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vendredi, 01 janvier 1999

Bernard de Castera : Douze degrés d'humilité dans un usage de l'intelligence face au réel

Par Bernard de Castéra
Paru initialement dans L'HOMME NOUVEAU

Saint-Benoît de Nurcie, au VIème siècle, et à sa suite saint Bernard de Clairvaux, au XIIème siècle, ont médité sur l'échelle de Jacob, cette échelle symbolique par laquelle l'homme tente de monter vers Dieu. Ils avaient ainsi distingué divers degrés d'humilité dans la vie spirituelle. Imitant leur procédé, nous proposons douze degrés d'humilité dans l'usage de l'intelligence.

 

1er degré : Rechercher ce qui est simple

Les vérités les plus profondes ne sontelles pas celles qui se tiennent auprès des réalités les plus simples et les plus fondamentales de la vie ? Qui cherche la vérité se tourne vers les expériences originelles, plus déterminantes et moins intellectuelles, celles qui sont le partage de tout un chacun : la jeunesse, l'amour, la naissance, la vieillesse, la mort, la faim et la soit, le travail, la fête -ce que l'humanité expérimente depuis toujours, bien avant l'apparition de l'écriture et des intellectuels.

Il y a deux sortes de simplicité celle des grandes abstractions produites par un intellectualisme qui vide l'intelligence de la réalité concrète de la vie, et puis celle des réalités de l'homme concret qui vit chaque jour de la satisfaction de l'essentiel. L'intelligence ne peut que gagner à se nourrir de la méditation de ces réalités concrètes.

Une intelligence déracinée ne peut pas produire des oeuvres de vie. La vie intellectuelle devrait être un constant dialogue avec les réalités concrètes, avec les gens simples.

 

2eme degré : Savoir admirer

Admirer, c'est éprouver de la joie à découvrir quelque chose clé nouveau. L'admiration est le sentiment des enfants parce que tout ce qu'ils voient est nouveau pour eux. Mais c'est aussi un sentiment qu'on rencontre souvent chez ceux qui gardent l'esprit éveillé, attentif, curieux de tout ce qu'ils ne connaissent pas encore. Ceux-ci ne se complaisent pas avec orgueil dans les connaissances déjà acquises, ils ne sont pas blases. Quand on ne s'étonne plus de rien, c'est que l'on commence à être frappé d'une sorte d'aveuglément; on n'observe plus avec un regard neuf. Au contraire, celui qui sait encore admirer, celui-là est dans la vérité.

C'est la première étape de l'humilité. Mais l'itinéraire de l'humilité est tel que l'on doit sans cesse revenir à la première étape pour faire un nouveau pas.

 

3ème degré : Accepter le témoignage des sens

L'intelligence humaine étant liée aux conditions corporelles de l'existence humaine, elle ne conçoit rien sans que l'origine plus ou moins lointaine de ses idées ne puisse se trouver dans les données des sens. Les premières connaissances de l'homme sont sensibles. Pauvreté de l'intelligence humaine qui doit toujours, pour nourrir ses raisonnements, partir de l'humble expérience sensible, et souvent y revenir pour vérifier ses jugements !

Complètement dépendante de l'objet de sa pensée, elle ne peut pas même avoir conscience d'elle-même si elle n'a d'abord pensé quelque chose d'extérieur à elle. C'est une évidence lim pide que pour savoir que je pense, il faut d'abord que j'aie quelque chose à penser. Or, ce sont nos sens qui nous mettent au contact avec le monde: la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher et son prolongement dans les sensations kinesthésiques. Grâce à eux, nous avons une multitude de sensations par lesquelles nous observons le monde, observations que nous comparons entre elles pour nous faire une idée complète des choses. Et les sens ne trompent que celui qui en attend ce qu'ils ne sauraient donner. C'est bien pourquoi nous multiplions les expériences. Mais en les multipliant, nous nous référons toujours à nos sens, car si les sens n'offrent qu'une information immédiate, ils l'offrent avec une certitude suffisante pour que l'automobiliste puisse conduire son véhicule en se fiant à sa vue. Il ne pourrait le conduire en fermant les yeux et en se fiant à sa seule intelligence.

La multiplication volontaire des observations toujours sensibles de la réalité concrète permet à l'intelligence d'envisager le monde et de s'y accorder avec cette stupéfiante précision des techniques modernes les plus pointues qui nous permettent d'envoyer des satellites dans l'espace, de monter sans crainte à bord d'un avion ou d'un sous-marin, de procéder à des opérations microchirurgicales sur la rétine de l'oeil.

 

4ème degré : Accepter les contraintes de la logique

Les concepts n'éclosent pas tout seuls dans l'intelligence avec une définition parfaite dès leur première apparition. Les premiers concepts sont toujours confus. C'est à force d'expérience et de raisonnements, que l'homme forme peu à peu ses concepts, les divise, les multiplie, les corrige ou en invente comme on invente des outils. Pauvreté de l'intelligence qui doit cheminer d'un concept à l'autre, laborieusement !

Une maîtrise approfondie des démarches naturelles à l'esprit humain permet d'assister, soutenir, confirmer ou corriger les intuitions. Celui qui n'utiliserait que l'intelligence intuitive se priverait d'une bonne part des possibilités de notre entendement. Encore faut-il que l'on ne fasse pas de l'argumentation logique un art en soi, détaché du réel, mais au contraire l'art même de rejoindre le réel et d'engranger l'expérience pour conduire le raisonnement avec sûreté.

Il y a une démarche naturelle de l'intelligence humaine qui suit une logique dont nous pouvons découvrir les principes, que nous pouvons analyser afin de mieux uti liser notre faculté de raisonnement, limiter les erreurs et vérifier la rigueur d'un raisonnement.

L'acceptation des contraintes de la logique, quand elle s'appuie sur la soumission de l'intelligence au réel, est une voie de sanctification pour l'intelligence.

 

5ème degré : Se conformer au réel

Qu'est-ce que l'intelligence en elle-même ? Définie comme faculté straction et de jugement, elle est une faculté propre de l'homme. Capable d'abstraction, elle conçoit des idées, soit directement à partir des images que l'imagination tire des réalités que perçoivent nos sens, soit grâce à des raisonnements plus ou moins éloignés de ces premiers contacts des sens avec le réel tangible. Elle est aussi capable de jugement en ce sens qu'elle peut estimer la vérité, l'erreur, le degré de certitude ou de probabilité, dans ses raisonnements ou ses intuitions.

Grâce à l'intelligence, l'homme, à la différence de tous les animaux, peut s'abstraire des circonstances du moment présent et de la nécessité immédiate. Abstraire, c'est dépouiller, c'est purifier. C'est appauvrir, mais dans le sens de l'allègement qui permet de voir mieux et plus loin. Grâce à cette faculté d'abstraction, l'homme peut même, à partir de réalités que ses sens ont perçues, raisonner juste sur ce que ses sens ne peuvent pas percevoir : l'astronomie, la microphysique ou la théologie en sont des exemples. Tout cela, nous l'exprimons en disant que l'intelligence connaît, ce qu'aucun ordinateur ne peut faire.

Mais ce mode de connaissance nécessairement abstrait présente aussi des dangers, dont le principal est le refus ou la crainte du réel. En effet, puis qu'abstraire, c'est simplifier, le réel est toujours beaucoup plus complexe qu'on ne le croit. Et c'est la raison pour laquelle on craint souvent de le rencontrer. Le recours au réel est une exigence difficile c'est une conquête passionnante qui s'offre à nous, une conquête de l'humilité

 

6ème degré : Prendre la personne humaine comme un tout

L'intelligence n'est qu'une part d'un tout plus complexe, la personne humaine. Il y a une relation de l'homme au réel qui est instinctive, charnelle, enracinée dans notre corps. comment parler de la relation de l'homme au réel sans avoir présent à l'esprit que la première expérience humaine est la vie intra-utérine ? Notre structuration psychique se fait entièrement de maniére sensorielle. Il n'y a aucun homme qui n'ait connu la nudité première d'un nouveau-né. Même les intellectuel. Chacun a lentement grandi dans son corps découvrant peu à peu ses possibilités, ses limites, ses pulsions, ses plaisirs et ses peines.

La reconnaissance de notre origine est le premier pas dans la vérité à l'égard de nous-mêmes. À l'égard de la vraie nature de notre intelligence. En reconnaissant la primauté de notre enfance, nous relions notre intelligence à une source de vie. Quelle ne doit pas être notre gratitude vis-à-vis de cette source de notre mère, et de toute l'immense chaîne de la vie depuis la création originelle. Il n'y aurait pas de connaissance en nous s'il n'y avait eu naissance a partir d'elle, et c'est pourquoi il y aura toujours reconnaissance envers elle.

Antérieurement à l'analyse intellectuelle de l'homme comme objet de science, nous gagnerions à avoir une approche plus concrète, semblable à celle de l'épouse à l'égard de son époux ou de la mère vis-à-vis de l'enfant qu'elle a conçu, porté en elle, mis au monde, allaité, langé, consolé. Le rapport premier, originel, de l'intelligence humaine l'égard du réel n'est pas celui, abstrait, de la science, mais ce rapport profondéme incarné de chacun avec ses semblables, avec luimême et avec les forces de la nature.

 

7eme degré : Rechercher le dialogue

Aucun individu ne pourrait prétendre à l'autonomie intellectuelle complète l'égard des autres hommes. Car tout homme a été conçu dans le sein de sa mère, où il a été formé dans son corps où il a subi les premières influences sur son psychisme, sa sensibilité, et déjà sa mémoire inconsciente, et d'où enfin il est né nu à tous égards. À sa naissance, l'homme n'est pas un individu autonome et sans liens sociaux, puisqu'il est déjà le fruit d'une solidarité de neuf mois. Il ne naît d'ailleurs pas libre, mais relié. à sa mère par le cordon ombilical. A ses parents revient la responsabilité de le mettre au monde, de le libérer. Toute l'oeuvre de l'éducation des enfants est là en germe. Mais aussi toute notre participation à la vie sociale. Nous nous libérons mutuellement, ou bien nous nous enchaînons mutuellement.

L'homme ne naît pas libre, il le devient. Il ne devient pas libre seul et contre tous, mais avec les autres. La liberté est une conquête collective.

La conversion nécessaire à l'égard de l'intelligence se traduit concrètement par la recherche du dialogue. Il y a dans le monologue intérieur quelque chose de rassurant. On se conforte soi môme en évitant de consulter autrui. Cependant, le dialogue avec les autres fait partie de la vie de l'intelligence. Nous le pratiquons tous plus ou moins. Parce qu'il n'y a pas moyen d'y échapper, ou bien parce que nous aimons le contact vivant avec l'intelligence des autres ? S'il est des domaines où l'échange avec autrui nous est naturel, il en est d'autres que nous avons tendance à garder pour nous-mêmes - généralement ceux qui peuvent le plus nous remettre en question. Ou bien ceux pour lesquels les mots sont difficiles à trouver. Le dialogue exige souvent des conditions de confiance réciproque, parfois même de grande intimité. Combien ne découvrent le dialogue qu'en des occasions tragiques où, confrontés à de cruelles épreuves, les défenses tombent ? Uhumilité devient alors comme un réflexe de survie psychique.

L'humble pratique du dialogue quotidien est l'une des clefs de la sagesse.

 

8ème degré : Savoir écouter

A seuil de notre vie, alors que nous n'étions que des nourrissons, notre intelligence ne pouvait s'éveiller que par l'observation et l'enseignement. Le fait d'écouter est une des attitudes fondamentales de l'être humain, qui met en cause toute notre personnalité. On écoute avec les yeux et les oreilles, on écoute avec tout le corps. On peut écouter de toute son âme.

Il existe une écoute active, attentive, interrogeante et critique, une écoute réfléchie. Elle est abandon momentané de ses propres cogitations pour comprendre ce qu'une pensée différente propose à notre jugement. Celui qui écoute bien accueille la pensée d'autrui en tant que différente. Il n'abandonne pas son jugement propre, mais il accepte de réfléchir à partir d'une source d'idées qui ne vient pas de lui. C'est à partir de là qu'on est capable aussi de recevoir un enseignement. La plupart de nos connaissances ne proviennent-elles pas de l'enseignement d'autrui ?

Cette attitude d'accueil intellectuel d'autrui est aussi fondamentale que les deux premiers degrés d'humilité. La pratiquer tous les jours, et d'autant plus qu'on est soi-même plus cultivé, c'est entretenir la jeunesse de notre intelligence.

 

9eme degré : Reconnaître ses erreurs

Personne n'aime à être trompé par autrui, personne n'aime à se tromper soi-même. Et pourtant, l'erreur est notre pain quotidien. Plutôt que le nier, on gagne plus à le reconnaître.

Il est même particulièrement avisé de se mettre volontairement en chasse contre ses erreurs, de prendre tous les moyens pour les débusquer. Il n'est pour cela que de soumettre souvent sa pensée à celle d'autrui, ainsi qu'à l'épreuve des faits. Ce n'est pas toujours confortable, mais c'est tout à fait bénéfique.

 

10eme degré : Ne pas juger les personnes

Autant il y a des domaines et des circonstances dans lesquels nous avons le devoir de juger, autant il en est d'autres où la sagesse est de retenir son jugement. Or, il y a une rétention du jugement qui s'impose en raison de la matière même, parce que cette matière nous est inconnaissable par nature, c'est celle qui concerne les personnes. Certes, on peut et l'on doit juger des actes qui sont posés et des paroles qui sont dites. De ces actes et paroles (de même que des silences et des refus d'agir), on peut inférer des intentions, et même des intentions cachées. Dire que l'on ne doit pas juger les personnes n'est pas se condamner pour autant à figurer dans le rôle naïf qui va se faire « berner » par le premier fripon. Mais c'est affirmer qu'en tout homme existe une profondeur intime qui nous demeure insondable, quelle que soit notre perspicacité.

Et cette attitude, tout en n'excluant pas une réelle prudence, permet de sauvegarder une part d'espérance à l'égard de tout homme, fût-il le pire des malfaiteurs. Car nous ne savons pas quelles ressources il peut garder dans le secret de son coeur.

Engager son jugement personnel peut paraître curieux de placer 'comme un degré d'humilité le fait de risquer un jugement personnel. C'est qu'un tel risque n'est pas sans conséquence : en cas d'erreur, celui qui s'est engagé peut être ridiculisé et conduit à se rétracter. Il n'est jamais agréable de devoir avouer qu'on s'est trompé. Il est peut-être vrai que celui qui s'engage personnellement n'est pas toujours disposé à corriger son jugement en cas d'erreur, mais quant à celui qui ne s'engage jamais, il est certain qu'il refuse a priori de risquer la réputation de son jugement. S'engager personnellement dans une controverse peut donc être considéré comme un acte d'humilité.

