mercredi, 11 octobre 2006
Pour un Nuremberg du communisme
Le débat sur le procès du communisme est toujours d'actualité. Nous célébrons en 2006 le cinquantième anniversaire du soulèvement hongrois de 1956. Paradoxale situation en France ou les lois mémorielles à sens unique barrent petit à petit le chemin vers le passé en réécrivant une histoire officielle dorée à la sauce contemporaine. La dernière loi en préparation sera celle condamnant pénalement ceux qui dénient le génocide arménien. Mémoire officielle contre liberté d'expression, tel serait le débat (faux-débat) d'aujourd'hui. Quoiqu'on en dise, il faut que l'expression sur le génocide arménien soit libre, totalement libre au risque de pourrir tout débat et de faire de l'Histoire en enjeu politique malsain. La France républicaine contemporaine est une créatrice de tabous, à l'instar des sociétés primitives. Couper la parole est l'exercice le plus symbolique du pouvoir d'Etat. Il est malheureusement une réalité cruelle.
Pour en revenir au communisme, l'écrivain Reynald Secher a publié un petit article dans le N° 1379 du journal catholique L'Homme Nouveau du 30 septembre 2006, plaidant pour un Nuremberg du communisme.
"Faut-il faire le Nuremberg du communisme ? La question peut sembler à première vue curieuse voire pour certains choquante. De nombreux gouvernants ne se réfèrent-ils pas encore à cette idéologie à l'heure ou des milliers de Chinois se pressent aux portes du Mausolée de Mao à l'occasion du trentième anniversaire de la mort du "Grand Timonier" ? C'est justement en raison de ce contexte, des arguments retenus pour la réhabilitation du communisme qu'il faut plus que jamais réflèchir sur cette question gravissime pour l'avenir. L'histoire est là ! Les faits sont connus. Relisons pour nous convaincre l'ouvrage remarquable sur ce sujet de Stéphane Courtois : Le livre noir du communisme. Au-delà de l'incroyable bilan humain, au moins cent millions de victimes (...), au-delà des traumatismes individuels, familiaux, économiques, etc., il ne faut pas oublier l'aspect ravageur au niveau planétaire de cette idéologie foncièrement perverse dont la force a toujours été une incroyable capacité d'adaptation quel que soit l'environnement. Si certyains comme le Cambodge osent courageusement juger quelques-uns de ses bourreaux, si certains pays comme la Russie ont interdit ce parti, il n'en reste pas moins vrai que jamais on n'a osé juger le communisme comme on l'a fait pour le nazisme à Nuremberg. Si nous ne le faisons pas maintenant, avant qu'il ne soit trop tard ne serait-ce qu'en raison de la mort des derniers témoins oculaires, soyons sûrs que demain, certains pays seront tentés par de nouvelles expériences qui connaîtront les mêmes conséquences. Reste aussi le délicat problème des victimes jamais réhabilitées et des survivants. Auront-elles, elles aussi, le droit d'avoir leur mémorial ?"
09:15 Publié dans Idéologies | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Communisme, Idéologie, Histoire, Loi, République, Totalitarisme, Liberté d'expression
vendredi, 10 février 2006
La mauvaise herbe qui pousse
Quand on est chrétien, on ne va pas se réjouir du fait que la foi des autres croyants soit ridiculisée. Nous avons eus, et nous avons toujours contre nous des tonnes de caricatures imbéciles qui sont publiées. Mais l'humour, même féroce, peut permettre de faire passer la pillule. Nous avons eus aussi droit à des méchancetés gratuites (l'affiche de Amen, les films de "la dernière tentation du Christ" ou "Je vous salue, Marie" entre autres) et des détournements qui ridiculisaient la religion chrétienne. La ligne jaune se franchit d'autant plus que la France est dans un état d'inculture religieuse dramatique. Enfin! le bon sens populaire faisait aussi la part des choses. En France, il est normal de brocarder et une caricature de talent sera toujours appréciée, même si ce n'est pas dit ouvertement. Il faut simplement que la caricature n'induise pas un mensonge éhonté.
L'Islam, dans sa pureté de diamant et dans son culte à un Dieu distant, très distant des hommes, n'admet pas de critiques, surtout venant des insoumis, des infidèles. Il n'admet aucune critique et sa conception de la
politique est imperméable à toutes les contorsions génées de nos hommes politiques sans foi. La théocratie islamique ne s'embarasse guère de nuances, a fortiori quand les groupes de pression et les mouvements extrêmistes musulmans enflamment les foules. A la vue des images qui déferlent sur nos écrans, suite à la publication des caricatures de Mahomet, j'ai eu l'impression de voir les foules endoctrinées et fascinées du congrès de Nuremberg (le désordre en plus). Les voies du totalitarisme sont partout et les mauvaises herbes européennes (paiennes et laiques en ce qui concerne le nazisme) ont bien pris dans certains pays Musulmans.
Sous pretexte qu'on ne veut pas blesser les Musulmans, on ne veut non plus dénoncer la lèpre qui ronge l'Islam. Ce n'est pas faire injure aux fidèles sincères, chercheurs de la Vérité, que de leur dire que la gangrène risque d'emporter tout le corps.
J'ai peu de contact avec l'Islam et ce que je vois ne m'incite qu'à la prudence. J'ai lu le Coran, mais sans conviction car à franchement parler les Evangiles sont bien plus révolutionnaires et perturbateurs pour l'ordre établi. Le souvenir le plus frappant de l'Islam que je peux avoir est ce début de soirée passé sous les murailles
de la Mosquée bleue à Istambul, où le Muezzin appelait à la prière du soir. Dans la pureté du ciel, la voix lançait des appels vers Dieu qui ne pouvaient que bouleverser le coeur. Dans ces appels, et uniquement dans ceux-ci, ce cri infini, cette plainte d'amour, je pouvais reconnaître le sentiment qui habite le coeur d'un fidèle Musulman qui cherche son Dieu. Dans tout le reste, et surtout dans les singeries totalitaires des imams manipulateurs, je ne vois que ruine de l'Homme. Il faudra sans doute sortir les épées pour lutter contre cette forme de fanatisme intolérant, mais il faudra surtout s'armer de la prière.
15:30 Publié dans Idéologies | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Islam, Idéologie, Totalitarisme
jeudi, 09 février 2006
L'impossible mémoire du communisme en Europe
"L'Assemblée parlementaire condamne avec vigueur les violations massives des droits de l'homme commises par les régimes communistes totalitaires et rend hommage aux victimes de ces crimes."
