jeudi, 22 septembre 2005
Stratford CALDECOTT, Didier RANCE, Grégory SOLARI : Tolkien, faërie et christianisme
Stratford CALDECOTT, Didier RANCE, Grégory SOLARI : Tolkien, faërie et christianisme
Au-delà des murs du monde
A propos de Tolkien et du Seigneur des Anneaux.
Le cœur de l'homme n'est pas un amas de mensonges
Son peu de sagesse lui vient du seul qui est sage
Et se souvient de lui. Si longtemps séparé,
L'Homme n'est pas perdu ni tout a fait changé.
Il a perdu la grâce, il n'est pas détrôné,
Il garde les haillons des robes du seigneur
Qu'il fut : Homme, sous-créateur, reflet d'une lueur,
Une unique blancheur qu'en nuances multiples
Il réfracte et combine à l'infini
En de vivantes formes qui vont dans les esprits.
Nous avons rempli toutes les fentes du monde
D'Elfes et de lutins, nous avons fait lever
Des Dieux et leurs demeures du jour et de la nuit,
Et répandu la semence des dragons – c'était notre droit
(bien ou mal employé). Ce droit n'est pas déchu :
nous vivons encore la loi qui nous a fait.--JRR Tolkien, extrait de Mythopoéia--
"Il se pourrait qu'il y eut chez les grands écrivains catholiques plus de pensée vivante que dans notre théologie actuelle, au souffle un peu court et qui se contente à peu de frais" (Hans Urs von Balthazar)."
" Il paraît évident que le conte n’est pas réaliste ; et pourtant, il nous dévoile ce qui est au cœur de la réalité ".Cette affirmation de l'écrivain Clive Staple Lewis trouve une force particulière avec l’œuvre la plus épique et la plus mélancolique de John Ronald Reuel Tolkien, le Seigneur des Anneaux. Ce livre, récemment adapté au cinéma, est facilement catalogué parmi les œuvres pour adolescents " gothiques " et suscite une certaine méfiance dans le lectorat chrétien. Le nombre considérable de livres qui s'en inspirèrent – bons et moins bons – renforce cette impression. Rien n’est plus faux cependant que de rester sur cette première impression. Cette histoire s’adresse bel et bien à un monde d’adulte avec la finalité de faire comprendre le sort " eschatologique " du monde. Verlyn Flieger le note avec sérieux : "Tout comme les voyages de Gulliver de Swift, le monde imaginaire de Tolkien, avec son petit peuple, a éclipsé le sérieux de son thème, qui n'était rien de moins que la Chute, l'interpénétration du bien et du mal et la relation entre l'homme et Dieu". Parmi les innombrables livres parus à l'occasion de la sortie du film, plusieurs ont mis l'accent sur la thématique religieuse de l'œuvre, et plus particulièrement sur son aspect catholique. C'est dire si la méprise est profonde s'il faut attendre une adaptation cinématographique pour que cette qualité soit (presque) reconnue. Gageons que nous aurons sans doute le même type de réveil tardif lorsque les Chroniques de Narnia de C.S. Lewis sortiront dans les salles obscures à la noël 2005 et que l'on constatera qu'elles valent mieux que certains fades livres de catéchèses. Les chrétiens auraient-ils peur de l'imaginaire ? A l'heure où une religiosité sans forme récupère les symboles chrétiens pour les faire servir à sa propre interprétation du monde et de sa relation avec Dieu, la question mérite d'être posée. A quelques décennies de distance, Tolkien ravive le débat en ramenant le lecteur aux réalités spirituelles via la faérie bien mieux que le flirt d'un certain clergé avec des artistes qui n'ont de chrétien que l'énoncé conceptuel.