Car c'est une chose de réfléchir, c'en est une autre de conclure ses réflexions par un jugement. C'est une chose d'analyser un problème, c'en est une autre de décider des solutions pou r en sortir. On connaît cette attitude en politique : quand on veut retarder une solution difficile, on crée une commission qui prend en charge l'analyse du problème, de telle sorte que la décision est reportée à une date incertaine. Cette crainte de la décision est parfois compréhensible, quand il manque des éléments pour un jugement intellectuellement satisfaisant, mais il y a aussi de nombreux cas où le jugement qu'on se sent conduit à porter nous oblige à des choix, à des remises en cause, à des engagements. Car le jugement exige souvent du courage. Le courage de trancher, de s'engager. Ce n'est pas seulement un acte d'intelligence, mais aussi de volonté. De volonté droite.

 

12ème degré : Reconnaître son ignorance

Bienheureuse pauvreté de l'homme! Bienheureuse pauvreté de son intelligence !

C'est elle notre plus grand maître de vérité. Grâce aux limites de notre intelligence, nous sommes obligés de connaître vraiment ce que nous sommes : d'abord, des êtres solidaires, qui ne peuvent rien les uns sans les autres, et puis aussi, même lorsque nous regroupons tous nos efforts, des créatures qui ne peuvent rien sans l'aide de leur Créateur.

Reconnaître notre ignorance, c'est aussi nous tourner vers le champ immense de ce qui est encore à découvrir, les innombrables surprises qui peuvent encore se prêter à notre émerveillement.

Pour interroger, il faut savoir que l'on ignore quelque chose. C'est cela, la très grande richesse de l'intelligence humaine : elle peut connaître sa pauvreté et transformer la situation en changeant son ignorance en interrogation.

Car elle est naturellement portée à aller vers ce qu'elle ne connaît pas encore pour le conquérir. L'intelligence humaine est profondément conquérante. Elle est tendue vers un savoir toujours plus complet, plus précis, plus profond. Elle est, par sa nature même, tendue vers la plénitude du savoir: elle est faite pour ne se reposer qu'en Dieu. Elle se sentira pauvre tant qu'elle ne sera pas riche de Dieu.

Mais ne nous y trompons pas. La foi n'est pas de tout repos pour l'intelligence. Car si l'intelligence humaine qui a rencontré son Créateur ne se pose plus les mêmes questions qu'auparavant, elle s'en pose de nouvelles, avec une soif décuplée. C'est à la détresse de son ignorance qu'on mesure la profondeur d'un esprit. Par son questionnement toujours plus tendu et plus approfondi, l'intelligence humaine nous offre le spectacle d'une soif inextinguible de l'âme humaine, la soif de l'infini.

C'est sans doute pour cette raison que l'intelligence pousse sa curiosité dans tous les domaines : elle s'interroge sur tout. C'est grâce à cette merveilleuse faculté d'étonnement et d'interrogation que les sciences et les arts naissent et progressent.

Georges Mathieu : L'Europe de la culture

medium_mathieu.jpgDésormais seul en face de Dieu
Georges MATHIEU

Présentation de l'ouvrage en quatrième de couverture

"Le style, le nom, l'inimitable calligraphie de Georges Mathieu (né en 1921) sont célèbres dans le monde entier, et pourtant il demeure un artiste et un penseur méconnu.

Ses conceptions avant-gardistes, ses toiles monumentales, brossées dans les élans foudroyants de l'« abstraction lyrique », ses « happenings » picturaux ont défrayé la chronique esthétique de l'après-guerre. Par ses affiches, ses meubles, ses pièces de monnaie, par le fameux sigle qu'il créa pour Antenne 2, par ses timbres, ses sculptures ou ses plans de jardins et d'édifices, il a façonné une image de la France toute empreinte d'élégance audacieuse et altière.

Or si notre environnement visuel, depuis les années cinquante, est tout jalonné de Mathieu, nous n'avons toujours pas reconnu à sa juste valeur la pensée esthétique et philosophique de ce novateur solitaire. Monarchiste, car le monarque, comme le remarque Jean-Noël Lalande dans sa préface, est porteur d'une vertu unique, « l'aptitude à incarner la tradition tout en assumant la nouveauté », et avant-gardiste tout à la fois, il résout les paradoxes de son art par une réflexion subtile, portant aussi bien sur la peinture que sur la science ou l'éducation du goût. Dans ses essais tout comme dans ses lettres, le lecteur retrouvera avec plaisir ces attaques flamboyantes et directes, ignorant l'hésitation, de ses grandes scènes épiques, qui nous exaltent le coeur et revigorent l'esprit.

Confidences, éloges, polémiques, interventions publiques, retours sur ses propres oeuvres, essais... Désormais seul en face de Dieu est l'autoportrait esthétique et spirituel d'un grand peintre, dont les fulgurances sublimes - celles du pinceau comme celles de la plume - ont profondément marqué l'art moderne."

Extrait : Intervention sur l'Europe à l'Académie des Beaux-Arts

Lors de sa séance du 30 mai 1979, au moment où les partis politiques sollicitaient de toutes parts le soutien des personnalités à l'occasion des élections européennes, Georges Mathieu crut devoir alerter les membres de l'Académie des Beaux-Arts sur l'impérieuse urgence de la France àfaire de la dimension spirituelle de la vie l'objet dune préoccupation essentielle et sur le rôle que l'Académie des Beaux-Arts pourrait jouer afin de faire du besoin absolu de culture la base de toute I'activité européenne deproduction.

Après le bonheur d'exposer dans la plus belle et la plus prestigieuse galerie des États-Unis et dans la plus ancienne et la plus grande galerie du Canada, je suis heureux de me retrouver, Messieurs et chers Amis, parmi vous.

Je ne viens pas souvent. Mais je vous aime bien. Une part de mon honneur est ici. Et c'est pourquoi il me peine, étant attentif à l'ordre du jour de nos réunions, de ne pas y avoir vu la trace d'un souci qui à mes yeux devrait être le vôtre, le nôtre : je veux parler de notre rôle, de notre action possible au sein de l'Europe de demain.

Il ne s'agit pas pour nous de faire de la politique, mais de manifester notre présence, notre existence, notre raison d'être, notre alarme, notre refus.

je sais qu'il nous est difficile d'infléchir les politiques de l'État. Nos Ministres ne nous reçoivent pas, ne nous écoutent pas, ne nous répondent pas. Toutefois, en face de fonctionnaires provisoires, nous représentons une force, une tradition -je dirais une élite - qu'il est de notre devoir de mettre au service de la nation, au service de tous les hommes et de toutes les femmes de France et même d'Europe, puisqu'il est avéré que la France - ce fut sa vocation tout au cours des siècles - est par excellence un pays de culture.

Répondant à une enquête dans le journal Le Monde en janvier 1976, je déclarais: « Ce qui fait aujourd'hui l'Europe, c'est qu'elle est liée fondamentalement - et on le souhaite irrévocablement - à la notion de personne, élaborée à Nicée en 325. C'est à partir de cette même notion que l'Europe doit se faire et non à partir de structures économiques dérisoires.

L'Europe que nous souhaitons n'est pas une Europe matérialiste, c'est une Europe sensible et humaine », et j'ajoutais dans la revue Paradoxes en septembre 1978 : « Tant que l'ordre culturel ne l'emportera pas sur les ordres économique et politique, il n'y aura pas de vraie civilisation. »

Devant le vide offert à cette pensée solitaire, rien ne pouvait me conforter davantage que les propos du Président de la République grecque, le Président Constantin Tsatsos répondant fin avril à Jean-Marie Benoist : « On a commencé par l'économique dans la construction européenne. Ma conception est tout à fait opposée . la culture constitue la base, puis vient le politique, puis l'économique. »

Quelle leçon, Messieurs, pour les hommes politiques de France que cette attitude du Premier des Grecs, alors que son pays est le dernier à entrer dans la communauté ! Quelle leçon aussi pour tous les autres pays ! Comme le dit Le Roy Ladurie: « Quand la Grèce entre en Europe ce n'est pas seulement de l'huile d'olive et des raisins secs, c'est Eschyle, c'est Platon » Cela est vrai, mais ce qui est plus vrai encore, c'est que notre culture à nous est vivante. Elle ne s'est pas arrêtée à Platon, et c'est pourquoi un certain nombre d'esprits - peu nombreux il est vrai - s'insurgent devant la carence des politiques à l'égard de la conscience culturelle de notre continent.

je ne sais si sont fondées les craintes de ceux qui ne veulent voir dans la future Europe confédérale qu'un prolongement économique et politique des États-Unis. Cela ne nous concerne pas ici. Mais ce qui nous concerne c'est l'envahissement d'un messianisme matériel qui affecte nos moeurs dans ce qu'elles ont de plus profond et de plus quotidien, qui affecte le style de notre société, notre langue, notre morale, notre culture. Il s'agit aussi de tout le climat de technocratie sociale et économique qui depuis quelques années s'empare partout de la vie publique et de l'administration. Pierre Emmanuel dénonçait récemment cet état de fait : « La multiplication des colloques internationaux n'est pas l'effet d'une mode, c'est la mise en place de l'instrument d'élaboration d'un système universel. Ces colloques réunissent tout ce qui compte dans la société de production en vue d'une réflexion sur ses pratiques. Il n'y est jamais parlé de valeurs et l'on n'y rencontre ni artistes, ni philosophes, ni théologiens, tous supposés incompétents. » « Au demeurant », ajoutait-il, « l'activité culturelle, regardée comme un simple reflet de la sphère de production, est passée aux mains d'administrateurs qui en font une annexe de la politique ».

C'est contre cette Europe qu'il faut agir. Cette Europe qui oublie que la finalité humaine c'est la culture. Cette Europe qui a relégué au second Plan la notion du progrès de l'homme par la valeur presque mythique conférée au progrès économique. Cette Europe, où l'accroissement de la richesse matérielle apparaît aux gouvernants et à beaucoup de gouvernés, comme l'objectif suprême et le fondement du bonheur universel.

Je le dis tout net: « Il ne peut y avoir de politique européenne en dehors de la recherche et du maintien de la primauté spirituelle et culturelle de la France en Europe. »

Mais où donc est la présence du monde de l'art et des lettres, de la pensée et des sciences sur les listes des quatre formations majeures qui engagent à elles seules, le destin de la France ?

Je n'ai trouvé que 4 représentants de l'esprit sur 324 noms ! N'est-ce pas éloquent ?

Oui, il me peine de ne voir sourdre, non plus, aucune initiative de nos confrères de lAcadémie française, lorsque la culture ou la langue sont en danger. Seul, Pierre Emmanuel - encore lui - s'est insurgé contre la confirmation de la suprématie de la langue anglaise voulue récemment par notre Ministre de l'Éducation, Beullac.

Il me peine, aussi, - vous l'avouerais-je - de ne voir jamais nos efforts conjugués - péchant par la même absence d'osmose et de concertation que celle de nos ministères - alors que nous siégeons sous la même coupole, alors que nous appartenons au même Institut.

Oui, il me peine, d'avoir entendu il y a quelques semaines M. Paul Germain, notre confrère de l'Académie des Sciences, souligner de son côté, avec amertume, que depuis que le pouvoir s'est mêlé de l'avenir scientifique, l'accent autrefois mis sur la recherche fondamentale, est orienté désormais vers les applications pratiques, créant une crise de la culture qui dépasse le problème des connaissances.

Et il me peine d'être seul ici avec M. Georges Auric à m'inquiéter de voir s'élaborer une Europe sans âme et seul avec lui à lancer un appel en faveur d'une « Union européenne pour la Culture ».

Certes, le silence des hommes de pensée sur l'Europe ne met pas en question la validité de leur pensée et de leur sensibilité. Elle met en question la validité de l'Europe que l'on nous fait, que l'on va nous faire.

Comment l'Académie des Beaux-Arts peut-elle rester à l'écart d'une entreprise qui va engager autant la vie de l'esprit que la vie matérielle de 185 millions d'hommes ? Comment l'Institut tout entier qui rassemble tout ce que la France compte de savoir et de dons, d'intelligence sensible et de sagesse peutil être indifférent à l'évolution qui va se faire sous nos yeux, menaçant notre langue, nos goûts, nos moeurs ?

Enfin oui. Il me peine de voir notre assemblée toujours plus vivement orientée vers la défense du patrimoine, vers le maintien de la tradition, en un mot vers le passé, et montrer moins d'enthousiasme pour les actions qui engagent l'avenir et le construisent.

Notre vocation n'est-elle pas double ?

A l'inverse des fonctionnaires et des parlementaires de Bruxelles et de Strasbourg, nous sommes presque tous ici des créateurs, ne l'oublions pas. Il nous appartient de prendre des initiatives, d'élaborer des projets, en un mot de promouvoir. La civilisation de demain résultera de nos oeuvres certes, mais aussi de nos actes. Il y va de notre honneur de signifier par quelque façon et quelque forme que ce soit, notre refus des conditions de vie qui se préparent pour demain. Ne nous laissons pas réduire à la seule dimension économique. Le discrédit jeté sur ce qui accentue la souveraineté des nations risque de ruiner la souveraineté culturelle et singulièrement celle de la France. Ne nous laissons ni égaliser, ni homogénéiser ni uniformiser, ni quantifier. Ne devenons pas le Québec de l'Europe ! Encore que ce Québec aujourd'hui se réveille et affirme plus que jamais son identité en face du monde anglo-saxon qui tentait de le cerner.

Montrons à l'ancien Chancelier Willy Brandt qui traite les Français de « chiens endormis », que les membres de l'Académie des Beaux-Arts sont non seulement vigilants et réveillés, mais qu'ils sont aussi prêts à mordre et... de grâce, Messieurs, ne retombez pas tout à l'heure trop vite dans le passé avec l'Histoire et même la Préhistoire... de nos Musées et de nos monuments... fussent-ils français !

