mercredi, 18 octobre 2006
Paix, amour et tolérance islamique
C'est peut-être de la fixation de ma part mais il faut bien avouer que certains adeptes du Prophète, qui font beaucoup de bruit, n'aient pas bien compris les mots tolérance, liberté, paix. Non plus d'ailleurs les concepts de liberté de culte et il y a peu de chance qu'ils aient lus la seconde sourate déclarant qu'il ne peut y avoir de contrainte en religion.
Ainsi, le journal Métro du 18 octobre 2006, page 4, rapporte la dépèche suivante de l'AFP :
"Les ravisseurs d'un photographe italien, enlevé en Afghanistan, ont exigé hier le retour au pays d'un afghan converti au christianisme et réfugié en Italie en échange de "la vie de Gabriele Torsello", selon le site italien PeaceReporter".
Il s'agit bien évidemment du cas de Abdul Rahman (Cf ici et ici). A votre avis, pourquoi ce groupe fanatique musulman souhaite-t-il un retour au pays de Abdul Rahman ? Pour jouer aux cartes, parler théologie ? La bonne réponse est bien évidemment pour parler théologie bien que cela risque d'être très bref avec un sabre bien affuté.
La théologie radicale islamique vient donc d'accepter une nouvelle catégorie, montrant par là qu'elle est capable de réforme : la peine de mort par substitution ! C'est caricatural et je vais faire bouillir le sang des islamophiles mais le résultat est là : si un Musulman se converti à une autre religion, en particulier le christianisme, c'est un chrétien qui va payer. C'est ce que l'on appelle un progrès de civilisation.
D'ailleurs, à propos de paix, d'amour et de tolérance, quelle vision ont les Musulmans de la guerre d'Afghanistan ? Ce ne sont que massacres, bombardements, éventrements, cruautés menés dans un camp et dans l'autre. Chaque bombe occidentale ancre un peu plus la rancoeur et la radicalisation. Un gâchis épouvantable. Dire que les Musulmans confusionnent le christianisme avec l'Occident. Il y a plusieurs siècles, peut-être mais aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le cas. L'Occident est autre chose, une sorte de monstre froid qui a coupé toutes ses racines, en particulier religieuses, un ensemble apostatique qui déverse des bombes à fragmentation au nom des droits de l'homme et de la démocratie, entités abstraites. L'Occident contemporain est une abstraction lancée en roue libre quand le christianisme prône le retour au réel.
Bref, rien ne va plus.
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vendredi, 22 septembre 2006
L'affaire Ratisbonne
L'affaire de la conférence de Ratisbonne est révèlatrice des incohérences de nos contemporains et prouve bien que nous sommes régis par le domaine émotionnel, donc irrationnel, plutôt que par une reflexion posée. Le rôle de caisse de résonance des média est bel est bien en cause pour une partie de réactions rencontrées : déformation jusqu'à la caricature, troncature des expressions, manque de mise en perspective. Le mensonge édicté en mode de vie est la pathologie de l'Occident. Les propos de Benoît XVI ont eu ce mérite qu'un certain nombre d'intellectuels, pas forcément d'accord avec le pape, trouvent que l'Islam pousse trop loin le bouchon. Par une sorte de reflexe anti-colonialiste vengeur, l'Islam crie haro sur le baudet dès que l'on touche à un poil de barbe de son prophète. Cela commence vraiment à bien faire et il faut en finir avec cette hypocrisie de tout accepter sous pretexte de passer pour intolérant. Je suis pour ma part français, blanc, catholique et j'assume ma foi, mon pays, son histoire avec ses ombres et ses lumières. Le jour où les Musulmans arrêteront de massacrer gratuitement des chrétiens, que des églises pourront être construites librement en terre d'Islam, on pourra esquisser que c'est peut-être une tradition spirituelle de paix et de tolérance. Jusqu'à ce jour, ce n'est pas le moment de faire patte de velours avec tous les ahuris à barbe !
L'Islam est-il d'ailleurs une religion ? On peut fort légitimement se poser la question puisque le mot "religion" vient de "religere" qui veut dire "relier à". Se relier, c'est créer un lien, un lien où la communication va dans les deux sens, un lien d'amour. Entrer en religion, c'est comme entrer en mariage. A partir du moment où l'Islam se définit lui-même comme une soumission, c'est à dire sans cette contrepartie de l'échange, il est difficile de parler de lien d'amour. La nature du lien change car c'est un lien de soumission. Violence est faite à l'Homme qui, par nature, cherche du lien social et non des chaînes. L'Islam n'étant pas un bloc uniforme, la nature du lien peut être fort différente d'un homme à l'autre mais la partie la plus conquérante de l'Islam contemporain n'est pas de celle qui plaide en faveur du lien d'amour, et donc de la religion.
Relier Dieu et les Hommes, c'est aussi accepter qu'il y ait une similarité dans l'approche d'une vie commune, qu'il y a une approche réciproque. On ne peut s'assembler avec ce qui ne nous ressemble pas (du point de vue de l'affection mutuelle). Si Dieu est totalement transcendant, y compris aux catégories de la psychologie humaine, alors il n'y a pas besoin d'avoir un lien et on ne peut donc parler de religion. Je ne peux croire en un Dieu qui m'est étranger. Il n'est dès lors que le grand horloger de l'univers. C'est humain. Si Dieu a accepté d'endosser les contingences humaines, ou bien s'il a tout simplement créé l'Homme à son image, comme il apparaît dans le livre de la Genèse, alors je peux entrer en lien avec lui. Derrière le débat sur la foi et la raison, fort opportunément lancé par le pape, se trouve le questionnement sur la nature de l'Homme éternel. Etre ambivalent, charnel et spirituel, toujours à la croisée de deux mondes et incapable d'assumer un équilibre s'il se coupe de la relation avec Dieu. La foi sans la raison déraisonne, comme on le voit dans les manifestations orchestrées dans l'Islam, et comme on l'a vu dans le passé de l'Eglise, mais la raison sans la foi n'a plus de garde-fou et ouvre la porte à tous les génocides et régimes politiques criminels. C'est ce qui est arrivé dans cet Occident du XXème siècle qui s'est coupé de Dieu avec le communisme, le nazisme, le consumérisme à outrance et le relativisme morale. Je suis assez en phase avec l'Islam quand sont dénoncées les apostasies occidentales. Reste à expliquer que le christianisme, s'il a fondé l'Occident, ne se confond plus depuis longtemps avec lui.
Faut-il dialoguer avec l'Islam ? Oui, comme avec tous les hommes mais un dialogue a pour corollaire l'estime et la réciprocité. On ne dialogue pas avec des hyènes en furie. La première étape du dialogue est d'avoir une similarité de comportement. La liberté de culte dans les pays musulmans est un pré-requis. S'il y a une mosquée à Rome, il peut y avoir une basilique à la Mecque. Le contraire montre simplement que l'intolérance n'est pas là où les gogos ou les bobos la croît.
En attendant, le pape a raison de parler. La liberté, cela commence par la liberté de parole. Merci Joseph !
14:40 Publié dans Chrétiens | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Benoït XVI, Christianisme, Islam, Foi, Raison, Occident, Religion
mercredi, 08 juin 2005
Dimitri MEREJKOVSKY : Atlantide-Europe ou le mystère de l'Occident
Parût en 1929, Atlantide-Europe ou le Mystère de l'Occident est une longue méditation sur l'aventure européenne, mise en parallèle avec l'écroulement de la civilisation de l'Atlantide. Dimitri Mérejkovsky mèle habilement mythologie, religion, histoire, politique. Il en résulte un véritable tourbillon de mots de d'idées. Toute son oeuvre est portée par une vision eschatologique de la chrétienté. Voici de longs passages extraits de son ouvrage. Un torrent volcanique sur la décomposition de l'Europe.