Bien entendu, on ne peut être forcé d'aimer le Seigneur des Anneaux. La "faërie" est un genre littéraire particulier qui a ses émules et ses détracteurs. Une œuvre de cette ampleur ne peut cependant pas laisser indifférent. Le critique W.H. Auden déclarait : " personne ne semble en avoir une opinion modérée : ou bien, comme moi, on y voit un chef d’œuvre, ou bien on ne peut pas le supporter ". L'œuvre de Tolkien semble ainsi soumise à la contradiction des temps. Grégory Solari, le responsable de la dynamique maison d'édition ad Solem, souligne que pour y entrer, " il faut courber un tant soit peu notre rationalisme". A dire le vrai, il faut accepter d'abord que notre imagination soit engourdie, puis de se faire prendre en main par un conteur qui, non seulement a un sens très profond pour la poésie et les langues anciennes mais, de surcroît, est habité par une foi profonde. C'est cette imprégnation de l'imaginaire de Tolkien par la foi chrétienne qui est décryptée avec brio dans trois livres parus à la fin 2002 et en 2003.
Une œuvre catholique
Tolkien lui-même l'affirmait : " Le Seigneur des Anneaux est une œuvre fondamentalement religieuse et catholique, inconsciemment d'abord mais consciemment quand j'en ai fait la révision". Livre catholique parce qu'il décrit d'un monde que l'auteur a exploré à la lumière de la vérité, telle que les chrétiens la confessent. Didier Rance affirme que dans le Seigneur des Anneaux sont semées toutes les "pierres d'attente" de la Révélation : nostalgie des origines, rôle central donné au choix dans toute sa radicalité, sa liberté, son sacrifice aussi car s'accompagnant toujours de la perte d'un bien. Mais le conte recèle bien d'autres allusions subtiles à la doctrine chrétienne : le sacrifice, le respect de la Création, l'espérance, le recours à la Providence, sans compter l'exaltation de l'humilité, de la fidélité, de la famille, de l'honneur, tout autant de thèmes qui ont régulièrement valu à Tolkien de basses attaques de "fascisme latent".
Comment Tolkien s'y est-il pris pour faire un livre catholique puisqu'on ne voit rien à première vue ? Tout simplement en enlevant toute référence à quoi que ce soit de "religieux" dans le monde qu'il a imaginé. Beau paradoxe et à bien y regarder, en enlevant les saillies religieuses, c'est toute l'histoire elle-même qui devient religieuse et symbolique. La "religion" n'est pas un élément rapporté au folklorique mais devient la substance même de l'histoire de la Terre du milieu en portant la trace de réalités qui lui sont bien supérieures. Le biographe de Tolkien répondit de façon limpide à la question : "Certains se sont interrogés sur les rapports entre les contes de Tolkien et son christianisme, et ont trouvé difficile à comprendre comment un fidèle catholique pouvait décrire avec une telle conviction un monde d'où Dieu est absent. Mais il n'y a aucun mystère. Le Silmarillion est l'œuvre d'un esprit profondément religieux, qui ne contredit pas le christianisme mais le complète. Aucun culte n'est rendu à Dieu dans cette légende mais Dieu est pourtant présent, plus explicitement dans le Silmarillion que dans l'œuvre qui en est sortie, le Seigneur des Anneaux. L'univers de Tolkien est gouverné par Dieu, 'Unique". En dessous de lui dans la hiérarchie, on trouve les "Valar", les gardiens du monde, qui ne sont pas des dieux mais des puissances angéliques, elles-mêmes sacrées et soumises à Dieu.(…) Tolkien donna cette forme à sa mythologie pour qu'elle paraisse étrange et lointaine, mais en même temps, qui ne soit pas un mensonge. Il voulait que ces contes légendaires et mythologiques expriment son propre point de vue moral sur l'univers, et, en tant que chrétien, il ne pouvait situer ce point de vue dans le cosmos en omettant le Dieu qu'il vénérait. En même temps, pour situer ses contes dans le monde d'une façon "réaliste", des croyances explicitement chrétiennes auraient perdu toute couleur. Ainsi Dieu est présent dans l'univers de Tolkien, mais il reste hors de vue."