Discours prononcé à l'Académie des Beaux-Arts le mercredi 30 mai 1979

Désormais seul en face de Dieu
1998
L'Age d'Homme
isbn : 2-8251-1144-9

Eugenio Corti : Le communisme n'a pas disparu

Article de Eugenio Corti paru dans L'HOMME NOUVEAU n°1283 du 7 juillet 2002 - traduction de l'italien par Georges DAIX

C'est un lieu commun d'affirmer que le communisme a disparu. En réalité, ce qui a disparu (et encore pas partout), c'est le communisme léniniste, mais il a été remplacé par le communisme gramscien qui se développe toujours de plus en plus. Celui-ci a substitué à la dictature léniniste du prolétariat qui prônait l'élimination physique des opposants, la dictature des intellectuels organiquement nécessaire au communisme ("organici al communisme", selon l'expression de Gramsci) qui ne tue pas physiquement mais qui provoque la marginalisation, c'est à dire la mort civile de tous ceux qui s'y opposent.

Ce phénomène doit être considéré dans le cadre plus ample de la culture occidentale qui, au XXème siècle, a eu son sommet dans la "proclamation de la mort de Dieu". Cette proclamation imprègne la philosophie de Nietzsche et de Feuerbach ainsi que celle du nazisme et du communisme, les deux idéologies nées de l'enseignement de ces deux philosophes, l'un et l'autre disciples de Hegel.

La Mort de Dieu

Je pense que le modèle de l'intellectuel propagateur de la "mort de Dieu" est parfaitement défininpar l'inversion de trois des demandes du Notre Père : "Que Ton nom ne soit pas sanctifié, - que Ton règne ne vienne pas, - que Ta volonté ne soit pas faite".

Quant à la dictature du prolétariat, nous devons nous souvenir que Lénine lui-même, s'étant rendu compte qu'en réalité "en le laissant faire le prolétariat tourne toujours à la social-démocratie" (c'est à dire cherche toujours la conciliation), avait transféré la tâche de faire la révolution du prolétariat à son "avant-garde consciente", le parti communiste, mettant ainsi au premier plan "la violence comme moteur nécessaire de l'histoire".

A ce moment-là est entré en scène Gramsci, secrétaire du parti communiste italien alors encore clandestin, lequel s'était rendu compte que la voie adoptée par Lénine allait conduire au désastre. (En fait, comme nous le savons, il a conduit à quelque chose que l'on n'avait jamais vu dans l'histoire : 100 millions de morts selon les comptes des ex-communistes ; à plus du double selon nos compte à nous et à la réduction à la misère des peuples concernés).

En faisant abstraction de tous ces oripeaux idéologiques, il nous semble que ce qui a conduit Gramsci en dehors du parcours désastreux de Lénine a été une simple constatation, à savoir que ceux qui ont conduit par un processus séculaire l'Europe au seuil de la révolution communiste (comme aussi nu nazisme, mais cela l'interessait peu) n'avaient pas été les prolétaires, mais bien les intellectuels. C'est à eux que l'on doit d'abord l'anthropocentrisme de la Renaissance, puis ses développements au temps des Lumières qui ont débouché sur la philosophie idéaliste allemande et enfin sur l'idéologie marxiste. En cohérence avec ce processus, Gramsci proposa de charger la classe intellectuelle de faire la révolution en lui indiquant aussi la voie à parcourir : en substance un conditionnement systèmatique de tous les centres de cultrure et d'information. Comme les autres théoriciens communistes "hérétiques" qui résidaient en Russie, Gramsci aurait été sans doute condamné par les léninistes s'il n'avait pas été emprisonné par les fascistes durant un voyage en Italie. Cet emprisonnement non seulement lui sauva la vie mais lui permit d'écrire et d'élaborer tranquillement pendant des années - et en les mettant au fur et à mesure à l'abri - toutes ses oeuvres théoriques.

Mainmise sur la culture

Celles-ci, seulement après sa mort et à la suite des terribles insuccès du léninisme, finirent par être accueillis par les communistes italiens qui, avec toute leur ardeur révolutionnaire, s'investirent toujours plus dans la culture. Du reste, c'étaient les gouvernants démocrates-chrétiens eux-mêmes qui abandonnèrent petit à petit la culture entre leurs mains de telle sorte que le gigantesque parti communiste italien, le plus important d'Europe, avait renoncé à la sanglante révolution léniniste.

Au cours des décennies pendant lesquelles ils étendirent leur domination sur la culture, ces intellectuels organisés ont toujours plus marginalisé ceux qui pouvaient leur faire obstacle en les diabolisant jusqu'au paroxysme et en les privant dans tous les cas de toute possibilité éditoriale, journalistique, télévisuelle, radiophonique, littéraire et culturelle. Ils ont aussi orchestré des grandes campagnes de signature afin de soutenir des points de leur programme, en appelant à y souscrire tous ceux qui ne voulaient pas demeurer exclus de la "société qui compte" : ils furent très nombreux à se prêter à ce jeu. Ainsi, par exemple, à partir du 13 juin 1971, dans trois nbuméros successifs de l'Espresso, un document mensonger dans lequel un commissaire irréprochable de la Sécurité publique, Luigi Calabresi, était qualifié de "tortionnaire" et "le responsable de la mort de Pinelli", a été publié avec la signature de 800 intellectuels italiens, soit quasiment tout le Gotha de notre intelligentsia à commencer par des personnalités célèbres comme les romanciers Moravia, Pasolini et Umberto Eco (Calabresi fut ensuite assassiné).

Une action tenace

Comme à l'occasion de chaque élection notre peuple a refusé le communisme, l'action de ces intellectuels organisés s'est poursuivie et ces derniers mois elle s'est faite si importante que les dirigeants des partis dérivés du parti communiste ne témoignant pas assez de pugnacité politique, les intellectuels eux-mêmes organisent à leur place de grandes manifestations de rues.

Il en découle que les dommages dans la société civile italienne sont de plus en plus énormes. Nous en indiquons deux en particuliers : d'abord aucune oeuvre nouvelle vraiment libre et de qualité ne peut être diffusée sinon par des organes quasi confidentiels. (On croirait être revenu au samizdat de la Russie de Jdanov : même les maisons d'édition et les chaînes de télévision de Berlusconi sont en fait conditionnés par la gauche). Ensuite, après l'abandon de tant d'enseignants et les longues années de conditionnement exercé par les communistes sur tous sans exception, les manuels scolaires opnt fait perdre petit à petit aux nouvelles générations tout contact avec la culture gréco-romaine et chrétienne et donc avec notre civilisation.

Contamination européenne

De nombreux jeunes qui - sans se laisser abêtir par les doses massives de sexe qui leur sont quotidiennement proposées - voudraient résister ont beaucoup de difficultés à trouver des points de référence. Et cela aussi parce qu'aux intellectuels qui excluent Dieu de la société sont venus se joindre beaucoup d'intellectuels chrétiens convaincus d'être aussi "à la hauteur des temps" (les éternels "idiots utiles" dont parlait Lénine), de sorte que la vraie culture chrétienne est confinée désormais dans un ghetto au point de ne plus être visible.

Nous avons parlé de la situation de l'Italie, le pays que nous connaissons le mieux. Mais dans le reste de l'Occident les intellectuels déterminés à exclure Dieu de la société tout en continuant leurs parcours très divers semblent depuis quelques années ressentir les impulsions du communisme jusqu'à adopter dans leur ensemble une configuration pratiquement dictatoriale. En raison du barrage du politiquement correct, en fait, eux aussi excluent en pratique du droit de s'exprimer quiconque pense d'une manière différente. Nous nous demandons si l'hégémonie culturelle gramscienne n'est pas insidieusement en train de devenir planétaire.

A ce sujet il nous vient à l'esprit un épisode significatif : l'attribution d'un des derniers prix Nobel à un homme de théatre italien dont on ne sait pas quelle oeuvre il a écrite mais qui est connu pour être d'extrême gauche. Ce dernier a aussitôt déclaré aux journalistes qu'il avait dépenser l'argent du prix pour procéder à la réouverture du procès d'un autre personnage très connu de gauche, actuellement en prison parce que condamné comme commanditaire de l'assassinat de Calbresi.

En ce qui concerne l'Eglise, la situation a été décrite de façon alarmante dans un discours à l'Assemblée plénière du Conseil pontifical de la Culture le 16 mars dernier : "Plus sans doute que dans toute autre période de l'histoire, il faut aussi noter une rupture dans le processus de transmission des valeurs morales et religieuses entre les générations, qui conduit à une sorte d'hétérogénéité entre l'Eglise et le monde contemporain"

Le communisme n'a donc pas disparu. Il a seulement changé de vêtement : la tragédie est à son second acte.

Roland Hureaux : Les 27 critères de l'idéologie

Conférence donnée par Roland HUREAUX au Cercle Raymon Aron le 11 décembre 2001

Le phénomène idéologique

L’idéologie constitue un des moteurs les plus puissants et aussi les plus pervers de l’histoire contemporaine.

Ce mot, très utilisé revêt plusieurs sens, que nous rappellerons afin d’éviter tout malentendu :

1. celui  que lui ont donné les créateurs du mot :  les « idéologues »,   héritiers de la philosophie des Lumières, qui ont constitué sous le Directoire un groupe de pensée autour de Destut de Tracy et de  Cabanis : ils prétendaient jeter les bases d’une politique scientifique . Leur influence n’a guère dépassé les académies, surtout celle des sciences morales et politiques que Napoléon a dissoute pour les disperser.

2.  celui  que lui a donné Karl Marx : un système de représentations non scientifique qui est celui d'une classe sociale au pouvoir. L'idéologie sert à cette classe sociale pour assurer sa domination ; en même temps , elle lui apporte une auto-justification qui l’empêche se de voir  telle qu’elle est .


3. celui que lui ont donné les libéraux de la deuxième moitié du XXe  siècle, à partir d'une critique du totalitarisme,  spécialement du marxisme-léninisme . Parmi ces libéraux, Raymond Aron, Alain Besançon, Annie Kriegel, François Furet, Jean-François Revel, Jean Baechler. On peut citer également Hannah Arendt, Georges Orwell, Soljenitsyne,  et   les économistes libéraux de l'Ecole de Vienne comme Karl Popper et Friedrich von Hayek .  Bien avant eux, Dostoïevski  avait pressenti , notamment dans son roman Les Possédés le caractère pervers de l’idéologie. 

C’est de l’idéologie entendue dans ce troisième sens que nous allons parler.   L’idéologie,  ce sont  en résumé , les mauvaises idées appliquées à la politique. L’analyse que les libéraux en ont faite résulte de leur expérience des  régimes totalitaires. Ceux-ci sont de plusieurs sortes. Le nazisme fut le plus ouvertement criminel ; le communisme fut  plus subtil et pour cela plus fascinant. Il enroba son caractère criminel sous une rhétorique complexe . Mais derrière son masque,  il a tout de même fait une centaine de milliers de victimes dans le courant du XXe siècle !

Avec l’idéologie, le mal prend les apparences de l’absurde. Les penseurs précités ont essayé de comprendre l'absurde : pour ceux qui avaient cru à ces idéologies ( il y a beaucoup d’anciens communistes chez les libéraux ) savoir ce qui  leur était  arrivé ? Que s’est-il passé dans les  pays touchés par ces phénomènes dans le courant du XXe siècle  ?


Après avoir passé en revue les critères qui définissent l ’idéologie, on se demandera si le phénomène appartient au passé ou s’il est toujours d’actualité et pour terminer ce que peut être une politique non-idéologique. 

I. Les critères de l'idéologie


En faisant la synthèse des différentes analyses effectuées par les auteurs libéraux ,  on peut reconnaître l’idéologie au travers de  27 critères que l'on peut regrouper en 4 catégories  : le rapport au savoir, le rapport au pouvoir, le rapport au temps, le rapport à la nature.


A. Le rapport au savoir

1.L’idéologie simplifie  la réalité . Pour Hannah Arendt,  les idéologies sont des « ismes qui prétendent tout expliquer en partant d’une seule  prémisse ». Pour Jean Baechler, c'est « la volonté d'organiser toute l’activité  sociale à partir d’une seule idée » .Par exemple, pour  Proudhon "la propriété c'est le vol" , pour  Marx "l'histoire du monde est la lutte des classes" , pour Hitler , elle se ramène à la lutte des races.

2.L’idéologie affiche une prétention scientifique . Exemple : le matérialisme historique se veut une histoire scientifique . Mais il s’agit d’une fausse science ,   l'idéologie se contente de singer la science : le marxisme est une fausse sociologie , comme le nazisme est une fausse biologie. La cohérence interne de l’idéologie est précisément  le signe de la fausse science. Pour Karl Popper, la vraie science peut être réfutée par l’expérience. Pas l’idéologie qui a un caractère circulaire. Rien ne vient détromper la foi du militant.

3.L’idéologie se fonde sur le  primat du Savoir : héritière  de gnoses antiques des Ier et IIème siècles, elle propose le salut par le savoir. Le marxisme est une gnose moderne. Pour cela, l’idéologie suppose une hiérarchie selon le degré d’initiation au savoir . 

4.L‘idéologie est logique. Elle  poursuit inexorablement sa logique jusqu’aux pires extrémités . Quand  on poursuit   l'idée de racisme jusqu'au bout, on arrive à la shoah. Quand on poursuit jusqu’au bout l’idée de la lutte des classes,   on en arrive au goulag.

5.L’idéologie se veut universelle, c'est à dire qu’elle prétend valoir   pour le monde entier. On le sait du communisme qui était internationaliste . On le sait moins du  national socialisme qu’on réduit trop souvent au nationalisme allemand ; sur la fin , il  était de moins en moins national et de plus en plus universel dans ses ambitions : les SS avaient pour consigne d'effacer la référence à la  nation. Le salut de l'humanité passait, selon lui,  par la promotion des meilleurs. Il lui fallait donc conquérir le monde.


6.L’idéologie suscite une langue de bois .

Le rapport au pouvoir

7.L'idéologie est antidémocratique : certains ont le savoir et d'autres ne l'ont pas ; les premiers ont vocation à éclairer et diriger les seconds, de gré ou de force . Par exemple, Lénine dans Que faire ? affirme que les syndicats ne sont pas les vrais représentants du prolétariat car ils sont réformistes ;  or la classe ouvrière doit faire une révolution et non pas des réformes ; ses vrais représentants sont une caste de révolutionnaires professionnels instruits de la doctrine marxiste.

8.L'idéologue est intolérant, il refuse du débat, ce qui découle assez aisément de la considération précédente .

9.En même temps , il diabolise ses adversaires , a l’ambition de les anéantir . Toute idéologie est une démonologie.

10.L'idéologue ne peut être ni décentralisateur, ni fédéraliste. Ceux qui savent dirigent ceux qui ne savent pas. Donc l’organisation de la société , telle qu’ils la conçoivent  , doit être  centrée sur ceux qui savent.

