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lundi, 31 juillet 2000

Occident : une démocratie totalitaire ?

Les contempteurs du Saint-Siège et les ayatollahs "progressistes" reprochent toujours vertement à Jean-Paul II ses prises de positions morales. Il est vrai que le Pape constate à juste titre une contradiction surprenante entre les proclamations solennelles des droits inviolables et sacrés de l’homme et les violations manifestes de la vie humaine qui se multiplient aujourd’hui. C’est, explique-t-il dans son encyclique majeure "Evangelium vitae" "d’autant plus déconcertant et même scandaleux que cela se produit justement dans une société qui fait de l’affirmation et de la protection des droits de l’homme son principal objectif et en même temps sa fierté". La condamnation romaine, ce qui explique l'ire de bien des personnes, s’applique tout spécialement aux démocraties occidentales. "Ainsi, poursuit-il plus loin, la démocratie, en dépit de ses principes, s’achemine vers un totalitarisme caractérisé".

Voici une prise de position pour le moins surprenant et paradoxale dans un monde unipolaire voué désormais à la promotion de la Démocratie et affichant cette dernière comme Eldorado et remède à toutes les misères du monde. Toutefois, retraçant ce propos sous la plume d'un Karol WOJTYLA philosophe, cela fait dresser l'oreille et aménerait plutôt à l'examen de telles paroles au lieu d'une fatwah en bonne et due forme. Et Jean-Paul II d'enfoncer le clou :"En réalité, la démocratie ne peut être élevée au rang d’un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité ou d’être la panacée de l’immoralité. Fondamentalement, elle est un "système" et comme tel, un instrument et non pas une fin".

Les démocraties modernes sont toutes bâties sur une laïcisation de la société qui, loin d'être une preuve de neutralité, est en fait un apostolat athée dirigé contre toute forme de transcendance car la Démocratie ne saurait être admettre une "concurrence". Force est de constater que dans cette formulation abrupte, nous ressentons confusément ce qu'est le monde contemporain. L'idéologie de la Démocratie toute puissante ne date pas de quelques années. Il faut en retrouver les fondamentaux durant ce XVIIIème siècle que nous appelons "siècle des Lumières". Nous avons tous en mémoire le mythe du bon sauvage et de cette nature humaine pervertie par la civilisation, de cette envie de trouver une tribue vierge afin de lui inculquer la "vraie" civilisation. Ce qui pouvait passer pour une utopie idéaliste était en réalité, et est toujours, une option fondamentale des philosophes. L'homme n'est qu'un moule que l'on peut façonner à loisir. Dans les options de la philosphie des lumières, le monde et ce qui l'habite ne sont que des éléments mécaniques. "Se peut-il qu'une si belle horloge n'ait point d'horloger ?" s'exclamait Voltaire dans ses délires déistes. Un moule de pure matière, voilà ce qu'est l'homme, sensible aux contraintes et à la nécessité extérieure.

L’homme étant par essence déterminé, il s’ensuit que la personne humaine ne peut pas avoir de jugement ni de libre arbitre. Voltaire, toujours lui, écrira que "La liberté, telle que plusieurs scolastiques l’entendent, est en effet une chimère absolue". Une chimère absolue ! Le propos fait frémir aujourd'hui et ce Voltaire, en dépit de sa merveilleuse aisance dans l'usage de la langue française, est vraiment peu fréquentable.

Cependant, si l'homme est malléable à merci et ne possède pas de jugement propre, il appartient aux "sages" de la cité, aux savants, aux "philosophes", de déterminer pour eux ce qui est bon et ce qui est mauvais. Voici donc défini une élite dans les mains de laquelle nous ne sommes que pâte à modeler ou rebut à jeter. Cette élite se verra confier (par elle-même, cela s'entend) les meilleurs règles sociales et politiques pour l’ensemble du genre humain, qui lui, doit rester dans l’ignorance. Ce cher Voltaire aggravera son cas en déclarant que "le vulgaire ne mérite pas qu’on songe à s’éclairer. La vérité n’est pas faite pour tout le monde. Le gros du genre humain en est indigne". Dont acte, Monsieur Arouet. Et quand il dit le "gros du genre humain", il ne s'arrête pas à ses voisins. C'est le monde entier qu'il convient d'inclure dans la masse idiote à formater. La diversité humaine n'existe plus si ce n'est dans la médiocrité. Bref, des sous-hommes, toutes races confondues.