Le souci de réalisme faisait rejeter à Tolkien la conception d'histoires comme le cycle arthurien. Comme il l'expliquait lui même, la féerie est trop somptueuse, fantastique, incohérente, répétitive et intègre explicitement la religion chrétienne, ce qui lui semblait funeste. Il ajoutait que le mythe et le conte de fée doivent, comme tous les arts, "refléter et contenir en leur solution des éléments de vérité (ou d'erreur) d'ordre moral et religieux, mais pas explicitement, pas sous la forme connue du monde "réel primaire".
Catholique ? "C'est parce que c'est comme ça que marche le monde aux yeux de Tolkien" renchérit Orson Scott Card, fameux – et très bon - auteur de Science-Fiction, tandis qu'Irène Fernandez ajoute avec force que "dans le Seigneur des Anneaux, la perspective chrétienne est essentielle, qu'on y adhère ou non, et on ne peut l'ignorer qu'au prix d'un grave appauvrissement de la lecture". Le catholicisme ne saute donc pas aux yeux, n'est pas voyant mais est la graine cachée qui donne ce parfum très vivifiant au conte.
La liberté du choix face au Mal et le devoir de résistance
Le genre que Tolkien créa fut si nouveau qu'on lui fit fréquemment le reproche d'inciter à échapper à la réalité. Curieux reproche à l'encontre d'une œuvre de fiction. En fait, Tolkien vise les réalités supérieures spirituelles, pas les réalités formelles et matérielles, d'où l'incompréhension. Pour ne prendre qu'un exemple, les monstres qui peuplent les pages du Seigneur des Anneaux démontrent que leur dénaturation est le fruit du mauvais usage de leur liberté alors que "nul n'est mauvais au départ". On ne naît pas monstre, on le devient. C'est l'usage de la liberté qui fait croître ou décroître le mal dans le cœur des êtres vivants doués de raison Le libre choix de l'individu sous-tend le conte de Tolkien de bout en bout. Il n'y a nulle prédestination, nuls pouvoirs magiques innés. L'auteur ne présente pas de séparation tranchée entre les "bons" et les "méchants", entre le Mal et le Bien, sorte de nominalisme romanesque qui rejetterai toute nuance, tout développement de la psychologie des êtres, tout travail de la grâce également, dirions-nous dans un langage plus chrétien. Le Bien et le Mal sont décrits comme des valeurs universelles permanentes que l’esprit peut aborder naturellement. Le Mal décrit est le fruit d'un orgueil démesuré qui ronge les esprits et les corps de ceux qui tombent sous le pouvoir de l'Anneau jusqu'à les rendre ombres d'eux-mêmes (Nazgûls), désincarnés (Sauron), dénaturés (Gollum/Sméagol). En résumé, des monstres. Par opposition, ceux qui ont en commun la volonté de résistance à cette dégradation, cette désincarnation, manifestent leur libre choix en s'incarnant le plus possible dans une réalité qu'ils ne peuvent fuir. Le Seigneur des Anneaux est le récit d'une guerre qui s'impose à tous, même aux plus pacifiques, comme Frodon qui souhaitait que "tout ceci ne soit pas arrivé à notre époque". Les personnages du conte ont des failles, des défauts, des états d'âme, des difficultés à aller de l'avant, et cela les rend éminemment proche de nous. Certains commentateurs, analysant mal son goût pour les légendes nordiques, et trompés par la guerre permanente qui se déroule dans le Seigneur des Anneaux, ont reproché à Tolkien un "fascisme" latent. C'était mal comprendre le tempérament profondément pacifique de l'auteur qui affirme que la présence du mal ne peut réduire le choix d'une vie à une simple neutralité. Le mal n'engendre que résistance ou domination. L'engagement résigné des hobbits vers la guerre est la seule solution tenable. " Il n’y a qu’une chose à faire, résister, avec ou sans espoir " fera dire Tolkien à l’elfe Elrond. Cette liberté de choix des protagonistes engendre une responsabilité et un courage obscur. Tout le conte de Tolkien est s'inspire du principe selon lequel des valeurs fondamentales vaillent que l’on y sacrifie sa vie. Dès lors, on peut comprendre que la grande force des affirmations morales du Seigneur des Anneaux puisse troubler ceux pour qui le relativisme est un mode de pensée naturel.