Il aurait été plaisant que cette apostrophe soit émise par le Parlement français mais, las, il n'est pas possible d'évoquer cette question sans tomber dans l'oubliette. En 2002 déjà, le journaliste roumain Radu Portocala, qui demandait au président de l'Assemblée Nationale une minute de silence pour les millions de mort du communisme, avait eu comme réponse :"Il n'appartient pas au législateur français d'adopter un texte de reconnaissance de crimes politiques perpétrés en-dehors du sol national, texte qui, évidemment, ne pourrait avoir aucun caractère normatif." Réponse sans les tambours ni trompettes que l'on sort pour d'autres causes "mémorielles".
En mars 2005, bis repetita une lettre était adressée au Premier ministre, demandant quelques commémorations officielles reconnaissant la réalité des crimes de l'idéologie communiste. Las, la réponse fut éloquente. Au plus haut niveau de l'État, il est considéré que "le génocide perpétré par les nazis est au sommet de la barbarie, le déni de toutes les valeurs humaines. Cette tragédie unique dans l'histoire est un fondement de la conscience européenne moderne. Reconnaître cette vérité n'est pas méconnaître les conséquences de l'autre totalitarisme du XXe siècle (sic), porteur d'immenses tragédies individuelles et collectives".
Excusable politique
Le refus de nommer le communisme par son nom est déjà un aveu ! Mais le plus grave est que la qualification du crime dépend non pas de la réalité qui a frappé les chairs de millions de victimes mais de l'intention qui le portait. En effet, toujours selon la réponse reçue, "il faut cependant éviter les amalgames et reconnaître chaque situation historique pour ce qu'elle est : la Shoah était le produit d'une idéologie de mort et de négation de l'humanité sur un fondement racial. Les victimes de régimes comme celui de Staline l'ont été d'une violence politique portée à son paroxysme". La violence politique est toujours excusable et ne peut être mise dans la même catégorie que la violence raciale. Étonnant aveuglement et torsion de la réalité dans ces considérations de langage où l'on semble reconnaître implicitement que bonheur humain justifiait bien quelques moyens exceptionnels, insignifiants eu égard au but poursuivi, figé pour l'éternité dans une glue de bons sentiments.
C'est toujours dans cette disposition d'esprit que se trouve la France, alors que les pays d'Europe centrale, qui ont subi la réalité du joug communiste avec le complaisant silence ou la participation active des partis frères occidentaux, cherchent douloureusement à purger leur mémoire d'un poids écrasant. Le chemin est long et la démarche semée d'embûches. Le Conseil européen du 24 février 2005 avait déjà rejeté une proposition du député européen Vytautas Landsbergis qui demandait l'interdiction d'utilisation des symboles communistes, renvoyant les États devant leurs responsabilités à ce sujet. L'Occident, culturellement acquis au marxisme, ne parvenait pas à formuler une condamnation des régimes communistes et des crimes qui y étaient associés. Une telle condamnation risquait de surcroît à mettre en péril les relations commerciales avec la Chine !
Le 25 janvier 2006, toutefois, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe adoptait la résolution 1481 sur la "Nécessité d'une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires" sans toutefois arriver à une majorité pour l'application de recommandations concrètes comme la révision des manuels scolaires.
Pour l'initiateur de cette démarche, le suédois Göran Lindblad, l'adoption de la résolution est un "bon point de départ" pour continuer. "Alors qu'un autre régime totalitaire du XXe siècle, c'est-à-dire le nazisme, a été enquêté à fond, internationalement condamné et les responsables de ce régime ont été amenés en justice, des crimes similaires commis au nom du communisme n'ont été ni étudiés ni été condamnés internationalement", déclarait-il dans son rapport.
Criminelle comparaison
"Crimes similaires au nazisme". C'est sans doute sur ce point, quinze ans après la dissolution de l'URSS, que le bât blesse. Dans son communiqué de presse du 18 janvier, le Parti communiste français déclare que "le stalinisme est une perversion terrible d'un idéal communiste qui ne peut pas séparer l'égalité et la liberté, la justice sociale et les droits imprescriptibles de la personne. Le PCF n'a donc pas attendu la chute de l'URSS pour condamner les violations des libertés qui ont si longtemps bafoué et, parfois, continuent de bafouer les principes humanistes et démocratiques qui sont le cœur du projet communiste. C'est au nom même du communisme et de sa passion de la liberté, qu'il a marqué son refus des atrocités perpétrées dans tant de pays et pendant une si longue période. Rien, aux yeux des communistes français, ne peut effacer ces tâches indélébiles et le préjudice irrémédiable qui a touché des millions de victimes et leurs familles. Mais rien, à leurs yeux, ne peut justifier une assimilation révisionniste au nazisme. Ce n'est pas l'idée communiste mais sa dénaturation qui a produit les crimes. En identifiant le communisme et le nazisme, le projet vise à nier la place tenue par les communistes, à partir de leurs valeurs, dans le combat acharné contre le fascisme. De fait, il participe de la négation de l'exceptionnalité du phénomène nazi. Il contribue ainsi à la banalisation du génocide des juifs".
De même la Gauche unitaire européenne dénonce un rapport qui "instrumentalise (des) atrocités pour attaquer, marginaliser et criminaliser un courant politique dont les idéaux sont contraires aux crimes qui ont été commis". Pour clarifier la position de son groupe, il a lui aussi affirmé que les crimes "de régimes qui se prétendaient communistes […] doivent être condamnés comme doivent être condamnés les crimes commis ailleurs au nom de la démocratie ou du christianisme".
Tigran Tarossian, le vice-président de l'Assemblée nationale d'Arménie a renchéri en soulignant "qu'on ne doit en aucun cas faire amalgame des régimes communistes et totalitaires". Ces jeux de mots et ces torsions de la langue seraient plaisantes si elles ne cachaient pas une réalité faite de cadavres et de spoliations en tout genre. La statue du Commandeur de la lutte anti-fasciste, mise en avant depuis des lustres lorsqu'on évoque les crimes du communisme, tient encore, mais accuse tout de même de profondes lézardes sous le coup des plus récentes études historiques sur les régimes communistes à travers le monde.
L'objectif du Conseil de l'Europe est d'apurer la mémoire, cette mémoire collective des peuples qui provoque un si vif débat en France actuellement. Dans un article à paraître dans Liberté politique (n° 32, hiver 2006), le dominicain Emmanuel Perrier écrit que seule une histoire vraie est capable de porter une mémoire vraie, mais que celle-ci doit être également assumée dans l'ordre politique. Le fondement civilisationnel est là et non pas uniquement dans les travaux des historiens.