11.Tout comme la décentralisation, l’idéologie ignore la séparation ou la   pluralité des pouvoirs

12.L’idéologie sécrète une bureaucratie , instrument des idéologues pour remodeler la société.  La bureaucratie est composée de  ceux qui savent.

13.L’idéologie refuse la distinction des pouvoirs spirituel et temporel , elle se présente comme une religion d’Etat .

14.L’idéologie est , pour cette raison, hostile aux  religions traditionnelles : judaïsme pour le nazisme, christianisme pour le communisme. Mais l’un et l’autre régime projetaient à terme d’anéantir toute religion héritée du passé.

Le rapport au temps

15.Pour l’idéologie , l'histoire a un sens : L’idée d’un sens de l'histoire dérive de la pensée judéo-chrétienne mais elle a été pervertie. On en trouve les prémisses dans les courants millénaristes du Moyen-Age qui attendaient l'avènement d’un monde parfait.

16.L’idéologie promet des  lendemains qui chantent, mais...

17. ...elle affirme pour le présent la nécessité  de sacrifices. Dans le marxisme, l’avènement du socialisme mérite une « génération sacrifiée ».

18. L’idéologie est un mouvement perpétuel : on n'atteint jamais le but. Pour Arendt , elle est «  une marche constante de l'homme vers des buts toujours nouveaux. » Les régimes idéologiques passent leur temps à bouleverser la société.

19.L’idéologie prétend à l’irréversibilité. Comme l’histoire a un sens, tout retour en arrière est jugé impossible dans les régimes idéologiques.


Le rapport à la nature


20. L’idéologue  a un objectif de perfection, il part du principe que la réalité présente est mauvaise et , pour cela, doit être détruite . De fait , il hait le réel.

21.L’idéologie se fonde sur l’abolition des différences. Pour le marxisme, abolition des classes sociales, des nations ("L'internationale sera le genre humain") . Pour le nazisme, ce sont ceux qui sont différents qui sont haïs.

22.L'idéologue refuse l’idée de nature . Comme il veut un changement radical de la société, l’idée d’une constante de la nature humaine , qui serait une limite à son action, lui est insupportable.  Par exemple Staline avait imposé la théorie biologique de  Lyssenko qui prétendait,  contre tous les savants sérieux de son époque,   que les  caractères acquis étaient héréditaires . Cette  théorie est  fausse : Mendel et Morgan , fondateurs de la génétique moderne,  ont  montré la constance des caractères   génétiques. Même si l’évolution existe, elle est très lente : sur 35 000 ans , la nature biologique de l’ homme a très peu évolué . Il existe des constantes chez l'homme que l'idéologie nie.

23. L'idéologie s'attaque à la morale . Par exemple, les nazis prônaient la cruauté, rejetant la tradition d'humanisme. Les marxistes aussi , sous une autre forme puisque selon eux, la « fin justifie les moyens » ; la morale classique est récusée comme morale « bourgeoise »

24.De même l’idéologie s’attaque à la culture . La pauvreté de l’art officiel des régimes idéologiques en témoigne.

25.L’idéologie s’attaque même à la politique . Au nom de la vérité scientifique, elle prétend transcender les clivages traditionnels . La société ultime qu’elle vise est une société parfaitement unifiée, sans débat. 

26. L’idéologie a des effets absurdes. Ses effets ne profitent à personne , même pas à la classe dirigeante (à la différence de ce qui se produit dans un régime d’exploitation classique , « naturel ») . Si on pousse la logique idéologique à son terme, on se trouve face à des absurdités : par exemple à d’effroyables  gaspillages . Les nazis donnaient , par idéologie, la priorité aux trains de déportés par rapport aux trains de ravitaillement des armées.

27. L’idéologie a toujours des effets pervers, généralement contraires aux buts qu’elle s’assigne  : le communisme qui voulait libérer l’homme du besoin crée la pénurie, le nazisme qui voulait couvrir de gloire le peuple allemand, lui a amené la ruine etc.


II. Le temps des idéologies est-il terminé ?
 

On peut sans doute tourner la page sur les totalitarismes. Mais peut-on tourner  la page sur les idéologies ?   Non,  car l’idéologie peut prendre d’autres formes, plus douces ( soft ideology) . Au lieu de prétendre réorganiser toute la société selon un système global , elle ne touche que certains secteurs. On  retrouve dans ces secteurs plusieurs  des caractères de l’idéologie : simplification du réel, logiques poussées jusqu’à l’absurde, prétention scientifique, effets pervers etc.  En voici quelques exemples :

L’éducation nationale : l’ idéologie de l'égalitarisme , exprimée dans le plan Langevin-Wallon avait l’ambition louable d’ égaliser les chances des enfants. On  a mis pour cela fin à la diversité des filières en faisant passer tous les enfants par le même moule. Mais les effets ont été à l’encontre du but recherché : de plus en plus d’inégalités , une baisse du niveau préjudiciable à tous. Pour les enfants   sans relations , il est de  plus en plus difficile de réussir dans la vie. On est loin de l'Ecole de la République. Cet effet pervers est normal  : penser qu’en imposant  le même moule à tous , on égalisera est un concept simpliste.  

Le système de santé britannique : on l'a nationalisé après 1945 . Ceux qui ont de l'argent vont se faire soigner dans des cliniques privées , ceux qui n'en ont pas  sont obligés d'aller dans le système public, généralement dégradé. Encore un concept égalitaire qui accroît les inégalités.

Le libéralisme mondialiste : si le marché et le libre-échange sont des choses naturelles, dès qu'on les systématise  et qu’on en pousse la logique aux extrêmes au détriment d’autres logiques,  ils deviennent des idéologies. C'est cette idéologie qui inspire l'OMC .

Le terrorisme du « politiquement correct » : la diabolisation de ceux qui ne pensent pas comme nous, l’hostilité aux notions traditionnelles, notamment en matière de justice, la contestation d'un certain nombre de normes héritées de l’histoire , sont des signes d’une démarche idéologique.

La construction européenne : son noyau dur , la volonté de faire coopérer les peuples d’Europe n’est pas idéologique. Mais l’ambition d’abolir les différences à tout prix, de réduire sournoisement les communautés naturelles (Etats-nations) , l’imposition d’une bureaucratie peu démocratique , sont les signes d’une possible dérive idéologique. On retrouve dans ce projet 24 critères sur  27 . L’idéologie européenne a des effets pervers : par exemple le progrès d’une culture standard à base d’anglais international  fait que de moins en moins de français parlent allemand et de moins en moins d’allemands le français et que les deux peuples sont de plus en plus étrangers l’un à l’autre .  Cette idée que l’Europe est une entreprise idéologique se trouve au cœur des réflexions de   l'Ecole de Bruges inspirée par   la pensée thatchérienne.  

III. Qu'est-ce qu'une politique non idéologique ?


C'est une politique où ceux qui dirigent ne se laissent pas mener  par les idées abstraites , en d’autres termes qui ne font pas une politique de « clercs » . Il   gardent  l’objectif du  « bien commun » de la communauté dont ils ont la charge . L'homme d’Etat  véritable est  un être pragmatique qui se méfie de la logique. Il ne suit en aucun cas une seule logique. Cela l’amène à arbitrer sans cesse entre différentes logiques irréductibles les unes aux autres . Aucune « métalogique »  ne viendra guider ses choix : il n’y a pas de politique scientifique. Il se réfère au bon sens, à l’intuition , la sienne et celle du peuple qui, sans avoir la science des idéologues a souvent (pas toujours) l’instinct de ce qui est bon pour lui . Cet art de diriger hors de toute idéologie , ce que les Anglo-Saxons appellent le sens  du leadership est une donnée universelle . Il est l’apanage   des chefs de tribus comme des  bons présidents. Ceux qui n’ont pas ainsi des vérités toutes faites à mettre en pratique sont davantage portés à  respecter les libertés.

De Gaulle offre peut-être le meilleur exemple d’une politique sans idéologie. Mais il était conscient qu’on ne peut complètement faire l’économie des idéologies, ce qu’il appelait les « chimères » : « Peut-être, dit-il une fois,  la politique est-elle l’art de mettre les chimères à leur place . On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères,  mais que faire de grand sans elles ? »

Vaclav HAVEL : L'identité nationale et le grand large

Tribune parue initialement dans LE FIGARO du 25 avril 2001

Dans cette tribune, Vaclav HAVEL poursuit sa quête d'une unité intérieure qui se refléterait dans l'ordre social. Il démontre, non sans justesse, que le mal qui ronge nos sociétés n'est pas issu de la structure, mais du comportement des personnes que nous sommes. Cependant, nous devons aussi noter que le comportement individuel peut devenir le fruit d'une structure manipulée par des idéologues ; que l'exemple doit venir d'en haut et que les princes qui nous gouvernent doivent être au service de la chose publique, cette res publica tant admirée et pourtant, tant souillée par ses gardiens. "Que celui qui est sans péché jette la première pierre" est une belle sentence et on se doit de la garder à l'esprit comme signe d'humilité, mais on aimerait tant qu'elle soit aussi inscrite aux frontons de nos palais nationaux !



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On débat beaucoup de l'identité et de la souveraineté de nos jours. Mais que signifient exactement ces deux mots ? Leur signification commune se niche probablement dans le sentiment qu'une communauté n'est elle-même que si elle peut décider de son propre destin. Sans obstacle.

L'identité et la souveraineté suscitent des discussions souvent mornes. Elles seraient toutes deux mises en danger par, à la fois, une Union européenne qui souhaite « nous » assimiler le plus possible ; la Commission européenne et ses critères l'Otan, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, les Nations unies ; les capitaux étrangers, les idéologies occidentales, les mafias orientales, l'influence américaine, l'immigration asiatique ou africaine, ou par Dieu sait quoi...

Certaines de ces craintes peuvent être fondées. Mais elles dérivent toutes d'un malentendu bien connu : la croyance que la défense de la souveraineté et du caractère unique d'une nation ne dépend pas d'une communauté ou d'un peuple, mais d'un contrôle laissé à ceux qui voudraient essayer de « nous » priver de notre identité ou, du moins, l'affaiblir., Or, je ne pense pas que la principale préoccupation en ce bas monde soit de trouver les moyens de voler aux gens leur souveraineté. Le respect du caractère unique de chaque nation, son degré de développement et la façon dont un pays reste maître de son destin sont, en priorité, du ressort de ceux qui y vivent.

Comment rester maître de son destin ? De deux choses l'une : ou un peuple se barricade chez lui dans l'espoir que les grands vents du monde l'épargneront, ou il prend le chemin inverse et se conduit comme un véritable citoyen de notre village planète, engagé dans le monde où il vit et acceptant sa part de responsabilité. L'humanité entière fait face à ce dilemme crucial: soit observer en silence l'autopropulsion suicidaire de notre civilisation, soit participer activement à la sauvegarde des biens de ce monde et, en particuber, au plus précieux d'entre eux : la terre et sa biosphère.

Mais il y a plus concret. Par exemple, la façon dont un peuple laisse défigurer ses villes et agglomérations par une architecture standard sans créativité. Un tel fléau n'est pas dû à l'Union européenne, aux capitaux des firmes transnationales ou aux méchants étrangers. Toutes ces dégradations bénéficient du consentement actif des autorités et populations locales. En d'autres mots : nous mêmes sommes les premiers à souiller «notre» identité, alors que nous devrions en être les gardiens et protecteurs.

Qui infecte les textes et les conversations de clichés, de phrases mal bâties et d'expressions incorrectes ? Qui est responsable du langage stérile de ces slogans publicitaires abrutissants vus sur chaque mur ou écran de télévision ?

Tout cela n'attaque-t-il pas sévèrement nos langues et nos racines ? Nous qui utilisons - tout à fait volontairement ces clichés et ces slogans, ne sommes-nous pas responsables ?

Allons plus loin : qui permet aux jeunes de se plonger du matin au soir dans le bain de violence des écrans de cinéma et de télévision et qui s'étonne ensuite avec des airs de petit saint de leur agressivité ? Qui lit la littérature de caniveau et regarde la production pornographique ? Ces «distractions» ne sont pas filmées ou publiées par les fonctionnaires de Bruxelles, les organisations internationales, les pays étrangers ou les multinationales : elles sont commercialisées par des citoyens pour leurs compatriotes.

Si ces attaques à l'identité sont sensibles dans tous les pays industrialisés, les Etats postcommunistes doivent affronter d'autres menaces. Au cours des dix dernières années de transformation économique, des sommes inimaginables ont disparu des banques et des entreprises, des milliards de taxes n'ont jamais été payés et très peu de coupables ont été traînés en justice. Pire même : les familiers des paradis fiscaux semblent jouir de l'admiration silencieuse de ceux qu'ils ont pourtant floués...

Mais qui sont exactement ceux qui ne paient jamais leurs dettes et enrôlent des tueurs à gage pour se débarrasser de leurs créanciers ? Pourquoi ces dénégations accompagnées de sourires satisfaits parmi les leaders des partis politiques et en général, les gens qui devraient servir de modèles aux autres ? Qui introduit dans notre vie publique les poisons de la dissension, de l'égoïsme, de la haine et de l'envie ? Qui nous conduit à devenir de plus en plus insensibles au fait que chacun peut mentir à propos de tout et de n'importe qui ?

Je le répète : si l'identité d'une nation est en danger, ce danger vient d'abord de l'intérieur. Il résulte d'un choix - souvent exprimé dans les urnes - et n'est pas dû à la négligence ou l'indolence. La menace ne vient pas de l'extérieur. Certes, la poursuite aveugle du profit n'est pas l'invention d'un seul peuple, elle est même très contagieuse. Mais il est tout aussi vrai que personne ne peut obliger quelqu'un d'autre à suivre ce chemin.

Si nous sommes vraiment soucieux de préserver notre identité en faisant le bon choix électoral, alors un environnement international ouvert et la culture démocratique de nos voisins, amis et alliés constituent le meilleur terreau pour développer le caractère unique de chaque peuple. L'identité nationale ne peut s'épanouir qu'en respirant l'air frais du grand large, en pratiquant le bon voisinage et en sachant surtout affronter - outre les vents adverses venus de l'extérieur - les mauvais désirs qui montent de l'intérieur...

Henri Hude : La dérive idéologique de la démocratie

Extrait de "101 thèses sur la liberté de l'éducation"

Quand il conçoit la liberté humaine comme un absolu radical qui requiert un autonomisme complet, l'homme cesse d'être raisonnable. La forme d'excès intellectuel, moral et politique propre à ce genre d'homme a pour nom idéologie. Mais l'idéologie n' est pas absolue quand elle peut encore se présenter comme vérité.