Cette affirmation de valeurs "désuètes" fut - là encore - reproché à Tolkien mais fit en même temps le succès considérable de son livre. Et c'est ce qui en fait également un livre universel (catholique), car pouvant être compris par tous. Nul besoin dès lors de faire référence à un culte ou une liturgie. Le Père Schall dira : "On croit lire un livre et on lit sa propre histoire" et CS Lewis ajoutera que si nous échappons à quelque chose en entrant dans le monde de Tolkien, "c'est surtout aux illusions de notre vie habituelle". Le conte n'est pas une invitation à déserter les devoirs de la vie réelle, mais une voie de réappropriation et d'enracinement dans notre univers, via celui de la Terre du Milieu.
Une réflexion sur la domination et l'autorité
A rebours de ce que l’on pourrait penser de prime abord par le titre de l'œuvre, le Seigneur des Anneaux est une quête à la renonciation du pouvoir (vu comme domination d'autrui) et de la restauration de l’autorité, non pas vue sous l’angle policier, mais sous celui de la conséquence d'une vertu de force. L’originalité de l'histoire est que les adversaires ne se disputent pas le pouvoir. Les uns le cherchent, les autres veulent y renoncer. Les protagonistes sont dans l’entière liberté du choix qui porte sur cette renonciation. Nous l'avons vu, Tolkien insiste continuellement sur le respect de cette liberté. Ce respect est inconcevable pour la partie adverse qui mise sur la contrainte et l’esclavage sans envisager que l’on renonce au pouvoir. Irène Fernandez remarque avec pertinence que Tolkien se place ainsi dans la tradition spirituelle qui veut que le bien connaît le mal alors que le mal ne comprend rien au bien. La liberté de choix de ceux qui veulent le détruire ira jusqu’à refuser d’utiliser l’Anneau pour imposer le bien. " Le seul désir de l’Anneau corrompt le cœur " déclarera l’elfe Elrond. Dans la guerre du Seigneur des Anneaux, le risque majeur n'est pas que le monde libre soit vaincu, c'est que nous soyons corrompus, déshumanisés et dégradés par le conflit lui-même, notamment par les moyens utilisés pour remporter la victoire. Une réflexion qui a décidément des échos biens contemporains.
Un chant de délivrance et à d'espérance
L'heureuse fin du conte ne baigne pas dans une "happy end" béat mais dans un apparent univers de mort. La volonté de l'auteur est de remettre le monde en marche, vers une attente, vers cette espérance sourde qui devait baigner tous les peuples d'avant la Révélation. L'eucatastrophe, selon son expression, est une fin heureuse d'une histoire qui ne nie ni la douleur, ni la défaite. Tolkien le reconnaît lui-même : " Etant chrétien, et plus est catholique romain, je ne puis considérer l'histoire autrement que comme une longue défaite quoiqu'elle puisse contenir certains exemples de victoire finale". Le Seigneur des Anneaux est la fin d'un épisode d'une histoire qui dépasse les protagonistes. Il s'achève dans la joie de la fin de la guerre de l'Anneau, anticipatrice d'une délivrance, joie d'avoir franchi une marche dans le combat sans fin contre les ombres. L'important est que l'espérance se situe au-delà des limites des simples actions humaines, quant apparaît la possibilité d'une victoire éternelle. L'eucatastrophe témoigne de cette possibilité et refuse simplement que la défaite et la mort aient le dernier mot. Tolkien ajoute dans une de ses lettres : "elle est – dans une certaine mesure - "evangelium" (bonne nouvelle) donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà de ce monde, aussi poignante que la douleur". Irène Fernandez écrit à ce propos qu'il n'y a rien d'aberrant à la traiter de "trace ou d'écho de l'Evangile". Le parallèle peut surprendre mais Tolkien aimait à dire de la subcréation qui était la sienne (Dieu étant le seul Createur) devait avoir "la consistance interne de la réalité", c'est à dire exprimant la nature ou la qualité de l'univers qu'il reflète, le royaume des cieux en un mot. Tolkien, affirme Didier Rance, a su créer un monde secondaire dans lequel se joue, d'après ses lois propres, le grand drame de la chute et de l'attente du Sauveur afin de susciter chez le lecteur une prédisposition de l'âme à l'annonce de l'Evangile. La consolation spirituelle que procure la faërie tolkienienne n'est pas liée à une "bonne fin", mais à l'espérance allumée dans le cœur du lecteur.