À l'Est, la lumière
Si l'intelligentsia communiste occidentale ne fait pas encore son deuil d'un idéal trahi, les peuples d'Europe orientale cherchent cependant à faire toute la lumière sur leur passé récent. C'est d'ailleurs bien par leur initiative que continue à se fissurer la perception que nous pouvions avoir du communisme. Une chose était de le professer dans des écrits dans une société repue de consommation, une autre était de le vivre dans sa chair. Les opinions sont donc diamétralement opposées. Les représentants bulgares affirmaient ainsi que seize ans après la chute du régime communiste, il était inacceptable que les dossiers reliés aux crimes commis par ce régime soient considérés confidentiels. Selon les députés, une telle attitude équivaudrait à ce que le gouvernement démocratique de la Bulgarie supporte le régime communiste en l'assistant à dissimuler ses crimes à la société. Des députés bulgares ont ainsi introduit au Parlement bulgare une proposition de loi établissant un Institut pour la mémoire nationale des crimes contre le peuple bulgare.
Une association croate de prisonniers politiques du régime communiste en Yougoslavie a pour sa part accueilli la décision de l'Assemblée avec joie. Son président, Alfred Obranic, a déclaré : "Il y a besoin de condamner les pires fléaux de notre histoire et de notre vie, le nazisme et le communisme." Selon lui, 100 000 Croates ont souffert d'emprisonnement lors du règne du régime communiste. Il affirme aussi que "le communisme a promu le respect des valeurs humaines, mais il a mis en place le contraire, ce qui le rend encore plus pervers que le nazisme".
La Roumanie a aussi entrepris des moyens pour rendre de telles informations publiques. À l'initiative de l'historien Marius Oprea, et après de fortes intimidations de la part des anciennes officines de sécurité roumaines toujours actives dans la vie publique, un Institut pour l'investigation des crimes du communisme en Roumanie a été créé par le gouvernement. Pour Marius Oprea, non seulement la décommunisation des structures d'État s'apparente à la dénazification, mais par ailleurs il considère le terrorisme d'État comme un crime imprescriptible. Le plus compliqué, dans les initiatives qui voient le jour, sera d'une part l'accès aux archives publiques et d'autre part la volonté de mener à bien ce processus dans un temps qui peut s'avérer très long.
Faire mémoire des crimes du communisme, ce n'est pas s'affranchir de l'impératif absolu qu'est la justice sociale, qu'est le combat pour la dignité des personnes. Ce n'est pas non plus absoudre les exactions qui se produisent avec d'autres systèmes politiques. C'est faire en sorte que l'homme soit au cœur de la société, et non plus la classe, la race ou le capital. Remettre les pendules à l'heure semble devoir être un impératif pour remettre l'Europe en marche.
17:35 Publié dans Idéologies | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Communisme, Totalitarisme, Idéologie, Arménie, Roumanie
vendredi, 01 janvier 1999
Joseph Joblin : Euthanasie - l'Occident à la croisée des chemins
Article paru pour la première fois dans le journal Osservatore Romano du 10 mai 2000, repris dans le journal L'Homme Nouveau du 4 juin 2000
Cet article souligne l'évolution des principes qui soustendent la "nouvelle" morale occidentale contemporaine. L'analyse menée par Joseph JOBLIN révêle la profondeur des déviations et dérives de la pensée dans une société post-chrétienne. Plus rien n'attache au roc. Nous sommes bel et bien entrés dans un processus de retour à une barbarie prométhéenne
----
France prends garde... tel fut l'avertissement contenu dans trois manifestes qu'un théologien français adressa à la population de ce pays la mettant en garde d'abord contre l'infiltration nazie (1) puis contre celle du communisme à travers le progressisme (2) et enfin, contre une sécularisation qui anesthésiait la foi (3). Le totalitarisme brun appartient maintenant à un moment de l'histoire passée de l'Europe et celui imposé par les Soviets à la moitié de ce continent ayant montré aujourd'hui son vrai visage (4) ne réussit plus à mobiliser que quelques nostalgiques du rêve qu'il a suscité; reste la troisième menace. Si le christianisme a pu ne pas succomber devant les deux premières malgré le scepticisme qui accueillit les encycliques de Pie XI Mit brennender Sorge et Divini Redemptoris en 1937, la question reste posée de savoir si l'Occident saura échapper aujourd'hui à l'enchantement des avocats de la sécularisation dont l'indifférence croissante devant la diffusion de l'avortement et de l'euthanasie n'est qu'une manifestation.
Trouverons-nous assez d'énergie pour lutter ? En effet, si les grandes batailles contre la légalisation de l'avortement ont eu lieu dans la plupart des pays occidentaux il y a vingt-cinq ans, c'est maintenant contre l'euthanasie qu'il faudrait reprendre la lutte, mais trouverons-nous assez d'énergie pour le faire ?
L'opinion publique est ici concernée ; c'est d'elle qu'il dépend que les sociétés européennes de demain adoptent telle ou telle ligne de conduite car tout peut arriver si elle prend conscience de sa force ; mais il faut bien comprendre l'enjeu du choix auquel elle ne peut se soustraire ; il lui faut se décider entre deux types de développement des sociétés : d'une part, celle qui, comme les régimes totalitaires donnent à certains le droit de tuer des innocents, et d'autre part, celle qui veut respecter à fond la personne et ne reconnaît à personne ce droit, sous aucun prétexte.
Les chefs des régimes totalitaires avaient raison lorsqu'ils disaient vouloir créer un homme nouveau ; il s'agissait, en effet, pour eux de produire un être dont les points de référence moraux n'auraient plus rien à voir avec ceux du monde façonné avec et par le christianisme ; c'est pourquoi celui-ci s'est opposé à eux de toutes ses forces spirituelles. Le combat qui est engagé présentement contre l'euthanasie est de même nature. L'idéologie sous-jacente aux sociétés européennes au tournant du millénaire ne reconnaît plus les individus comme ordonnés à une transcendance et comme invités à sortir d'eux-mêmes et à traduire la Paternité universelle de Dieu dans la réalité sociale.
Une certaine conception de l'homme a prévalu en Occident pendant plus d'un millénaire ; elle a été vivante et s'est approfondie progressivement. Après que saint Thomas et les scolastiques eurent mis en évidence la notion de personne et sa valeur, on a cherché à mieux comprendre son rôle dans la société ; c'est alors qu'on a insisté sur sa responsabilité car elle a la capacité, de par sa nature, de se décider. Comme devait le dire le Concile Vatican II, la personne est responsable de découvrir le plan de Dieu sur le développement du monde et de l'inscrire ou non dans la réalité (5). Ainsi l'être humain apparaît-il comme un être essentiellement moral, d'une moralité comprise comme le situant libre face à une autre liberté dont il dépend, Dieu.
