vendredi, 01 janvier 1999

Vaclav HAVEL : L'identité nationale et le grand large

Tribune parue initialement dans LE FIGARO du 25 avril 2001

Dans cette tribune, Vaclav HAVEL poursuit sa quête d'une unité intérieure qui se refléterait dans l'ordre social. Il démontre, non sans justesse, que le mal qui ronge nos sociétés n'est pas issu de la structure, mais du comportement des personnes que nous sommes. Cependant, nous devons aussi noter que le comportement individuel peut devenir le fruit d'une structure manipulée par des idéologues ; que l'exemple doit venir d'en haut et que les princes qui nous gouvernent doivent être au service de la chose publique, cette res publica tant admirée et pourtant, tant souillée par ses gardiens. "Que celui qui est sans péché jette la première pierre" est une belle sentence et on se doit de la garder à l'esprit comme signe d'humilité, mais on aimerait tant qu'elle soit aussi inscrite aux frontons de nos palais nationaux !



________________________

On débat beaucoup de l'identité et de la souveraineté de nos jours. Mais que signifient exactement ces deux mots ? Leur signification commune se niche probablement dans le sentiment qu'une communauté n'est elle-même que si elle peut décider de son propre destin. Sans obstacle.

L'identité et la souveraineté suscitent des discussions souvent mornes. Elles seraient toutes deux mises en danger par, à la fois, une Union européenne qui souhaite « nous » assimiler le plus possible ; la Commission européenne et ses critères l'Otan, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, les Nations unies ; les capitaux étrangers, les idéologies occidentales, les mafias orientales, l'influence américaine, l'immigration asiatique ou africaine, ou par Dieu sait quoi...

Certaines de ces craintes peuvent être fondées. Mais elles dérivent toutes d'un malentendu bien connu : la croyance que la défense de la souveraineté et du caractère unique d'une nation ne dépend pas d'une communauté ou d'un peuple, mais d'un contrôle laissé à ceux qui voudraient essayer de « nous » priver de notre identité ou, du moins, l'affaiblir., Or, je ne pense pas que la principale préoccupation en ce bas monde soit de trouver les moyens de voler aux gens leur souveraineté. Le respect du caractère unique de chaque nation, son degré de développement et la façon dont un pays reste maître de son destin sont, en priorité, du ressort de ceux qui y vivent.

Comment rester maître de son destin ? De deux choses l'une : ou un peuple se barricade chez lui dans l'espoir que les grands vents du monde l'épargneront, ou il prend le chemin inverse et se conduit comme un véritable citoyen de notre village planète, engagé dans le monde où il vit et acceptant sa part de responsabilité. L'humanité entière fait face à ce dilemme crucial: soit observer en silence l'autopropulsion suicidaire de notre civilisation, soit participer activement à la sauvegarde des biens de ce monde et, en particuber, au plus précieux d'entre eux : la terre et sa biosphère.

Mais il y a plus concret. Par exemple, la façon dont un peuple laisse défigurer ses villes et agglomérations par une architecture standard sans créativité. Un tel fléau n'est pas dû à l'Union européenne, aux capitaux des firmes transnationales ou aux méchants étrangers. Toutes ces dégradations bénéficient du consentement actif des autorités et populations locales. En d'autres mots : nous mêmes sommes les premiers à souiller «notre» identité, alors que nous devrions en être les gardiens et protecteurs.

Qui infecte les textes et les conversations de clichés, de phrases mal bâties et d'expressions incorrectes ? Qui est responsable du langage stérile de ces slogans publicitaires abrutissants vus sur chaque mur ou écran de télévision ?

Tout cela n'attaque-t-il pas sévèrement nos langues et nos racines ? Nous qui utilisons - tout à fait volontairement ces clichés et ces slogans, ne sommes-nous pas responsables ?

Allons plus loin : qui permet aux jeunes de se plonger du matin au soir dans le bain de violence des écrans de cinéma et de télévision et qui s'étonne ensuite avec des airs de petit saint de leur agressivité ? Qui lit la littérature de caniveau et regarde la production pornographique ? Ces «distractions» ne sont pas filmées ou publiées par les fonctionnaires de Bruxelles, les organisations internationales, les pays étrangers ou les multinationales : elles sont commercialisées par des citoyens pour leurs compatriotes.

Si ces attaques à l'identité sont sensibles dans tous les pays industrialisés, les Etats postcommunistes doivent affronter d'autres menaces. Au cours des dix dernières années de transformation économique, des sommes inimaginables ont disparu des banques et des entreprises, des milliards de taxes n'ont jamais été payés et très peu de coupables ont été traînés en justice. Pire même : les familiers des paradis fiscaux semblent jouir de l'admiration silencieuse de ceux qu'ils ont pourtant floués...

Mais qui sont exactement ceux qui ne paient jamais leurs dettes et enrôlent des tueurs à gage pour se débarrasser de leurs créanciers ? Pourquoi ces dénégations accompagnées de sourires satisfaits parmi les leaders des partis politiques et en général, les gens qui devraient servir de modèles aux autres ? Qui introduit dans notre vie publique les poisons de la dissension, de l'égoïsme, de la haine et de l'envie ? Qui nous conduit à devenir de plus en plus insensibles au fait que chacun peut mentir à propos de tout et de n'importe qui ?

Je le répète : si l'identité d'une nation est en danger, ce danger vient d'abord de l'intérieur. Il résulte d'un choix - souvent exprimé dans les urnes - et n'est pas dû à la négligence ou l'indolence. La menace ne vient pas de l'extérieur. Certes, la poursuite aveugle du profit n'est pas l'invention d'un seul peuple, elle est même très contagieuse. Mais il est tout aussi vrai que personne ne peut obliger quelqu'un d'autre à suivre ce chemin.

Si nous sommes vraiment soucieux de préserver notre identité en faisant le bon choix électoral, alors un environnement international ouvert et la culture démocratique de nos voisins, amis et alliés constituent le meilleur terreau pour développer le caractère unique de chaque peuple. L'identité nationale ne peut s'épanouir qu'en respirant l'air frais du grand large, en pratiquant le bon voisinage et en sachant surtout affronter - outre les vents adverses venus de l'extérieur - les mauvais désirs qui montent de l'intérieur...

Les droits des nations

Le 5 octobre 1995, Jean-Paul II s'adressait à la communauté des Etats, aux Nations-Unies. Il rappelait, dans sa déclaration qu'il "n'existait pas encore d'accord international, comme la déclaration des droits de l'homme, qui traite des droits des nations dans leur ensemble". Voici les principaux passages de son allocution

---

La Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée en 1948, a traité de manière éloquente des droits des personnes; mais il n'existe pas encore d'accord international analogue qui traite des droits des nations dans leur ensemble. C'est là un fait qu'il convient de prendre attentivement en considération, étant donné les questions urgentes qu'il suscite dans le monde contemporain au sujet de la justice et de la liberté.

En réalité, le problème de la pleine reconnaissance des droits des peuples et des nations s'est posé à maintes reprises à la conscience de l'humanité, provoquant une ample réflexion d'ordre éthique et juridique. Je pense au débat qui s'est déroulé au concile de Constance, au XVe siècle, lorsque les représentants de l'Académie de Cracovie, animés par Pawel Wlodkowic, défendirent courageusement le droit à l'existence et à l'autonomie de certaines populations européennes. Plus connue, la réflexion entreprise, à la même époque, par l'Université de Salamanque au sujet des peuples du Nouveau Monde. En notre siècle, comment ne pas faire mémoire de la parole prophétique de mon prédécesseur Benoît XV qui, au cours de la Première Guerre mondiale, rappelait à tous que "Les nations ne meurent pas" et qui invitait "à examiner avec une conscience sereine les droits et les justes aspirations des peuples" (Aux peuples belligérants et à leurs dirigeants, 28 juillet 1915)?

Actuellement, le problème des nationalités se situe dans une perspective mondiale nouvelle, caractérisée par une forte "mobilité" qui rend les frontières ethniques et culturelles des différents peuples toujours moins nettement tracées, sous l'influence de nombreux facteurs comme les migrations, les moyens de communication sociale et la mondialisation de l'économie. Et pourtant, dans cette perspective d'universalité, nous voyons ressurgir avec force les requêtes des particularismes ethniques et culturels, presque comme une exigence impérieuse d'identité et de survie, comme une sorte de contrepoids aux tendances à l'uniformisation. C'est un fait qu'il ne faut pas sous-estimer, comme s'il ne s'agissait que d'une survivance du passé; cela demande plutôt à être analysé, dans une réflexion approfondie d'ordre anthropologique, éthique et juridique.

Cette tension entre le particulier et l'universel, en effet, peut être considérée comme immanente à l'être humain. En raison de leur communauté de nature, les hommes sont poussés à se sentir membres d'une seul grande famille, et ils le sont. Mais, à cause du caractère historique concret de cette même nature, ils sont nécessairement attachés de manière plus intense à des groupes humains particuliers, avant tout à la famille, puis aux divers groupes d'appartenance, jusqu'à l'ensemble du groupe ethnique et culturel désigné, non sans motif, par le terme de "nation" qui évoque la "naissance", tandis que, si on l'appelle "patrie " ("fathertand"), il évoque la réalité même de la famille. La condition humaine est ainsi placée entre ces deux pôles l'universel et le particulier -, en tension vitale entre eux, tension inévitable, mais singulièrement féconde si elle est vécue dans un équilibre paisible.