La providence en filigrane
Tolkien a émaillé son récit de propos laissant à penser que la quête entreprise n’est pas l’effet d'un hasard que l’auteur réfute. La maîtrise narrative d’un récit complexe comme le Seigneur des Anneaux permet d'ailleurs de démontrer l’entrelacement de la solidarité de fait et de la volonté qui animent les personnages. Cependant, Tolkien ne désigne jamais l’auteur qui ordonne les choses. Il fait un constat sans aller au-delà car au temps de l’action du Seigneur des Anneaux, il n’y a pas eu de Révélation. Irène Fernandez démontre avec brio que toute l'action de cette Providence –appelons-là ainsi – apparaît en résumé intense dans l’échec de Frodon à détruire l’Anneau et cette scène extraordinaire et dense où Gollum s’en empare avant de chuter dans le gouffre de la Montagne du Destin. Tous les motifs patiemment tissés dans le conte se rejoignent : providence, liberté, miséricorde et solidarité. La quête réussit alors que Frodon est anéanti par la fatigue et la charge de l’Anneau. Il est dans une situation qui le dépasse, qui réduit ses capacités de résistance et le réduit à rien. Sa défaillance ultime nous le rend très proche, loin du cliché de l’inaltérable héros que l’on trouve, selon Tolkien " que dans des histoires où on ne se soucie pas de la vraisemblance morale et psychologique ". Cependant, il est allé " aussi loin que sa force d’âme et de corps le lui permettait ". Sa quête l’a conduit à mettre l’Anneau en condition de destructibilité. L’acte final ne lui appartenait plus mais à Gollum, dont Frodon a refusé à deux reprises qu’on le tue alors qu’il n’est qu’un être criminel. La compassion qu'il a montré tout au long de la quête débouche sur un succès de cette dernière malgré un échec personnel.
Evangélisateur par le réenchantement du monde
Témoigner de l'Evangile sans en dire un mot, intégrer une vision chrétienne sans y faire directement référence, voici un tour de force singulier. Tolkien, comme le lui a dit un correspondant, a créé "un monde où une sorte de foi semble partout présente sans qu'on en voie la source, comme une lumière qui viendrait d'une lampe invisible". Cette affirmation recoupe celle de CS Lewis : "on n'abandonne pas la réalité, on la redécouvre". Mais une réalité vue sous le prisme de la mythologie. L'histoire ou le conte font partie de la même réalité chez Tolkien car l'imaginaire n'est qu'une conséquence du don de "sous-création" donné à l'Homme par Dieu. L'auteur se défendait ainsi : "Abusus non tollit usum, l'abus n'enlève pas l'usage. La Fantaisie demeure un droit humain : nous créons dans cette mesure et à notre manière dérivée, parce que nous sommes créés à l'image et à la ressemblance d'un Créateur". Pour Tolkien, " Dieu est le seigneur des anges, des hommes et des elfes " et ajoutons de toutes les créatures qui sortent de l'imaginaire. Le créateur de la Terre du Milieu étendait ainsi très loin le Royaume de Dieu. Non sans une certaine logique d'ailleurs, il se considérait plus comme l’explorateur d’un monde que comme son créateur. Son but fut donc bel et bien de réévangéliser l'imagination. Pour lui, il n'y a pas que les fausses idées pour éloigner l'homme de la vérité. Il y a aussi l'imagination pervertie, profanée, défigurée par le biais de la littérature, l'industrialisation, la machine et la technique inhumaine et plus profondément par ce mal et cet orgueil qui atteint en tout premier ce qu’il y a de plus fragile en l’homme et ce qui doit être préservé en priorité : l’enfance.