Un philosophe contemporain de la Chine continentale a bien vu que le fait d'être libre de ratifier ou non, et cela au quotidien, son rapport avec Dieu a constitué le ressort du progrès de l'Occident (6) ; pour lui, en effet, le sens de leur responsabilité, a poussé les croyants à l'introspection pour se demander s'ils avaient bien répondu à leurs devoirs vis à-vis de Dieu. L'homme de la civilisation occidentale fut conduit à se dépasser lui-même, afin de porter le monde plus avant, vers des formes « plus humaines » (7) de vie sociale.
L'humanité a toujours reconnu dans certaines structures sociales les éléments constitutifs de toute société, à savoir que tout individu est un être moral capable de bien ou de mal, que la famille est le milieu naturel grâce auquel il se développe, que le groupe (tribu ou nation) est le milieu de vie indispensable à sa survie matérielle et à son développement humain, que certaines règles ne peuvent être enfreintes sans dommages; mais en même temps elle se trouve avec la difficulté de les respecter.
Deux visions aux antipodes
Pour le chrétien, le développement des sociétés humaines est soumis à des lois inscrites dans la nature du monde (8) et cette histoire temporelle peut être découverte par la raison ; mais, également, elle est intégrée dans une autre, d'ordre surnaturel, qui lui permet de résoudre la contradiction dans laquelle se trouvent les individus et les sociétés. Il sait que la nature de l'homme a été viciée par le péché et qu'elle a été admirablement reconstituée par le Christ. Il voit en Lui le Sauveur du monde parce qu'il lu ioffre une possibilité de rédemption personnelle et du fait qu'il apprend aux hommes divisés la voie de la réconciliation (9).
Cette vision est aux antipodes de celle qui se répand en Occident. Elle la contredit sur deux points essentiels : la vie humaine est spécifique ; la dignité de l'être humain est une donnée objective qui s'imopose à la reconnaissance de tous.
Un regard nouveau a été porté sur l'homme à partir de la Renaissance ; il s'est généralisé au cours des deux derniers siècles. Rejeté d'abord avec horreur, il n'en a pas moins pénétré l'opinion comme en atteste la mise en cause de règles que des générations entières avaient jugées intangibles. Si les premiers débats portèrent sur le divorce puis sur l'avortement, ils concernent maintenant l'admissibilité de l'euthanasie. Ils s'étendent peu à peu à la légitimité de mères porteuses, de l'homosexualité, de la liberté sexuelle, de la limitation du droit des parents sur leurs enfants au nom de la liberté de ces derniers, de l'insémination artificielle, de la possibilité d'utiliser des embryons dits surnuméraires pour des expériences ou pour obtenir des tissus, etc. Il faut bien voir que tout cela procède d'une seule et même logique. Le développement des sociétés qui est mis en oeuvre sous nos yeux relève d'une nouvelle échelle de valeurs et implique une nouvelle anthropologie. La raison est considérée comme capable d'atteindre seule toute la vérité sur l'homme ; Dieu est devenu finalement une simple hypothèse que l'on pouvait adopter ou non. La voie des certitudes rationnelles et immédiates a été opposée à celle de ses commandements. L'homme reprend ainsi le rêve des penseurs grecs qui, à travers les mythes de Prométhée et de Tantale revendiquaient le droit d'orienter par eux- mêmes leur destin (10).
Le monde actuel est sécularisé en Occident. Les tabous de la procréation comme ceux de la mort reçue et vécue dans la dignité sont changés. Alors qu'autrefois chacun était invité à réagir d'une manière consciente et responsable devant un fait de nature qui était le signe de sa condition, le libre accès à l'avortement, à l'euthanasie, qui se répand maintenant, et aussi la libre utilisation des progrès de la bioéthique sont perçus comm le signe de la dignité puisqu'ils semblent rendre l'homme capable de devenir maître de son développement. Cet état de choses se trouve au terme logique d'une évolution qui, après avoir fait de la transcendance une hypothèse intellectuelle a confié à la seule raison de « s'occuper des affaires humaines » (Grotius). Ainsi le ressort moral qui avait été à l'origine du dynamisme de la civilisation a l'Occident s'est-il trouvé brisé.
Une contestation fondamentale du christianisme existe donc actuellement dans le monde occidental ; elle porte sur la place de l'homme dans l'univers; la question est de savoir si son rôle historique tel que défini par le christianisme et la civilisation gréco-latine est maintenant achevé ; si la civilisation née dans le bassin méditerranéen doit s'effacer pour faire place à une autre qui serait celle d'une humanité nouvelle.
Une alternative à la vision chrétienne L'Homme ne peut échapper à un choix, celui de concevoir la croissance humaine comme dépendant ou non de la dimension religieuse de l'existence. Sa décision commandera ses comportements. Les partisans de l'une et l'autre positions n'ont pas manqué d'avancer des arguments; ceux-ci se répondent les uns aux autres. Ils sont certes utiles et même indispensables; mais l'option finale n'a pas lieu au niveau de la raison mais de la conscience. La source de moralité pour laquelle elle se déterminera entrainera l'intelligence vers l'adoption de telle ou telle interprétation de l'existence de l'homme et du monde.
La vision religieuse de la croissance humaine est combattue au nom de deux affirmations:
a) la vie humaine n'est pas spécifique ;
b) il appartient donc à la société de déterminer les normes qui assurent le respect de sa dignité.
Un courant de pensée opposé a celui qui s'est formé sous l'influence du christianisme s'est développé en Occident depuis la Renaissance ; il fut, à ses débuts, le fait de quelques esprits forts (Jacques Vallée des Barreaux, Cyrano de Bergerac et d'autres), il s'est diffusé progressivement dans les masses durant le XIXe et le XXe siècle avant de se manifester sous des formes extrêmes. On peut citer des textes de Charles Richer ou d'Alexis Carrel qui montrent que la vie n'aurait de valeur que pour celui qui est conscient, la conséquence en est qu'il faut avoir pitié de ceux qui sont réduits à une existence végétative ou se sont disqualifiés pour être membres de la communauté humaine ; c'est de « façon humaine et économique » qu'il faut disposer d'eux.
La réponse à cette argumentation s'est toujours située à deux niveaux : d'une part, la vie humaine est différente de la vie animale, d'autre part, la dignité de l'homme, et donc son inviolabilité, réside dans sa nature et ne vient pas d'une reconnaissance qui lui viendrait de l'extérieur.
Sur quoi repose la dignité de l'homme ? Que la vie humaine soit différente en qualité de celle de tous les autres êtres vivants apparaît comme une évidence au sens commun. Seul l'être humain est capable de réfléchir, d'ordonner ses actions de manière libre, d'exercer une emprise sur le monde qui l'entoure. Le premier chapitre de la Genèse lui confiant la gestion du créé ne fait que confirmer l'expérience quotidienne. L'homme domine la création.