C'est aussi sur ce fondement anthropologique que reposent les "droits des nations", qui ne sont rien d'autre que les "droits humains" considérés à ce niveau spécifique de la vie communautaire. La réflexion au sujet de ces droits n'est certes pas facile, compte tenu de la difficulté de définir le concept même de "nation" qui ne s'identifie pas nécessairement a priori avec celui de l'État. Cette réflexion est toutefois indispensable, si l'on veut éviter les erreurs du passé et mettre en place un ordre mondial juste.

Le droit d'une nation à l'existence est certainement antérieur à tous ses autres droits: personne - ni un État, ni une autre nation, ni une organisation internationale - n'est jamais fondé à considérer qu'une nation déterminée ne serait pas digne d'exister. Ce droit fondamental à l'existence ne suppose pas nécessairement une souveraineté étatique, car diverses formes de rattachement juridique entre différentes nations sont possibles, comme c'est le cas, par exemple, dans les Etats fédéraux, dans les confédérations, ou dans les États comportant de larges autonomies régionales. Certaines circonstances historiques peuvent se présenter dans lesquelles diverses formes de rattachement à l'unique souveraineté d'un Etat peuvent paraître souhaitables, mais à condition que cela advienne dans un climat de vraie liberté, garantie par l'exercice de l'autodétermination des peuples. Le droit à l'existence implique naturellement, pour toute nation, le droit à garder sa propre langue et sa culture, par lesquelles un peuple exprime et défend ce que j'appellerai sa "souveraineté" spirituelle originelle. L'histoire montre que dans des circonstances extrêmes (comme celles qu'a connues la terre où je suis né), c'est précisément sa culture qui permet à une nation de survivre à la perte de son indépendance politique et économique.

Par conséquent, toute nation a également le droit de mener sa vie suivant ses traditions propres, en excluant naturellement toute violation des droits humains fondamentaux et, en particulier, l'oppression des minorités. Toute nation a le droit de construire son avenir en donnant une éducation appropriée à ses jeunes générations.

Mais, si les "droits de la nation" traduisent les exigences vitales de la "particularité", il n'est pas moins important de souligner les exigences de l'universalité, exprimées par une conscience forte des devoirs que les nations ont à l'égard des autres et de toute l'humanité. Le premier de tous est certainement le devoir de vivre dans une disposition pacifique, respectueuse et solidaire à l'égard des autres nations. Ainsi l'exercice des droits des nations, équilibré par l'affirmation et la pratique des devoirs, entraîne un "échange de dons" fécond, qui renforce l'unité entre tous les hommes.

Au cours des dix-sept années écoulées, pendant mes pèlerinages pastoraux auprès des communautés de l'Église catholique, j'ai pu entrer en dialogue avec les nations et les cultures de toutes les parties du monde, dans leur riche diversité. Malheureusement, il faut encore que le monde apprenne à vivre dans la diversité, ainsi que l'ont douloureusement rappelé les évènements récents des Balkans et d'Afrique centrale. La réalité de la "différence" et la particularité de l'"autre" peuvent parfois être ressenties comme un poids, ou même comme une menace. Amplifiée par des ressentiments d'origine historique et exacerbée par les manipulations de personnages sans scrupules, la peur de la "différence" peut conduire à nier l'humanité même de l'"autre"; le résultat est alors que les personnes entrent dans une spirale de violence qui n'épargne personne, pas même les enfants. Des situations de cette nature sont bien connues aujourd'hui, et, en ce moment, mon coeur et ma prière se portent spécialement vers les souffrances des populations martyrisées de Bosnie-Herzégovine.

Par d'amères expériences, nous savons donc que la peur de la "différence", surtout quand elle s'exprime dans un nationalisme étroit et exclusif qui nie tout droit à l'"autre", peut conduire véritablement à l'horreur de la violence et de la terreur. Et pourtant, si nous nous efforçons d'apprécier objectivement la réalité, nous sommes en mesure de constater que, au-delà de toutes les différences qui caractérisent les individus et les peuples, il y a entre eux une affinité fondamentale, étant donné que les diverses cultures ne sont en réalité que des manières différentes d'aborder la question du sens de l'existence personnelle. C'est justement là que nous pouvons mettre en évidence une source du respect qui est dû à toute culture et à toute nation: n'importe quelle culture est un effort de réflexion sur le mystère du monde et, en particulier, de l'homme: elle est une manière d'exprimer la dimension transcendante de la vie humaine. Le coeur de toute culture est constitué par son approche du plus grand des mystères, le mystère de Dieu.

Notre respect pour la culture des autres est ainsi fondé par notre respect des recherches que font toutes les communautés pour répondre au problème de la vie humaine. Dans cette perspective, il nous est possible de reconnaître l'importance de préserver le droit fondamental à la liberté de religion et à la liberté de conscience, colonnes essentielles sur lesquelles repose la structure des droits humains et fondement de toute société réellement libre. Il n'est permis à personne d'annihiler ces droits en faisant usage de coercition pour imposer une réponse au mystère de l'homme.

Faire abstraction des diversités réelles - ou, pire encore, tenter d'abolir ces diversités -, cela revient à se priver de la possibilité de sonder la profondeur du mystère de la vie humaine. La vérité sur l'homme est le critère immuable de jugement qui s'applique aux cultures; mais toute culture a quelque chose à enseigner sur l'une ou l'autre dimension de cette vérité complexe. C'est pourquoi la "différences" que certains trouvent si menaçante, peut devenir, grâce à un dialogue respectueux, la source d'une compréhension plus profonde du mystère de l'existence humaine.

Dans cette perspective, il faut clarifier la différence essentielle qui existe entre une forme insensée de nationalisme, qui prône le mépris des autres nations ou des autres cultures, et le patriotisme, qui est au contraire l'amour légitime du pays dont on est originaire. Un véritable patriotisme ne cherche jamais à promouvoir le bien de la nation aux dépens d'autres nations. De fait, cela finirait par nuire aussi à sa propre nation, avec des effets néfastes autant pour l'agresseur que pour la victime. Le nationalisme, en particulier dans ses expressions les plus radicales, est donc contraire au patriotisme véritable, et nous devons nous efforcer aujourd'hui de faire en sorte que le nationalisme exacerbé ne continue pas à reprendre sous de nouvelles formes les aberrations du totalitarisme. Cela vaut aussi, évidemment, dans le cas où l'on prendrait comme fondement du nationalisme le principe religieux lui-même, comme malheureusement cela se produit dans certaines manifestations de ce qu'on appelle le "fondamentalisme" ( ... ).

Nous ne devons pas avoir peur de l'avenir. Nous ne devons pas avoir peur de l'homme. Ce n'est pas par hasard que nous nous trouvons ici. Toute personne a été créée à "l'image et à la ressemblance" de Celui qui est à l'origine de tout ce qui existe. Nous sommes capables de sagesse et de vertu. Avec ces dons et avec l'aide de la grâce de Dieu, nous pouvons construire dans le siècle qui est sur le point d'arriver et pour le prochain millénaire une civilisation digne de la personne humaine, une vraie culture de la liberté. Nous pouvons et nous devons le faire! Et, en le faisant, nous pourrons nous rendre compte que les larmes de ce siècle ont préparé la voie d'un nouveau printemps de l'esprit humain.

Elie Faure : Vertu de l'Occident

Texte de Elie Faure (1873-1937) dans son ouvrage "Découverte de l'archipel". Dans cet ouvrage, Elie Faure examine le monde d'un point de vue géographique. Dans cet "archipel", les îles sont les peuples qui poursuivent, côte à côte, un destin singulier. --------

"Le monde humain n'est pas un tout indifférencié. L'individu est sans doute un membre de l'humanité, mais il est d'abord fait à l'image d'un milieu plus restreint, et c'est ce milieu qu'il exprime. Chaque peuple a ses traits particuliers, montre des dons spécifiques, fait preuve d'une capacité créatrice originale, manifeste une personnalité qu'il doit, pour une part, à l'environnement physique et géologique, mais plus encore à son histoire, à ses traditions spirituelles, ainsi qu'à son hérédité biologique, aux sangs mêlés qui l'ont constitué.

