre de fiction" et qu'aucun "rapprochement ne peut être fait entre le monologue d'un pédophile imaginaire et une apologie de la pédophilie" et bien sûr, que "c'est au lecteur de se faire une opinion sur ce livre, d'en conseiller ou d'en déconseiller la lecture, de l'aimer, de le détester, en toute liberté". Admirable cache-sexe des mots.

Rattrapons seulement ce récit – que l'on a vraiment du mal à appeler roman – par sa seule mise en exergue d'une passion dévorante pour les enfants. C'est cette passion exclusive, monstrueuse, démesurée, que l'on retrouve aussi dans le phénomène pornographique, qui pousse à ne plus voir l'être humain en face de soi mais un objet de consommation, simple mouchoir que l'on jette après l'avoir utilisé et bien entendu, froissé et chiffonné.

La réification de l'être est l'ultime point d'arrivée de la libération des passions et des pulsions. L'auteur de Rose bonbon en est bien conscient quoique l'exprimant de manière fort éructive, et érective si on me permet cette pirouette. Pour le reste, on peut largement se dispenser de la flagellation que nous inflige la maison Gallimard et donner les quelques euros que coûte ce livre à une œuvre qui se bat contre la pédophilie. Si vous souhaitez tout de même le lire, munissez-vous d'un pince-nez, l'odeur est bien faisandée.

ISBN-13: 978-2070766659

lundi, 19 septembre 2005

Dominique VIDAL, Serge HALIMI : L'opinion, ça se travaille

medium_2748900081_08_MZZZZZZZ.jpgDominique VIDAL, Serge HALIMI : L'opinion, ça se travaille

Présentation de l'ouvrage sur la quatrième de couverture :

"Le travail des grands médias avait été « extraordinaire » pendant la guerre du Golfe, « exemplaire » pendant celle du Kosovo. Au moment des opérations américaines en Afghanistan, il fut « remarquable ». En tout cas, c’est ainsi que le jugea le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Et, une fois encore, l’autosatisfaction immédiate se vit crédibilisée par une autocritique rétrospective suivant le mode du « C’est parce que nous sommes irréprochables aujourd’hui que nous pouvons confesser avoir été mauvais hier ».

Comme toujours, la presse fut très contente de la presse, la télévision se jugea admirable, la radio manqua de souffle pour clamer ses louanges. Et, dès lors qu’après le 11 septembre les journaux avaient pulvérisé leurs chiffres de vente et les télévisions leurs records d’audience, tous s’estimèrent plébiscités par le public, c’est-à-dire par le marché. Ils avaient idéologiquement contribué au resserrement de l’emprise américaine sur l’humanité tout entière. Mais cela n’était plus leur affaire.

C’était devenu une vieille habitude. La prochaine guerre la confirmera.

Deux ans et demi avant les attentats du 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre contre l’« axe du Mal », la ligne dure de l’exercice solitaire du pouvoir par les États-Unis avait triomphé grâce à la guerre du Kosovo.

Journalistes au Monde diplomatique, Serge Halimi et Dominique Vidal décryptent ici le traitement médiatique auquel ces interventions militaires donnèrent lieu."

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De la guerre et de la désinformation


Voici un petit ouvrage qui vient fort à propos alors que vient de se déchaîner, à nouveau, la voie des armes et la voie des ondes à propos de la crise irakienne. Les deux sont indissociablement liées et la voie des ondes fait partie de la stratégie des armes. Sans nul doute, dans un Occident acquis aux libertés individuelles, pensons-nous que l'information est librement traitée lorsque les opérations de guerre envahissent les petits écrans à l'heure du dîner ? Il n'en est rien. La conquête de l'opinion publique fait depuis longtemps partie des impondérables stratégiques mais la sophistication des techniques médiatiques contemporaines rend cette action plus subtile et insidieuse que par le passé. L'ouvrage édité par la maison militante Agone vient nous le rappeler avec une grande pertinence, dans la lignée directe de certains ouvrages de Vladimir Volkoff. L'ouvrage en question, court et percutant, a pour cadre principal le conflit du Kosovo de 1999. La seconde édition y ajoute le conflit d'Afghanistan. Gageons qu'une troisième édition reviendra sur la seconde guerre du Golfe.