L'idéologie ne devient absolue que quand elle se présente comme absence de vérité au nom de la liberté. C'est alors que l'idéologie absolue (relativiste- absolutiste) est exactement le contraire de la liberté de l'esprit et que la démocratie substantiellement identique au totalitarisme.

Quand l'idéologie absolue s'empare d'un esprit, la culture obéit à une loi d'entropie dont le résultat et l'état terminal peuvent être décrits ainsi: la loi morale en son objectivité finit par paraître contraire à l'idée même de la liberté; l'homme se livre à la recherche indéfinie des satisfactions sensibles (hédonisme); il milite pour la destruction de toute autorité raisonnable susceptible de s'opposer à la satisfaction de ses instincts (anarchisme); il se décompose en tant que personne dans une immoralité qui aboutit au désespoir (nihilisme); il cherche un substitut de sens dans la jouissance morose de l'absence de tout sens (héroïsme pessimiste); il finit par rechercher des formes de spiritualité culminant en l'abolition de la personnalité morale.

Si les esprits vent par là, les procédures démocratiques ne seront pas appréciées pour elles-mêmes, mais en tant qu'investies d'une valeur de négation symbolique du principe d'autorité ou en tant que représentation symbolique d'un idéal d'autonomisme humain absolu. La démocratie deviendra alors « idéologique ».

La démocratie idéologique tend à devenir une démocratie absolue. L'idéologue veut que tout soit démocratique, au sens idéologique et absolu, parce que tout doit satisfaire sa manie d'indépendance absolue. Pour un être raisonnable, au contraire, la démocratie n'est pas un idéal universel, ni même une institution sociale, mais un ensemble d'institutions incluant une certaine procédure politique, l'élection libre à suffrage universel, jouant un rôle précis dans une société républicaine, puissante, distincte de l'État, accordée à lui, et composée d'individus raisonnables formant un peuple uni dans une culture reconnaissant l'existence des personnes.

La démocratie absolue et idéologique, en général hostile à l'existence de l'école libre, tend à monopoliser l'État, à établir le monopole de l'école d'État, et à faire de la démocratie absolue une sorte de religion d'État.

La démocratie absolue est une forme originale de régime totalitaire. Son originalité réside dans un intéressant caractère paradoxal. Par exemple, c'est une société permissive, mais extrêmement contraignante, anti-autoritaire, mais complètement oppressive, archi-critique, mais incapable de sortir de sa « pensée unique », antidogmatique, mais archi-dogmatique, tant il y est absolument obligatoire de refuser l'obligatoire et d'y obéir à un principe d'universelle désobéissance.

La démocratie absolue et idéologique a son école, l'école idéologique.

Le contenu principal de l'enseignement de l'école idéologique est le relativisme dogmatique. La forme même de la pédagogie est le refus du principe d'autorité. Les résultats en sont l'analphabétisme, le philistinisme, le crétinisme prétentieux et le cloaque moral.

Bien entendu, il n'y aurait rien de plus manipulable que de tels « citoyens ». Le gouvernement démocratique tendrait alors à se ramener à la manipulation de zombies soi-disant autonomes par une oligarchie cynique et libertine. La passion et le préjugé d'autonomie absolue seraient les deux principaux leviers qui permettraient à l'oligarchie idéologique de mener par le bout du nez une masse déculturée qui ne serait même plus un peuple.

Le grand mérite de l'école libre est de contester, par son existence même, la dérive de la société libre vers la démocratie absolue. L'une des vocations de l'école libre est de former les citoyens d'une société libre.

Quand la démocratie est idéologique, elle est contraire à la république et à la liberté de l'esprit, elle est contraire à l'idée d'une société libre, c'est-à-dire que le mot de démocratie se met à signifier le contraire de la démocratie. La démocratie devient illégitime dans la mesure où elle détruit la république ainsi entendue. La démocratie trouve donc dans la république son cadre et sa limite.

Joseph Joblin : Euthanasie - l'Occident à la croisée des chemins

Article paru pour la première fois dans le journal Osservatore Romano du 10 mai 2000, repris dans le journal L'Homme Nouveau du 4 juin 2000

Cet article souligne l'évolution des principes qui soustendent la "nouvelle" morale occidentale contemporaine. L'analyse menée par Joseph JOBLIN révêle la profondeur des déviations et dérives de la pensée dans une société post-chrétienne. Plus rien n'attache au roc. Nous sommes bel et bien entrés dans un processus de retour à une barbarie prométhéenne


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France prends garde... tel fut l'avertissement contenu dans trois manifestes qu'un théologien français adressa à la population de ce pays la mettant en garde d'abord contre l'infiltration nazie (1) puis contre celle du communisme à travers le progressisme (2) et enfin, contre une sécularisation qui anesthésiait la foi (3). Le totalitarisme brun appartient maintenant à un moment de l'histoire passée de l'Europe et celui imposé par les Soviets à la moitié de ce continent ayant montré aujourd'hui son vrai visage (4) ne réussit plus à mobiliser que quelques nostalgiques du rêve qu'il a suscité; reste la troisième menace. Si le christianisme a pu ne pas succomber devant les deux premières malgré le scepticisme qui accueillit les encycliques de Pie XI Mit brennender Sorge et Divini Redemptoris en 1937, la question reste posée de savoir si l'Occident saura échapper aujourd'hui à l'enchantement des avocats de la sécularisation dont l'indifférence croissante devant la diffusion de l'avortement et de l'euthanasie n'est qu'une manifestation.

Trouverons-nous assez d'énergie pour lutter ? En effet, si les grandes batailles contre la légalisation de l'avortement ont eu lieu dans la plupart des pays occidentaux il y a vingt-cinq ans, c'est maintenant contre l'euthanasie qu'il faudrait reprendre la lutte, mais trouverons-nous assez d'énergie pour le faire ?

L'opinion publique est ici concernée ; c'est d'elle qu'il dépend que les sociétés européennes de demain adoptent telle ou telle ligne de conduite car tout peut arriver si elle prend conscience de sa force ; mais il faut bien comprendre l'enjeu du choix auquel elle ne peut se soustraire ; il lui faut se décider entre deux types de développement des sociétés : d'une part, celle qui, comme les régimes totalitaires donnent à certains le droit de tuer des innocents, et d'autre part, celle qui veut respecter à fond la personne et ne reconnaît à personne ce droit, sous aucun prétexte.

Les chefs des régimes totalitaires avaient raison lorsqu'ils disaient vouloir créer un homme nouveau ; il s'agissait, en effet, pour eux de produire un être dont les points de référence moraux n'auraient plus rien à voir avec ceux du monde façonné avec et par le christianisme ; c'est pourquoi celui-ci s'est opposé à eux de toutes ses forces spirituelles. Le combat qui est engagé présentement contre l'euthanasie est de même nature. L'idéologie sous-jacente aux sociétés européennes au tournant du millénaire ne reconnaît plus les individus comme ordonnés à une transcendance et comme invités à sortir d'eux-mêmes et à traduire la Paternité universelle de Dieu dans la réalité sociale.

Une certaine conception de l'homme a prévalu en Occident pendant plus d'un millénaire ; elle a été vivante et s'est approfondie progressivement. Après que saint Thomas et les scolastiques eurent mis en évidence la notion de personne et sa valeur, on a cherché à mieux comprendre son rôle dans la société ; c'est alors qu'on a insisté sur sa responsabilité car elle a la capacité, de par sa nature, de se décider. Comme devait le dire le Concile Vatican II, la personne est responsable de découvrir le plan de Dieu sur le développement du monde et de l'inscrire ou non dans la réalité (5). Ainsi l'être humain apparaît-il comme un être essentiellement moral, d'une moralité comprise comme le situant libre face à une autre liberté dont il dépend, Dieu.

Un philosophe contemporain de la Chine continentale a bien vu que le fait d'être libre de ratifier ou non, et cela au quotidien, son rapport avec Dieu a constitué le ressort du progrès de l'Occident (6) ; pour lui, en effet, le sens de leur responsabilité, a poussé les croyants à l'introspection pour se demander s'ils avaient bien répondu à leurs devoirs vis à-vis de Dieu. L'homme de la civilisation occidentale fut conduit à se dépasser lui-même, afin de porter le monde plus avant, vers des formes « plus humaines » (7) de vie sociale.

L'humanité a toujours reconnu dans certaines structures sociales les éléments constitutifs de toute société, à savoir que tout individu est un être moral capable de bien ou de mal, que la famille est le milieu naturel grâce auquel il se développe, que le groupe (tribu ou nation) est le milieu de vie indispensable à sa survie matérielle et à son développement humain, que certaines règles ne peuvent être enfreintes sans dommages; mais en même temps elle se trouve avec la difficulté de les respecter.

Deux visions aux antipodes

Pour le chrétien, le développement des sociétés humaines est soumis à des lois inscrites dans la nature du monde (8) et cette histoire temporelle peut être découverte par la raison ; mais, également, elle est intégrée dans une autre, d'ordre surnaturel, qui lui permet de résoudre la contradiction dans laquelle se trouvent les individus et les sociétés. Il sait que la nature de l'homme a été viciée par le péché et qu'elle a été admirablement reconstituée par le Christ. Il voit en Lui le Sauveur du monde parce qu'il lu ioffre une possibilité de rédemption personnelle et du fait qu'il apprend aux hommes divisés la voie de la réconciliation (9).

Cette vision est aux antipodes de celle qui se répand en Occident. Elle la contredit sur deux points essentiels : la vie humaine est spécifique ; la dignité de l'être humain est une donnée objective qui s'imopose à la reconnaissance de tous.

Un regard nouveau a été porté sur l'homme à partir de la Renaissance ; il s'est généralisé au cours des deux derniers siècles. Rejeté d'abord avec horreur, il n'en a pas moins pénétré l'opinion comme en atteste la mise en cause de règles que des générations entières avaient jugées intangibles. Si les premiers débats portèrent sur le divorce puis sur l'avortement, ils concernent maintenant l'admissibilité de l'euthanasie. Ils s'étendent peu à peu à la légitimité de mères porteuses, de l'homosexualité, de la liberté sexuelle, de la limitation du droit des parents sur leurs enfants au nom de la liberté de ces derniers, de l'insémination artificielle, de la possibilité d'utiliser des embryons dits surnuméraires pour des expériences ou pour obtenir des tissus, etc. Il faut bien voir que tout cela procède d'une seule et même logique. Le développement des sociétés qui est mis en oeuvre sous nos yeux relève d'une nouvelle échelle de valeurs et implique une nouvelle anthropologie. La raison est considérée comme capable d'atteindre seule toute la vérité sur l'homme ; Dieu est devenu finalement une simple hypothèse que l'on pouvait adopter ou non. La voie des certitudes rationnelles et immédiates a été opposée à celle de ses commandements. L'homme reprend ainsi le rêve des penseurs grecs qui, à travers les mythes de Prométhée et de Tantale revendiquaient le droit d'orienter par eux- mêmes leur destin (10).

Le monde actuel est sécularisé en Occident. Les tabous de la procréation comme ceux de la mort reçue et vécue dans la dignité sont changés. Alors qu'autrefois chacun était invité à réagir d'une manière consciente et responsable devant un fait de nature qui était le signe de sa condition, le libre accès à l'avortement, à l'euthanasie, qui se répand maintenant, et aussi la libre utilisation des progrès de la bioéthique sont perçus comm le signe de la dignité puisqu'ils semblent rendre l'homme capable de devenir maître de son développement. Cet état de choses se trouve au terme logique d'une évolution qui, après avoir fait de la transcendance une hypothèse intellectuelle a confié à la seule raison de « s'occuper des affaires humaines » (Grotius). Ainsi le ressort moral qui avait été à l'origine du dynamisme de la civilisation a l'Occident s'est-il trouvé brisé.

Une contestation fondamentale du christianisme existe donc actuellement dans le monde occidental ; elle porte sur la place de l'homme dans l'univers; la question est de savoir si son rôle historique tel que défini par le christianisme et la civilisation gréco-latine est maintenant achevé ; si la civilisation née dans le bassin méditerranéen doit s'effacer pour faire place à une autre qui serait celle d'une humanité nouvelle.

Une alternative à la vision chrétienne L'Homme ne peut échapper à un choix, celui de concevoir la croissance humaine comme dépendant ou non de la dimension religieuse de l'existence. Sa décision commandera ses comportements. Les partisans de l'une et l'autre positions n'ont pas manqué d'avancer des arguments; ceux-ci se répondent les uns aux autres. Ils sont certes utiles et même indispensables; mais l'option finale n'a pas lieu au niveau de la raison mais de la conscience. La source de moralité pour laquelle elle se déterminera entrainera l'intelligence vers l'adoption de telle ou telle interprétation de l'existence de l'homme et du monde.

La vision religieuse de la croissance humaine est combattue au nom de deux affirmations:

a) la vie humaine n'est pas spécifique ;

b) il appartient donc à la société de déterminer les normes qui assurent le respect de sa dignité.



Un courant de pensée opposé a celui qui s'est formé sous l'influence du christianisme s'est développé en Occident depuis la Renaissance ; il fut, à ses débuts, le fait de quelques esprits forts (Jacques Vallée des Barreaux, Cyrano de Bergerac et d'autres), il s'est diffusé progressivement dans les masses durant le XIXe et le XXe siècle avant de se manifester sous des formes extrêmes. On peut citer des textes de Charles Richer ou d'Alexis Carrel qui montrent que la vie n'aurait de valeur que pour celui qui est conscient, la conséquence en est qu'il faut avoir pitié de ceux qui sont réduits à une existence végétative ou se sont disqualifiés pour être membres de la communauté humaine ; c'est de « façon humaine et économique » qu'il faut disposer d'eux.

La réponse à cette argumentation s'est toujours située à deux niveaux : d'une part, la vie humaine est différente de la vie animale, d'autre part, la dignité de l'homme, et donc son inviolabilité, réside dans sa nature et ne vient pas d'une reconnaissance qui lui viendrait de l'extérieur.

Sur quoi repose la dignité de l'homme ? Que la vie humaine soit différente en qualité de celle de tous les autres êtres vivants apparaît comme une évidence au sens commun. Seul l'être humain est capable de réfléchir, d'ordonner ses actions de manière libre, d'exercer une emprise sur le monde qui l'entoure. Le premier chapitre de la Genèse lui confiant la gestion du créé ne fait que confirmer l'expérience quotidienne. L'homme domine la création.