La suite logique de ce postulat est que nos bons philosophes vont se charger d'éduquer les hommes et les conduire à la clarté ravissante de la Raison. Il faut en faire des citoyens nouveaux, bien pensants de préférence, et selon des moyens qui vont ouvrir la voie à tous les processus totalitaires car aboutissant à une dépersonnalisation générale ! La République, investie d’une mission éducative (Ministère de l'Education Nationale plutôt que Ministère de l'Instruction publique -l'intitulé n'est pas si anodin qu'on pourrait le croire), purgera comme un abcès les réfractaires à l’ordre nouveau.

Fouché, paisible agneau révolutionnaire, osera proclamer "Le peuple françaisne veut pas plus d’une demi-instruction que d’une demi-liberté; il veut être régénéré tout entier, comme un nouvel être récemment sorti des mains de la nature". Alors, régénérons. En octobre 1794 est créée l’Ecole normale qui, comme son nom l’indique, est destinée à dicter la norme et à former des individus dont le but sera de former des exécuteurs d’un plan qui a pour but de régénérer l’entendement humain. Le contenu des connaissance n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est la bonne socialisation des individus. La culture devient arme civique. Jean-Jacques Rousseau, dont on connaît l'exellence du comportement -surtout vis-à-vis de sa famille- le notait dans son discours sur l'économie politique :"S’il est bon de savoir employer les hommes tels quels sont, il vaut mieux encore les rendre tels qu’on a besoin quels soient,- l’autorité la plus absolue est celle qui pénètre jusqu’à l’intérieur de l’homme, et ne s’exerce pas moins sur la volonté que sur les actions". En un slogan efficace : Ein Reich, Ein Volk, Ein Fürher ! Dire que ce cher Jean-Jacques est au programme des lycées. C'est comme si on demandait de commenter Mein Kampf ! Tout logiquement, les philosophes se doivent d'écarter des futurs citoyens toute influence génante dans le processus de régénération. En tout premier lieu, cela vise les corps intermédiaires naturels, donc la famille.

La question se pose clairement. Que faire de ceux dont la débilité de l'entendement a fait qu'ils refusent d'être éduqués ? Quelle est leur utilité ? Peut-on les considérer comme des hommes donc des citoyens ? Bien sûr que non. Un abcès étant soigné ou crevé, il ne reste plus d'autre choix que d'enlever du corps social les pourritures qui l'infectent. Ceux qui ne peuvent ou ne souhaitent pas devenir des citoyens ne sont pas des hommes. Ce sont donc des bêtes nuisibles bonnes à abattre. La conséquence logique d'une telle abhération intellectuelle est que seuls les citoyens ont droit à la protection des lois, et bénéficient de la déclaration des droits de l’homme. Sortie sans gloire mais sanglante pour Louis XVI, les vendéens et autres brigands. Rabaut Saint Etienne : "Nous ferons de la France un cimetière plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière". C'est franc et expéditif !

La qualité de citoyen se fait donc par l'acceptation des principes philosophiques et "moraux" défendus par la République. Il s'ensuit une religiosité certaine de la forme de gouvernement qu'est la République. Etonnant de la part d'athées mais logique si on pense à la stratégie de conquête de l'âme humaine. Comment s'étonner dès lors que le respect de la voix des peuples, à travers un processus de vote, ne peut être réalisé que si ce vote est favorable aux idées révolutionnaires. l'Homme n'étant qu'un rouage, et si ce rouage est defectueux dans sa manière d'agréer sa servitude, alors il convient de changer le rouage. C'est le mouvement perpétuel, au sens propre du mot, la révolution.La démocratie n’est donc plus un régime commun de gouvernement déterminé par des hommes et des femmes responsables pour assurer l'administration de la chose publique (res publica). Il s’agit par contre d’un système destiné à créer l’homme nouveau (ou l'Aryen, ou le Prolétaire, etc.), qui réunit entre les mains des philosophes (l'Etat) les pouvoirs spirituel et temporel. Cette démocratie n’est bien evidemment pas facultative.