(Extraits)
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vendredi, 01 janvier 1999
Joseph Joblin : Euthanasie - l'Occident à la croisée des chemins
Article paru pour la première fois dans le journal Osservatore Romano du 10 mai 2000, repris dans le journal L'Homme Nouveau du 4 juin 2000
Cet article souligne l'évolution des principes qui soustendent la "nouvelle" morale occidentale contemporaine. L'analyse menée par Joseph JOBLIN révêle la profondeur des déviations et dérives de la pensée dans une société post-chrétienne. Plus rien n'attache au roc. Nous sommes bel et bien entrés dans un processus de retour à une barbarie prométhéenne
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France prends garde... tel fut l'avertissement contenu dans trois manifestes qu'un théologien français adressa à la population de ce pays la mettant en garde d'abord contre l'infiltration nazie (1) puis contre celle du communisme à travers le progressisme (2) et enfin, contre une sécularisation qui anesthésiait la foi (3). Le totalitarisme brun appartient maintenant à un moment de l'histoire passée de l'Europe et celui imposé par les Soviets à la moitié de ce continent ayant montré aujourd'hui son vrai visage (4) ne réussit plus à mobiliser que quelques nostalgiques du rêve qu'il a suscité; reste la troisième menace. Si le christianisme a pu ne pas succomber devant les deux premières malgré le scepticisme qui accueillit les encycliques de Pie XI Mit brennender Sorge et Divini Redemptoris en 1937, la question reste posée de savoir si l'Occident saura échapper aujourd'hui à l'enchantement des avocats de la sécularisation dont l'indifférence croissante devant la diffusion de l'avortement et de l'euthanasie n'est qu'une manifestation.
Trouverons-nous assez d'énergie pour lutter ? En effet, si les grandes batailles contre la légalisation de l'avortement ont eu lieu dans la plupart des pays occidentaux il y a vingt-cinq ans, c'est maintenant contre l'euthanasie qu'il faudrait reprendre la lutte, mais trouverons-nous assez d'énergie pour le faire ?
L'opinion publique est ici concernée ; c'est d'elle qu'il dépend que les sociétés européennes de demain adoptent telle ou telle ligne de conduite car tout peut arriver si elle prend conscience de sa force ; mais il faut bien comprendre l'enjeu du choix auquel elle ne peut se soustraire ; il lui faut se décider entre deux types de développement des sociétés : d'une part, celle qui, comme les régimes totalitaires donnent à certains le droit de tuer des innocents, et d'autre part, celle qui veut respecter à fond la personne et ne reconnaît à personne ce droit, sous aucun prétexte.
Les chefs des régimes totalitaires avaient raison lorsqu'ils disaient vouloir créer un homme nouveau ; il s'agissait, en effet, pour eux de produire un être dont les points de référence moraux n'auraient plus rien à voir avec ceux du monde façonné avec et par le christianisme ; c'est pourquoi celui-ci s'est opposé à eux de toutes ses forces spirituelles. Le combat qui est engagé présentement contre l'euthanasie est de même nature. L'idéologie sous-jacente aux sociétés européennes au tournant du millénaire ne reconnaît plus les individus comme ordonnés à une transcendance et comme invités à sortir d'eux-mêmes et à traduire la Paternité universelle de Dieu dans la réalité sociale.
Une certaine conception de l'homme a prévalu en Occident pendant plus d'un millénaire ; elle a été vivante et s'est approfondie progressivement. Après que saint Thomas et les scolastiques eurent mis en évidence la notion de personne et sa valeur, on a cherché à mieux comprendre son rôle dans la société ; c'est alors qu'on a insisté sur sa responsabilité car elle a la capacité, de par sa nature, de se décider. Comme devait le dire le Concile Vatican II, la personne est responsable de découvrir le plan de Dieu sur le développement du monde et de l'inscrire ou non dans la réalité (5). Ainsi l'être humain apparaît-il comme un être essentiellement moral, d'une moralité comprise comme le situant libre face à une autre liberté dont il dépend, Dieu.
Un philosophe contemporain de la Chine continentale a bien vu que le fait d'être libre de ratifier ou non, et cela au quotidien, son rapport avec Dieu a constitué le ressort du progrès de l'Occident (6) ; pour lui, en effet, le sens de leur responsabilité, a poussé les croyants à l'introspection pour se demander s'ils avaient bien répondu à leurs devoirs vis à-vis de Dieu. L'homme de la civilisation occidentale fut conduit à se dépasser lui-même, afin de porter le monde plus avant, vers des formes « plus humaines » (7) de vie sociale.
L'humanité a toujours reconnu dans certaines structures sociales les éléments constitutifs de toute société, à savoir que tout individu est un être moral capable de bien ou de mal, que la famille est le milieu naturel grâce auquel il se développe, que le groupe (tribu ou nation) est le milieu de vie indispensable à sa survie matérielle et à son développement humain, que certaines règles ne peuvent être enfreintes sans dommages; mais en même temps elle se trouve avec la difficulté de les respecter.
Deux visions aux antipodes
Pour le chrétien, le développement des sociétés humaines est soumis à des lois inscrites dans la nature du monde (8) et cette histoire temporelle peut être découverte par la raison ; mais, également, elle est intégrée dans une autre, d'ordre surnaturel, qui lui permet de résoudre la contradiction dans laquelle se trouvent les individus et les sociétés. Il sait que la nature de l'homme a été viciée par le péché et qu'elle a été admirablement reconstituée par le Christ. Il voit en Lui le Sauveur du monde parce qu'il lu ioffre une possibilité de rédemption personnelle et du fait qu'il apprend aux hommes divisés la voie de la réconciliation (9).
Cette vision est aux antipodes de celle qui se répand en Occident. Elle la contredit sur deux points essentiels : la vie humaine est spécifique ; la dignité de l'être humain est une donnée objective qui s'imopose à la reconnaissance de tous.
Un regard nouveau a été porté sur l'homme à partir de la Renaissance ; il s'est généralisé au cours des deux derniers siècles. Rejeté d'abord avec horreur, il n'en a pas moins pénétré l'opinion comme en atteste la mise en cause de règles que des générations entières avaient jugées intangibles. Si les premiers débats portèrent sur le divorce puis sur l'avortement, ils concernent maintenant l'admissibilité de l'euthanasie. Ils s'étendent peu à peu à la légitimité de mères porteuses, de l'homosexualité, de la liberté sexuelle, de la limitation du droit des parents sur leurs enfants au nom de la liberté de ces derniers, de l'insémination artificielle, de la possibilité d'utiliser des embryons dits surnuméraires pour des expériences ou pour obtenir des tissus, etc. Il faut bien voir que tout cela procède d'une seule et même logique. Le développement des sociétés qui est mis en oeuvre sous nos yeux relève d'une nouvelle échelle de valeurs et implique une nouvelle anthropologie. La raison est considérée comme capable d'atteindre seule toute la vérité sur l'homme ; Dieu est devenu finalement une simple hypothèse que l'on pouvait adopter ou non. La voie des certitudes rationnelles et immédiates a été opposée à celle de ses commandements. L'homme reprend ainsi le rêve des penseurs grecs qui, à travers les mythes de Prométhée et de Tantale revendiquaient le droit d'orienter par eux- mêmes leur destin (10).
Le monde actuel est sécularisé en Occident. Les tabous de la procréation comme ceux de la mort reçue et vécue dans la dignité sont changés. Alors qu'autrefois chacun était invité à réagir d'une manière consciente et responsable devant un fait de nature qui était le signe de sa condition, le libre accès à l'avortement, à l'euthanasie, qui se répand maintenant, et aussi la libre utilisation des progrès de la bioéthique sont perçus comm le signe de la dignité puisqu'ils semblent rendre l'homme capable de devenir maître de son développement. Cet état de choses se trouve au terme logique d'une évolution qui, après avoir fait de la transcendance une hypothèse intellectuelle a confié à la seule raison de « s'occuper des affaires humaines » (Grotius). Ainsi le ressort moral qui avait été à l'origine du dynamisme de la civilisation a l'Occident s'est-il trouvé brisé.
Une contestation fondamentale du christianisme existe donc actuellement dans le monde occidental ; elle porte sur la place de l'homme dans l'univers; la question est de savoir si son rôle historique tel que défini par le christianisme et la civilisation gréco-latine est maintenant achevé ; si la civilisation née dans le bassin méditerranéen doit s'effacer pour faire place à une autre qui serait celle d'une humanité nouvelle.
Une alternative à la vision chrétienne L'Homme ne peut échapper à un choix, celui de concevoir la croissance humaine comme dépendant ou non de la dimension religieuse de l'existence. Sa décision commandera ses comportements. Les partisans de l'une et l'autre positions n'ont pas manqué d'avancer des arguments; ceux-ci se répondent les uns aux autres. Ils sont certes utiles et même indispensables; mais l'option finale n'a pas lieu au niveau de la raison mais de la conscience. La source de moralité pour laquelle elle se déterminera entrainera l'intelligence vers l'adoption de telle ou telle interprétation de l'existence de l'homme et du monde.