L'expérience montre qu'une relation de vie existe entre l'être humain qui n'est pas encore né ou celui qui a perdu conscience, et leur entourage. L'enfant dans le sein maternel souffre et sa psychologie future sera influencée par les sentiments que sa mère aura nourris à son égard durant la période de gestation ; quant aux êtres humains déjà nés mais affligés d'une diminution de capacité, même si celle-ci paraît totale, ils sont toujours sensibles aux relations qu'on entretient avec eux, même s'ils ne peuvent s'exprimer.

Une question a été soulevée, celle de savoir si le détenteur de l'existence peut y renoncer (11). Il est constitué par elle ; vouloir en disposer par suicide ou par euthanasie programmée, c'est en quelque sorte se détacher de son identité; c'est se constituer comme un autre moi qui vient juger celui qui est le mien effectivement. L'acte de celui qui met fin à ses jours sous prétexte qu'il a assez vécu confirme la valeur absolue de la vie; il affirme son pouvoir d'exister en se supprimant.

La prétention de l'homme contemporain de se comporter comme s'il était le maître absolu du créé et de le traiter comme un ensemble de données dont il pourrait disposer à sa guise est inadmissible pour le chrétien et pour tout homme qui se sait habiter un monde dont il n'est pas l'auteur (12).

Les discussions sur le fondement de la dignité humaine sont au coeur du débat entre le christianisme et la civilisation contemporaine ; elles peuvent être résumées en une alternative, celle de décider si la position éminente qu'occupe l'homme dans le monde vient de ce qu'il est le détenteur d'une dignité inhérente ou bien si celle-ci est due à des circonstances particulières dont est juge la société. En d'autres termes, la dignité de l'homme tient-elle au fait qu'il a été constitué comme un être libre et responsable et qu'un jugement sera effectué sur la manière dont il se sera acquitté de sa responsabilité ou bien doit-on le respecter seulement aussi longtemps que les capacités qu'il tient de son intelligence restent perceptibles en lui ?

Dans le premier cas, on affirme que l'être humain est constitué - a été créé, disent les chrétiens - comme une personne responsable ; en ce cas sa dignité lui est alors inhérente ; appartenant à tout être humain en tant que personne, elle ne tombe pas sous le libre vouloir des autres ; bien mieux, elle s'impose à eux et limite leur liberté d'action ; sa protection fait partie de l'ordre public comme le mentionne la Déclaration de 1789 dans son Préambule. La dignité de l'homme est une donnée objective qui s'impose à tout homme comme à tout législateur : cette vérité a été fermement rappelée par Pie XI face aux totalitarismes (13). Les règles adoptées par nombre de civilisations et les positions prises par l'Église sur les problèmes de société s'inspirent de cette idée que tout homme a une valeur en soi. La fondant sur la Révélation, l'Église lui donne une force et une autorité qui ne peuvent être transgressées.

Le second cas est celui où l'homme reçoit sa dignité d'une reconnaissance de la société. Mais si la dignité d'un être humain tient au fait qu'elle est reconnue par son entourage, il devient légitime de ne pas la respecter là où cette reconnaissance manque. N'est-ce pas ainsi que les régimes totalitaires ont agi chaque fois qu'ils ont procédé à des exterminations de masse de catégories sociales déclarées indignes de vivre à cause de leur sexe, de leur religion, de leur couleur, de leur race ? La vérité d'une thèse se juge non seulement par la cohérence de son contenu mais également par les conséquences logiques qui découlent de son affirmation ; ces conséquences sont en elle dès son principe et il suffit de quelques circonstances spéciales pour qu'elles déroulent leurs effets.

L'affrontement de deux humanismes

Un consensus existe dans l'humanité pour reconnaître la qualité spécifique de l'être humain ; mais le fondement de celle-ci reste trop souvent voilé ; il n'a été vraiment approfondi que par la Révélation biblique qui a toujours enseigné l'inviolabilité de la vie humaine et le christianisme qui, sans équivoque, a déclaré l'homme capable d'une vie surnaturelle et riche de la promesse d'une vie après la mort. De fait, là où le christianisme recule, on voit mettre en doute la dignité inhérente de l'homme et le caractère inviolable de la vie. Les deux sont en effet liés. On ne peut donc que s'interroger sur les conséquences de la culture nouvelle qui se développe dans les pays occidentaux et que Jean-Paul Il a appelé une « culture de mort ». Les effets que nous constatons déjà ne sont-ils pas en contradiction totale avec les exigences d'un développement spirituel de l'humanité ?

La notion de dignité humaine est au centre des débats actuels de société. Sans doute seraient-ils davantage éclairés si l'on distinguait plus nettement son fondement et la perception qu'en a la société. Tout être humain a la « capacité » d'agir en tant que personne responsable. A côté de ce socle qui échappe à la domination de l'homme il y a le développement de la dignité ; celui-ci s'obtient à travers les contacts qui sont établis avec les autres hommes. L'Homme est un animal social ; c'est-à-dire qu'il n'atteint sa pleine stature que dans sa relation avec les autres, une relation faite de sentiments d'égalité et de l'affection. Médecins et personnels soignants reconnaisssent volontiers avoir fait l'expérience de ce que l'assistance humaine témoignée à un malade en phase terminale et qui apparemment a perdu conscience peut lui redonner de joie, voire. d'énergie. Le fait de participer à un projet commun et d'entrer dans un réseau de relations permet de développer le sens qu'un être humain a de sa dignité et d'accroître les raisons de la lui reconnaître, il ne peut en être la cause car elle perdrait alors son caractère absolu qui protège tout individu contre l'arbitraire des autres et de l'État.

Deux humanismes s'affrontent celui des chrétiens, et de tous ceux qui affirment la réalité du sujet, et celui de penseurs contemporains qui dénoncent la tradition judéo-chrétienne pour le rôle prééminent qu'elle reconnaît à l'homme dans la création. Leur anthropologie élimine l'Histoire et considère l'individu comme vivant une succession d'instants.

On se trouve bien en présence d'une rupture dans la tradition. Alors que les codes d'éthique médicale condamnent l'euthanasie, on argue maintenant de ce que « la dignité est ce qui définit la vie humaine » (14), position qui permet les atteintes à la vie là où la société ne reconnaît plus cette dignité.

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1) Gaston Fessard, France prends garde de perdre ton âme, Premier cahier clandestin de Témoignage chrétien 1941, p. 17.

2) Gaston Fessard, France, prends garde de perdre ta liberté! ed. Témoignage chrétien, Paris 1945, p. 151; cf également l'allocution de Pie XI lors de l'exposition sur la presse catholique dans le monde, le 12 mai 1936, qualifiant le communisme d'"adversaire principal qu'il faut combattre".

3) Gaston Fessard, Eglise de France, prends garde de perdre ta foi!, Julliard Paris 1979, p. 250.

4) Stéphane Courtois, Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Laffont Paris 1997, p. 848.

5) Gaudium et spes N°43.2; Centesimus annus N°59.

6) Liu Xaobo, The inspiration of New York: meditations of an iconoclast in Problems of communism (Washington) Jan.-Apr. 1991, pp. 113-118; G. BARME, Confusion, Redemption and death: Liu Xaobo and the protest movement of 1989 in G. HICKS, Thè broken Mirror. China after Tienanmen, Longman UK 1990, pp. 52-99.

7) Populorum progressio N°20.

8) J. Joblin, Actualité du Christianisme dans le processus de mondialisation in Communio 2000/1, pp. 57-69.

9) M. Sales, Introduction in G. Fessard, Le Mystère de la société. Culture et vérité, Bruxelles 1997, p. 78.

10) A. Jeanniere, Lire Platon, Aubier Paris 1990, pp. 43-45.

11) A. Lizotte, Y a-t-il un droit au suicide? in Liberté politique 1999/8, pp. 53-72.

12) Cfr Pio XII, Message radiodiffusé, Noël 1956 (AAS, 49 [1957], pp. 5-22), reprochant à l'homme moderne de se comporter comme un ingénieur qui traite le vivant comme la matière inerte.

13) Mit brennender Sorge § 37 (AAS 29 [1937] pp. 145-167), et plus spécialement pp. 159-160.

14) Cette expression se trouve dans une résolution adoptée à l'initiative du Docteur Schwartzenberg par la Commission de l'environnement, de la santé publique et de la protection du consommateur lors d'une séance à l'Assemblée Nationale française du 25 avril 1991 (cf Le Monde 3 mai 1991, p.10).

Gérard Defois : Jean-Paul II, la France et le droit des nations

par Mgr GÉRARD DEFOIS, archevèque de Reims
Article paru dans Liberté Politique N°3, automne 1997

Pour JEAN-PAUL II, la France est d'abord une terre de saints, révélée en particulier par ses missionnaires, ses audaces apostoliques et ses théologiens. En 1992 à Rome, durant les visites ad limina, le Saint-Père me demanda devant son atlas où était Sens. je lui répondis en me présentant comme évêque de Sens et d'Auxerre, successeur de saint Germain. Le Pape eut cette réflexion: « La France, la France... Quelle terre de sainteté!» En dix-huit siècles, des hommes exceptionnels ont marqué ce pays. Ce fut le cas de saint Germain d'Auxerre, qui mena une action internationale depuis l'Angleterre jusque l'Italie. Évangélisateurs, ces hommes avaient aussi le souci d'influencer les structures sociales et la vie de la cité.

Qu'as-tu fait de ton baptême ?

La France des saints est aussi la France des missions. Le Pape sait qu'au début de ce siècle un missionnaire sur deux dans le monde était français. Fils d'une nation qui depuis cinquante ans s'est intégrée au mouvement missionnaire, l'ancien archevêque de Cracovie ne peut qu'admirer ce souci de la mission: des hommes, dans les conditions que représentait un voyage en Afrique au XIXe siècle, ont donné leur vie pour témoigner du christianisme. Ils sont à l'origine des églises actuelles, qui ont pris leur autonomie, et qui se sont développées depuis cinquante ans.

Venu étudier la mission de France en 1946, le jeune Wojtyla a vu dans notre pays le lieu des audaces missionnaires. Ouvrier dans les usines Solwey, il avait compris la déchristianisation du monde ouvrier, y compris en Pologne. Il avait fait l'expérience d'un monde athée. Cette question l'a toujours préoccupé. Peutêtre plus que ses autres confrères polonais, cet homme de grande culture admirait beaucoup ce que la France avait produit à travers ses théologiens qu'il connaissait par leurs ceuvres, par ses études en Belgique, puis plus tard et directement lors du concile de Vatican Il.

Le sens de sa question sur le baptême en 1980, est à inscrire dans ce contexte. Ne prendre que la phrase « Qu'as-tu fait de ton baptême?» en l'isolant du reste de l'homélie, c'est oublier le message extrêmement fort qui la sous-tend, sur le plan spirituel de l'alliance avec Dieu. Ses interrogations sont particulièrement fortes sur l'apport de la culture française dans le christianisme. Mais en même temps, cette phrase voulait nous interroger sur notre héritage, ce patrimoine, particulièrement cher à un homme venu des pays de l'Est où la volonté culturelle marxiste tenta de biffer le lien entre l'homme et l'histoire. Cette question sur notre patrimoine spirituel, il nous faut la comprendre comme une question posée en France après la crise de la laïcisation et la crise lefebvriste. En invoquant la « fille aînée de l'Église», le Pape venait nous rappeler non pas nos droits d'aînesse, mais plutôt nos devoirs d'aînesse.

La culture: grammaire de la vie d'une nation

Dans son discours à l'Unesco (2 juin 1980), Jean-Paul Il entend nouer étroitement la relation entre la nation et sa culture. Il souligne que la nation comme telle a un rôle éducatif de communication de valeurs, de transmission d'un passé et de création d'un certain nombre de thèmes qui fonderont l'avenir du pays. Le fondement d'une nation, c'est aussi une histoire. Ce n'est que par la mémoire d'une histoire commune, avec ses grandeurs et en même temps ses erreurs, que se constitue l'âme d'une nation. En ce sens, l'Église, avec tout son apport créatif, structurel, moral et culturel appartient à l'histoire de la nation. D'où ses nombreuses allusions à ce thème, que ce soit en novembre 1995 dans sa Lettre aux Français, que ce soit dans sa réponse au président de la République lors de la visite de Jacques Chirac au Saint-Siège, que ce soit, de façon très permanente, au cours de son voyage en France en 1996. Cette conscience d'une histoire commune, me paraît particulièrement importante à l'heure où n'avons souvent de l'histoire que des impressions parcellaires. Ce qui m'a le plus scandalisé dans les débats qui ont entouré la célébration du 22 septembre 1996, c'est moins la méchanceté de certains que l'ignorance de nombreux intervenants incapables de situer l'événement dans son contexte historique.

Un autre élément fondateur de la nation, c'est la famille. La nation est un ensemble de familles qui participent à la transmission de la culture et à la constitution d'un lien fort entre les membres de la nation. Il est nécessaire que la nation soit consciente de ses devoirs à leur égard. En 1980, deux ans après son élection au siège de Pierre, le Pape ne pouvait pas ne pas nous adresser la parole en tant que Polonais: «Je suis fils d'une nation, qui a vécu les plus grandes expériences de l'histoire, qui a été condamnée à mort» (de 1796 à 1920, la Pologne n'a pratiquement pas existé comme pays, comme état). Le Pape en souligne justement les conséquences. Si la Pologne à travers cette disparition de l'horizon a conservé son identité, c'est grâce à sa culture, à sa volonté de la maintenir et de la transmettre de générations en générations, fût-elle sous domination étrangère, et cela à travers la famille.

Deuxième élément du discours de 1980: « la nation est un élément stable de l'existence humaine». Elle développe des perspectives humanistes de croissance et de dignité de l'homme. La nation comme pierre de touche du développement des personnes résonne de manière particulièrement forte pour un homme qui a connu le marxisme et son internationalisme abstrait.

Troisième élément de la constitution d'une nation: la souveraineté, comprise comme indépendance mais aussi comme liberté de la société grâce à sa culture et à la démocratie. La nation se constitue dans la résistance aux envahisseurs que peuvent être le totalitarisme des systèmes politiques mais aussi celui de l'opinion publique et de certains modèles idéologiques comme celui représenté par l'économisme. Que ce soit à l'égard d'un libéralisme excessif ou bien de modèles imposés de l'extérieur (c'est le cas du marxisme), il existe des devoirs de résistance pour que l'âme nationale ne soit pas diluée, soit dans les rapports de forces soit tout simplement dans la médiocrité et l'indifférence. La nation est une richesse fragile qu'il faut maintenir et développer. Le droit des nations, c'est d'abord le droit à l'existence des nations. Et le droit à l'existence d'une nation, c'est le droit à l'originalité, à la spécificité d'une culture qui est la grammaire de l'âme nationale.