Le machinisme contemporain tend à jeter sur toute la terre un voile unificateur, il accélère entre les divers pays une osmose qui ne peut manquer de réduire la diversité ethnique et culturelle du monde. Cette évolution, Elie Faure en est conscient très tôt, et avant ce nivellement qu'il tient sans doute pour inéluctable et irréversible, il s'attache à fixer les traits périssables des diverses ethnies de notre globe"


(extrait du texte de présentation de l'ouvrage dans l'édition du livre de poche de 1978)

---------------



L'OCCIDENT et l'Amérique son héritière paroxystique - n'est plus caractérisé aux yeux du monde et, pour une grande part des Occidentaux, aux leurs propres que par les saillies et les profils de son outillage scientifique. Sous le nom de machinisme, c'est lui qui marque partout, et bientôt exclusivement, son action. Toute qualité mise à part, on ne peut comparer ce phénomène, par son universalité, par sa poussée irrésistible, par l'inutilité dérisoire des résistances qu'on lui oppose, qu'à la marée spirituelle - christianisme, bouddhisme, islamisme - qui a submergé la terre presque entière trois fois depuis deux mille ans. Encore cette marée se présentait-elle en trois masses à peu près égales de densité et de poids qui, tout en visant des fins analogues, se combattaient avec fureur. Tandis que nous sommes maintenant en présence d'une force unique, douée d'une vitesse chaque jour accélérée, prête à subjuguer tous les hommes et à broyer, sans même s'en apercevoir, ceux qui prétendent résister. A part cela, même unanimité, même action anonyme, impersonnelle, cruelle, substituant seulement des buts positifs à des fins sentimentales, bien que ces fins sentimentales eussent sans doute eu pour supports d'humbles intérêts matériels, et que ces buts positifs sécrètent, dans leur marche impitoyable, des intérêts spirituels invisibles. Le machinisme ouvre déjà les avenues d'une mystique dont on trouverait aisément la correspondance dans l'universalité dogmatique qui, au Moyen Âge de l'Europe et de l'Asie, planait au-dessus des violences féodales, du choc des races et des peuples, des idiomes qui accentuaient les différences entre tel et tel groupement.

Inutile de s'étendre sur les dangers et les tares du machinisme. On ne s'est pas privé de les signaler, le plus souvent avec une colère intéressée, parfois avec un désespoir sincère.



  • Substitution de la force aveugle à la force intelligente.
  • De l'impersonnalité de la fonction à la personnalité de l'organe.
  • De l'automatisme de la fabrication à la poésie de la création.
  • De la cruauté des outils industriels ou militaires écrasant ou brûlant ou mutilant les hommes sans les distinguer, à l'élégance des armes et des instruments personnels qui faisaient un jeu du travail et de la guerre.
  • Du sombre destin des multitudes rivées à une tâche qui n'intéresse ni leur esprit ni leur bien-être, à la radieuse espérance des foules sculptant les montagnes dans l'élan de la foi.
  • Du terrible anonymat de la ruche à la fantaisie des individus.
  • De " la matière " à " l'esprit ", pour tout dire.



Mais il serait aisé de relever des arguments de même espèce chez les premiers contempteurs du christianisme qui voyaient avec fureur l'esclave se substituer à l'homme libre, la femme abandonner pour la collectivité ténébreuse des catacombes la dignité du foyer, le gouvernement du monde passer des aristocraties guerrières à la hiérarchie d'un clergé issu de la tourbe des métèques, les valeurs de caractère et de virilité faire place aux valeurs d'humilité et de renoncement - en somme l'esprit tout entier changeant de points d'application pour le plus grand bien des hommes selon les uns, leur plus grand malheur selon les autres. Je connais l'argument principal de ceux qui raisonnent aujourd'hui, vis-à-vis du machinisme naissant, comme raisonnaient les ennemis du christianisme en genèse. Ils représentent " la vie intérieure ", ni plus ni moins qu'il y a deux mille ans, bien que le temporel ait échappé des mains défaillantes des castes qui représentaient en ces temps-là les choses charnelles, pour tomber entre les leurs. Et les pauvres gens qui espèrent qu'un jour la machine qu'ils arrosent de leur sueur et où ils déchirent leurs mains maçonnera des abris, sciera des planches, ajustera des meubles, confectionnera des vêtements, fabriquera des conserves, décortiquera des fruits pour leur usage, représentent les passions les plus " animales ". Marc Aurèle et Julien devaient être de cet avis quand ils considéraient avec douleur les agissements des premiers chrétiens qu'ils croyaient de leur devoir de livrer aux bêtes, C'est un précédent des plus honorables. Mais qu'en est-il advenu ? Le pauvre, en fin de compte, a eu raison contre Julien et Marc Aurèle. Il aura raison contre " les honnêtes gens " d'aujourd'hui. La " vie intérieure " est Antée. Il faut qu'elle touche la terre pour ressusciter. La machine n'est pas aveugle. L'homme a démontré, par elle, la puissance de l'esprit puisque, par elle, il a multiplié par mille l'efficience de son travail. Sa fonction n'est pas impersonnelle, puisqu'elle exprime des organes profondément étudiés dont chacun est le prolongement d'une personnalité vigoureuse associant ses efforts à la personnalité voisine pour élargir, dans le temps et l'espace, le territoire conquis. Elle est poésie comme la science, sa mère, puisqu'elle rassemble en faisceau toutes les forces mystiques jadis invoquées par les poètes pour organiser un nouveau mythe. J'en appelle aux avions qui remplissent le ciel de leurs bourdonnements d'insectes, aux sons errants que nous captons dans les airs pour les fixer dans nos demeures et les renvoyer en échos de l'antipode à l'antipode, au flot vivant qui sort des milliards d'amibes obscures pour éclater dans la lumière à la cime du rêve après avoir baigné les canalicules des arbres, roulé dans le sang des bêtes, tressailli dans le désir de l'homme, à la danse des atomes au fond de l'infini microscopique qui répond à la danse des sphères au fond de l'infini télescopique, à ces fabuleuses richesses qui s'accumulent dans la connaissance avant d'imprimer leur rythme aux battements de notre cœur. Sa cruauté, en se perfectionnant, en n'abandonnant plus rien à la fantaisie de ses bielles, de ses fils, de ses volants, de ses récepteurs, de ses ailes, parviendra ou bien à se vaincre, ou bien à créer d'autres jeux, peut-être de planète à planète, pas plus atroces que ceux qui ont fécondé au nom du Christ tant de sillons, en les baignant de sang humain.

Elle n'a pas encore répandu dans les masses salariées plus de douleurs, ni suscité moins d'espérances que les gardiens du paradis n'en avaient semé au camp des esclaves. Et le pressentiment des cathédrales semble au moins aussi vivant dans notre instinct actuel que dans celui des martyrs du cirque. Les grands temples sont anonymes, comme les créations de la machine le deviennent de plus en plus. La puissance de l'individu s'accroît dès qu'elle s'intègre à un vaste effort collectif. L'orchestre symphonique est l'image de l'accord entre la puissance de l'homme et la puissance du groupe. Matière, esprit sont dans une dépendance étroite, indéfiniment réversible. Et c'est par l'ajustement à la croisée d'ogive des pierres que les carriers tiraient du sol de l'Ile-de-France, de la Beauce, du Valois, et que les charretiers apportaient aux maçons en excitant leurs chevaux, que l'esprit a jailli des tours de Notre-Dame et de la flèche de Chartres et plane, comme un vol d'oiseaux, aux voûtes du transept de Soissons.' Il ne faut pas maudire la machine, mais la sanctifier, comme on a, il y a vingt siècles, sanctifié la maladie, la servitude et la misère. Nos dieux sont ce que nous voulons qu'ils soient, mais à condition, d'abord, d'être dangereux à fréquenter. Les hommes ont toujours divinisé le risque, et c'est la divinisation du risque qui les a civilisés.

Je songe en ce moment aux beaux livres de Lucie Cousturier, si pénétrés d'affection pour les nègres, qui ont gardé pour la plupart cette fraîcheur de sentiments que nous avons perdue, Rappelez-vous... : " cet inconnu de notre monde dont l'âme avait la fleur et le goût des fruits qu'on cueille sur l'arbre. " Sans doute. Mais l'homme a peu à peu organisé sa vie pour la défendre, de telle sorte qu'il ne cueille plus les fruits sur l'arbre, mais qu'ils parviennent sur sa table par une longue série d'opérations si enchevêtrées et solidaires, que l'arbre lui-même mourrait si nous tentions de la rompre. Sans doute tout pas en avant ou " ailleurs " si vous voulez - ruine un peu de notre innocence. Sans doute il est mortellement triste que nous ne restions pas toute notre vie des enfants. Mais le fait est que nos complications, nos complexités, nos réticences et nos audaces ont fait précisément les grandes choses que nous admirons de loin tout en nous refusant d'en fouiller les assises de peur d'y rencontrer des débris humains. Il est possible, et même probable, que ce soit à désespérer de Dieu, mais le mystère effroyable de l'homme n'est-ce pas justement qu'il soit condamné, pour ne pas mourir, à s'éloigner de plus en plus des choses qui rendent la vie supportable ? Un nègre nous livrera sans peine le secret que Pascal et Dostoïevski cherchent avec désespoir. Mais Pascal et Dostoïevski sauvent le monde parce qu'ils savent que, quand on a perdu ce secret, l'unique préoccupation d'une âme forte doit être de le reconquérir. Il faut bien nous représenter que nous ne disposons pas d'une joie plus haute que de retrouver un jour ou l'autre la route du jardin d'Eden, mais que nous ne la retrouvons - est-ce vraiment une lapalissade - qu'à condition d'en être sortis, et que nous ne pouvons y rentrer, de nos jours, qu'en avion ou, à la rigueur, en auto.