Le père Louis Bouyer écrivait à George Daix : " Tolkien a créé ses légendes et ses mythes à partir de thèmes très élémentaires et communs à toutes les civilisations anciennes, en particulier scandinaves et celtiques. Il est très frappant de voir que chez des garçons et des filles d’aujourd’hui, que la civilisation moderne rebutait en raison de son rationalisme, il est arrivé à éveiller une sympathie pour une vision du monde et de la vie foncièrement chrétienne puisque telle était la vision du monde qu’il exprimait de façon indirecte mais très efficacement dans son œuvre ". Pour Michaël Devaux, Tolkien permet de penser le rapport d'un chrétien au mythe, d'apprécier son dépassement par l'Evangile. Il fait retrouver à l'imaginaire sa verticalité transcendante. N'a t-il pas réussit ainsi à faire recouvrer la foi à son ami CS Lewis, en 1931, en lui affirmant que l'évangile était un mythe, un conte comme tous les autres à l'exception notoire qu'il était devenu réel par la grâce de l'Incarnation ? Didier Rance souligne que cette approche peut surprendre le chrétien d'aujourd'hui, plus sensible (trop sensible peut-être) aux dimensions historiques de sa foi qu'aux dimensions "mythologiques", plus attentif à la dimension existentielle de la réalité qu'à sa dimension essentielle. Pourtant, martèle-t-il encore, "rappelons-nous Dies Irae, Dies Illae, Saint Bernard chez Dante. Tolkien rétablit la dimension verticale dans une foi contemporaine souvent menacée par l'horizontalisme". Pour Irène Fernandez, qui souligne que la démythisation ne mène qu'à l'inanition, "son rejet du monde mécanique n'est pas seulement viscéral mais philosophique, et son recours à la "faërie" n'est pas une capitulation de l'intellect. Il n'est pas fondé sur un panthéisme fumeux, mais sur un refus explicite du positivisme qui imprègne notre culture et qui dénie toute valeur à l'imagination".
Il faut donc remercier tous les auteurs qui aident à la redécouverte de cette dimension de Tolkien. Le lire c'est non seulement participer à une "intensification de l'être", mais également apprendre à se prémunir de ce qui risque de nous arriver demain si nous n'y prenons pas garde. Le père Louis Bouyer relève que Tolkien a montré ce qui devait se manifester dans la littérature féérique des chrétiens : préparer, anticiper en quelque mesure cette transfiguration de toutes choses qui constitue l'objet suprême de l'espérance chrétienne. Laissons le mot de la conclusion à Verlyn Flieger : "A une époque où l'on se méfie des mythes quand bien même on en reste très friand, la fantasy de Tolkien s'adresse au cœur plutôt qu'à l'esprit, contournant l'intelligence rationnelle en faveur de l'intuition et de l'imagination. Il se peut que sa mythologie fictive, excroissante aussi bien qu'expression de la théologie spéculative occidentale, serve à indiquer un chemin qui nous permette plus facilement, comme le dit TS Eliot, "d'arriver là d'où nous étions partis / Et de savoir le lieu pour la première fois".
ISBN-13: 978-2884820141
Cette recension possède une version plus complète avec des notes de bas de page. Téléchargez le fichier.
