lundi, 21 janvier 2008

Figure d'homme

4f0fd80e6b685a23e38aa3bec74be3fb.gifIls sont partout et on ne les voit pas. Ils sont à nos portes et celles-ci restent fermées. Nous souhaitons agir pour eux mais nous ne les voyons pas. Ils sont l'objet de la "solidarité nationale" mais pas de nos regards. Nous cherchons à faire de l'humanitaire dans tous les pays du monde alors qu'il commence au seuil de nos maisons. Ils lisent comme nous le fronton des mairies mais ne savent plus ce que c'est que le mot "fraternité" et ont du mal à déchiffrer ceux qui précèdent.

Samedi 19 janvier 2008, dans l'artère commerçante de la plus grande ville d'Ile-de-France après Paris, un homme s'affaisse sur le trottoir, épuisé. Il ne peut s'asseoir sur un banc puisque la municipalité les a tous retirés pour éviter que des indigents comme lui s'y installent. Pourtant, ils ne sont utilisés par personne d'autre. L'homme fait partie de ces croûtes sociales que l'on aimerait gratter, faire disparaître. Il est là, à quelques mêtres devant moi, usé comme une baudruche qui vient de perdre tout son air, flasque, mou. Autour de lui, la foule passe et repasse. Il a perçé le secret de l'invisibilité. Personne ne le voit, personne ne veut le voir. Il est trop charnel, trop proche, trop barbu, trop blanc même si sa crasse lui donne un air plus africain. Il sent trop fort, des remugles de saleté accumulée et d'alcool. Une odeur humaine, une odeur de misère, une odeur de solidarité active.

Je passe aussi devant lui. On en voit tant. Je fais quelques pas et je m'arrête pour le regarder en me retournant. Il n'a pas de chien qui l'accompagne dans son périple, pas de bouteille dans les poches, pas de multiples sacs en plastique. Il est seul sans accessoires, sans ces prothèses qui nous relient aux autres avec des options téléphoniques, des options de téléchargement, des options pour payer et pour payer encore. Il est seul avec son humanité accrochée à des baskets hors d'âge. Il est seul avec ce regard perdu qui le fait descendre d'une autre planète. Il vient de Mars mais n'a plus de combativité, de Vénus mais sans la beauté, c'est un Jupitérien qui aimerait bien sortir de la cuisse de quelqu'un, mais dont ses propres cuisses ne le portent plus. C'est E.T. au pays des soldes. Lui, il est en rabais à - 100%. C'est de l'invendu, de l'invendable, de la poupouille pouilleuse, de la fripe fripée. Le chemin s'arrête là, en bordure de trottoir. Quand le monde ne tourne plus rond, il redevient plat et lui, il est arrivé au bord.

Je m'accroupis auprès de lui. "Monsieur, monsieur, est-ce que vous allez bien ? Voulez-vous de  l'aide ?". Une fois, deux fois. "Est-ce que vous m'entendez ?". Lentement, son visage remonte vers mes yeux. Dans le brouillard de ses pensées, il a perçu ma voix. Elle vient de l'autre côté de la frontière, du côté de ces gens qui bougent, qui passent et consomment. Je rejoins son immobilité. Le contact est fait, maintenant, j'en suis responsable. L'arrimage est établi, comme l'avion militaire se connecte à son ravitailleur. Je lui demande s'il ne veut pas se mettre à l'abri du vent. Ses jambes ne le portent plus. Je le prends sous le bras, un passant m'aide. Le vieux souhaite aller au foyer. Il s'exprime difficilement. Les mots sortent broyés, hachés menus, mastiqués, floutés comme s'ils avaient pris du brouillard entre les syllabes. Je tente de reconstituer, je le fait parler, répêter, je lui dit que j'ai du mal à comprendre. L'autre passant va voir à la Police qui est à deux pas ce qu'il en est de ce foyer. La Police donne l'adresse mais ne viendra pas l'accompagner. Nous décidons de prendre l'homme sous le bras pour l'emmener. Il se redresse comme un pantin désarticulé et commence à avancer. Il est dans cette ville depuis la guerre, celle d'Algérie. C'est une couche géologique de la population qui ressort, comme ces carottes de glace que l'on remonte d'Antartique pour analyser l'air. Il dit être né en 1939 et devrait donc aller sur ses 70 ans. Il ne se plaint pas, est au-delà de la plainte. Il regrette les bagarres et les vols dans le foyer. Sa diction devient plus claire, comme si les lèvres reprenaient l'habitude de la parole, quelques sourires émaillent son visage.

Nous arrivons au carrefour central de la ville. Il reconnaît le chemin. Nous voulons l'accompagner mais décline et souhaite continuer seul. Il nous donne une bonne poignée de main et entame son approche finale, à la godille, ondulant sur le trottoir, les mains dans le dos. Je le regarde tituber et s'enfoncer dans l'obscurité. Ma main gauche qui l'a soutenu durant tout ce trajet est impregnée de son odeur puissante. Une odeur "solidaire", une odeur que l'on ne retrouve pas sur les chèques que nous pouvons poster pour les malheurs du monde.

Je ne connais pas son nom. A l'heure où tant de bavards médiatiques se targuent d'agir pour la "diversité", cet horrible  mot à la mode, il me semble avoir tenu sous le bras et porté quelques minutes un échantillon de cette diversité. Cela remet les pendules à l'heure...

... y compris pour moi-même.

Merci l'ami, c'est toi qui m'a porté un peu plus loin, sans le savoir.