Acceptons donc la méthode et la technique occidentales comme de très grandes choses, des choses sacrées, des mythes nécessaires à notre survie, sinon à notre bonheur. Renonçons une fois pour toutes au procédé trop simpliste qui consiste à opposer, par exemple, comme des antinomies irréductibles, la barbarie américaine à la spiritualité hindoue. N'oublions pas que ce sont précisément les barbares qui ont apporté il y a deux mille ans, aux flammes échappées de l'Orient, leur aliment le plus riche. La spiritualité hindoue s'épuisera, si elle refuse d'intégrer à sa substance la méthode et la technique occidentales, comme la barbarie américaine ne deviendra pas de l'esprit si, par une volte-face improbable, elle renonce à explorer jusqu'au bout de leurs conséquences la méthode et la technique qu'elle a reçues de l'Occident. Un ami me disait que Brahmâ est Plus vivant en Amérique qu'aux Indes. Eh oui ! Il y a ressuscité. Ses quatre faces regardent l'Europe et l'Asie par-delà l'Atlantique et le Pacifique, les forêts glacées des abords du cercle polaire que hantent le bison et l'ours et les fourrés torrides des tropiques où le crotale habite les lézardes des dieux morts. Ses bras innombrables, nous les connaissons, puisque nous en maudissons la puissance. Ce sont les trains, les autos, les camions qui courent par millions à travers la prairie, en couronnes rayonnantes, pour apporter à sa bouche, à son cœur, à ses poumons, les nourritures nécessaires. Le pétrole et le charbon montent de ses entrailles pour nourrir le feu de son cerveau. Ne me poussez pas davantage. Je vous dirais que toutes les bêtes de la création vivent et meurent dans sa profonde poitrine parce qu'elles circulent, pour les transmigrations fécondes, dans le labyrinthe sanglant qui s'étend entre les entrées et les sorties des abattoirs de Chicago. Que toutes les plantes alimentent ses usines colossales pour répandre dans le monde le mouvement matériel et moral qui dort dans la Pâte magique du papier et du caoutchouc. Et que par les navires, les câbles sous-marins, les films, la radiophonie elle touche, de ses antennes frémissantes, tous les points sensibles de Dieu.

Nul plus que moi ne doit à l'Asie, nul plus que moi au passé de l'Europe, pour qui l'Asie a tant fait. Je suis donc libre de dire qu'il faut qu'on comprenne tôt ou tard que les peuples de l'Asie ne pourront être sauvés de l'Europe et de l'Amérique que s'ils adoptent, non pas la civilisation, mais la méthode et la technique occidentales, devenant esprit peu à peu. Que s'ils s'y refusent, l'esclavage les attend, non point tant par la volonté des Occidentaux qui fléchit, que par le développement automatique du machinisme destiné à supprimer de proche en proche qui ne voudra pas ou ne saura pas l'utiliser - comme le christianisme supprima jadis qui ne sut pas ou ne voulut pas l'adopter. Que l'imposition de la méthode et de la technique occidentales est donc un moyen de salut apporté par l'Occident, à son insu sans doute, même s'il a dû pour cela employer la force - ce que les Japonais ont compris depuis plus de soixante ans comme-le christianisme fut jadis pour l'Occident un moyen de salut apporté par l'Orient. L'Asie a un rôle immense à jouer, et ce n'est point en repoussant ces terribles bienfaits, mais en les incorporant à sa spiritualité qu'ils peuvent, et qu'ils peuvent seuls, renouveler de fond en comble. Je n'ai aucun goût pour la brutalité des classes dirigeantes et souvent des -classes vaincues momentanément asservies par la machine, et les vieilles civilisations asiatiques me paraissent jusqu'ici avoir accru dans une proportion beaucoup plus vaste qu'elles notre spiritualité. Mais elles y ont mis beaucoup de temps. Et les qualités intérieures qui leur ont permis d'y parvenir ne retrouveront leur sève qu'à condition de se renouveler dans la fréquentation d'une expérience pratique qui démontre tous les jours sa nécessité et sa vitalité et dont nous ne pouvons plus nous passer. L'acceptation de la science et de là technique par l'élite pensante de l'Asie est leur premier degré de divinisation. Les hautes intuitions d'où sont sorties jadis les religions orientales ont été des éclairs illuminant à son sommet une accumulation de connaissances datant peut-être de cent mille ans. Faut-il donc rappeler aux mystiques ennemis de la technique que toutes les religions viennent du culte du feu, cette première et essentielle technique divinisée par les Aryas ? Il n'y a aucune raison pour que le génie de l'Asie ne joue pas encore un rôle analogue en spiritualisant les connaissances nouvelles dont nous voyons en ce moment la floraison miraculeuse. Nous n'avons ni le droit ni le pouvoir, nous, Occidentaux d'Europe et d'Amérique, de renoncer aux conquêtes que Dieu nous a imposées. C'est à l'Asie de dire si elle est encore capable de jouer, vis-à-vis de nous et d'elle-même, son rôle immémorial.

Ceci dit, il est bien certain que l'Occident, au fond de lui, ne croit plus à peu près à rien de ce qui a fait sa puissance et sur quoi il avait fondé ce composé ingénu, mais fécond, de foi et de méthode qui a rayonné alentour pour lui donner l'empire de lui-même et l'empire de la terre, Il a usé tour à tour ses idoles successives, le catholicisme, le protestantisme, le criticisme, les notions dites civiques de morale, de liberté, de nationalité. Et le voici prêt, ou se croyant prêt à renier l'idole scientifique et à revenir aux dieux morts par une espèce de désespoir organique qui prouve sa sénilité. Comme il avait lié l'idée de " progrès moral " au fait du progrès matériel, un certain nombre de déceptions - effroyables parfois récoltées dans ce domaine, lui ont montré le néant de cette notion simpliste et masqué une réalité plus haute, que l'Amérique découvrira sans doute à son insu grâce aux armes dont il l'a dotée et que la Russie tente déjà, avec un courage tragique, de transporter dans le domaine social. C'est que l'esprit - le fameux " Esprit " - soit l'énergie humaine devenante, crée ses propres buts comme ses propres ressources et que le " progrès moral ", chose que les sages d'Asie savent depuis fort longtemps, est en dernière analyse une harmonie collective - jadis appelée religion - entre les différents organes matériels, techniques, politiques, sociaux dont la solidarité se confond, à l'instant le plus élevé de telle période historique, avec la notion mystique de " spiritualité ". A l'origine de toutes les religions - mazdéisme, brahmanisme transmigrateur, bouddhisme, 'christianisme, islamisme - le sentiment plus ou moins vague sinon de " progrès moral " du moins d'ascension spirituelle est et, et l'élan d'énergie que sa promesse fait lever est la sanction de la fécondité des illusions qu'il sème.

Il est donc inconcevable de voir ces vieilles confessions anathématiser, au nom du " progrès -moral ", tous les essais révolutionnaires de renversement des valeurs, car toutes - et la plus haute au premier rang - sont nées dans le sang et l'orgie. Que nous le voulions ou non, un monde entièrement nouveau naît sous nos yeux, et cela grâce surtout à la critique et à la technique imaginées par l'Occident, et ce sera tant pis pour l'Occident - aussi bien que pour l'Orient s'il ne veut pas le comprendre. Il monte de toute part, comme une eau envahissante, pour noyer les mares putrides qui se dessèchent de plus en plus rapidement. Et sans doute il se heurte à de terribles inconnues, le grand corps à demi mort de la Chine, le mystère de l'Amérique métisse et de l'Inde mère, l'Afrique attirant peu à peu vers elle le centre de gravité de la France - cette synthèse occidentale. Mais il ne dépend d'aucun homme, ni sans doute d'aucun peuple, de le repousser dans son lit, et ce sont ceux qui en accepteront le plus virilement les risques qui ont chance de l'endiguer d'abord, de le dominer ensuite. C'est pourquoi le problème essentiel se pose entre Russie et Amérique, l'une qui représente l'esprit occidental poussé jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, l'autre l'accord possible, dans un devenir plus ou moins lointain, de cet esprit avec le fond mystique de l'Asie. Cela, peut-être, pour une lutte sans merci sur tous les terrains, peut-être pour une entente future qui naîtrait automatiquement du passage, ici comme là, des intérêts individuels ayant achevé leur tâche, aux intérêts collectifs appelés à entreprendre là leur. Il semble que l'Europe et l'Asie soient attirées par une force irrésistible vers ces deux pôles, entre lesquels elles seront broyées si elles n'ont pas l'intelligence et l'énergie de s'y souder par un réflexe naturel de l'instinct de conservation.