La vision religieuse de la croissance humaine est combattue au nom de deux affirmations:
a) la vie humaine n'est pas spécifique ;
b) il appartient donc à la société de déterminer les normes qui assurent le respect de sa dignité.
Un courant de pensée opposé a celui qui s'est formé sous l'influence du christianisme s'est développé en Occident depuis la Renaissance ; il fut, à ses débuts, le fait de quelques esprits forts (Jacques Vallée des Barreaux, Cyrano de Bergerac et d'autres), il s'est diffusé progressivement dans les masses durant le XIXe et le XXe siècle avant de se manifester sous des formes extrêmes. On peut citer des textes de Charles Richer ou d'Alexis Carrel qui montrent que la vie n'aurait de valeur que pour celui qui est conscient, la conséquence en est qu'il faut avoir pitié de ceux qui sont réduits à une existence végétative ou se sont disqualifiés pour être membres de la communauté humaine ; c'est de « façon humaine et économique » qu'il faut disposer d'eux.
La réponse à cette argumentation s'est toujours située à deux niveaux : d'une part, la vie humaine est différente de la vie animale, d'autre part, la dignité de l'homme, et donc son inviolabilité, réside dans sa nature et ne vient pas d'une reconnaissance qui lui viendrait de l'extérieur.
Sur quoi repose la dignité de l'homme ? Que la vie humaine soit différente en qualité de celle de tous les autres êtres vivants apparaît comme une évidence au sens commun. Seul l'être humain est capable de réfléchir, d'ordonner ses actions de manière libre, d'exercer une emprise sur le monde qui l'entoure. Le premier chapitre de la Genèse lui confiant la gestion du créé ne fait que confirmer l'expérience quotidienne. L'homme domine la création.
L'expérience montre qu'une relation de vie existe entre l'être humain qui n'est pas encore né ou celui qui a perdu conscience, et leur entourage. L'enfant dans le sein maternel souffre et sa psychologie future sera influencée par les sentiments que sa mère aura nourris à son égard durant la période de gestation ; quant aux êtres humains déjà nés mais affligés d'une diminution de capacité, même si celle-ci paraît totale, ils sont toujours sensibles aux relations qu'on entretient avec eux, même s'ils ne peuvent s'exprimer.
Une question a été soulevée, celle de savoir si le détenteur de l'existence peut y renoncer (11). Il est constitué par elle ; vouloir en disposer par suicide ou par euthanasie programmée, c'est en quelque sorte se détacher de son identité; c'est se constituer comme un autre moi qui vient juger celui qui est le mien effectivement. L'acte de celui qui met fin à ses jours sous prétexte qu'il a assez vécu confirme la valeur absolue de la vie; il affirme son pouvoir d'exister en se supprimant.
La prétention de l'homme contemporain de se comporter comme s'il était le maître absolu du créé et de le traiter comme un ensemble de données dont il pourrait disposer à sa guise est inadmissible pour le chrétien et pour tout homme qui se sait habiter un monde dont il n'est pas l'auteur (12).
Les discussions sur le fondement de la dignité humaine sont au coeur du débat entre le christianisme et la civilisation contemporaine ; elles peuvent être résumées en une alternative, celle de décider si la position éminente qu'occupe l'homme dans le monde vient de ce qu'il est le détenteur d'une dignité inhérente ou bien si celle-ci est due à des circonstances particulières dont est juge la société. En d'autres termes, la dignité de l'homme tient-elle au fait qu'il a été constitué comme un être libre et responsable et qu'un jugement sera effectué sur la manière dont il se sera acquitté de sa responsabilité ou bien doit-on le respecter seulement aussi longtemps que les capacités qu'il tient de son intelligence restent perceptibles en lui ?
Dans le premier cas, on affirme que l'être humain est constitué - a été créé, disent les chrétiens - comme une personne responsable ; en ce cas sa dignité lui est alors inhérente ; appartenant à tout être humain en tant que personne, elle ne tombe pas sous le libre vouloir des autres ; bien mieux, elle s'impose à eux et limite leur liberté d'action ; sa protection fait partie de l'ordre public comme le mentionne la Déclaration de 1789 dans son Préambule. La dignité de l'homme est une donnée objective qui s'impose à tout homme comme à tout législateur : cette vérité a été fermement rappelée par Pie XI face aux totalitarismes (13). Les règles adoptées par nombre de civilisations et les positions prises par l'Église sur les problèmes de société s'inspirent de cette idée que tout homme a une valeur en soi. La fondant sur la Révélation, l'Église lui donne une force et une autorité qui ne peuvent être transgressées.
Le second cas est celui où l'homme reçoit sa dignité d'une reconnaissance de la société. Mais si la dignité d'un être humain tient au fait qu'elle est reconnue par son entourage, il devient légitime de ne pas la respecter là où cette reconnaissance manque. N'est-ce pas ainsi que les régimes totalitaires ont agi chaque fois qu'ils ont procédé à des exterminations de masse de catégories sociales déclarées indignes de vivre à cause de leur sexe, de leur religion, de leur couleur, de leur race ? La vérité d'une thèse se juge non seulement par la cohérence de son contenu mais également par les conséquences logiques qui découlent de son affirmation ; ces conséquences sont en elle dès son principe et il suffit de quelques circonstances spéciales pour qu'elles déroulent leurs effets.
L'affrontement de deux humanismes
Un consensus existe dans l'humanité pour reconnaître la qualité spécifique de l'être humain ; mais le fondement de celle-ci reste trop souvent voilé ; il n'a été vraiment approfondi que par la Révélation biblique qui a toujours enseigné l'inviolabilité de la vie humaine et le christianisme qui, sans équivoque, a déclaré l'homme capable d'une vie surnaturelle et riche de la promesse d'une vie après la mort. De fait, là où le christianisme recule, on voit mettre en doute la dignité inhérente de l'homme et le caractère inviolable de la vie. Les deux sont en effet liés. On ne peut donc que s'interroger sur les conséquences de la culture nouvelle qui se développe dans les pays occidentaux et que Jean-Paul Il a appelé une « culture de mort ». Les effets que nous constatons déjà ne sont-ils pas en contradiction totale avec les exigences d'un développement spirituel de l'humanité ?
La notion de dignité humaine est au centre des débats actuels de société. Sans doute seraient-ils davantage éclairés si l'on distinguait plus nettement son fondement et la perception qu'en a la société. Tout être humain a la « capacité » d'agir en tant que personne responsable. A côté de ce socle qui échappe à la domination de l'homme il y a le développement de la dignité ; celui-ci s'obtient à travers les contacts qui sont établis avec les autres hommes. L'Homme est un animal social ; c'est-à-dire qu'il n'atteint sa pleine stature que dans sa relation avec les autres, une relation faite de sentiments d'égalité et de l'affection. Médecins et personnels soignants reconnaisssent volontiers avoir fait l'expérience de ce que l'assistance humaine témoignée à un malade en phase terminale et qui apparemment a perdu conscience peut lui redonner de joie, voire. d'énergie. Le fait de participer à un projet commun et d'entrer dans un réseau de relations permet de développer le sens qu'un être humain a de sa dignité et d'accroître les raisons de la lui reconnaître, il ne peut en être la cause car elle perdrait alors son caractère absolu qui protège tout individu contre l'arbitraire des autres et de l'État.
Deux humanismes s'affrontent celui des chrétiens, et de tous ceux qui affirment la réalité du sujet, et celui de penseurs contemporains qui dénoncent la tradition judéo-chrétienne pour le rôle prééminent qu'elle reconnaît à l'homme dans la création. Leur anthropologie élimine l'Histoire et considère l'individu comme vivant une succession d'instants.
On se trouve bien en présence d'une rupture dans la tradition. Alors que les codes d'éthique médicale condamnent l'euthanasie, on argue maintenant de ce que « la dignité est ce qui définit la vie humaine » (14), position qui permet les atteintes à la vie là où la société ne reconnaît plus cette dignité.
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1) Gaston Fessard, France prends garde de perdre ton âme, Premier cahier clandestin de Témoignage chrétien 1941, p. 17.