Nous pourrions légitimement penser que ce mode de gouvernement appartient au passé, aux heures sombres de notre histoire ou au passé littéraire de romanciers inspirés (Aldous HUXLEY, George ORWELL) et que la liberté de conscience et d'opinion est un principe défendu. Qu'enfin, c'est cracher dans la soupe que d'insulter avec les moyens de communication moderne ceux-là mêmes qui en ont autorisé la mise en place. "Mon nom est légion" et "je m'avance masqué" pourraient être deux belles devises adoptées par l'esprit révolutionnaire. Nous n'avons jamais quitté le siècle des lumières. Il y a moins d'outrages physiques mais les coups de soleil sont toujours cuisants ! La puissance de feu des médias modernes -tout particulièrement la télévision- est très importante. C'est une arme redoutable dans les mains de celui qui la pointe. Aucun traité international ne limite l'usage de ce rouleau compresseur. Le citoyen n'a plus besoin de participer à des fêtes collectives, les fêtes s'invitent à domicile, répandent la "bonne parole" et culpabilise en douceur ceux qui manifestent de la tiédeur. La télévision rompt gravement l'unité familiale pour qui ne fait pas attention, conditionne la population lors de grands événements ou de grandes tragédies, influe sur la Justice et les jurés de Cours d'Assise, discrédite la morale de bon sens (sans être particulièrement moraliste, je pense que la protection de la vie par exemple, est un des acquis majeurs de l'Humanité. C'est une constante chez tous les peuples. L'avortement et l'euthanasie ne participent pas à mes yeux, au "progrès") et entend promouvoir et faire partager cette régression.

Morale. Le mot est d'ailleurs dit et cela fait certainement hausser les épaules, ricaner les uns, se gausser les autres. En tout cas, les hommes politiques en parlent mais ce n'est jamais dans le sens traditionnel que tout un chacun comprend. La défense des "valeurs républicaines", donc de la morale de la République, fait monter aux créneaux bien du peuple. Il faut donc déduire qu'un système de gestion de la chose publique auto-génère un corpus d'attitudes morales automatiques qui ont valeur "religieuse" ! Pour de la laïcité, c'est de la laïcité ! Son dogme devient, par force des choses, universel. D'ailleurs, quelle aide financière ne subordonnons-nous pas à des pays étrangers au retour de la Démocratie ? Quelle action guerrière maintenant ne faisons-nous pas au nom de la démocratie, et donc de la paix ? La Serbie a été "allumée" au nom de la paix. Convenons que ses dirigeants ne sont certes pas fréquentables mais à ce titre-là, nous pourrions aussi atomiser la Chine et Cuba ! Quel parti politique n'a pas le droit de s'exprimer parce que ses convictions ne sont pas "convenables". Le Front National, puisqu'il s'agit de lui, avait des activités conformes avec l'esprit des lois constitutionnelles ou ne les avaient pas. S'ils ne les avaient pas, il fallait l'interdire. S'il les avaient, il fallait le laisser s'exprimer. De toute façon, il a explosé en plein vol ! Mais que dire, avec le recul, des pantalonnades de ces "fronts républicains" de vierges effarouchés qui n'osent pas manifester pour le respect de leurs valeurs quand la première dame de France valse avec le plus grand bourreau du monde, M. Jiang Zemin. Ces excommunications médiatiques et politiques procédent de la même logique que le rejet des personnes humaines inaptes à contempler la lueur bienfaisance de la philosophie démocratique ! D'ailleurs, signe qui ne trompe pas, les communistes sont toujours les premiers à défendre la démocratie !