10:10 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Grégory Solari, Stratford Caldecott, Didier Rance, Tolkien, Terre du milieu, Christianisme
Charles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde
Charles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde
Les racines de la Terre
Depuis l'adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux, le public français voir régulièrement paraître des ouvrages sur Tolkien . A juste titre, cet auteur bien connu dans le monde anglo-saxon, reste largement à découvrir en France, du moins dans toute la dimension d'une œuvre qu'il convient de ne pas réduire à la simple confrontation entre des hobbits et des dragons ! Un des derniers livres parus est celui de Charles Ridoux, médiéviste à l'Université de Valenciennes, auteur d'études et d'articles sur le roman arthurien. Bien entendu, son livre s'adresse en priorité à ceux qui ont déjà lu, ou sont déjà familiarisés avec les promenades en Terre du Milieu, mais la clarté des propos et la finesse d'analyse fait que cette étude s'adresse à tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin au cycle mythologique de J.R.R Tolkien. On y retrouve des thématiques déjà mises en exergue comme le rejet de toute volonté de puissance de type « nietzchéenne » ; la claire conscience d’un ordre du monde et la lucide appréhension de sa fragilité ; la menace constante d’un éclatement et d’une dissolution dans un désordre chaotique et la restauration de toutes choses.
L'auteur du livre revient assez longuement sur la thématique du Mal et la critique de la modernité, si indissolublement liés chez Tolkien que tout le système social de la Terre du Milieu en est imprégné. Par exemple, Tolkien a déterminé une graduation des êtres créés dont le rapport au bien est dépendant de la manière dont ils partagent la lumière du créateur initial. Cette vision cohérente, souligne Charles Ridoux, à la fois rigoureuse, simple, souple et très variée dans ses détails, n’est autre, au fond, que la conception globale véhiculée par toutes les grandes traditions dans le monde, à toutes époques et sur tous les continents, et dont seule s’écarte la conception du monde moderne érigée, depuis le « Siècle des Lumières » sur le paradigme du progrès aboutissant au « désenchantement du monde ». Un des traits qui différencient le plus nettement l’ensemble des sociétés traditionnelles du monde moderne, souligne-t-il encore, c’est bien la cohérence globales de celles-ci, fondées sur les lois du symbolisme et de l’analogie, tandis que celui des "Lumières", malgré sa référence à la Science, sépare tous les domaines et se trouve privé de tout principe organisateur. Il découle de cela, conclut-il, une conséquence très sensible dans la vie de chacun : l’homme de la société traditionnelle vit dans un monde qui a un sens et dans lequel il a sa place, quelle qu’elle soit ; l’homme moderne baigne dans le sentiment de l’absurdité et ne sait que faire de lui-même dans un univers désenchanté.
Le Mal chez Tolkien est exprimé en termes de combat d'ombre et de lumière, séparant ce qui est de ce qui n'est pas (Tolkien a eu pour professeur des proches du Cardinal Newman, ce qui explique certaines proximités intellectuelles et spirituelles). Dans ses œuvres retraçant la création de la Terre (Arda), il indiquera que la première Ombre est la discordance qu'introduit Melko dans le chant de création d'Illuvatar (L'Un dans le cycle tolkiennien). La malice profonde de Melko, par jalousie l'Iluvatar, le pousse à être attireé par la "noirceur extérieure vers où Iluvatar n'avait pas encore tourné la lumière de son visage". Ainsi, explique Charles Ridoux, "c'est donc que Melko a cessé de regarder la source de la lumière, qu'il s'est détourné du visage de l'unique pour plonger son regard dans le néant". L'auteur, après d'autres, note que cette approche du Mal recèle de profondes influences leibnizienne. Mais c'est le christianisme qui a le plus déterminé la "sous-création" des êtres de la Terre du Milieu car, si la notion de liberté des créatures est essentielle, Tolkien sous-entend constamment que le Bien a l'entendement du Mal et donc que le Créateur est suffisamment puissant pour tirer du Mal lui-même un plus grand bien. La "felix culpa" chrétienne trouve donc ainsi un écho privilégié dans le cycle mythologique tolkiennien. A l'inverse de ceux qui sont attirés par la volonté de domination, désir profond du Corrupteur initial (Melko), entraînant un éloignement total de l'Etre et une néantisation, ceux qui se dépouillent du désir de possession qui caractérise la puissance matérielle voient s'ouvrir le chemin de la lumière.