2) Gaston Fessard, France, prends garde de perdre ta liberté! ed. Témoignage chrétien, Paris 1945, p. 151; cf également l'allocution de Pie XI lors de l'exposition sur la presse catholique dans le monde, le 12 mai 1936, qualifiant le communisme d'"adversaire principal qu'il faut combattre".
3) Gaston Fessard, Eglise de France, prends garde de perdre ta foi!, Julliard Paris 1979, p. 250.
4) Stéphane Courtois, Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Laffont Paris 1997, p. 848.
5) Gaudium et spes N°43.2; Centesimus annus N°59.
6) Liu Xaobo, The inspiration of New York: meditations of an iconoclast in Problems of communism (Washington) Jan.-Apr. 1991, pp. 113-118; G. BARME, Confusion, Redemption and death: Liu Xaobo and the protest movement of 1989 in G. HICKS, Thè broken Mirror. China after Tienanmen, Longman UK 1990, pp. 52-99.
7) Populorum progressio N°20.
8) J. Joblin, Actualité du Christianisme dans le processus de mondialisation in Communio 2000/1, pp. 57-69.
9) M. Sales, Introduction in G. Fessard, Le Mystère de la société. Culture et vérité, Bruxelles 1997, p. 78.
10) A. Jeanniere, Lire Platon, Aubier Paris 1990, pp. 43-45.
11) A. Lizotte, Y a-t-il un droit au suicide? in Liberté politique 1999/8, pp. 53-72.
12) Cfr Pio XII, Message radiodiffusé, Noël 1956 (AAS, 49 [1957], pp. 5-22), reprochant à l'homme moderne de se comporter comme un ingénieur qui traite le vivant comme la matière inerte.
13) Mit brennender Sorge § 37 (AAS 29 [1937] pp. 145-167), et plus spécialement pp. 159-160.
14) Cette expression se trouve dans une résolution adoptée à l'initiative du Docteur Schwartzenberg par la Commission de l'environnement, de la santé publique et de la protection du consommateur lors d'une séance à l'Assemblée Nationale française du 25 avril 1991 (cf Le Monde 3 mai 1991, p.10).
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Elie Faure : Vertu de l'Occident
Texte de Elie Faure (1873-1937) dans son ouvrage "Découverte de l'archipel". Dans cet ouvrage, Elie Faure examine le monde d'un point de vue géographique. Dans cet "archipel", les îles sont les peuples qui poursuivent, côte à côte, un destin singulier. --------
"Le monde humain n'est pas un tout indifférencié. L'individu est sans doute un membre de l'humanité, mais il est d'abord fait à l'image d'un milieu plus restreint, et c'est ce milieu qu'il exprime. Chaque peuple a ses traits particuliers, montre des dons spécifiques, fait preuve d'une capacité créatrice originale, manifeste une personnalité qu'il doit, pour une part, à l'environnement physique et géologique, mais plus encore à son histoire, à ses traditions spirituelles, ainsi qu'à son hérédité biologique, aux sangs mêlés qui l'ont constitué.
Le machinisme contemporain tend à jeter sur toute la terre un voile unificateur, il accélère entre les divers pays une osmose qui ne peut manquer de réduire la diversité ethnique et culturelle du monde. Cette évolution, Elie Faure en est conscient très tôt, et avant ce nivellement qu'il tient sans doute pour inéluctable et irréversible, il s'attache à fixer les traits périssables des diverses ethnies de notre globe"
(extrait du texte de présentation de l'ouvrage dans l'édition du livre de poche de 1978)
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L'OCCIDENT et l'Amérique son héritière paroxystique - n'est plus caractérisé aux yeux du monde et, pour une grande part des Occidentaux, aux leurs propres que par les saillies et les profils de son outillage scientifique. Sous le nom de machinisme, c'est lui qui marque partout, et bientôt exclusivement, son action. Toute qualité mise à part, on ne peut comparer ce phénomène, par son universalité, par sa poussée irrésistible, par l'inutilité dérisoire des résistances qu'on lui oppose, qu'à la marée spirituelle - christianisme, bouddhisme, islamisme - qui a submergé la terre presque entière trois fois depuis deux mille ans. Encore cette marée se présentait-elle en trois masses à peu près égales de densité et de poids qui, tout en visant des fins analogues, se combattaient avec fureur. Tandis que nous sommes maintenant en présence d'une force unique, douée d'une vitesse chaque jour accélérée, prête à subjuguer tous les hommes et à broyer, sans même s'en apercevoir, ceux qui prétendent résister. A part cela, même unanimité, même action anonyme, impersonnelle, cruelle, substituant seulement des buts positifs à des fins sentimentales, bien que ces fins sentimentales eussent sans doute eu pour supports d'humbles intérêts matériels, et que ces buts positifs sécrètent, dans leur marche impitoyable, des intérêts spirituels invisibles. Le machinisme ouvre déjà les avenues d'une mystique dont on trouverait aisément la correspondance dans l'universalité dogmatique qui, au Moyen Âge de l'Europe et de l'Asie, planait au-dessus des violences féodales, du choc des races et des peuples, des idiomes qui accentuaient les différences entre tel et tel groupement.
Inutile de s'étendre sur les dangers et les tares du machinisme. On ne s'est pas privé de les signaler, le plus souvent avec une colère intéressée, parfois avec un désespoir sincère.
- Substitution de la force aveugle à la force intelligente.
- De l'impersonnalité de la fonction à la personnalité de l'organe.
- De l'automatisme de la fabrication à la poésie de la création.
- De la cruauté des outils industriels ou militaires écrasant ou brûlant ou mutilant les hommes sans les distinguer, à l'élégance des armes et des instruments personnels qui faisaient un jeu du travail et de la guerre.
- Du sombre destin des multitudes rivées à une tâche qui n'intéresse ni leur esprit ni leur bien-être, à la radieuse espérance des foules sculptant les montagnes dans l'élan de la foi.
- Du terrible anonymat de la ruche à la fantaisie des individus.
- De " la matière " à " l'esprit ", pour tout dire.
Mais il serait aisé de relever des arguments de même espèce chez les premiers contempteurs du christianisme qui voyaient avec fureur l'esclave se substituer à l'homme libre, la femme abandonner pour la collectivité ténébreuse des catacombes la dignité du foyer, le gouvernement du monde passer des aristocraties guerrières à la hiérarchie d'un clergé issu de la tourbe des métèques, les valeurs de caractère et de virilité faire place aux valeurs d'humilité et de renoncement - en somme l'esprit tout entier changeant de points d'application pour le plus grand bien des hommes selon les uns, leur plus grand malheur selon les autres. Je connais l'argument principal de ceux qui raisonnent aujourd'hui, vis-à-vis du machinisme naissant, comme raisonnaient les ennemis du christianisme en genèse. Ils représentent " la vie intérieure ", ni plus ni moins qu'il y a deux mille ans, bien que le temporel ait échappé des mains défaillantes des castes qui représentaient en ces temps-là les choses charnelles, pour tomber entre les leurs. Et les pauvres gens qui espèrent qu'un jour la machine qu'ils arrosent de leur sueur et où ils déchirent leurs mains maçonnera des abris, sciera des planches, ajustera des meubles, confectionnera des vêtements, fabriquera des conserves, décortiquera des fruits pour leur usage, représentent les passions les plus " animales ". Marc Aurèle et Julien devaient être de cet avis quand ils considéraient avec douleur les agissements des premiers chrétiens qu'ils croyaient de leur devoir de livrer aux bêtes, C'est un précédent des plus honorables. Mais qu'en est-il advenu ? Le pauvre, en fin de compte, a eu raison contre Julien et Marc Aurèle. Il aura raison contre " les honnêtes gens " d'aujourd'hui. La " vie intérieure " est Antée. Il faut qu'elle touche la terre pour ressusciter. La machine n'est pas aveugle. L'homme a démontré, par elle, la puissance de l'esprit puisque, par elle, il a multiplié par mille l'efficience de son travail. Sa fonction n'est pas impersonnelle, puisqu'elle exprime des organes profondément étudiés dont chacun est le prolongement d'une personnalité vigoureuse associant ses efforts à la personnalité voisine pour élargir, dans le temps et l'espace, le territoire conquis. Elle est poésie comme la science, sa mère, puisqu'elle rassemble en faisceau toutes les forces mystiques jadis invoquées par les poètes pour organiser un nouveau mythe. J'en appelle aux avions qui remplissent le ciel de leurs bourdonnements d'insectes, aux sons errants que nous captons dans les airs pour les fixer dans nos demeures et les renvoyer en échos de l'antipode à l'antipode, au flot vivant qui sort des milliards d'amibes obscures pour éclater dans la lumière à la cime du rêve après avoir baigné les canalicules des arbres, roulé dans le sang des bêtes, tressailli dans le désir de l'homme, à la danse des atomes au fond de l'infini microscopique qui répond à la danse des sphères au fond de l'infini télescopique, à ces fabuleuses richesses qui s'accumulent dans la connaissance avant d'imprimer leur rythme aux battements de notre cœur. Sa cruauté, en se perfectionnant, en n'abandonnant plus rien à la fantaisie de ses bielles, de ses fils, de ses volants, de ses récepteurs, de ses ailes, parviendra ou bien à se vaincre, ou bien à créer d'autres jeux, peut-être de planète à planète, pas plus atroces que ceux qui ont fécondé au nom du Christ tant de sillons, en les baignant de sang humain.
