vendredi, 01 janvier 1999
Vaclav HAVEL : L'identité nationale et le grand large
Tribune parue initialement dans LE FIGARO du 25 avril 2001
Dans cette tribune, Vaclav HAVEL poursuit sa quête d'une unité intérieure qui se refléterait dans l'ordre social. Il démontre, non sans justesse, que le mal qui ronge nos sociétés n'est pas issu de la structure, mais du comportement des personnes que nous sommes. Cependant, nous devons aussi noter que le comportement individuel peut devenir le fruit d'une structure manipulée par des idéologues ; que l'exemple doit venir d'en haut et que les princes qui nous gouvernent doivent être au service de la chose publique, cette res publica tant admirée et pourtant, tant souillée par ses gardiens. "Que celui qui est sans péché jette la première pierre" est une belle sentence et on se doit de la garder à l'esprit comme signe d'humilité, mais on aimerait tant qu'elle soit aussi inscrite aux frontons de nos palais nationaux !
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On débat beaucoup de l'identité et de la souveraineté de nos jours. Mais que signifient exactement ces deux mots ? Leur signification commune se niche probablement dans le sentiment qu'une communauté n'est elle-même que si elle peut décider de son propre destin. Sans obstacle.
L'identité et la souveraineté suscitent des discussions souvent mornes. Elles seraient toutes deux mises en danger par, à la fois, une Union européenne qui souhaite « nous » assimiler le plus possible ; la Commission européenne et ses critères l'Otan, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, les Nations unies ; les capitaux étrangers, les idéologies occidentales, les mafias orientales, l'influence américaine, l'immigration asiatique ou africaine, ou par Dieu sait quoi...
Certaines de ces craintes peuvent être fondées. Mais elles dérivent toutes d'un malentendu bien connu : la croyance que la défense de la souveraineté et du caractère unique d'une nation ne dépend pas d'une communauté ou d'un peuple, mais d'un contrôle laissé à ceux qui voudraient essayer de « nous » priver de notre identité ou, du moins, l'affaiblir., Or, je ne pense pas que la principale préoccupation en ce bas monde soit de trouver les moyens de voler aux gens leur souveraineté. Le respect du caractère unique de chaque nation, son degré de développement et la façon dont un pays reste maître de son destin sont, en priorité, du ressort de ceux qui y vivent.
Comment rester maître de son destin ? De deux choses l'une : ou un peuple se barricade chez lui dans l'espoir que les grands vents du monde l'épargneront, ou il prend le chemin inverse et se conduit comme un véritable citoyen de notre village planète, engagé dans le monde où il vit et acceptant sa part de responsabilité. L'humanité entière fait face à ce dilemme crucial: soit observer en silence l'autopropulsion suicidaire de notre civilisation, soit participer activement à la sauvegarde des biens de ce monde et, en particuber, au plus précieux d'entre eux : la terre et sa biosphère.
Mais il y a plus concret. Par exemple, la façon dont un peuple laisse défigurer ses villes et agglomérations par une architecture standard sans créativité. Un tel fléau n'est pas dû à l'Union européenne, aux capitaux des firmes transnationales ou aux méchants étrangers. Toutes ces dégradations bénéficient du consentement actif des autorités et populations locales. En d'autres mots : nous mêmes sommes les premiers à souiller «notre» identité, alors que nous devrions en être les gardiens et protecteurs.
Qui infecte les textes et les conversations de clichés, de phrases mal bâties et d'expressions incorrectes ? Qui est responsable du langage stérile de ces slogans publicitaires abrutissants vus sur chaque mur ou écran de télévision ?
Tout cela n'attaque-t-il pas sévèrement nos langues et nos racines ? Nous qui utilisons - tout à fait volontairement ces clichés et ces slogans, ne sommes-nous pas responsables ?
Allons plus loin : qui permet aux jeunes de se plonger du matin au soir dans le bain de violence des écrans de cinéma et de télévision et qui s'étonne ensuite avec des airs de petit saint de leur agressivité ? Qui lit la littérature de caniveau et regarde la production pornographique ? Ces «distractions» ne sont pas filmées ou publiées par les fonctionnaires de Bruxelles, les organisations internationales, les pays étrangers ou les multinationales : elles sont commercialisées par des citoyens pour leurs compatriotes.
Si ces attaques à l'identité sont sensibles dans tous les pays industrialisés, les Etats postcommunistes doivent affronter d'autres menaces. Au cours des dix dernières années de transformation économique, des sommes inimaginables ont disparu des banques et des entreprises, des milliards de taxes n'ont jamais été payés et très peu de coupables ont été traînés en justice. Pire même : les familiers des paradis fiscaux semblent jouir de l'admiration silencieuse de ceux qu'ils ont pourtant floués...
Mais qui sont exactement ceux qui ne paient jamais leurs dettes et enrôlent des tueurs à gage pour se débarrasser de leurs créanciers ? Pourquoi ces dénégations accompagnées de sourires satisfaits parmi les leaders des partis politiques et en général, les gens qui devraient servir de modèles aux autres ? Qui introduit dans notre vie publique les poisons de la dissension, de l'égoïsme, de la haine et de l'envie ? Qui nous conduit à devenir de plus en plus insensibles au fait que chacun peut mentir à propos de tout et de n'importe qui ?
Je le répète : si l'identité d'une nation est en danger, ce danger vient d'abord de l'intérieur. Il résulte d'un choix - souvent exprimé dans les urnes - et n'est pas dû à la négligence ou l'indolence. La menace ne vient pas de l'extérieur. Certes, la poursuite aveugle du profit n'est pas l'invention d'un seul peuple, elle est même très contagieuse. Mais il est tout aussi vrai que personne ne peut obliger quelqu'un d'autre à suivre ce chemin.
Si nous sommes vraiment soucieux de préserver notre identité en faisant le bon choix électoral, alors un environnement international ouvert et la culture démocratique de nos voisins, amis et alliés constituent le meilleur terreau pour développer le caractère unique de chaque peuple. L'identité nationale ne peut s'épanouir qu'en respirant l'air frais du grand large, en pratiquant le bon voisinage et en sachant surtout affronter - outre les vents adverses venus de l'extérieur - les mauvais désirs qui montent de l'intérieur...
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