Revenant sur le traitement médiatique "à chaud" des événements, l'ouvrage dissèque, décortique, analyse et pourfend toutes les contre-vérités et les francs mensonges qui ont été publiés alors, avec force exemples et illustrations. On se rend alors compte, au fur et à mesure que se tournent les pages, combien fut tonique la campagne d'embrigadement des esprits alors lancée. On croyait les grands médias guéris par Timisoara et la première guerre du Golfe. Las, le malade rechuta encore plus lourdement à l'occasion de ce nouveau combat "pour la démocratie". Citant le Président du Conseil supérieur de l'audiovisuel qui jugea "Le travail des grands médias "extraordinaire" pendant la guerre du Golfe, "exemplaire" pendant celle du Kosovo, "remarquable" pour les opérations d'Afghanistan", les auteurs, Serge Halimi et Dominique Vidal, non sans une certaine ironie à la sauce aigre-douce, pointent du doigt la tendance à l'auto-satisfaction de la presse française. Cette dérive médiatique, qui vient en écho répéter inlassablement les analyses de guerre de l'OTAN, est remarquablement mise en lumière par de nombreux extraits de presse agrémentés de unes de journaux et magazines qui, avec le recul du temps, font paraître plus impitoyable encore le piège dans lequel sont tombées les opinions.

Le débat qui sous-tend cet ouvrage est celui de la liberté d'expression, liberté clamée et proclamée mais qui doit répondre, pour les lecteurs et téléspectateurs que nous sommes, au débat sur la liberté de jugement et d'analyse. Or, c'est bien là que le bât blesse car un jugement équilibré impliquerait une présentation neutre du conflit. Comme dans bien des occasions, les faits furent tronqués, partiels, déformés et surtout, intimement mêlés à une analyse partiale. Sous prétexte d'instantanéité , les grands médias logés au QG de l'OTAN ne firent qu'accentuer les communiqués de presse de l'organisation, dans un concert d'auto-congratulation et de manque de perspective. La course à l'audience fit jouer une surenchère émotionnelle néfaste à une information de qualité. Par ailleurs, dans le conflit du Kosovo, outre la caricature grossière faite de la partie serbe, les médias pratiquèrent un amalgame éhonté qui fit des opposants à cette guerre des fascistes en puissance. La rhétorique guerrière put dès lors avoir les coudées franches auprès d'une opinion publique passive et culpabilisée. Les dommages collatéraux et autres bombardements furent légitimés du seul fait qu'ils étaient accomplis en toute bonne conscience humanitaire. Parler dès lors d'une liberté de la presse, de l'information et de jugement est quasi surréaliste. Pis encore, on peut légitimement se poser la question de la déontologie de la presse quand celle-ci appartient dans sa presque totalité à des grands groupes industriels impliqués dans l'armement qui parlent d'une voix bien entendue au plus haut niveau de l'Etat. Ce simple fait, même s'il y avait eut une volonté d'informer objectivement, génère une auto-censure inavouée des journalistes. Le trait peut paraître fort mais il n'est pas faux.

Au final, c'est un ouvrage essentiel et "plaisant" à lire pour décrypter les conflits à venir et tenter d'échapper au diktat cynique énoncé par ce général de l'OTAN : "Pour les bavures, nous avions une technique assez efficace. Le plus souvent, nous connaissions les causes exactes de ces erreurs. Mais pour anesthésier les opinions, nous disions que nous menions une enquête, que les hypothèses étaient multiples. Nous ne révélions la vérité que quinze jours plus tard, quand elle n'intéressait plus personne. L'opinion, ça se travaille comme le reste".

Les éditions Agone ont pour objectif de "nourrir la révolte" dans un contexte de "lutte militante" bien connu. C'est un objectif électro-choc qui est recherché, réussi brillamment et on pourrait en rester là. Ajoutons cependant pour notre part "servir la vérité", nullement contradictoire et ce livre entrera plus dans une perspective évangélique porteuse d'espoir.

ISBN-13: 978-2748900088

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