La nation entre le particulier et l'universel

Dans son discours à l'ONU de 1995 (New York, 5 octobre 1995. Cf Liberté politique N° 1, printemps 1997, p. 189), Jean-Paul Il fait la part entre l'originalité de la nation, avec la reconnaissance des particularismes ethniques, et l'appel à l'universalité. Le discours de 199 5 est prononcé cinq ans après l'effondrement du communisme. Une des idées forces développées par l'encyclique Centesimus annus, c'est que le communisme a implosé par suite de ses échecs économiques qui tenaient au centralisme bureaucratique, mais aussi parce que les facteurs culturels ont été totalement marginalisés par l'internationalisme prolétarien. En fait ce système imposé de l'extérieur, faisant abstraction de la culture, ne pouvait qu'aboutir à une destruction de la vie humaine, des liens sociaux, de la conscience nationale, de l'homme en tant que sujet. Par voie de conséquence, on peut dire qu'une nation vaut par le prix qu'elle attache à la personne humaine, comme principe d'organisation de cette société. Probablement en va-t-il de même lorsqu'il s'agit du droit envers les nations. Mais si le communisme est mort, par suite d'une victoire de la culture, de la personne humaine et des valeurs morales sur la force totalitaire, le Pape sait fort bien en 1995, par suite de l'expérience libanaise, yougoslave et africaine, que les nationalismes perdurent et créent des situations explosives. D'où la réflexion du Pape proposée à l'Organisation des Nations unies : qui dit « droit» dit en matière de droits humains, réalité universelle. Or Jean-Paul II note qu'il n'existe pas d'accord international traitant du droit des nations dans leur ensemble. Sur ce plan, la pensée de l'Église dispose d'un premier élément qui est le droit naturel. Si l'on veut établir un droit international, comme un droit national, il faut s'appuyer sur le droit naturel qui n'est pas le concept primaire que certains prétendent.

Deuxième remarque: la mobilité des frontières ethniques et culturelles dans notre société. À l'encontre de l'uniformisation, le Pape insiste sur l'exigence d'identité très forte qui se manifeste dans de nombreux pays par l'attachement aux valeurs historiques et patrimoniales (comme par exemple dans le cas de la Serbie, ou de telle ethnie africaine). Ces valeurs ne sont pas à négliger. Le problème est d'harmoniser ces traditions dans un ensemble qui permette une harmonie entre le particulier et l'universel.

Troisième point souligné par le Pape: la nation, ensemble d'un groupe ethnique et culturel, évoque la naissance que l'on appelle «patritair » (des pères) et qui pour Jean-Paul II relève de l'imaginaire familial. Car penser l'humanité comme une famille, comme une famille de &milles, c'est pour le catholicisme fondé sur la religion du Dieu Père, un imaginaire de base, la pierre angulaire d'une façon de penser les rapports sociaux. Faire des relations entre les hommes, des relations fraternelles, mais aussi filiales et paternelles, c'est l'esprit même qui préside à la pensée de l'Église sur le droit international. C'est un défi par rapport à un rationalisme ou à un positivisme juridique selon lequel « un égale un », et « tout individu est réductible à l'autre ». Ce rationalisme positiviste qui semble passer au laminoir les particularités personnelles voire ethniques, et vouloir transformer d'une façon abstraite l'unité par l'uniformité, est un danger pour nos sociétés qui ont peut-être inventé la mathématique de l'organisation sociale, mais qui n'en ont pas conçu ou respecté ce que le Pape appellerait la grammaire.

Les droits des nations sont des droits humains, considérés au niveau de la vie communautaire: droit à l'existence, droit à la souveraineté d'un état, droit à l'autodétermination des peuples, droit à sa langue et à sa culture, donc, à sa souveraineté spirituelle, note le Pape. Et ainsi les devoirs s'inscrivent dans l'universalité, devoirs de paix, de respect et de solidarité. En fait, on peut dire, pour employer un jargon moderne, que la vision pontificale de l'universalité est une sorte de « prise de conscience d'affinités transversales » entre les peuples. La question du sens de l'existence personnelle et la culture permet d'exprimer dans les échanges entre les peuples le rapport à la transcendance. C'est ainsi que Jean-Paul Il distingue patriotisme et nationalisme, le patriotisme étant l'amour légitime de son pays d'origine. Par là, il propose une éthique de la solidarité internationale, une éthique de la famille des nations et des identités culturelles.

Les catholiques dans la nation

A Tours en 1996, le Pape a évoqué devant le président de la République la longue tradition de solidarité et de fraternité de la France. Il a voulu montrer que les catholiques sont en dialogue avec toutes les composantes de la nation, il a souligné que Clovis a su guider des peuples différents vers l'édification d'une seule et même nation et il a rappelé que le baptême de Clovis faisait partie des événements qui ont façonné la France. D'où son insistance sur le rôle de l'histoire pour orienter l'avenir.

Puis le Pape a montré que dans la société, les catholiques ont une attitude d'espérance, de service de l'homme et de communion entre les personnes. Les catholiques sont donc pleinement partenaires de la vie de la cité. L'Église rappelle les valeurs qui fondent la vie sociale: la vocation de l'homme, le caractère transcendant de la personne, le respect du bien commun. Nous retrouvons là un thème de l'encyclique Evangelium vite, où le Pape insiste - dans le cadre du devoir national - sur la prééminence des valeurs morales sur les lois civiles. Le Pape souligne combien la France a un rôle important à jouer dans la famille des nations et dans la construction européenne, pour que les peuples soient reconnus comme des réalités culturelles et spirituelles vivantes. Ici, le Pape désigne l'axe de la présence des chrétiens dans la société. Il ne parle pas au dessus de l'état. Il s'inscrit avec les chrétiens - dans la société. Ce qui veut dire que les chrétiens sont responsables des valeurs dont vit la société. C'est Maritain - dans tous les débats d'aujourd'hui, on a oublié de relire Maritain, par exemple Humanisme intégral ou Religion et culture - qui a montré l'originalité du christianisme, dans cette sorte de connivence entre la personnalité et l'universalité. Et de montrer comment le christianisme oppose aux religions païennes qui étaient essentiellement nationalistes au sens péjoratif du terme, le sentiment et la responsabilité d'appartenance communautaire, avec au terme du cheminement, la transcendance et l'unité en Dieu.

Puis il y eut l'homélie de Reims. Dans la ville de saint Rémi, le Pape a voulu parler de Clovis et de son baptême, rappelant que celui-ci avait le même sens que tout autre baptême. Un certain nombre de commentateurs ont cru comprendre qu'iI s'agissait d'une banalisation du baptême de Clovis. Ceci est faux. Le Pape a voulu exprimer que nous étions spirituellement de la même alliance, de la même affinité et que tout chrétien comme Clovis devait renoncer à ses idoles, découvrir le Christ crucifié sur sa route, participer à ce que les ariens refusaient à cette époque, c'est-à-dire la communion trinitaire, devenant partenaire de l'Église dans son activité de chaque jour.

Le Pape a insisté sur la responsabilité sociale du chrétien, qui découle du baptême: le chrétien est sel de la terre et lumière du monde. Les saints ont fait l'âme française. Toute son évocation spirituelle des saints devient un argument de responsabilité

sociale et politique dans l'action de la vie chrétienne et de la communauté chrétienne. Il situe au fond l'action sur le plan spirituel, comme un devoir d'engagement, et c'est peut-être cela qu'il faut relever, spécialement à travers cette phrase: « Catholiques de France, soyez Le reflet vivant du visage du Christ présent en son Corps qu'est lÉglise. » Mais il rappelle aux évêques l'autre aspect du problème, lorsqu'il dit: « Le baptême de Clovis à partir duquel la nation s'est peu à peu constituée, le baptême de Clovis a établi des liens profonds entre la nation et lÉglise du christ. »

Dans l'adieu au Premier ministre, le Pape a rappelé que les catholiques faisaient partie du patrimoine vivant de la nation, non seulement pour le passé, mais aussi pour l'avenir. Le devoir des chrétiens n'est pas de se situer en contre-société, mais d'orienter la société en lui rappelant ses fins et les valeurs suprêmes qui établissent son identité et sa permanence, identité d'hier, identité de demain.

Michel Schooyans : L'ONU et les nouveaux droits de l'Homme

La communauté des nations, la "communauté internationale" comme on dit dans les milieux médiatiques, est une chose toute récente. L'échec patent de la SDN dans les années trente a donné naissance à l'Organisation des Nations Unies. Cette appelation serait en train de changer et l'ONU deviendrait petit à petit le chantre de la destruction des corps intermédiaires, nations comprises. Sous la plume de Michel SCHOOYANS, dans le journal l'Homme Nouveau du 19 mars 2000, on lit que l'ONU ne défendrait plus les Droits de l'Homme tels qu'ils ont été définis dans la déclaration universelle de 1948 mais une certine idée de ces droits, assise sur une idéologie dévastatrice. Ainsi, dans une indiffèrence quasi générale, l'ONU est en train de déprogrammer l'homme et de le reprogrammer selon les "nouvelles lumières" d'une idéologie qui nie la notion de personne. Dans une telle vision, les droits de l'homme ne sont plus reconnus mais négociés.

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Toutes les grandes révolutions se sont faites contre le pouvoir absolu, arbitraire et tyrannique. Toutes les grandes révolutions se sont faites au nom de la dignité de l'homme, que les puissances despotiques bafouaient. Tous les grands documents déclarant les droits de l'homme sont le fruit d'une prise de conscience progressive de la dignité inaliénable de tous les hommes. Tous cependant sont nés au prix de beaucoup de souffrances et de beaucoup de larmes L'histoire moderne a connu le despotisme éclairé. Le despote prétendait avoir le privilège de jouir des lumières de la Raison, inaccessibles au commun des mortels. Sa volonté était la source de la loi. Son pouvoir était absolu: il n'avait point de compte à rendre au peuple.

Héritières misérables de ces despotismes sont les dictatures, dérisoires qui fleurissent jusqu'aujourdhui. Elles règnent par la terreur simple, la corruption, la concentration de tous les pouvoirs, le cynisme et la brutalité. Despotisme précaire que celui-ci, puisqu'il peut à tout moment être renversé.

Le despotisme survit aussi dans les régimes autoritaires. Dans ceux-ci, le « prince » - concrètement: un individu ou une minorité - a la hantise de sa sécurité face à un ennemi désigné. Une certaine liberté subsiste dans la vie intellectuelle, culturelle, économique, mais il est interdit d'exprimer de l'opposition. Ce régime favorise l'hypocrisie : dans votre for intérieur, vous pouvez penser ce que vous voulez; il suffit de ne pas être opposant, d'avoir l'échine souple. Bref, ce qui est requis c'est la soumission extérieure.

Dictatoriaux ou autoritaires, ces régimes despotiques ne s'embarrassent guère de constructions idéologiques compliquées pour se justifier. Pourvu qu'ils aient la force, qu'ils ne regardent pas aux moyens, qu'ils n'hésitent pas à recourir à la violence, qu'ils aient une police efficace, ils n'ont pas besoin de se fabriquer des légitimations. Toute coquetterie idéologique est superflue.

Totalitarisme par esclavage consenti Le totalitarisme a poussé le despotisme classique - dictatorial ou autoritaire - à son point d'incandescence. Ce qui n'était que despotisme minable ou artisanal, et donc souvent éphémère, cède la place à un despotisme d'un professionnalisme haut de gamme.

Les trois premiers totalitarismes de notre siècle - communisme, fascisme, nazisme - ont dès à présent pris place au panthéon des classiques de la perversité. Bien sûr, on recueille les recettes du passé : abus de pouvoir en tout genre, violence, goulags, terreur, répression, suspicion, corruption, etc. Quelque chose de plus est cependant ajouté. Non un simple ingrédient supplémentaire, mais quelque chose d'essentiel.

Le totalitarisme résulte du funeste concours, de la convergence entre la tendance quasi générale à accepter volontairement la servitude et l'offre de produits idéologiques du meilleur effet domesticateur. La dictature, l'autoritarisme : on les supporte, on s'y oppose ; le cas échéant, on s'insurge contre eux. Le totalitarisme anesthésie le moi subjugue les corps, colonise les esprits et fait scintiller les charmes de l'esclavage consenti. L'idéologie est la drogue qui tue la capacité de discerner le vrai du faux, le bien du mal, et qui inocule un ersatz de vérité, habituellement sous forme d'utopie.

Au terme d'une triple expérience totalitaire, les hommes ont eu la sagesse de se ressaisir. Ils ont posé la question essentielle : pourquoi ? Pourquoi tant de violence, de méchanceté, de larmes? La réponse fut donnée dès 1945 dans la Charte de San Francisco et, en 1948, dans la Déclaration universelle des Droits de l'Homme. Pour éviter de tels désastres, les hommes devaient redécouvrir qu'ils étaient tous égaux en dignité, qu'ils avaient tous les mêmes droits, et que ces droits devaient être promus et protégés par les États et par la Communauté internationale. C'est sur cette base que se trouvent définies la responsabilité de l'ONU. en matière de droits de l'homme, ainsi que sa mission de paix et: de développement.

Il est cependant surprenant de constater que depuis quelque cinquante ans, l'ONU s'est progressivement éloignée de l'esprit de ses origines et de la mission qui lui avait été confiée. Elle réduit impercepti blement la Déclaration de 1948 à un document ringard et dépassé. Cette Déclaration est de plus en plus coiffée par d'étranges "nouveaux droits de l'homme". L'ONU et certaines de ses agences se comportent, en effet, de plus en plus ouvertement comme si elles avaient reçu mandat pour élaborer une conception des droits de l'homme radicalement différente de celle qui s'exprimait en 1948.

La Déclaration universelle était anthropocentrique. Au centre du monde et au coeur du temps : l'homme, raisonnable, libre, responsable, capable de solidarité et d'amour. Désormais - selon l'ONU - l'homme est une parcelle éphémère dans le cosmos. Il n'est plus au coeur d'un temps ouvert à un audelà; il est le produit d'une évolution ; il est fait pour la mort. Il n'est plus une personne, mais un individu plus ou moins utile et en quête de plaisirs. Les hommes ne se veulent plus capables de reconnaître la vérité et d'y accorder leur conduite ; ils négocient, décident selon une arithmé. tique des intérêts et des jouissances. Triomphe éphémère de consensus toujours renégociable et dès lors perpétuellement en sursis.