Les familiers des paquebots qui vont au-devant de la mousson savent tous qu'après avoir débouché de la mer Rouge, il n'y a plus sur le bateau ni Anglais, ni Français, ni Allemands, ni Hollandais, ni Italiens, ni Espagnols, mais uniquement des Européens. Si l'Europe elle-même s'en aperçoit, ce sera peut-être son salut, comme la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie ont trouvé le leur dans la fusion des vieux domaines féodaux devenus provinces. Leur salut ? C'est mal dire. La révélation de leur réalité, du corps nouveau qu'elles constituent vraiment, que le même sang, le même fluide nerveux imprégnaient de la même vie, et que la même volonté de puissance soulevait au-dessus de leurs fonctions fragmentaires pour découvrir en elles un même esprit alimenté par des intérêts communs. C'est ainsi que tour à tour l'Espagne a couvert contre l'Islam l'unité spirituelle de l'Europe, lui a donné l'Amérique et sans doute son plus grand livre en juchant sur un cheval étique et sur un âne gras, par une antithèse sublime, le héros extravagant et le paysan sage et malpropre qui symbolisent le principe de contradiction sur lequel elle a toujours vécu et dont elle ne peut se passer. Que la France l'a dotée, par la force et par la contagion, à la fois du doute méthodique et de l'idéalisme populaire travaillant l'un et l'autre à transporter sa réalité morale du domaine religieux dans le domaine social. Que l'Angleterre a répandu sur tous les continents et sur toutes les mers son génie de l'expérience positive et de la poésie en action qui ont fait partout échec à l'amour de l'Asie pour la poésie contemplative et l'expérience mystique. Que l'Italie et l'Allemagne, en réalisant de nos jours seulement leur unité politique, ont placé sous nos yeux, comme un fait expérimental, la valeur réaliste de cette unité, et par-là démontré les bienfaits unanimes dont elles l'avaient déjà dotée, aux temps de leur dispersion, l'une en lui octroyant les avantages de la passion objective, intéressée dans ses buts, désintéressée dans ses moyens, l'autre en la munissant de cette espérance lyrique en la force de l'homme dieu dont la musique symbolise la puissance d'invention. Il apparaît de plus en plus que les rivalités entre les peuples de l'Europe n'ont été que des incidents, dans la durée de son existence historique, de ce principe de contradiction dont elle a vécu, et dont les éléments changeaient à mesure que l'un de ces peuples, parvenant à son âge adulte, trouvait devant lui un adversaire assez fort à ce moment-là pour lui donner la réplique.

Telle est, je crois, l'interprétation la plus sage qu'on puisse offrir du drame européen. Nous avons assisté tour à tour, avec les rivalités de l'Espagne et de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, de l'Angleterre et de la France, de la France et des Allemagnes, de l'Allemagne et de l'Angleterre, à la lutte du dogmatisme spirituel contre la liberté pratique d'investigation, de l'idéalisme social contre le réalisme mystique, du particularisme aristocratique contre l'humanisme universel, du statisme constructif contre le dynamisme créateur, de l'impérialisme moral contre l'impérialisme intellectuel, cependant que l'Italie maintenait dans le tumulte de ses passions anarchiques, par le moyen du Conclave, le principe de droit et le principe d'unité dont Rome, par la conquête de la Gaule et ses conséquences, avait imposé la loi à l'Europe médiévale. Tout cela substantiellement lié, bien entendu, -à des conditions économiques qui faisaient de l'un et l'autre peuple, au moment de la lutte, les plus robustes représentants en Europe des intérêts en présence. Je n'aperçois pas bien les raisons du conflit entre l'Angleterre et l'Espagne sans l'expansion commune de leurs flottes sur l'océan occidental nouvellement ouvert, ni du conflit entre la France et l'Angleterre sans le développement parallèle au leur du marché continental, ni du conflit entre les Allemagnes et la France sans les offres et demandes des marchés anglais et russe, ni du conflit entre l'Allemagne et l'Angleterre sans l'apparition du marché américain - pas plus que de l'ancien conflit entre Rome et l'Europe sans la poussée de celle-ci vers la Méditerranée.

On a dit, à l'issue de chacun de ces conflits, qu'il avait mis aux prises deux peuples complémentaires. Et il semble en effet que, quand l'un d'eux se produit, ce soient les deux groupements culturels les plus représentatifs à ce moment-là, parce que les plus forts, des contradictions vivantes dont est faite l'énergie de l'Europe, qui se disputent l'Empire pour ses intérêts supérieurs. Si ce phénomène, qu'on peut qualifier de salutaire, malgré les guerres qu'il a entraînées - car il a sauvegardé dans le passé la sève morale de l'Europe -, semble évident à l'heure actuelle quand on songe aux peuples qui ont montré, au cours du drame récent, le plus haut esprit de sacrifice, il est au moins probable qu'il en fut de même aux temps de Charles Quint et de François 1er d'Elisabeth et de Philippe II, de Louis, XIV et de Guillaume, de Louis XV de Frédéric et de Marie-Thérèse, de Napoléon et de Pitt. Mais l'Europe actuelle serait inconcevable sans l'association la plus intime, aux profondeurs du subconscient, des vertus qui ont permis à la France et à l'Allemagne de l'affirmer dans la paix comme dans la guerre. L'architecture et la musique n'en marquent-ils pas les pôles depuis sept ou huit cents ans ? L'une, mesure de l'espace, cartésienne avant la lettre, asseyant ses bases statiques sur le plan horizontal pour assurer son ascension et déterminant autour d'elle toutes les expressions de la pensée, non seulement l'abbaye et la cathédrale, non seulement le palais et l'hôtel, mais le jardin, l'alexandrin, les trois unités, le raisonnement antithétique de Pascal, le rempart de Vauban et la manœuvre de Turenne, la classification naturelle, le système métrique, l'étatisme formel de Louis XIV et de Napoléon. L'autre, fonction de la durée, hégélienne avant la lettre, montant d'un seul élan vers les cimes du devenir, éprouvant l'identité du rationnel et du réel dans l'accord de son évidence intérieure et je son langage mathématique, fécondant de proche en proche non seulement le chœur et l'orchestre, mais la "pensée qui saisit l'action dans sa volonté de puissance, la chimie et la métallurgie qui fournissent à l'énergie humaine une nouvelle nourriture, les poèmes du pessimisme transcendant - Goethe, Schopenhauer, Nietzsche - qui restituent au tait de vivre sa joie et sa dignité, l'épopée panthéiste de la politique et de l'industrie qui dédaigne la forme arrêtée pour introniser le mouvement.

J'imagine que la lutte séculaire, qui a opposé sur tous les terrains les Germano-Slaves et les Celto-Latins, n'a pas d'autres prétextes que ces deux tendances dont il serait aisé de trouver les origines d'une part dans la clémence climatique et la stabilité agricole qui assurent aux uns le sens rationaliste des proportions et de l'équilibre, et d'autre part dans les saisons brutales et l'étroitesse des mers libres qui relèguent les autres dans les intérieurs confortables et les métiers minutieux où les attend le repliement sur eux-mêmes et le désir de l'épancher sans interruptions ni mesures autres que les cadences de l'instinct'. Je ne doute pas que l'application à la guerre de ces deux armes spirituelles n'ait produit dans le passé, et même dans le présent, des rencontres harmoniques dont a profité l'Europe entière. Je ne doute pas non plus que leur utilisation pacifique, en vue d'une harmonie sans cesse recréée par une collaboration qui s'intégrerait vite à notre sentiment même, ne puisse enrichir encore l'âme européenne enfin conquise après tant de, drames nécessaires à sa genèse. N'est-ce point un même cœur qui distribue aux deux ailes le sang qui permet à leurs muscles de les déployer ?

Seule jusqu'ici dans l'Histoire - l'Histoire, mémoire des peuples, et c'est pour cela que l'Europe seule a une Histoire -, l'Europe a su associer dans son activité morale le dynamisme lyrique. qui précipite l'avenir au-devant de nos pas comme une réalité vivante, et le statisme rationnel qui définit ses principales conquêtes et les fixe dans la loi. Certains peuples ont dépassé le peuple européen dans l'exercice de l'une ou de l'autre de ces facultés capitales. L'Inde par exemple dans la première, la Chine après l'Égypte dans l'autre. Mais aucun, jusqu'ici, n'a su faire de leur réunion une unité créatrice, parce qu'aucun n'a eu la candeur métaphysique, comme le peuple européen, d'accepter de résoudre dans le drame même de l'être, et par lui, leur vivante contradiction qui ne prendra fin qu'avec le dernier homme. Les autres l'ont su, et ont trouvé leur agonie dans l'excès de leur sagesse. L'Europe commence à le savoir, c'est cela qui la désespère. Et c'est grâce à cela qu'elle cherche encore, dans ses divisions intestines, à dégager des groupes politiques qui la constituent, des éléments exclusivistes l'un de l'autre dont l'inconsciente confrontation avait fait autrefois sa force, même dans les guerres civiles qu'elle qualifiait de nationales. Cependant, une dernière chance s'offre à elle, si don Quichotte et Sancho chevauchent de concert dans son cœur, en bons camarades. Elle peut, en stabilisant l'action de la Russie, servir de lien positif entre l'Amérique et l'Asie, dont la force n'est pas faite de la possession simultanée des deux éléments qui ont créé l'Europe, mais au contraire de l'ivresse avec laquelle elles vivent chacun d'eux, celui qui consiste essentiellement à agir et celui qui consiste essentiellement à penser.

Elie FAURE

Ernest Renan : Qu'est-ce qu'une nation ?

RENAN, Ernest (1823-1892), conférence effectuée le 11 mars 1882 à la Sorbonne.

---

Ernest Renan : Une nation est une âme, un principe spirituel

Je me propose d'analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus.

Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d'hommes à la façon de la Chine, de l'Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; - la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; - la cité à la façon d'Athènes et de Sparte ; - les réunions de pays divers à la manière de l'Empire carlovingien ; - les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; - les nations comme la France, l'Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; - les confédérations à la façon de la Suisse, de l'Amérique ; - des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; - voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu'on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients.

À l'époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s'appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d'âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l'on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants.

Tâchons d'arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l'origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c'est presque de la vivisection ; nous allons traîter les vivants comme d'ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l'impartialité la plus absolue.

Depuis la fin de l'Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l'Empire de Charlemagne, l'Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d'une manière durable. Ce que n'ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l'avenir. L'établissement d'un nouvel Empire romain ou d'un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité.