L'expérience montre qu'une relation de vie existe entre l'être humain qui n'est pas encore né ou celui qui a perdu conscience, et leur entourage. L'enfant dans le sein maternel souffre et sa psychologie future sera influencée par les sentiments que sa mère aura nourris à son égard durant la période de gestation ; quant aux êtres humains déjà nés mais affligés d'une diminution de capacité, même si celle-ci paraît totale, ils sont toujours sensibles aux relations qu'on entretient avec eux, même s'ils ne peuvent s'exprimer.
Une question a été soulevée, celle de savoir si le détenteur de l'existence peut y renoncer (11). Il est constitué par elle ; vouloir en disposer par suicide ou par euthanasie programmée, c'est en quelque sorte se détacher de son identité; c'est se constituer comme un autre moi qui vient juger celui qui est le mien effectivement. L'acte de celui qui met fin à ses jours sous prétexte qu'il a assez vécu confirme la valeur absolue de la vie; il affirme son pouvoir d'exister en se supprimant.
La prétention de l'homme contemporain de se comporter comme s'il était le maître absolu du créé et de le traiter comme un ensemble de données dont il pourrait disposer à sa guise est inadmissible pour le chrétien et pour tout homme qui se sait habiter un monde dont il n'est pas l'auteur (12).
Les discussions sur le fondement de la dignité humaine sont au coeur du débat entre le christianisme et la civilisation contemporaine ; elles peuvent être résumées en une alternative, celle de décider si la position éminente qu'occupe l'homme dans le monde vient de ce qu'il est le détenteur d'une dignité inhérente ou bien si celle-ci est due à des circonstances particulières dont est juge la société. En d'autres termes, la dignité de l'homme tient-elle au fait qu'il a été constitué comme un être libre et responsable et qu'un jugement sera effectué sur la manière dont il se sera acquitté de sa responsabilité ou bien doit-on le respecter seulement aussi longtemps que les capacités qu'il tient de son intelligence restent perceptibles en lui ?
Dans le premier cas, on affirme que l'être humain est constitué - a été créé, disent les chrétiens - comme une personne responsable ; en ce cas sa dignité lui est alors inhérente ; appartenant à tout être humain en tant que personne, elle ne tombe pas sous le libre vouloir des autres ; bien mieux, elle s'impose à eux et limite leur liberté d'action ; sa protection fait partie de l'ordre public comme le mentionne la Déclaration de 1789 dans son Préambule. La dignité de l'homme est une donnée objective qui s'impose à tout homme comme à tout législateur : cette vérité a été fermement rappelée par Pie XI face aux totalitarismes (13). Les règles adoptées par nombre de civilisations et les positions prises par l'Église sur les problèmes de société s'inspirent de cette idée que tout homme a une valeur en soi. La fondant sur la Révélation, l'Église lui donne une force et une autorité qui ne peuvent être transgressées.
Le second cas est celui où l'homme reçoit sa dignité d'une reconnaissance de la société. Mais si la dignité d'un être humain tient au fait qu'elle est reconnue par son entourage, il devient légitime de ne pas la respecter là où cette reconnaissance manque. N'est-ce pas ainsi que les régimes totalitaires ont agi chaque fois qu'ils ont procédé à des exterminations de masse de catégories sociales déclarées indignes de vivre à cause de leur sexe, de leur religion, de leur couleur, de leur race ? La vérité d'une thèse se juge non seulement par la cohérence de son contenu mais également par les conséquences logiques qui découlent de son affirmation ; ces conséquences sont en elle dès son principe et il suffit de quelques circonstances spéciales pour qu'elles déroulent leurs effets.
L'affrontement de deux humanismes
Un consensus existe dans l'humanité pour reconnaître la qualité spécifique de l'être humain ; mais le fondement de celle-ci reste trop souvent voilé ; il n'a été vraiment approfondi que par la Révélation biblique qui a toujours enseigné l'inviolabilité de la vie humaine et le christianisme qui, sans équivoque, a déclaré l'homme capable d'une vie surnaturelle et riche de la promesse d'une vie après la mort. De fait, là où le christianisme recule, on voit mettre en doute la dignité inhérente de l'homme et le caractère inviolable de la vie. Les deux sont en effet liés. On ne peut donc que s'interroger sur les conséquences de la culture nouvelle qui se développe dans les pays occidentaux et que Jean-Paul Il a appelé une « culture de mort ». Les effets que nous constatons déjà ne sont-ils pas en contradiction totale avec les exigences d'un développement spirituel de l'humanité ?
La notion de dignité humaine est au centre des débats actuels de société. Sans doute seraient-ils davantage éclairés si l'on distinguait plus nettement son fondement et la perception qu'en a la société. Tout être humain a la « capacité » d'agir en tant que personne responsable. A côté de ce socle qui échappe à la domination de l'homme il y a le développement de la dignité ; celui-ci s'obtient à travers les contacts qui sont établis avec les autres hommes. L'Homme est un animal social ; c'est-à-dire qu'il n'atteint sa pleine stature que dans sa relation avec les autres, une relation faite de sentiments d'égalité et de l'affection. Médecins et personnels soignants reconnaisssent volontiers avoir fait l'expérience de ce que l'assistance humaine témoignée à un malade en phase terminale et qui apparemment a perdu conscience peut lui redonner de joie, voire. d'énergie. Le fait de participer à un projet commun et d'entrer dans un réseau de relations permet de développer le sens qu'un être humain a de sa dignité et d'accroître les raisons de la lui reconnaître, il ne peut en être la cause car elle perdrait alors son caractère absolu qui protège tout individu contre l'arbitraire des autres et de l'État.
Deux humanismes s'affrontent celui des chrétiens, et de tous ceux qui affirment la réalité du sujet, et celui de penseurs contemporains qui dénoncent la tradition judéo-chrétienne pour le rôle prééminent qu'elle reconnaît à l'homme dans la création. Leur anthropologie élimine l'Histoire et considère l'individu comme vivant une succession d'instants.
On se trouve bien en présence d'une rupture dans la tradition. Alors que les codes d'éthique médicale condamnent l'euthanasie, on argue maintenant de ce que « la dignité est ce qui définit la vie humaine » (14), position qui permet les atteintes à la vie là où la société ne reconnaît plus cette dignité.
-------------------------
1) Gaston Fessard, France prends garde de perdre ton âme, Premier cahier clandestin de Témoignage chrétien 1941, p. 17.
2) Gaston Fessard, France, prends garde de perdre ta liberté! ed. Témoignage chrétien, Paris 1945, p. 151; cf également l'allocution de Pie XI lors de l'exposition sur la presse catholique dans le monde, le 12 mai 1936, qualifiant le communisme d'"adversaire principal qu'il faut combattre".