Elle n'a pas encore répandu dans les masses salariées plus de douleurs, ni suscité moins d'espérances que les gardiens du paradis n'en avaient semé au camp des esclaves. Et le pressentiment des cathédrales semble au moins aussi vivant dans notre instinct actuel que dans celui des martyrs du cirque. Les grands temples sont anonymes, comme les créations de la machine le deviennent de plus en plus. La puissance de l'individu s'accroît dès qu'elle s'intègre à un vaste effort collectif. L'orchestre symphonique est l'image de l'accord entre la puissance de l'homme et la puissance du groupe. Matière, esprit sont dans une dépendance étroite, indéfiniment réversible. Et c'est par l'ajustement à la croisée d'ogive des pierres que les carriers tiraient du sol de l'Ile-de-France, de la Beauce, du Valois, et que les charretiers apportaient aux maçons en excitant leurs chevaux, que l'esprit a jailli des tours de Notre-Dame et de la flèche de Chartres et plane, comme un vol d'oiseaux, aux voûtes du transept de Soissons.' Il ne faut pas maudire la machine, mais la sanctifier, comme on a, il y a vingt siècles, sanctifié la maladie, la servitude et la misère. Nos dieux sont ce que nous voulons qu'ils soient, mais à condition, d'abord, d'être dangereux à fréquenter. Les hommes ont toujours divinisé le risque, et c'est la divinisation du risque qui les a civilisés.
Je songe en ce moment aux beaux livres de Lucie Cousturier, si pénétrés d'affection pour les nègres, qui ont gardé pour la plupart cette fraîcheur de sentiments que nous avons perdue, Rappelez-vous... : " cet inconnu de notre monde dont l'âme avait la fleur et le goût des fruits qu'on cueille sur l'arbre. " Sans doute. Mais l'homme a peu à peu organisé sa vie pour la défendre, de telle sorte qu'il ne cueille plus les fruits sur l'arbre, mais qu'ils parviennent sur sa table par une longue série d'opérations si enchevêtrées et solidaires, que l'arbre lui-même mourrait si nous tentions de la rompre. Sans doute tout pas en avant ou " ailleurs " si vous voulez - ruine un peu de notre innocence. Sans doute il est mortellement triste que nous ne restions pas toute notre vie des enfants. Mais le fait est que nos complications, nos complexités, nos réticences et nos audaces ont fait précisément les grandes choses que nous admirons de loin tout en nous refusant d'en fouiller les assises de peur d'y rencontrer des débris humains. Il est possible, et même probable, que ce soit à désespérer de Dieu, mais le mystère effroyable de l'homme n'est-ce pas justement qu'il soit condamné, pour ne pas mourir, à s'éloigner de plus en plus des choses qui rendent la vie supportable ? Un nègre nous livrera sans peine le secret que Pascal et Dostoïevski cherchent avec désespoir. Mais Pascal et Dostoïevski sauvent le monde parce qu'ils savent que, quand on a perdu ce secret, l'unique préoccupation d'une âme forte doit être de le reconquérir. Il faut bien nous représenter que nous ne disposons pas d'une joie plus haute que de retrouver un jour ou l'autre la route du jardin d'Eden, mais que nous ne la retrouvons - est-ce vraiment une lapalissade - qu'à condition d'en être sortis, et que nous ne pouvons y rentrer, de nos jours, qu'en avion ou, à la rigueur, en auto.
Acceptons donc la méthode et la technique occidentales comme de très grandes choses, des choses sacrées, des mythes nécessaires à notre survie, sinon à notre bonheur. Renonçons une fois pour toutes au procédé trop simpliste qui consiste à opposer, par exemple, comme des antinomies irréductibles, la barbarie américaine à la spiritualité hindoue. N'oublions pas que ce sont précisément les barbares qui ont apporté il y a deux mille ans, aux flammes échappées de l'Orient, leur aliment le plus riche. La spiritualité hindoue s'épuisera, si elle refuse d'intégrer à sa substance la méthode et la technique occidentales, comme la barbarie américaine ne deviendra pas de l'esprit si, par une volte-face improbable, elle renonce à explorer jusqu'au bout de leurs conséquences la méthode et la technique qu'elle a reçues de l'Occident. Un ami me disait que Brahmâ est Plus vivant en Amérique qu'aux Indes. Eh oui ! Il y a ressuscité. Ses quatre faces regardent l'Europe et l'Asie par-delà l'Atlantique et le Pacifique, les forêts glacées des abords du cercle polaire que hantent le bison et l'ours et les fourrés torrides des tropiques où le crotale habite les lézardes des dieux morts. Ses bras innombrables, nous les connaissons, puisque nous en maudissons la puissance. Ce sont les trains, les autos, les camions qui courent par millions à travers la prairie, en couronnes rayonnantes, pour apporter à sa bouche, à son cœur, à ses poumons, les nourritures nécessaires. Le pétrole et le charbon montent de ses entrailles pour nourrir le feu de son cerveau. Ne me poussez pas davantage. Je vous dirais que toutes les bêtes de la création vivent et meurent dans sa profonde poitrine parce qu'elles circulent, pour les transmigrations fécondes, dans le labyrinthe sanglant qui s'étend entre les entrées et les sorties des abattoirs de Chicago. Que toutes les plantes alimentent ses usines colossales pour répandre dans le monde le mouvement matériel et moral qui dort dans la Pâte magique du papier et du caoutchouc. Et que par les navires, les câbles sous-marins, les films, la radiophonie elle touche, de ses antennes frémissantes, tous les points sensibles de Dieu.
Nul plus que moi ne doit à l'Asie, nul plus que moi au passé de l'Europe, pour qui l'Asie a tant fait. Je suis donc libre de dire qu'il faut qu'on comprenne tôt ou tard que les peuples de l'Asie ne pourront être sauvés de l'Europe et de l'Amérique que s'ils adoptent, non pas la civilisation, mais la méthode et la technique occidentales, devenant esprit peu à peu. Que s'ils s'y refusent, l'esclavage les attend, non point tant par la volonté des Occidentaux qui fléchit, que par le développement automatique du machinisme destiné à supprimer de proche en proche qui ne voudra pas ou ne saura pas l'utiliser - comme le christianisme supprima jadis qui ne sut pas ou ne voulut pas l'adopter. Que l'imposition de la méthode et de la technique occidentales est donc un moyen de salut apporté par l'Occident, à son insu sans doute, même s'il a dû pour cela employer la force - ce que les Japonais ont compris depuis plus de soixante ans comme-le christianisme fut jadis pour l'Occident un moyen de salut apporté par l'Orient. L'Asie a un rôle immense à jouer, et ce n'est point en repoussant ces terribles bienfaits, mais en les incorporant à sa spiritualité qu'ils peuvent, et qu'ils peuvent seuls, renouveler de fond en comble. Je n'ai aucun goût pour la brutalité des classes dirigeantes et souvent des -classes vaincues momentanément asservies par la machine, et les vieilles civilisations asiatiques me paraissent jusqu'ici avoir accru dans une proportion beaucoup plus vaste qu'elles notre spiritualité. Mais elles y ont mis beaucoup de temps. Et les qualités intérieures qui leur ont permis d'y parvenir ne retrouveront leur sève qu'à condition de se renouveler dans la fréquentation d'une expérience pratique qui démontre tous les jours sa nécessité et sa vitalité et dont nous ne pouvons plus nous passer. L'acceptation de la science et de là technique par l'élite pensante de l'Asie est leur premier degré de divinisation. Les hautes intuitions d'où sont sorties jadis les religions orientales ont été des éclairs illuminant à son sommet une accumulation de connaissances datant peut-être de cent mille ans. Faut-il donc rappeler aux mystiques ennemis de la technique que toutes les religions viennent du culte du feu, cette première et essentielle technique divinisée par les Aryas ? Il n'y a aucune raison pour que le génie de l'Asie ne joue pas encore un rôle analogue en spiritualisant les connaissances nouvelles dont nous voyons en ce moment la floraison miraculeuse. Nous n'avons ni le droit ni le pouvoir, nous, Occidentaux d'Europe et d'Amérique, de renoncer aux conquêtes que Dieu nous a imposées. C'est à l'Asie de dire si elle est encore capable de jouer, vis-à-vis de nous et d'elle-même, son rôle immémorial.