La division de l'Europe est trop grande pour qu'une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d'équilibre est établi pour longtemps. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d'années, et malgré les aventures qu'elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d'un damier, dont les cases varient sans cesse d'importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.

Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d'assez nouveau dans l'histoire. L'antiquité ne les connut pas ; l'Égypte, la Chine, l'antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C'étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n'y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu'il n'y a de citoyens chinois. L'antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n'eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d'admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l'Espagne, l'Italie, avant leur absorption dans l'Empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L'Empire assyrien, l'Empire persan, l'Empire d'Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n'y eut jamais de patriotes assyriens ; l'Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d'Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l'histoire générale de la civilisation. L'Empire romain fut bien plus près d'être une patrie. En retour de l'immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d'abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d'ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l'Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l'acception moderne. La scission de l'Orient et de l'Occident était inévitable. Les essais d'un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C'est l'invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l'existence des nationalités. Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu'aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l'ancien Empire d'Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l'empire franc refait un moment l'unité de l'Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IXe siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l' Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne s'acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s'épanouir aujourd'hui.

Qu'est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C'est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d'énumérer, rien d'analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l'Arménien, l'Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd'hui qu'au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D'abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu'ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins.

Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d'après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l'oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d'Alaric, de Gondebaud, d'Alboïn, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d'une autre particularité importante ; c'est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu'avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n'eurent, depuis l'établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n'en fut pas ainsi en Angleterre ; car l'invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s'enfuit, et, d'ailleurs, le latin n'était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve siècle, Clovis et les siens n'eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois. De là ce résultat capital que, malgré l'extrême violence des moeurs des envahisseurs germains, le moule qu'ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d'un pays où il n'était entrée qu'une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l'esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L'idée d'une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l'un à l'autre n'est en rien une différence ethnique ; c'est une différence de courage, d'habitudes et d'éducation transmise héréditairement ; l'idée que l'origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d'après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d'une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n'en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu'il n'avait pas auparavant.

L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes.

L'unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d'une extermination et d'une terreur continuée pendant près d'un siècle. Le roi de France, qui est, si j'ose le dire, le type idéal d'un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu'il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu'il avait formée l'a maudit, et, aujourd'hui, il n'y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu'il valait et ce qu'il a fait. C'est par le contraste que ces grandes lois de l'histoire de l'Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l'entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu'ils l'étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l'élément tchèque et l'élément allemand sont superposés comme l'huile et l'eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d'après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l'Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n'ont entre elles presque rien en commun. Or l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s'il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIII e siècle. Il n'y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d'une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.

La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l'unité a été réalisée par une dynastie, comme c'est le cas pour la France ; tantôt elle l'a été par la volonté directe des provinces, comme c'est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c'est le cas pour l'Italie et l'Allemagne. Toujours une profonde raison d'être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l'Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l'Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l'Italie est une nation, et la Turquie, hors de l'Asie Mineure, n'en est pas une. C'est la gloire de la France d'avoir, par la Révolution française, proclamé qu'une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu'on nous imite.

Le principe des nations est le nôtre. Mais qu'est-ce donc qu'une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n'en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l'a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n'en est pas une ? Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d'accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s'embrouillent les esprits superficiels.

À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d'abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l'a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d'origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n'avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l'étroite lisière du traité de Verdun fut bien l'acquisition personnelle de cette maison. À l'époque où furent faites les annexions, on n'avait l'idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Écosse fut de même un fait dynastique. L'Italie n'a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l'unité. Chose étrange, c'est à l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu'elle a pris un titre royal. La Hollande, qui s'est créée elle-même, par un acte d'héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d'Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.

Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d'additions successives, n'ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l'avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle avait changé toute chose. L'homme était revenu, après des siècles d'abaissement, à l'esprit antique, au respect de lui-même, à l'idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s'accomplir l'opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l'histoire, opération que l'on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l'on aurait enlevé le cerveau et le coeur.

Il faut donc admettre qu'une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d'exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?

I. - De la race, disent plusieurs avec assurance.

Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c'est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j'expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l'ethnographie. C'est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.

Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n'étaient qu'une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D'Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l'Empire romain. La situation est tout autre. Formée d'abord par la violence, puis maintenue par l'intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l'idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l'Empire romain une alliance intime, et, par l'effet de ces deux incomparables agents d'unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.

L'invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n'ont rien d'ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu'ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n'eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s'opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l'ancienne Gaule, ce n'est pas là un effet de la tendance qu'auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d'une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n'est que par une vue d'érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l'individualité du caractère gaulois.

La considération ethnographique n'a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L'Allemagne est germanique, celtique et slave. L'Italie est le pays où l'ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d'autres éléments, s'y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.

La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France, l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.

Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu'en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l'étude des langues et de l'histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n'ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l'institution dites sémitiques. En d'autres termes, les origines zoologiques de l'humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n'avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l'origine zoologique de l'humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu'on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l'espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L'apparition de l'individualité germanique dans l'histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n'avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l'ensemble de l'humanité. Or le type de ce qu'on appelle très improprement la race anglo-saxonne n'est ni le Breton du temps de César, ni l'Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c'est la résultante de tout cela. Le Français n'est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XIe siècle, l'oeil le plus pénétrant n'eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D'insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l'entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L'étude de la race est capitale pour le savant qui s'occupe de l'histoire de l'humanité. Elle n'a pas d'application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d'Europe n'a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l'Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.

Le fait de la race, capital à l'origine, va donc toujours perdant de son importance. L'histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n'y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n'a pas le droit d'aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : «Tu es notre sang ; tu nous appartiens !» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n'est pas sûre. Vous l'exploitez aujourd'hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l'ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.

J'aime beaucoup l'ethnographie ; c'est une science d'un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c'est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d'une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : «Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d'intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.

II. - Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue.

La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas. Les États-Unis et l'Angleterre, l'Amérique espagnole et l'Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu'elle a été faite par l'assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. La volonté de la Suisse d'être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations.

Un fait honorable pour la France, c'est qu'elle n'a jamais cherché à obtenir l'unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l'heure de l'inconvénient qu'il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l'ethnographie. Il n'y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l'entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L'importance politique qu'on attache aux langues vient de ce qu'on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l'on ne parle plus qu'allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l'Espagne parlent l'idiome primitif d'Albe la Longue ; l'Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n'entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s'y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l'esclave était alors bien souvent d'une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l'anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s'agit de déterminer la famille avec laquelle on s'unit pour la vie et pour la mort.

Cette considération exclusive de la langue a, comme l'attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l'exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu'on respire dans le vaste champ de l'humanité pour s'enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l'esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n'étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l'antiquité, le secret de l'éducation véritable de l'esprit humain, et ils s'y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !

III. - La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne.

À l'origine, la religion tenait à l'existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d'Athènes, c'était le culte d'Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n'impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d'État. On n'était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C'était au fond le culte de l'Acropole personnifiée. Jurer sur l'autel d'Aglaure, c'était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l'équivalent de ce qu'est chez nous l'acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C'était déclarer qu'on n'était pas athénien. D'un autre côté, il est clair qu'un tel culte n'avait pas de sens pour celui qui n'était pas d'Athènes ; aussi n'exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l'accepter ; les esclaves d'Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du Moyen Âge. On n'était pas bon vénitien si l'on ne jurait point par saint Marc ; on n'était pas bon amalfitain si l'on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des voeux au premier jour de l'an.

Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l'était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d'Alexandre, ne l'était surtout plus dans l'Empire romain. Les persécutions d'Antiochus Épiphane pour amener l'Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l'Empire romain pour maintenir une prétendue religion d'État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n'y a plus de masses croyant d'une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu'il peut, comme il veut. Il n'y a plus de religion d'État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n'existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

IV. - La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes.

Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n'est pas une patrie.

V. - La géographie, ce qu'on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations.

La géographie est un des facteurs essentiels de l'histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d'une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s'adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d'abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n'y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu'une autre un caractère bornal. Si l'histoire l'avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l'Elbe, l'Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d'infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n'est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme. L'homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu'on appelle un peuple. Rien de matériel n'y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l'histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.



Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l'affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n'aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis.

L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes.

Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple.

On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet.

Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie. Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue.

Je disais tout à l'heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.

L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : «Tu m'appartiens, je te prends». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir. Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l'homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l'émiettement des nations sont la conséquence d'un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu'en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l'excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ?

Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. À l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître. Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'oeuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l'humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu'un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l'ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d'épreuves t'attendent encore ! Puisse l'esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !

Je me résume, Messieurs.

L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d'une simplicité enfantine». - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.

John Major : l'avenir de l'Europe

Extraits de l'interview de John Major au journal "La libre Belgique" le 24 juillet 1996



Le conflit survenu récemment à propos de l'embargo sur le boeuf est venu obscurcir le débat sur l'Europe en reléguant à l'arrière-plan les véritables enjeux. Mon gouvernement entend toujours inscrire le destin de la Grande-Bretagne dans l'Europe. Mais il entend aussi faire valoir sa vision de l'Europe à bâtir pour demain. L'Europe est aujourd'hui à la croisée des chemins. Elle a connu des mutations, que nous n'aurions pu soupçonner il y a seulement dix ans et qui ont transformé l'horizon de centaines de millions de personnes dans le monde, mais qui sont aussi autant de défis pour les responsables européens. C'est à eux qu'il revient de redessiner les contours de nos sociétés pour les décennies à venir. Nous ne saurons trouver la voie qu' en nous projetant dans l'avenir. A quoi ressemblera donc le monde dans vingt ans?