3) Gaston Fessard, Eglise de France, prends garde de perdre ta foi!, Julliard Paris 1979, p. 250.
4) Stéphane Courtois, Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Laffont Paris 1997, p. 848.
5) Gaudium et spes N°43.2; Centesimus annus N°59.
6) Liu Xaobo, The inspiration of New York: meditations of an iconoclast in Problems of communism (Washington) Jan.-Apr. 1991, pp. 113-118; G. BARME, Confusion, Redemption and death: Liu Xaobo and the protest movement of 1989 in G. HICKS, Thè broken Mirror. China after Tienanmen, Longman UK 1990, pp. 52-99.
7) Populorum progressio N°20.
8) J. Joblin, Actualité du Christianisme dans le processus de mondialisation in Communio 2000/1, pp. 57-69.
9) M. Sales, Introduction in G. Fessard, Le Mystère de la société. Culture et vérité, Bruxelles 1997, p. 78.
10) A. Jeanniere, Lire Platon, Aubier Paris 1990, pp. 43-45.
11) A. Lizotte, Y a-t-il un droit au suicide? in Liberté politique 1999/8, pp. 53-72.
12) Cfr Pio XII, Message radiodiffusé, Noël 1956 (AAS, 49 [1957], pp. 5-22), reprochant à l'homme moderne de se comporter comme un ingénieur qui traite le vivant comme la matière inerte.
13) Mit brennender Sorge § 37 (AAS 29 [1937] pp. 145-167), et plus spécialement pp. 159-160.
14) Cette expression se trouve dans une résolution adoptée à l'initiative du Docteur Schwartzenberg par la Commission de l'environnement, de la santé publique et de la protection du consommateur lors d'une séance à l'Assemblée Nationale française du 25 avril 1991 (cf Le Monde 3 mai 1991, p.10).
00:00 | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Joseph Joblin, Euthanasie, Occident, Idéologie, Christianisme, Totalitarisme
Pourquoi je rentre en Russie
Ancien professeur de logique à l'université de Moscou, Alexandre Zinoviev vivait et enseignait à Munich depuis son expulsion en 1978. La publication, en 1976, de son livre "Les Hauteurs béantes" lui avait valu d'être démis de toutes ses fonctions, privé de ses diplômes et exclu du Parti communiste de l'URSS. Ce point de vue, publié le 30 juin 1999 par le journal Le Monde, exprime le désamour de l'auteur envers le monde occidental.
------
Pour répondre à cette question, il me faut d'abord répondre à une autre : pourquoi me suis-je trouvé il y a vingt et un ans hors de Russie, en Occident ? Laissant de côté les détails concrets, je me bornerai à l'essentiel. A l'époque, un régime communiste totalitaire régnait en Russie. Il paraissait inébranlable, installé à jamais. Je lui étais opposé non pas pour des raisons politiques ou idéologiques (je n'étais ni anticommuniste ni antisoviétique), mais à cause des réactions de mon milieu à mes travaux scientifiques et littéraires. Ce milieu me rejetait en tant que phénomène étranger à la nature de la société soviétique (communiste).
Et j'ai été éjecté de Russie soviétique en Occident contre ma volonté et mon désir. C'était en 1978. A l'époque, la guerre froide battait son plein. En Occident, c'était l'épanouissement de la démocratie, du libéralisme, de la liberté de pensée, du pluralisme créateur. Qu'ils aient été les armes de la guerre froide de l'Occident contre le communisme soviétique passait au second plan. Ces manifestations semblaient organiquement liées à la nature même de la civilisation occidentale. Dans ces conditions, il ne pouvait même pas être question d'un retour en Russie. Diffuser largement mes ouvrages y était lourdement puni. Même si je l'avais voulu, on m'en aurait interdit l'accès.
Au début des années 90, cependant, l'Union soviétique s'est effondrée et le régime social soviétique (communiste) a été détruit dans les pays qui la composaient. Il ne s'ensuivit pas pour autant l'épanouissement, promis par l'idéologie et la propagande occidentales, de la Russie mais, au contraire, une dégradation accélérée dans tous les domaines de la société - politique, économique, idéologique, moral et social. J'ai commencé à en parler et à l'écrire, selon le principe de la vérité à tout prix. Je m'en étais tenu à ce principe dans la description de la société soviétique, ce qui m'avait valu d'en être expulsé. Maintenant, ce que j'écris en toute honnêteté et véracité à propos de la Russie postsoviétique me vaut en Occident un boycottage de fait de mes travaux scientifiques et littéraires, une impossibilité pratique de les publier et de les diffuser. J'ai personnellement fait l'expérience concrète de l'étroitesse, de l'exclusivisme, de l'arbitraire et du caractère tendancieux de la liberté de création à l'occidentale. Bien que cela aussi ait joué un rôle, ce n'est pas ce qui a déterminé ma décision de rentrer en Russie. Le facteur fondamental en a été le changement en Europe occidentale, survenu après la fin de la guerre froide et la débâcle de l'Union soviétique. L'essence de ce changement, c'est la totale américanisation de l'Europe de l'Ouest. Tant que l'Union soviétique existait et était la deuxième superpuissance de la planète, elle gardait l'Europe occidentale de cette américanisation, mortelle pour ses meilleures réalisations - y compris le libéralisme, le pluralisme de création et la liberté de penser. Faute de cette couverture, l'Europe de l'Ouest a pratiquement capitulé devant le gros bâton de l'américanisme. L'époque n'est plus seulement au postcommunisme, elle est postdémocratique. Mon séjour en Occident a ainsi perdu tout sens. Si bien que l'essentiel, dans mon retour en Russie, n'est pas que je rentre dans ma patrie, mais que je quitte un Occident qui m'est devenu adverse. Il y a quelques années déjà que j'ai commencé à réfléchir au problème d'un retour en Russie, lorsque les desseins des maîtres du monde occidental au sujet de la Russie et du peuple russe me sont devenus parfaitement clairs - à savoir, mettre la Russie à genoux afin qu'elle ne puisse jamais se hisser au niveau d'une puissance forte au sein de la communauté mondiale et transformer son territoire en une zone de colonisation occidentale. Quant au peuple russe, il s'agit de le ravaler au niveau d'une peuplade ethnique primitive peu nombreuse, pas plus de trente à cinquante millions, incapable même de se gouverner de façon autonome.