Ceci dit, il est bien certain que l'Occident, au fond de lui, ne croit plus à peu près à rien de ce qui a fait sa puissance et sur quoi il avait fondé ce composé ingénu, mais fécond, de foi et de méthode qui a rayonné alentour pour lui donner l'empire de lui-même et l'empire de la terre, Il a usé tour à tour ses idoles successives, le catholicisme, le protestantisme, le criticisme, les notions dites civiques de morale, de liberté, de nationalité. Et le voici prêt, ou se croyant prêt à renier l'idole scientifique et à revenir aux dieux morts par une espèce de désespoir organique qui prouve sa sénilité. Comme il avait lié l'idée de " progrès moral " au fait du progrès matériel, un certain nombre de déceptions - effroyables parfois récoltées dans ce domaine, lui ont montré le néant de cette notion simpliste et masqué une réalité plus haute, que l'Amérique découvrira sans doute à son insu grâce aux armes dont il l'a dotée et que la Russie tente déjà, avec un courage tragique, de transporter dans le domaine social. C'est que l'esprit - le fameux " Esprit " - soit l'énergie humaine devenante, crée ses propres buts comme ses propres ressources et que le " progrès moral ", chose que les sages d'Asie savent depuis fort longtemps, est en dernière analyse une harmonie collective - jadis appelée religion - entre les différents organes matériels, techniques, politiques, sociaux dont la solidarité se confond, à l'instant le plus élevé de telle période historique, avec la notion mystique de " spiritualité ". A l'origine de toutes les religions - mazdéisme, brahmanisme transmigrateur, bouddhisme, 'christianisme, islamisme - le sentiment plus ou moins vague sinon de " progrès moral " du moins d'ascension spirituelle est et, et l'élan d'énergie que sa promesse fait lever est la sanction de la fécondité des illusions qu'il sème.
Il est donc inconcevable de voir ces vieilles confessions anathématiser, au nom du " progrès -moral ", tous les essais révolutionnaires de renversement des valeurs, car toutes - et la plus haute au premier rang - sont nées dans le sang et l'orgie. Que nous le voulions ou non, un monde entièrement nouveau naît sous nos yeux, et cela grâce surtout à la critique et à la technique imaginées par l'Occident, et ce sera tant pis pour l'Occident - aussi bien que pour l'Orient s'il ne veut pas le comprendre. Il monte de toute part, comme une eau envahissante, pour noyer les mares putrides qui se dessèchent de plus en plus rapidement. Et sans doute il se heurte à de terribles inconnues, le grand corps à demi mort de la Chine, le mystère de l'Amérique métisse et de l'Inde mère, l'Afrique attirant peu à peu vers elle le centre de gravité de la France - cette synthèse occidentale. Mais il ne dépend d'aucun homme, ni sans doute d'aucun peuple, de le repousser dans son lit, et ce sont ceux qui en accepteront le plus virilement les risques qui ont chance de l'endiguer d'abord, de le dominer ensuite. C'est pourquoi le problème essentiel se pose entre Russie et Amérique, l'une qui représente l'esprit occidental poussé jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, l'autre l'accord possible, dans un devenir plus ou moins lointain, de cet esprit avec le fond mystique de l'Asie. Cela, peut-être, pour une lutte sans merci sur tous les terrains, peut-être pour une entente future qui naîtrait automatiquement du passage, ici comme là, des intérêts individuels ayant achevé leur tâche, aux intérêts collectifs appelés à entreprendre là leur. Il semble que l'Europe et l'Asie soient attirées par une force irrésistible vers ces deux pôles, entre lesquels elles seront broyées si elles n'ont pas l'intelligence et l'énergie de s'y souder par un réflexe naturel de l'instinct de conservation.
Les familiers des paquebots qui vont au-devant de la mousson savent tous qu'après avoir débouché de la mer Rouge, il n'y a plus sur le bateau ni Anglais, ni Français, ni Allemands, ni Hollandais, ni Italiens, ni Espagnols, mais uniquement des Européens. Si l'Europe elle-même s'en aperçoit, ce sera peut-être son salut, comme la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie ont trouvé le leur dans la fusion des vieux domaines féodaux devenus provinces. Leur salut ? C'est mal dire. La révélation de leur réalité, du corps nouveau qu'elles constituent vraiment, que le même sang, le même fluide nerveux imprégnaient de la même vie, et que la même volonté de puissance soulevait au-dessus de leurs fonctions fragmentaires pour découvrir en elles un même esprit alimenté par des intérêts communs. C'est ainsi que tour à tour l'Espagne a couvert contre l'Islam l'unité spirituelle de l'Europe, lui a donné l'Amérique et sans doute son plus grand livre en juchant sur un cheval étique et sur un âne gras, par une antithèse sublime, le héros extravagant et le paysan sage et malpropre qui symbolisent le principe de contradiction sur lequel elle a toujours vécu et dont elle ne peut se passer. Que la France l'a dotée, par la force et par la contagion, à la fois du doute méthodique et de l'idéalisme populaire travaillant l'un et l'autre à transporter sa réalité morale du domaine religieux dans le domaine social. Que l'Angleterre a répandu sur tous les continents et sur toutes les mers son génie de l'expérience positive et de la poésie en action qui ont fait partout échec à l'amour de l'Asie pour la poésie contemplative et l'expérience mystique. Que l'Italie et l'Allemagne, en réalisant de nos jours seulement leur unité politique, ont placé sous nos yeux, comme un fait expérimental, la valeur réaliste de cette unité, et par-là démontré les bienfaits unanimes dont elles l'avaient déjà dotée, aux temps de leur dispersion, l'une en lui octroyant les avantages de la passion objective, intéressée dans ses buts, désintéressée dans ses moyens, l'autre en la munissant de cette espérance lyrique en la force de l'homme dieu dont la musique symbolise la puissance d'invention. Il apparaît de plus en plus que les rivalités entre les peuples de l'Europe n'ont été que des incidents, dans la durée de son existence historique, de ce principe de contradiction dont elle a vécu, et dont les éléments changeaient à mesure que l'un de ces peuples, parvenant à son âge adulte, trouvait devant lui un adversaire assez fort à ce moment-là pour lui donner la réplique.
Telle est, je crois, l'interprétation la plus sage qu'on puisse offrir du drame européen. Nous avons assisté tour à tour, avec les rivalités de l'Espagne et de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, de l'Angleterre et de la France, de la France et des Allemagnes, de l'Allemagne et de l'Angleterre, à la lutte du dogmatisme spirituel contre la liberté pratique d'investigation, de l'idéalisme social contre le réalisme mystique, du particularisme aristocratique contre l'humanisme universel, du statisme constructif contre le dynamisme créateur, de l'impérialisme moral contre l'impérialisme intellectuel, cependant que l'Italie maintenait dans le tumulte de ses passions anarchiques, par le moyen du Conclave, le principe de droit et le principe d'unité dont Rome, par la conquête de la Gaule et ses conséquences, avait imposé la loi à l'Europe médiévale. Tout cela substantiellement lié, bien entendu, -à des conditions économiques qui faisaient de l'un et l'autre peuple, au moment de la lutte, les plus robustes représentants en Europe des intérêts en présence. Je n'aperçois pas bien les raisons du conflit entre l'Angleterre et l'Espagne sans l'expansion commune de leurs flottes sur l'océan occidental nouvellement ouvert, ni du conflit entre la France et l'Angleterre sans le développement parallèle au leur du marché continental, ni du conflit entre les Allemagnes et la France sans les offres et demandes des marchés anglais et russe, ni du conflit entre l'Allemagne et l'Angleterre sans l'apparition du marché américain - pas plus que de l'ancien conflit entre Rome et l'Europe sans la poussée de celle-ci vers la Méditerranée.