L'intérêt du livre de Charles Ridoux repose également sur l'analyse faite de la mythologie de Tolkien par rapport à l'histoire littéraire européenne. Profondément imprégné de la culture médiévale de notre continent, Tolkien a repris dans son œuvre une grande partie des thématiques légendaires de cette époque. Ainsi, l'auteur note que la restauration du Gondor s’inscrit dans tout un courant légendaire médiéval, marqué souvent d’une attente eschatologique, qui s’organise autour du roi caché, et se combinant souvent avec celui d’un monarque universel ou « Grand Monarque » supposé se manifester à la fin des temps. Inspiration médiévale jusque dans la manière, involontaire sans doute, de concevoir son œuvre selon une technique médiévale. Car ce qui frappe dans l'œuvre de Tolkien, c'est le foisonnement incroyable des textes, des versions, des mutations, des solutions proposées, faisant de sa mythologie un ensemble imprégné de mobilité, de frontières imprécises, de mutations nombreuses. Christopher Tolkien, plongeant dans l'œuvre de son père pour en tirer un ensemble cohérent a confié s'être trouvé face à un " puzzle textuel effrayant", néanmoins marqué d'une étonnante cohérence d'ensemble. Tolkien, de part sa culture et son attirance vers les langues et les mythes, a intégré le meilleur des traditions européennes. Son originalité forte est de d'avoir voulu garder toutes les racines spirituelles, Homère, le Kalevala et l'Evangile, ce qui donne cet appel à l'universalité qui transparaît si fortement. Cependant, les éléments mythologiques et chrétiens ne sont pas sur le même plan dans son œuvre car si le cycle de la Terre du Milieu s'imprègne profondément de l'histoire des peuples, il y est surtout attendu l'entrée du créateur dans sa création. Chez Tolkien, l'héritage chrétien éclaire d'une façon particulière toute la mythologie et donne cette tension dynamique où la sagesse est préférée à la geste guerrière. Charles Ridoux souligne que le paradoxe de Tolkien est d'avoir élaboré une synthèse des traditions à l'usage d'un monde largement démythologisé qui, par le fait de la modernité, a tourné le dos aussi bien à l'Olympe qu'au Golgotha. Or, reprenant la conception d’Owen Barfield, membre comme Tolkien du groupe littéraire des Inklings, Ridoux met en exergue le fait que le mythe permet à l’homme de vivre dans la plénitude sa présence au monde dans la lumière du logos divin, tandis que la rupture avec cet état édénique de l’être entraîne la dispersion babélique des langues et suscite la nostalgie de l’unité perdue. De cela témoigneraient les mythes d’une Parole perdue à retrouver ou d’une épée brisée à ressouder que l’on rencontre dans les récits du Graal ou dans le Seigneur des Anneaux. D'où le paradoxe tolkiennien actuel souligné par l'auteur : "Dans ce monde en rupture de tradition, en crise perpétuelle des "valeurs", on assiste à cet extraordinaire phénomène – qui enrage littéralement certains critiques patentés : le livre d'un auteur chrétien, véhiculant des valeurs chrétiennes, plébiscité par des lecteurs qui ne sont, de fait, plus chrétiens, mais qui gardent en eux l'imprégnation de ces valeurs et, sans doute, une immense "faim de Dieu", dont l'angoisse ambiante de l'époque n'est qu'un symptôme". L'auteur voit en Tolkien la possibilité de créer un pont entre ce monde en rupture et le monde des traditions millénaires européennes dont il effectue la synthèse à la lumière de l'Evangile. En quelque sorte, voici un médiéviste appelant à une Renaissance ! Formons simplement le voeu qu'il soit entendu.
ISBN-13: 978-2251741215
10:05 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Charles Ridoux, Tolkien, Terre du milieu, Mythologie, Europe