Le déclic de la décision définitive et irrévocable de quitter l'Occident a néanmoins été l'agression cynique et brutale des Etats-Unis et de l'OTAN contre la Serbie, qui a ravivé en moi les souvenirs des années de l'agression hitlérienne contre ma patrie. Il m'est devenu tout à fait clair que le même sort attendait la Russie, qu'ivres de superpuissance mondiale, les maîtres américains du monde occidental et leurs valets d'Europe de l'Ouest ne reculeraient devant rien pour liquider toute velléité de résistance de la part de la Russie afin de l'effacer de la surface de la Terre et de l'oblitérer de la mémoire de l'humanité. En tant que Russe, je ne puis demeurer un observateur en marge de la mort de mon pays. J'estime de mon devoir moral d'être aux côtés de mon peuple en ce moment tragique de son histoire et de partager son sort. En conclusion, je tiens à dire que la capitulation de l'Europe de l'Ouest devant l'américanisation aura des conséquences inéluctables pour les pays d'Europe occidentale, quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé avec la Russie la destruction des bases mêmes de sa civilisation et la perte de souveraineté nationale de ses peuples.
Comme beaucoup de compatriotes de ma génération, je ne me sens pas uniquement russe, mais également européen. En Russie, ce ne sont pas seulement ni tellement les valeurs du communisme qui se sont effondrées, mais bien plus les vraies valeurs (non celles de la propagande !) de la civilisation d'Europe occidentale. Pour moi, je ne vois qu'une seule possibilité de les défendre quitter une Europe occidentale sacrifiée sur l'autel d'une démocratie totalitaire mondialisée ou de l'américanisme. Je pense que la Russie aura encore un rôle important à jouer contre l'américanisation de la planète, comme elle a déjà joué un rôle décisif dans la lutte contre la menace mondiale du fascisme. En rentrant en Russie, je demeure fidèle aux principes mêmes de l'Europe de l'Ouest.
Alexandre Zinoviev
00:00 | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Alexandre Zinoviev, Communisme, Totalitarisme, Idéologie, Occident
Michel Schooyans : L'ONU et les nouveaux droits de l'Homme
La communauté des nations, la "communauté internationale" comme on dit dans les milieux médiatiques, est une chose toute récente. L'échec patent de la SDN dans les années trente a donné naissance à l'Organisation des Nations Unies. Cette appelation serait en train de changer et l'ONU deviendrait petit à petit le chantre de la destruction des corps intermédiaires, nations comprises. Sous la plume de Michel SCHOOYANS, dans le journal l'Homme Nouveau du 19 mars 2000, on lit que l'ONU ne défendrait plus les Droits de l'Homme tels qu'ils ont été définis dans la déclaration universelle de 1948 mais une certine idée de ces droits, assise sur une idéologie dévastatrice. Ainsi, dans une indiffèrence quasi générale, l'ONU est en train de déprogrammer l'homme et de le reprogrammer selon les "nouvelles lumières" d'une idéologie qui nie la notion de personne. Dans une telle vision, les droits de l'homme ne sont plus reconnus mais négociés.
----
Toutes les grandes révolutions se sont faites contre le pouvoir absolu, arbitraire et tyrannique. Toutes les grandes révolutions se sont faites au nom de la dignité de l'homme, que les puissances despotiques bafouaient. Tous les grands documents déclarant les droits de l'homme sont le fruit d'une prise de conscience progressive de la dignité inaliénable de tous les hommes. Tous cependant sont nés au prix de beaucoup de souffrances et de beaucoup de larmes L'histoire moderne a connu le despotisme éclairé. Le despote prétendait avoir le privilège de jouir des lumières de la Raison, inaccessibles au commun des mortels. Sa volonté était la source de la loi. Son pouvoir était absolu: il n'avait point de compte à rendre au peuple.
Héritières misérables de ces despotismes sont les dictatures, dérisoires qui fleurissent jusqu'aujourdhui. Elles règnent par la terreur simple, la corruption, la concentration de tous les pouvoirs, le cynisme et la brutalité. Despotisme précaire que celui-ci, puisqu'il peut à tout moment être renversé.
Le despotisme survit aussi dans les régimes autoritaires. Dans ceux-ci, le « prince » - concrètement: un individu ou une minorité - a la hantise de sa sécurité face à un ennemi désigné. Une certaine liberté subsiste dans la vie intellectuelle, culturelle, économique, mais il est interdit d'exprimer de l'opposition. Ce régime favorise l'hypocrisie : dans votre for intérieur, vous pouvez penser ce que vous voulez; il suffit de ne pas être opposant, d'avoir l'échine souple. Bref, ce qui est requis c'est la soumission extérieure.
Dictatoriaux ou autoritaires, ces régimes despotiques ne s'embarrassent guère de constructions idéologiques compliquées pour se justifier. Pourvu qu'ils aient la force, qu'ils ne regardent pas aux moyens, qu'ils n'hésitent pas à recourir à la violence, qu'ils aient une police efficace, ils n'ont pas besoin de se fabriquer des légitimations. Toute coquetterie idéologique est superflue.
Totalitarisme par esclavage consenti Le totalitarisme a poussé le despotisme classique - dictatorial ou autoritaire - à son point d'incandescence. Ce qui n'était que despotisme minable ou artisanal, et donc souvent éphémère, cède la place à un despotisme d'un professionnalisme haut de gamme.
Les trois premiers totalitarismes de notre siècle - communisme, fascisme, nazisme - ont dès à présent pris place au panthéon des classiques de la perversité. Bien sûr, on recueille les recettes du passé : abus de pouvoir en tout genre, violence, goulags, terreur, répression, suspicion, corruption, etc. Quelque chose de plus est cependant ajouté. Non un simple ingrédient supplémentaire, mais quelque chose d'essentiel.
Le totalitarisme résulte du funeste concours, de la convergence entre la tendance quasi générale à accepter volontairement la servitude et l'offre de produits idéologiques du meilleur effet domesticateur. La dictature, l'autoritarisme : on les supporte, on s'y oppose ; le cas échéant, on s'insurge contre eux. Le totalitarisme anesthésie le moi subjugue les corps, colonise les esprits et fait scintiller les charmes de l'esclavage consenti. L'idéologie est la drogue qui tue la capacité de discerner le vrai du faux, le bien du mal, et qui inocule un ersatz de vérité, habituellement sous forme d'utopie.
Au terme d'une triple expérience totalitaire, les hommes ont eu la sagesse de se ressaisir. Ils ont posé la question essentielle : pourquoi ? Pourquoi tant de violence, de méchanceté, de larmes? La réponse fut donnée dès 1945 dans la Charte de San Francisco et, en 1948, dans la Déclaration universelle des Droits de l'Homme. Pour éviter de tels désastres, les hommes devaient redécouvrir qu'ils étaient tous égaux en dignité, qu'ils avaient tous les mêmes droits, et que ces droits devaient être promus et protégés par les États et par la Communauté internationale. C'est sur cette base que se trouvent définies la responsabilité de l'ONU. en matière de droits de l'homme, ainsi que sa mission de paix et: de développement.