On a dit, à l'issue de chacun de ces conflits, qu'il avait mis aux prises deux peuples complémentaires. Et il semble en effet que, quand l'un d'eux se produit, ce soient les deux groupements culturels les plus représentatifs à ce moment-là, parce que les plus forts, des contradictions vivantes dont est faite l'énergie de l'Europe, qui se disputent l'Empire pour ses intérêts supérieurs. Si ce phénomène, qu'on peut qualifier de salutaire, malgré les guerres qu'il a entraînées - car il a sauvegardé dans le passé la sève morale de l'Europe -, semble évident à l'heure actuelle quand on songe aux peuples qui ont montré, au cours du drame récent, le plus haut esprit de sacrifice, il est au moins probable qu'il en fut de même aux temps de Charles Quint et de François 1er d'Elisabeth et de Philippe II, de Louis, XIV et de Guillaume, de Louis XV de Frédéric et de Marie-Thérèse, de Napoléon et de Pitt. Mais l'Europe actuelle serait inconcevable sans l'association la plus intime, aux profondeurs du subconscient, des vertus qui ont permis à la France et à l'Allemagne de l'affirmer dans la paix comme dans la guerre. L'architecture et la musique n'en marquent-ils pas les pôles depuis sept ou huit cents ans ? L'une, mesure de l'espace, cartésienne avant la lettre, asseyant ses bases statiques sur le plan horizontal pour assurer son ascension et déterminant autour d'elle toutes les expressions de la pensée, non seulement l'abbaye et la cathédrale, non seulement le palais et l'hôtel, mais le jardin, l'alexandrin, les trois unités, le raisonnement antithétique de Pascal, le rempart de Vauban et la manœuvre de Turenne, la classification naturelle, le système métrique, l'étatisme formel de Louis XIV et de Napoléon. L'autre, fonction de la durée, hégélienne avant la lettre, montant d'un seul élan vers les cimes du devenir, éprouvant l'identité du rationnel et du réel dans l'accord de son évidence intérieure et je son langage mathématique, fécondant de proche en proche non seulement le chœur et l'orchestre, mais la "pensée qui saisit l'action dans sa volonté de puissance, la chimie et la métallurgie qui fournissent à l'énergie humaine une nouvelle nourriture, les poèmes du pessimisme transcendant - Goethe, Schopenhauer, Nietzsche - qui restituent au tait de vivre sa joie et sa dignité, l'épopée panthéiste de la politique et de l'industrie qui dédaigne la forme arrêtée pour introniser le mouvement.
J'imagine que la lutte séculaire, qui a opposé sur tous les terrains les Germano-Slaves et les Celto-Latins, n'a pas d'autres prétextes que ces deux tendances dont il serait aisé de trouver les origines d'une part dans la clémence climatique et la stabilité agricole qui assurent aux uns le sens rationaliste des proportions et de l'équilibre, et d'autre part dans les saisons brutales et l'étroitesse des mers libres qui relèguent les autres dans les intérieurs confortables et les métiers minutieux où les attend le repliement sur eux-mêmes et le désir de l'épancher sans interruptions ni mesures autres que les cadences de l'instinct'. Je ne doute pas que l'application à la guerre de ces deux armes spirituelles n'ait produit dans le passé, et même dans le présent, des rencontres harmoniques dont a profité l'Europe entière. Je ne doute pas non plus que leur utilisation pacifique, en vue d'une harmonie sans cesse recréée par une collaboration qui s'intégrerait vite à notre sentiment même, ne puisse enrichir encore l'âme européenne enfin conquise après tant de, drames nécessaires à sa genèse. N'est-ce point un même cœur qui distribue aux deux ailes le sang qui permet à leurs muscles de les déployer ?
Seule jusqu'ici dans l'Histoire - l'Histoire, mémoire des peuples, et c'est pour cela que l'Europe seule a une Histoire -, l'Europe a su associer dans son activité morale le dynamisme lyrique. qui précipite l'avenir au-devant de nos pas comme une réalité vivante, et le statisme rationnel qui définit ses principales conquêtes et les fixe dans la loi. Certains peuples ont dépassé le peuple européen dans l'exercice de l'une ou de l'autre de ces facultés capitales. L'Inde par exemple dans la première, la Chine après l'Égypte dans l'autre. Mais aucun, jusqu'ici, n'a su faire de leur réunion une unité créatrice, parce qu'aucun n'a eu la candeur métaphysique, comme le peuple européen, d'accepter de résoudre dans le drame même de l'être, et par lui, leur vivante contradiction qui ne prendra fin qu'avec le dernier homme. Les autres l'ont su, et ont trouvé leur agonie dans l'excès de leur sagesse. L'Europe commence à le savoir, c'est cela qui la désespère. Et c'est grâce à cela qu'elle cherche encore, dans ses divisions intestines, à dégager des groupes politiques qui la constituent, des éléments exclusivistes l'un de l'autre dont l'inconsciente confrontation avait fait autrefois sa force, même dans les guerres civiles qu'elle qualifiait de nationales. Cependant, une dernière chance s'offre à elle, si don Quichotte et Sancho chevauchent de concert dans son cœur, en bons camarades. Elle peut, en stabilisant l'action de la Russie, servir de lien positif entre l'Amérique et l'Asie, dont la force n'est pas faite de la possession simultanée des deux éléments qui ont créé l'Europe, mais au contraire de l'ivresse avec laquelle elles vivent chacun d'eux, celui qui consiste essentiellement à agir et celui qui consiste essentiellement à penser.
Elie FAURE
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Pourquoi je rentre en Russie
Ancien professeur de logique à l'université de Moscou, Alexandre Zinoviev vivait et enseignait à Munich depuis son expulsion en 1978. La publication, en 1976, de son livre "Les Hauteurs béantes" lui avait valu d'être démis de toutes ses fonctions, privé de ses diplômes et exclu du Parti communiste de l'URSS. Ce point de vue, publié le 30 juin 1999 par le journal Le Monde, exprime le désamour de l'auteur envers le monde occidental.
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Pour répondre à cette question, il me faut d'abord répondre à une autre : pourquoi me suis-je trouvé il y a vingt et un ans hors de Russie, en Occident ? Laissant de côté les détails concrets, je me bornerai à l'essentiel. A l'époque, un régime communiste totalitaire régnait en Russie. Il paraissait inébranlable, installé à jamais. Je lui étais opposé non pas pour des raisons politiques ou idéologiques (je n'étais ni anticommuniste ni antisoviétique), mais à cause des réactions de mon milieu à mes travaux scientifiques et littéraires. Ce milieu me rejetait en tant que phénomène étranger à la nature de la société soviétique (communiste).
Et j'ai été éjecté de Russie soviétique en Occident contre ma volonté et mon désir. C'était en 1978. A l'époque, la guerre froide battait son plein. En Occident, c'était l'épanouissement de la démocratie, du libéralisme, de la liberté de pensée, du pluralisme créateur. Qu'ils aient été les armes de la guerre froide de l'Occident contre le communisme soviétique passait au second plan. Ces manifestations semblaient organiquement liées à la nature même de la civilisation occidentale. Dans ces conditions, il ne pouvait même pas être question d'un retour en Russie. Diffuser largement mes ouvrages y était lourdement puni. Même si je l'avais voulu, on m'en aurait interdit l'accès.