Dans les années 1970 et 1980, l'affirmation de la puissance industrielle du Japon a ébranlé nos économies occidentales. Des secteurs comme l'automobile ou l'électronique s'en sont trouvés transformés. Puis, c'est le Sud-Est asiatique qui a pris son envol. Mais cette redistribution des cartes n'est rien au regard de ce que sera la montée en puissance de l'Inde ou de la Chine - plus vraisemblablement des deux - dans les décennies à venir. Du même ordre que l'ascension des Etats-Unis au rang de super-puissance économique au début du siècle.

Les pays d'Europe de l'Ouest auront, en outre, à faire face à d'autres mutations, à leurs portes. Pendant des décennies, les pays de l'Est ont assisté muets, derrière le Rideau de fer, à l'essor pris à l'Ouest grâce à l'économie de marché. Des radios pirates étaient là pour leur dire les bienfaits d'un système dont leurs dirigeants leur interdisaient l'accès. Et puis, du jour au lendemain, le monde a changé. Voilà qu'ils ont eu soudain, eux aussi, le droit d'adopter un système qu'ils n'avaient auparavant que le loisir d'envier. Il faut savoir que les pays d'Europe qui ont enregistré la plus forte croissance l'année dernière ne font pas partie de l'Union. La Pologne et le République tchèque ont pris la tête du peloton. Comme d'autres, elles seront bientôt membres de l'Union.

L'Union est confrontée à un défi politique. Elle doit gagner le pari de la réforme institutionnelle à mener pour répondre aux besoins multiformes qui s'exprimeront dans une Europe élargie. Nous devons nous réjouir à l'idée d'accueillir de nouvelles démocraties dans notre partenariat de nations européennes. Car les pays d'Europe de l'Est qui ont recouvré la liberté ne cherchent pas seulement à accéder à nos marchés, ils veulent aussi entrer pour de bon dans l'Union. Mais cela ne va pas sans poser des questions de fond.

Comme je l'avais dit à Leyde, il y a deux ans, l'Union devra être plus souple à 30 que ne l'envisageaient à l'origine les traités. Elle devra se mettre à ce que j'avais appelé la "géométrie variable". L'idée a fait son chemin depuis.

La relation politique qui s'est forgée entre la France et l'Allemagne, au lendemain de trois guerres en moins de cent ans, ou entre les Pays-Bas et la Belgique, soudés par des siècles d'histoire en commun, n'a strictement rien à voir avec celle que peuvent entretenir Chypre et le Portugal, ou la Slovénie et la Finlande. Ils ont beau tous partager l'héritage européen et avoir des intérêts communs dans le monde moderne, on ne peut pas dire que leurs relations soient du même ordre. Ni prétendre que tous auront la volonté ou la possibilité de se fondre dans une identité politique commune, d'autant plus forte que le pouvoir de décision et les institutions seront centralisés.

Je crois que la seule solution démocratique est de donner corps à notre vision de l'Europe, partenariat entre nations. Car l'Europe est un continent de nations. Et il ne s'agit pas là que d'histoire ni de politique. Encore moins de nostalgie. Le fait est que notre vie culturelle, marchande, sportive, gravite essentiellement autour de la nation. C'est à travers le prisme national que nous abordons les faits de société, la réflexion morale de notre temps. C'est l'identité commune, le sentiment d'appartenance à une même nation que fait le creuset de la légitimité démocratique. Les structures politiques ne fonctionneront jamais tant qu'elles ne seront pas perçues comme légitimes et qu'elles ne bénéficieront pas de l'assentiment populaire. C'est pourquoi, il faut conserver à l'Etat-nation le siège de la souveraineté.

Bien sûr, le débat politique dépasse aujourd'hui les frontières pour rebondir d'un pays à l'autre. Mais il ne met pas en jeu les mêmes éléments et ne donne pas nécessairement lieu aux mêmes décisions. Il faut faire droit à cette diversité, tout en maintenant les principes de l'Union - qui veulent qu'aucun Etat membre ne soit exclu des domaines auxquels il a la volonté et la possibilité de participer, et que la mise en place de nouveaux modules de coopération ne puisse se faire qu'avec l'accord de tous. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours dit que nous ne céderions pas à la pression en faveur d'une Europe "train unique", dont toutes les voitures iraient au même pas. De même que nous ne considérons pas comme gravés dans la pierre le modèle actuel, ni l'ensemble des droits et obligations constitutifs de l'"acquis communautaire".

Le changement, parfois inéluctable - en raison des circonstances économiques ou autres - pourra aussi résulter parfois d'un simple changement de climat. On ne peut pas tracer à l'avance la voie d'une Europe des nations. La destination finale reste une inconnue. C'est la volonté de faire de l'Europe un espace économique ouvert, tourné sur le monde et attentif aux besoins des consommateurs qui doit servir de socle à la construction européenne. Nous partageons la volonté d'achever le marché unique et d'en assurer la bonne marche. Parallèlement à cet engagement premier, nous devons donner expression aux principes de diversité et de flexibilité dont je viens de me faire l'apôtre. l'Europe n'a pas à rougir de sa diversité. Elle doit la proclamer et veiller à ce que ses structures en consacrent la réalité. Là où le principe en est admis, elle doit veiller à le faire appliquer.

Les institutions politiques sont toujours en péril quand s'installe l'impression qu'elles ne répondent qu'à leurs propres visées, au mépris de l'attente que placent en elles les citoyens. Sur toutes ces questions, le débat actuel sera décisif pour l'Europe. C'est autant pour défendre la cause européenne que pour préserver les intérêts supérieurs de la nation que la Grande-Bretagne y prendra part. Le chemin ne sera pas sans embûches. Mais il est absurde de prétendre que, soit on accepte l'Europe telle qu'elle est, soit on négocie sa sortie. A prendre ou à laisser. La question n'est pas de savoir si la Grande-Bretagne fait partie de l'Europe, mais de quelle Europe elle fait partie. Et de décider des relations à mettre en place - comme nos partenaires - pour en tirer avantage et s'y sentir à l'aise.

Nous devons faire prévaloir nos vues sur l'avenir de l'Europe, pas seulement pour la Grande-Bretagne, mais pour l'ensemble du continent. Car nous serons profondément touchés par l'avenir de l'Europe, tant sur le plan économique que sur le plan politique. C'est clair. Il y a va donc de l'avenir de chaque citoyen britannique. Nous ne pouvons pas laisser à d'autres le soin de décider de notre destin en signant en bas du parchemin. Nous devons nous en faire les artisans, et oeuvrer avec ardeur à la réussite du continent qui est le nôtre. L'avenir de l'Europe vaut la peine de se battre. Nous serons au coeur du combat.

Gérard Defois : Jean-Paul II, la France et le droit des nations

par Mgr GÉRARD DEFOIS, archevèque de Reims
Article paru dans Liberté Politique N°3, automne 1997

Pour JEAN-PAUL II, la France est d'abord une terre de saints, révélée en particulier par ses missionnaires, ses audaces apostoliques et ses théologiens. En 1992 à Rome, durant les visites ad limina, le Saint-Père me demanda devant son atlas où était Sens. je lui répondis en me présentant comme évêque de Sens et d'Auxerre, successeur de saint Germain. Le Pape eut cette réflexion: « La France, la France... Quelle terre de sainteté!» En dix-huit siècles, des hommes exceptionnels ont marqué ce pays. Ce fut le cas de saint Germain d'Auxerre, qui mena une action internationale depuis l'Angleterre jusque l'Italie. Évangélisateurs, ces hommes avaient aussi le souci d'influencer les structures sociales et la vie de la cité.

Qu'as-tu fait de ton baptême ?

La France des saints est aussi la France des missions. Le Pape sait qu'au début de ce siècle un missionnaire sur deux dans le monde était français. Fils d'une nation qui depuis cinquante ans s'est intégrée au mouvement missionnaire, l'ancien archevêque de Cracovie ne peut qu'admirer ce souci de la mission: des hommes, dans les conditions que représentait un voyage en Afrique au XIXe siècle, ont donné leur vie pour témoigner du christianisme. Ils sont à l'origine des églises actuelles, qui ont pris leur autonomie, et qui se sont développées depuis cinquante ans.

Venu étudier la mission de France en 1946, le jeune Wojtyla a vu dans notre pays le lieu des audaces missionnaires. Ouvrier dans les usines Solwey, il avait compris la déchristianisation du monde ouvrier, y compris en Pologne. Il avait fait l'expérience d'un monde athée. Cette question l'a toujours préoccupé. Peutêtre plus que ses autres confrères polonais, cet homme de grande culture admirait beaucoup ce que la France avait produit à travers ses théologiens qu'il connaissait par leurs ceuvres, par ses études en Belgique, puis plus tard et directement lors du concile de Vatican Il.