En résumé, redonnons à la démocratie le sens qui devrait être réellement le sien, c'est à dire une forme de système de gouvernement par le peuple et POUR le peuple. Tout le reste n'est que l'expression d'une volonté de laminage des corps et des esprits.

mardi, 25 juillet 2000

Europe – Etats-Unis : un père et impasse !

medium_karlspreis_text.jpgLe 2 juin 2000, la ville d’Aix la Chapelle, chère à l’empereur à barbe fleurie Carolus Magnus, a attribué le prix justement nommé " Charlemagne " à un grand européen. En l’occurrence, il s’agissait de Bill Clinton, promu au rang honorifique de père de l’Europe. Ce n’est pas le fait de remettre la distinction à un américain qui choque. Certains membres de cette grande nation ont eu déjà l’honneur de ce prix. Il faut penser à George Marshall, bien connu pour le plan qui porte son nom et qui permit à l’Europe occidentale de se désembourber des conséquences de la guerre et d’échapper au joug soviétique. Il faut penser aussi à Henry Kissinger dont les initiatives diplomatiques ont mis de l’huile dans les rouages entre l’Ouest et l’Est.

Selon les termes du communiqué officiel, Bill Clinton est récompensé pour son action au service de la paix sur le continent. L’exemple du Kosovo est mis en avant ! Voilà bien un argument étrange car la guerre menée par l’OTAN dans les Balkans ressemble fort à cette politique de Charlemagne qui a baptisé de force les tribus saxonnes. C’était soit le baptème soit la décapitation. L’action américaine en Europe après l’extrème engagement décisif de la seconde guerre mondiale a eu pour but non pas d’aboutir à une unité politique mais de contribuer à un équilibre afin que les nations européennes ne se déchirent pas à nouveau entre elles. En un mot, nous remercions M. Clinton et tous les précédents présidents des Etats-Unis d’Amérique d’avoir fait l’arbitre et le policier durant toutes ces années. Et nous lui demandons de bien vouloir continuer d’ailleurs car pourquoi faire nous même le travail qui est si bien accompli par d’autres.

Voilà bien un événement extraordinaire qui ne manque pas de frapper : dix ans après l’implosion de l’URSS, l’Europe de l’ouest demande aux Etats-Unis de rester sur le continent. Car, quoiqu’on en dise et pour notre grand malheur, c’est bien les européens qui ont demandé aux Etats-Unis de rester et non pas les Etats-Unis. C’est Jacques Chirac, ci-devant Président de la République française, ou ce qu’il en reste, qui a demandé aux Américains de s’entremettre dans le bourbier balkanique. Et les Américains n’y sont pas allés avec des pincettes. Par ailleurs, les Allemands, comme s’ils doutaient de leurs propres capacités, préfèrent le parapluie Américain au parapluie européen.

Tout ceci inquiète les russes, qui voient l’OTAN et l’Union européenne s’approcher dangereusement de ses frontières. La politique russe est aujourd’hui analysée comme particulièrement " vive " comparée aux manières " policées " de l’Occident. Il n’est pas dit que la Russie goûte avec toute la délicatesse voulue l’approche américaine. Les Etats-Unis souhaitent une Russie intégrée à l’Union européenne. Quand on connaît l’état du pays, cette proposition est " amusante " mais logique dans l’esprit de ceux qui veulent enlever les griffes à l’ours russe. D’ores et déjà, en faisant cette proposition saugrenue, l’Amérique voit en la Russie un pays de second ordre, comme la France ou l’Angleterre, un pays dont on pourrait se servir au fur et à mesure de la fluctuation des intérêts.

La Russie semble bien avoir compris le message et ce n’est pas un hasard si Vladimir Poutine réaffirme son souhait d’indépendance et le souhait de voir respecter les accords de désarmement (ABM 1972). Les Etats-Unis, en voulant rompre ces accords dans le cadre de leur projet de défense anti-missiles, seraient alors intouchables et conforteraient leur suprématie militaire dans le monde entier. Un nouveau bras de fer s’engage depuis quelques mois. L’Europe s’inquiète aussi de cette suprématie et l’a manifesté par la bouche du chancelier allemand à Aix-la Chapelle. Sortirions-nous de la léthargie ?

Espérons donc que Bill Clinton reste dans les mémoires des européens comme celui qui a rompu le charme avec lequel il les avait envoûtés.