Au début des années 90, cependant, l'Union soviétique s'est effondrée et le régime social soviétique (communiste) a été détruit dans les pays qui la composaient. Il ne s'ensuivit pas pour autant l'épanouissement, promis par l'idéologie et la propagande occidentales, de la Russie mais, au contraire, une dégradation accélérée dans tous les domaines de la société - politique, économique, idéologique, moral et social. J'ai commencé à en parler et à l'écrire, selon le principe de la vérité à tout prix. Je m'en étais tenu à ce principe dans la description de la société soviétique, ce qui m'avait valu d'en être expulsé. Maintenant, ce que j'écris en toute honnêteté et véracité à propos de la Russie postsoviétique me vaut en Occident un boycottage de fait de mes travaux scientifiques et littéraires, une impossibilité pratique de les publier et de les diffuser. J'ai personnellement fait l'expérience concrète de l'étroitesse, de l'exclusivisme, de l'arbitraire et du caractère tendancieux de la liberté de création à l'occidentale. Bien que cela aussi ait joué un rôle, ce n'est pas ce qui a déterminé ma décision de rentrer en Russie. Le facteur fondamental en a été le changement en Europe occidentale, survenu après la fin de la guerre froide et la débâcle de l'Union soviétique. L'essence de ce changement, c'est la totale américanisation de l'Europe de l'Ouest. Tant que l'Union soviétique existait et était la deuxième superpuissance de la planète, elle gardait l'Europe occidentale de cette américanisation, mortelle pour ses meilleures réalisations - y compris le libéralisme, le pluralisme de création et la liberté de penser. Faute de cette couverture, l'Europe de l'Ouest a pratiquement capitulé devant le gros bâton de l'américanisme. L'époque n'est plus seulement au postcommunisme, elle est postdémocratique. Mon séjour en Occident a ainsi perdu tout sens. Si bien que l'essentiel, dans mon retour en Russie, n'est pas que je rentre dans ma patrie, mais que je quitte un Occident qui m'est devenu adverse. Il y a quelques années déjà que j'ai commencé à réfléchir au problème d'un retour en Russie, lorsque les desseins des maîtres du monde occidental au sujet de la Russie et du peuple russe me sont devenus parfaitement clairs - à savoir, mettre la Russie à genoux afin qu'elle ne puisse jamais se hisser au niveau d'une puissance forte au sein de la communauté mondiale et transformer son territoire en une zone de colonisation occidentale. Quant au peuple russe, il s'agit de le ravaler au niveau d'une peuplade ethnique primitive peu nombreuse, pas plus de trente à cinquante millions, incapable même de se gouverner de façon autonome.
Le déclic de la décision définitive et irrévocable de quitter l'Occident a néanmoins été l'agression cynique et brutale des Etats-Unis et de l'OTAN contre la Serbie, qui a ravivé en moi les souvenirs des années de l'agression hitlérienne contre ma patrie. Il m'est devenu tout à fait clair que le même sort attendait la Russie, qu'ivres de superpuissance mondiale, les maîtres américains du monde occidental et leurs valets d'Europe de l'Ouest ne reculeraient devant rien pour liquider toute velléité de résistance de la part de la Russie afin de l'effacer de la surface de la Terre et de l'oblitérer de la mémoire de l'humanité. En tant que Russe, je ne puis demeurer un observateur en marge de la mort de mon pays. J'estime de mon devoir moral d'être aux côtés de mon peuple en ce moment tragique de son histoire et de partager son sort. En conclusion, je tiens à dire que la capitulation de l'Europe de l'Ouest devant l'américanisation aura des conséquences inéluctables pour les pays d'Europe occidentale, quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé avec la Russie la destruction des bases mêmes de sa civilisation et la perte de souveraineté nationale de ses peuples.
Comme beaucoup de compatriotes de ma génération, je ne me sens pas uniquement russe, mais également européen. En Russie, ce ne sont pas seulement ni tellement les valeurs du communisme qui se sont effondrées, mais bien plus les vraies valeurs (non celles de la propagande !) de la civilisation d'Europe occidentale. Pour moi, je ne vois qu'une seule possibilité de les défendre quitter une Europe occidentale sacrifiée sur l'autel d'une démocratie totalitaire mondialisée ou de l'américanisme. Je pense que la Russie aura encore un rôle important à jouer contre l'américanisation de la planète, comme elle a déjà joué un rôle décisif dans la lutte contre la menace mondiale du fascisme. En rentrant en Russie, je demeure fidèle aux principes mêmes de l'Europe de l'Ouest.
Alexandre Zinoviev
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Le manifeste Atlantide-Europe
Le site " IABOC - Les franchisseurs " adhère pleinement au manifeste ATLANTIDE-EUROPE, publié par les Éditions L'ÂGE D'HOMME en 1999
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" En ces temps de décomposition de l'Europe, les moments de compréhension et d'union entre peuples et individus acquièrent une valeur très profonde. L'effondrement du modèle communiste, l'atténuation des anciens réflexes culturels et la disparition des préjugés religieux ouvrent la porte à une communion entre chrétiens d'Europe qui était impensable voici peu d'années encore.
Notre continent dévasté est un terrain vague, mais avec les murs qui nous protégeaient, chacun de son côté, tombent aussi les cloisons qui perpétuaient des malentendus séculaires. C'est l'heure des comptes. C'est aussi, selon le sentiment de beaucoup, l'heure du compte à rebours. Cette civilisation, en achevant son parcours, nous permet d'entrevoir mieux que tous nos ancêtres ses entrailles qu'elle a si bien su, jadis, nourrir et défendre.
Contre la facture est-ouest, contre l'ignorance délibérée, pour l'union des esprits en Europe, l'Âge d'Homme a toujours combattu. Par les traductions, la philosophie, la théologie. Par des revues, chargées de consigner et d'interpréter les faits.
Dans l'immense naufrage où nous sommes entraînés, les efforts d'information et de mise en garde qui étaient encore possible et utiles au temps de l'Empire soviétique n'ont plus de sens. La bataille ne s'est pas apaisée : elle fait rage plus que jamais, à ceci près qu'elle n'a plus de front. Le front entre la civilisation et la régression passe désormais par chaque salle de classe ou de rédaction, chaque famille, chaque courant artistique, chaque individu. Celui qui traite de ces questions ne s'adresse plus à une communauté animée à peu près des mêmes principes et des mêmes craintes, mais à une cohue déchaînée, cacophonique, où seul un individu sur vingt est prêt à entendre son message et à y répondre. Et ces cinq pour cent d'yeux ouverts et d'oreilles attentives n'ont plus ni patrie, ni langue, ni religion, ni idéologie. Comment les capter, comment les rassembler ?
En réfléchissant à ces questions et aux circonstances qui nous obligent à nous les poser, nous avons tout naturellement songé à Dimitri Mérejkovsky et à son livre immense, Atlantide-Europe, le mystère de l'occident. Russe orthodoxe, érudit sans lacune, Mérejkovsky avait assimilé l'ensemble des traditions du monde chrétien et de ses palimpsestes antiques, hébraïques, égyptiens, sumérien. En tissant la toile des correspondances historiques et préhistoriques qui ont annoncé la venue du Sauveur, il a élaboré une vision eschatologique intégrant tous les antagonismes Orient-Occident.
Ces temps de guerre et de chaos sont aussi les temps qui confirment sa vision. Suivant Platon, il a placé la première Atlantide à la source de notre civilisation, car du cataclysme marin qui l'a engloutie chaque tradition a gardé la trace. Conquérante, superbe, technicienne et belliqueuse : telle qu'elle est restée dans l'arrière mémoire des peuples, telle elle réapparaît aujourd'hui - toujours selon Mérejkovsky- pour clore l'éon chrétien.
Mort en 1940, Mérejkovsky n'a pourtant pas vu la création du Pacte Atlantique, de l'Otan, chargé de perpétuer le schisme chrétien après que les églises historiques y ont renoncé ! il n'a pas vu cette fin de siècle ahurissante où le continent blanc se dissout alors qu'il est " protégé " par l'alliance militaire la plus puissante de tous les temps, qui couvre la zone atlantique de ses signaux et qui pourtant reste impuissante devant la mort démographique et culturelle, la corruption intérieure de ses peuples ! Non pas seulement impuissante : complice de ceux qui veulent leur mort ! Comme elle l'a fait une fois déjà dans la nuit des temps, la civilisation atlantique est en voie de se saborder au faîte de sa puissance.
Convaincus de sa justesse et de sa fertilité, nous avons voulu placer notre nouvelle revue sous les auspices de cette vision et de son auteur. Aussi Atlantide-Europe sera le nom de cette nouvelle amarre que nous lançons, non plus géographique, mais spirituelle. Elle parlera de tout mais avant tout d'idées, sans esprit de camp, sans prosélytisme, mais défendant avec ferveur l'ordre naturel et la vérité. "
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