La nouvelle source des droits de l'homme Telle est la source des " nouveaux droits de l'homme " Ils rie sont plus reconnus du déclarés; ils sont négociés ou imposés. Marchandés. Ils sont l'expression de la volonté des plus forts. Les valeurs elles-mêmes sont le simple reflet de la fréquence des choix.

L'idéologie nouvelle qui sous-tend ces « nouveaux droits » est holistique. Tout est dans tout : l'homme n'a de réalité qu'en raison de son insertion dans la Terre-Mère, Gaïa, qu'il devra révérer. Il faudra donc que l'homme accepte les contraintes que lui impose un écosystème qui le transcende. Il faudra qu'il accepte une technocratie supranationale qui, forte de ses Lumières, dictera aux Etats ce qu'ils doivent faire, et aux individus ce qu'ils doivent penser.

Dans ce bric-à-brac holistique hallucinant, chaque thème renvoie à tous les autres comme dans un jeu de miroir. Qu'on en juge: lorsqu'on parle de pauvreté, on est renvoyé à la population, et de là au "développement durable ", de là à l'environnement, de là à la sécurité alimentaire, de là à la "santé publique" où la santé du corps social l'emporte sur celle des personnes, de là à l'euthanasie, de là à de nouvelles formes d'eugénisme, de là au féminisme radical, de là au "genre" de là à la famille, de là à la "santé reproductive" de là à l'avortement, de là aux soins de santé primaires, de là à l'éducation sexuelle, de là aux "nouveaux droits de l'homme" de là à l'homosexualité, de là au désamorçage des objections pouvant émaner de gouvernements nationaux divergents, de là à la dénonciation des « nouvelles formes d'intolérance , de là à de nouveaux tribunaux, de là au renforcement du rôle et des pouvoirs de l'ONU, de là au changements des légistions nationales, de là à l'augmentation des moyens dont disposent les agences internationales, de là au conditionnement de l'aide, de là à l'association de certaines ONG au programme des agences de l'ONU, de là à la consolidation du consensus, de là à la nécessité de rendre urgent le "respect des engagements", de là à l'occultation des nombreuses réserves émises par les participants aux conférences, de là à la nécessité d'un groupe de travail qui coordonnera partout les actions sur le terrain, de là à la mise sous tutelle d'États souverains afin de lutter contre la pauvreté et donc de contrôler la croissance de la population, etc. : nous sommes au rouet. C'est comme dans le Canon de Pachelbel ou dans la Lambada: on peut y entrer à n'importe quel moment et par n'importe quelle porte. Le maillon qu l'cri choisit pour s'engager dans cett chaîne n'a pas plus d'importance qu l'ordre selon lequel les modules sont dis posés ; les thèmes s'enchevètren comme des ensembles et des sous ensembles. Holisme oblige : vraiment tout est dans tout.

Quand l'ONU subvertit la communauté internationale

Nous allons entrer dans ce bazar par la porte des "nouveaux droits de l'homme". Nous serons vite amenés à constater que, par ce thème, l'ONU est en train de subvertir les communautés nationales et internationales. Plus grave encore : elle veut déprogrammer l'homme et le reprogrammer. Convaincue d'être porteuse de nouvelles Lumières, l'ONU a pris la tête d'une entreprise de idéologique sans précédent. L'agent principal de cette entreprise, c'est le Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP) dont le cynisme communicatif déteint sur toute l'Organisation. Cette agence est en train de précipiter toute la machine onusienne dans l'entreprise totalitaire la plus délirante de l'histoire. Dans son dernier rapport annuel sur l'Etat de la Population mondiale 1998, cette agence funeste doit bien concéder que la fécondité tend à chuter partout. Cela n'empêche cependant pas cette agence de réchauffer son rabâchage habituel selon lequel il y a trop de Noirs, trop de Jaunes, trop de Latino-Américains, et qu'au nom des "nouveaux droits de l'homme" il faut mettre bon ordre à tout ça. Si rien n'est fait, de tels programmes de discrimination manifeste finiront tôt ou tard par entraîner l'ONU à sa confusion et à sa perte.

Nous avons déjà consacré plusieurs travaux aux thèmes ici abordés. La particularité de la brève publication que voici est de montrer comment tous ces thèmes s'articulent autour de deux pôles : le holisme, qui entend faire échec à l'anthropocentrisme traditionnel, et les "nouveaux droits de l'homme", issus par consensus d'une arithmétique individualiste des intérêts et des plaisirs. Cet accouplement du holisme et de l'individualisme donne lieu à la formation, sous nos yeux d'une idéologie hybride monstrueuse. Le holisme, en effet, pousse à son paroxysme la dérive totalitaire du socialisme. Quant à l'individualisme, il pousse à son paroxysme la dérive totalitaire du libéralisme.

Le drame, c'est que cette subversion, à la fois anthropologique, morale et politique, n'est guère perçue. (...) Cible de choix des idéologues des "nouveaux droits de l'homme", la famille brille ainsi comme un signe d'espérance dans un monde qui décidément a besoin de réapprendre à aimer.

MICHEL SCHOOYANS

Professeur de Philosophie politique à l'Université de Louvain

Ernest Renan : Qu'est-ce qu'une nation ?

RENAN, Ernest (1823-1892), conférence effectuée le 11 mars 1882 à la Sorbonne.

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Ernest Renan : Une nation est une âme, un principe spirituel

Je me propose d'analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus.

Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d'hommes à la façon de la Chine, de l'Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; - la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; - la cité à la façon d'Athènes et de Sparte ; - les réunions de pays divers à la manière de l'Empire carlovingien ; - les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; - les nations comme la France, l'Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; - les confédérations à la façon de la Suisse, de l'Amérique ; - des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; - voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu'on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients.

À l'époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s'appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d'âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l'on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants.

Tâchons d'arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l'origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c'est presque de la vivisection ; nous allons traîter les vivants comme d'ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l'impartialité la plus absolue.

Depuis la fin de l'Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l'Empire de Charlemagne, l'Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d'une manière durable. Ce que n'ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l'avenir. L'établissement d'un nouvel Empire romain ou d'un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité.

La division de l'Europe est trop grande pour qu'une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d'équilibre est établi pour longtemps. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d'années, et malgré les aventures qu'elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d'un damier, dont les cases varient sans cesse d'importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.

Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d'assez nouveau dans l'histoire. L'antiquité ne les connut pas ; l'Égypte, la Chine, l'antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C'étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n'y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu'il n'y a de citoyens chinois. L'antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n'eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d'admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l'Espagne, l'Italie, avant leur absorption dans l'Empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L'Empire assyrien, l'Empire persan, l'Empire d'Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n'y eut jamais de patriotes assyriens ; l'Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d'Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l'histoire générale de la civilisation. L'Empire romain fut bien plus près d'être une patrie. En retour de l'immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d'abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d'ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l'Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l'acception moderne. La scission de l'Orient et de l'Occident était inévitable. Les essais d'un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C'est l'invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l'existence des nationalités. Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu'aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l'ancien Empire d'Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l'empire franc refait un moment l'unité de l'Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IXe siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l' Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne s'acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s'épanouir aujourd'hui.

Qu'est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C'est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d'énumérer, rien d'analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l'Arménien, l'Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd'hui qu'au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D'abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu'ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins.

Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d'après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l'oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d'Alaric, de Gondebaud, d'Alboïn, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d'une autre particularité importante ; c'est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu'avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n'eurent, depuis l'établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n'en fut pas ainsi en Angleterre ; car l'invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s'enfuit, et, d'ailleurs, le latin n'était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve siècle, Clovis et les siens n'eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois. De là ce résultat capital que, malgré l'extrême violence des moeurs des envahisseurs germains, le moule qu'ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d'un pays où il n'était entrée qu'une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l'esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L'idée d'une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l'un à l'autre n'est en rien une différence ethnique ; c'est une différence de courage, d'habitudes et d'éducation transmise héréditairement ; l'idée que l'origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d'après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d'une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n'en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu'il n'avait pas auparavant.

L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes.

L'unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d'une extermination et d'une terreur continuée pendant près d'un siècle. Le roi de France, qui est, si j'ose le dire, le type idéal d'un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu'il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu'il avait formée l'a maudit, et, aujourd'hui, il n'y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu'il valait et ce qu'il a fait. C'est par le contraste que ces grandes lois de l'histoire de l'Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l'entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu'ils l'étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l'élément tchèque et l'élément allemand sont superposés comme l'huile et l'eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d'après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l'Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n'ont entre elles presque rien en commun. Or l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s'il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIII e siècle. Il n'y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d'une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.

La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l'unité a été réalisée par une dynastie, comme c'est le cas pour la France ; tantôt elle l'a été par la volonté directe des provinces, comme c'est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c'est le cas pour l'Italie et l'Allemagne. Toujours une profonde raison d'être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l'Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l'Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l'Italie est une nation, et la Turquie, hors de l'Asie Mineure, n'en est pas une. C'est la gloire de la France d'avoir, par la Révolution française, proclamé qu'une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu'on nous imite.

Le principe des nations est le nôtre. Mais qu'est-ce donc qu'une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n'en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l'a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n'en est pas une ? Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d'accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s'embrouillent les esprits superficiels.

À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d'abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l'a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d'origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n'avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l'étroite lisière du traité de Verdun fut bien l'acquisition personnelle de cette maison. À l'époque où furent faites les annexions, on n'avait l'idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Écosse fut de même un fait dynastique. L'Italie n'a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l'unité. Chose étrange, c'est à l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu'elle a pris un titre royal. La Hollande, qui s'est créée elle-même, par un acte d'héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d'Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.

Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d'additions successives, n'ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l'avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle avait changé toute chose. L'homme était revenu, après des siècles d'abaissement, à l'esprit antique, au respect de lui-même, à l'idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s'accomplir l'opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l'histoire, opération que l'on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l'on aurait enlevé le cerveau et le coeur.

Il faut donc admettre qu'une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d'exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?

I. - De la race, disent plusieurs avec assurance.

Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c'est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j'expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l'ethnographie. C'est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.

Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n'étaient qu'une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D'Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l'Empire romain. La situation est tout autre. Formée d'abord par la violence, puis maintenue par l'intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l'idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l'Empire romain une alliance intime, et, par l'effet de ces deux incomparables agents d'unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.

L'invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n'ont rien d'ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu'ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n'eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s'opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l'ancienne Gaule, ce n'est pas là un effet de la tendance qu'auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d'une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n'est que par une vue d'érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l'individualité du caractère gaulois.

La considération ethnographique n'a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L'Allemagne est germanique, celtique et slave. L'Italie est le pays où l'ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d'autres éléments, s'y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.

La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France, l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.

Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu'en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l'étude des langues et de l'histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n'ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l'institution dites sémitiques. En d'autres termes, les origines zoologiques de l'humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n'avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l'origine zoologique de l'humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu'on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l'espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L'apparition de l'individualité germanique dans l'histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n'avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l'ensemble de l'humanité. Or le type de ce qu'on appelle très improprement la race anglo-saxonne n'est ni le Breton du temps de César, ni l'Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c'est la résultante de tout cela. Le Français n'est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XIe siècle, l'oeil le plus pénétrant n'eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D'insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l'entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L'étude de la race est capitale pour le savant qui s'occupe de l'histoire de l'humanité. Elle n'a pas d'application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d'Europe n'a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l'Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.

Le fait de la race, capital à l'origine, va donc toujours perdant de son importance. L'histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n'y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n'a pas le droit d'aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : «Tu es notre sang ; tu nous appartiens !» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n'est pas sûre. Vous l'exploitez aujourd'hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l'ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.

J'aime beaucoup l'ethnographie ; c'est une science d'un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c'est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d'une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : «Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d'intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.

II. - Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue.

La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas. Les États-Unis et l'Angleterre, l'Amérique espagnole et l'Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu'elle a été faite par l'assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. La volonté de la Suisse d'être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations.

Un fait honorable pour la France, c'est qu'elle n'a jamais cherché à obtenir l'unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l'heure de l'inconvénient qu'il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l'ethnographie. Il n'y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l'entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L'importance politique qu'on attache aux langues vient de ce qu'on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l'on ne parle plus qu'allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l'Espagne parlent l'idiome primitif d'Albe la Longue ; l'Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n'entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s'y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l'esclave était alors bien souvent d'une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l'anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s'agit de déterminer la famille avec laquelle on s'unit pour la vie et pour la mort.

Cette considération exclusive de la langue a, comme l'attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l'exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu'on respire dans le vaste champ de l'humanité pour s'enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l'esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n'étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l'antiquité, le secret de l'éducation véritable de l'esprit humain, et ils s'y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !

III. - La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne.

À l'origine, la religion tenait à l'existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d'Athènes, c'était le culte d'Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n'impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d'État. On n'était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C'était au fond le culte de l'Acropole personnifiée. Jurer sur l'autel d'Aglaure, c'était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l'équivalent de ce qu'est chez nous l'acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C'était déclarer qu'on n'était pas athénien. D'un autre côté, il est clair qu'un tel culte n'avait pas de sens pour celui qui n'était pas d'Athènes ; aussi n'exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l'accepter ; les esclaves d'Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du Moyen Âge. On n'était pas bon vénitien si l'on ne jurait point par saint Marc ; on n'était pas bon amalfitain si l'on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des voeux au premier jour de l'an.

Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l'était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d'Alexandre, ne l'était surtout plus dans l'Empire romain. Les persécutions d'Antiochus Épiphane pour amener l'Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l'Empire romain pour maintenir une prétendue religion d'État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n'y a plus de masses croyant d'une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu'il peut, comme il veut. Il n'y a plus de religion d'État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n'existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

IV. - La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes.

Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n'est pas une patrie.

V. - La géographie, ce qu'on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations.

La géographie est un des facteurs essentiels de l'histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d'une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s'adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d'abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n'y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu'une autre un caractère bornal. Si l'histoire l'avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l'Elbe, l'Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d'infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n'est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme. L'homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu'on appelle un peuple. Rien de matériel n'y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l'histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.



Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l'affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n'aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis.

L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes.

Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple.

On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet.

Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie. Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue.

Je disais tout à l'heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.

L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : «Tu m'appartiens, je te prends». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir. Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l'homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l'émiettement des nations sont la conséquence d'un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu'en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l'excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ?

Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. À l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître. Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'oeuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l'humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu'un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l'ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d'épreuves t'attendent encore ! Puisse l'esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !

Je me résume, Messieurs.

L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d'une simplicité enfantine». - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.

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