Il est cependant surprenant de constater que depuis quelque cinquante ans, l'ONU s'est progressivement éloignée de l'esprit de ses origines et de la mission qui lui avait été confiée. Elle réduit impercepti blement la Déclaration de 1948 à un document ringard et dépassé. Cette Déclaration est de plus en plus coiffée par d'étranges "nouveaux droits de l'homme". L'ONU et certaines de ses agences se comportent, en effet, de plus en plus ouvertement comme si elles avaient reçu mandat pour élaborer une conception des droits de l'homme radicalement différente de celle qui s'exprimait en 1948.
La Déclaration universelle était anthropocentrique. Au centre du monde et au coeur du temps : l'homme, raisonnable, libre, responsable, capable de solidarité et d'amour. Désormais - selon l'ONU - l'homme est une parcelle éphémère dans le cosmos. Il n'est plus au coeur d'un temps ouvert à un audelà; il est le produit d'une évolution ; il est fait pour la mort. Il n'est plus une personne, mais un individu plus ou moins utile et en quête de plaisirs. Les hommes ne se veulent plus capables de reconnaître la vérité et d'y accorder leur conduite ; ils négocient, décident selon une arithmé. tique des intérêts et des jouissances. Triomphe éphémère de consensus toujours renégociable et dès lors perpétuellement en sursis.
La nouvelle source des droits de l'homme Telle est la source des " nouveaux droits de l'homme " Ils rie sont plus reconnus du déclarés; ils sont négociés ou imposés. Marchandés. Ils sont l'expression de la volonté des plus forts. Les valeurs elles-mêmes sont le simple reflet de la fréquence des choix.
L'idéologie nouvelle qui sous-tend ces « nouveaux droits » est holistique. Tout est dans tout : l'homme n'a de réalité qu'en raison de son insertion dans la Terre-Mère, Gaïa, qu'il devra révérer. Il faudra donc que l'homme accepte les contraintes que lui impose un écosystème qui le transcende. Il faudra qu'il accepte une technocratie supranationale qui, forte de ses Lumières, dictera aux Etats ce qu'ils doivent faire, et aux individus ce qu'ils doivent penser.
Dans ce bric-à-brac holistique hallucinant, chaque thème renvoie à tous les autres comme dans un jeu de miroir. Qu'on en juge: lorsqu'on parle de pauvreté, on est renvoyé à la population, et de là au "développement durable ", de là à l'environnement, de là à la sécurité alimentaire, de là à la "santé publique" où la santé du corps social l'emporte sur celle des personnes, de là à l'euthanasie, de là à de nouvelles formes d'eugénisme, de là au féminisme radical, de là au "genre" de là à la famille, de là à la "santé reproductive" de là à l'avortement, de là aux soins de santé primaires, de là à l'éducation sexuelle, de là aux "nouveaux droits de l'homme" de là à l'homosexualité, de là au désamorçage des objections pouvant émaner de gouvernements nationaux divergents, de là à la dénonciation des « nouvelles formes d'intolérance , de là à de nouveaux tribunaux, de là au renforcement du rôle et des pouvoirs de l'ONU, de là au changements des légistions nationales, de là à l'augmentation des moyens dont disposent les agences internationales, de là au conditionnement de l'aide, de là à l'association de certaines ONG au programme des agences de l'ONU, de là à la consolidation du consensus, de là à la nécessité de rendre urgent le "respect des engagements", de là à l'occultation des nombreuses réserves émises par les participants aux conférences, de là à la nécessité d'un groupe de travail qui coordonnera partout les actions sur le terrain, de là à la mise sous tutelle d'États souverains afin de lutter contre la pauvreté et donc de contrôler la croissance de la population, etc. : nous sommes au rouet. C'est comme dans le Canon de Pachelbel ou dans la Lambada: on peut y entrer à n'importe quel moment et par n'importe quelle porte. Le maillon qu l'cri choisit pour s'engager dans cett chaîne n'a pas plus d'importance qu l'ordre selon lequel les modules sont dis posés ; les thèmes s'enchevètren comme des ensembles et des sous ensembles. Holisme oblige : vraiment tout est dans tout.
Quand l'ONU subvertit la communauté internationale
Nous allons entrer dans ce bazar par la porte des "nouveaux droits de l'homme". Nous serons vite amenés à constater que, par ce thème, l'ONU est en train de subvertir les communautés nationales et internationales. Plus grave encore : elle veut déprogrammer l'homme et le reprogrammer. Convaincue d'être porteuse de nouvelles Lumières, l'ONU a pris la tête d'une entreprise de idéologique sans précédent. L'agent principal de cette entreprise, c'est le Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP) dont le cynisme communicatif déteint sur toute l'Organisation. Cette agence est en train de précipiter toute la machine onusienne dans l'entreprise totalitaire la plus délirante de l'histoire. Dans son dernier rapport annuel sur l'Etat de la Population mondiale 1998, cette agence funeste doit bien concéder que la fécondité tend à chuter partout. Cela n'empêche cependant pas cette agence de réchauffer son rabâchage habituel selon lequel il y a trop de Noirs, trop de Jaunes, trop de Latino-Américains, et qu'au nom des "nouveaux droits de l'homme" il faut mettre bon ordre à tout ça. Si rien n'est fait, de tels programmes de discrimination manifeste finiront tôt ou tard par entraîner l'ONU à sa confusion et à sa perte.
Nous avons déjà consacré plusieurs travaux aux thèmes ici abordés. La particularité de la brève publication que voici est de montrer comment tous ces thèmes s'articulent autour de deux pôles : le holisme, qui entend faire échec à l'anthropocentrisme traditionnel, et les "nouveaux droits de l'homme", issus par consensus d'une arithmétique individualiste des intérêts et des plaisirs. Cet accouplement du holisme et de l'individualisme donne lieu à la formation, sous nos yeux d'une idéologie hybride monstrueuse. Le holisme, en effet, pousse à son paroxysme la dérive totalitaire du socialisme. Quant à l'individualisme, il pousse à son paroxysme la dérive totalitaire du libéralisme.
Le drame, c'est que cette subversion, à la fois anthropologique, morale et politique, n'est guère perçue. (...) Cible de choix des idéologues des "nouveaux droits de l'homme", la famille brille ainsi comme un signe d'espérance dans un monde qui décidément a besoin de réapprendre à aimer.
MICHEL SCHOOYANS
Professeur de Philosophie politique à l'Université de Louvain
00:00 | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Idéologie, Totalitarisme, ONU, Droits de l'Homme