Le sens de sa question sur le baptême en 1980, est à inscrire dans ce contexte. Ne prendre que la phrase « Qu'as-tu fait de ton baptême?» en l'isolant du reste de l'homélie, c'est oublier le message extrêmement fort qui la sous-tend, sur le plan spirituel de l'alliance avec Dieu. Ses interrogations sont particulièrement fortes sur l'apport de la culture française dans le christianisme. Mais en même temps, cette phrase voulait nous interroger sur notre héritage, ce patrimoine, particulièrement cher à un homme venu des pays de l'Est où la volonté culturelle marxiste tenta de biffer le lien entre l'homme et l'histoire. Cette question sur notre patrimoine spirituel, il nous faut la comprendre comme une question posée en France après la crise de la laïcisation et la crise lefebvriste. En invoquant la « fille aînée de l'Église», le Pape venait nous rappeler non pas nos droits d'aînesse, mais plutôt nos devoirs d'aînesse.

La culture: grammaire de la vie d'une nation

Dans son discours à l'Unesco (2 juin 1980), Jean-Paul Il entend nouer étroitement la relation entre la nation et sa culture. Il souligne que la nation comme telle a un rôle éducatif de communication de valeurs, de transmission d'un passé et de création d'un certain nombre de thèmes qui fonderont l'avenir du pays. Le fondement d'une nation, c'est aussi une histoire. Ce n'est que par la mémoire d'une histoire commune, avec ses grandeurs et en même temps ses erreurs, que se constitue l'âme d'une nation. En ce sens, l'Église, avec tout son apport créatif, structurel, moral et culturel appartient à l'histoire de la nation. D'où ses nombreuses allusions à ce thème, que ce soit en novembre 1995 dans sa Lettre aux Français, que ce soit dans sa réponse au président de la République lors de la visite de Jacques Chirac au Saint-Siège, que ce soit, de façon très permanente, au cours de son voyage en France en 1996. Cette conscience d'une histoire commune, me paraît particulièrement importante à l'heure où n'avons souvent de l'histoire que des impressions parcellaires. Ce qui m'a le plus scandalisé dans les débats qui ont entouré la célébration du 22 septembre 1996, c'est moins la méchanceté de certains que l'ignorance de nombreux intervenants incapables de situer l'événement dans son contexte historique.

Un autre élément fondateur de la nation, c'est la famille. La nation est un ensemble de familles qui participent à la transmission de la culture et à la constitution d'un lien fort entre les membres de la nation. Il est nécessaire que la nation soit consciente de ses devoirs à leur égard. En 1980, deux ans après son élection au siège de Pierre, le Pape ne pouvait pas ne pas nous adresser la parole en tant que Polonais: «Je suis fils d'une nation, qui a vécu les plus grandes expériences de l'histoire, qui a été condamnée à mort» (de 1796 à 1920, la Pologne n'a pratiquement pas existé comme pays, comme état). Le Pape en souligne justement les conséquences. Si la Pologne à travers cette disparition de l'horizon a conservé son identité, c'est grâce à sa culture, à sa volonté de la maintenir et de la transmettre de générations en générations, fût-elle sous domination étrangère, et cela à travers la famille.

Deuxième élément du discours de 1980: « la nation est un élément stable de l'existence humaine». Elle développe des perspectives humanistes de croissance et de dignité de l'homme. La nation comme pierre de touche du développement des personnes résonne de manière particulièrement forte pour un homme qui a connu le marxisme et son internationalisme abstrait.

Troisième élément de la constitution d'une nation: la souveraineté, comprise comme indépendance mais aussi comme liberté de la société grâce à sa culture et à la démocratie. La nation se constitue dans la résistance aux envahisseurs que peuvent être le totalitarisme des systèmes politiques mais aussi celui de l'opinion publique et de certains modèles idéologiques comme celui représenté par l'économisme. Que ce soit à l'égard d'un libéralisme excessif ou bien de modèles imposés de l'extérieur (c'est le cas du marxisme), il existe des devoirs de résistance pour que l'âme nationale ne soit pas diluée, soit dans les rapports de forces soit tout simplement dans la médiocrité et l'indifférence. La nation est une richesse fragile qu'il faut maintenir et développer. Le droit des nations, c'est d'abord le droit à l'existence des nations. Et le droit à l'existence d'une nation, c'est le droit à l'originalité, à la spécificité d'une culture qui est la grammaire de l'âme nationale.

La nation entre le particulier et l'universel

Dans son discours à l'ONU de 1995 (New York, 5 octobre 1995. Cf Liberté politique N° 1, printemps 1997, p. 189), Jean-Paul Il fait la part entre l'originalité de la nation, avec la reconnaissance des particularismes ethniques, et l'appel à l'universalité. Le discours de 199 5 est prononcé cinq ans après l'effondrement du communisme. Une des idées forces développées par l'encyclique Centesimus annus, c'est que le communisme a implosé par suite de ses échecs économiques qui tenaient au centralisme bureaucratique, mais aussi parce que les facteurs culturels ont été totalement marginalisés par l'internationalisme prolétarien. En fait ce système imposé de l'extérieur, faisant abstraction de la culture, ne pouvait qu'aboutir à une destruction de la vie humaine, des liens sociaux, de la conscience nationale, de l'homme en tant que sujet. Par voie de conséquence, on peut dire qu'une nation vaut par le prix qu'elle attache à la personne humaine, comme principe d'organisation de cette société. Probablement en va-t-il de même lorsqu'il s'agit du droit envers les nations. Mais si le communisme est mort, par suite d'une victoire de la culture, de la personne humaine et des valeurs morales sur la force totalitaire, le Pape sait fort bien en 1995, par suite de l'expérience libanaise, yougoslave et africaine, que les nationalismes perdurent et créent des situations explosives. D'où la réflexion du Pape proposée à l'Organisation des Nations unies : qui dit « droit» dit en matière de droits humains, réalité universelle. Or Jean-Paul II note qu'il n'existe pas d'accord international traitant du droit des nations dans leur ensemble. Sur ce plan, la pensée de l'Église dispose d'un premier élément qui est le droit naturel. Si l'on veut établir un droit international, comme un droit national, il faut s'appuyer sur le droit naturel qui n'est pas le concept primaire que certains prétendent.

Deuxième remarque: la mobilité des frontières ethniques et culturelles dans notre société. À l'encontre de l'uniformisation, le Pape insiste sur l'exigence d'identité très forte qui se manifeste dans de nombreux pays par l'attachement aux valeurs historiques et patrimoniales (comme par exemple dans le cas de la Serbie, ou de telle ethnie africaine). Ces valeurs ne sont pas à négliger. Le problème est d'harmoniser ces traditions dans un ensemble qui permette une harmonie entre le particulier et l'universel.

Troisième point souligné par le Pape: la nation, ensemble d'un groupe ethnique et culturel, évoque la naissance que l'on appelle «patritair » (des pères) et qui pour Jean-Paul II relève de l'imaginaire familial. Car penser l'humanité comme une famille, comme une famille de &milles, c'est pour le catholicisme fondé sur la religion du Dieu Père, un imaginaire de base, la pierre angulaire d'une façon de penser les rapports sociaux. Faire des relations entre les hommes, des relations fraternelles, mais aussi filiales et paternelles, c'est l'esprit même qui préside à la pensée de l'Église sur le droit international. C'est un défi par rapport à un rationalisme ou à un positivisme juridique selon lequel « un égale un », et « tout individu est réductible à l'autre ». Ce rationalisme positiviste qui semble passer au laminoir les particularités personnelles voire ethniques, et vouloir transformer d'une façon abstraite l'unité par l'uniformité, est un danger pour nos sociétés qui ont peut-être inventé la mathématique de l'organisation sociale, mais qui n'en ont pas conçu ou respecté ce que le Pape appellerait la grammaire.

Les droits des nations sont des droits humains, considérés au niveau de la vie communautaire: droit à l'existence, droit à la souveraineté d'un état, droit à l'autodétermination des peuples, droit à sa langue et à sa culture, donc, à sa souveraineté spirituelle, note le Pape. Et ainsi les devoirs s'inscrivent dans l'universalité, devoirs de paix, de respect et de solidarité. En fait, on peut dire, pour employer un jargon moderne, que la vision pontificale de l'universalité est une sorte de « prise de conscience d'affinités transversales » entre les peuples. La question du sens de l'existence personnelle et la culture permet d'exprimer dans les échanges entre les peuples le rapport à la transcendance. C'est ainsi que Jean-Paul Il distingue patriotisme et nationalisme, le patriotisme étant l'amour légitime de son pays d'origine. Par là, il propose une éthique de la solidarité internationale, une éthique de la famille des nations et des identités culturelles.

Les catholiques dans la nation

A Tours en 1996, le Pape a évoqué devant le président de la République la longue tradition de solidarité et de fraternité de la France. Il a voulu montrer que les catholiques sont en dialogue avec toutes les composantes de la nation, il a souligné que Clovis a su guider des peuples différents vers l'édification d'une seule et même nation et il a rappelé que le baptême de Clovis faisait partie des événements qui ont façonné la France. D'où son insistance sur le rôle de l'histoire pour orienter l'avenir.

Puis le Pape a montré que dans la société, les catholiques ont une attitude d'espérance, de service de l'homme et de communion entre les personnes. Les catholiques sont donc pleinement partenaires de la vie de la cité. L'Église rappelle les valeurs qui fondent la vie sociale: la vocation de l'homme, le caractère transcendant de la personne, le respect du bien commun. Nous retrouvons là un thème de l'encyclique Evangelium vite, où le Pape insiste - dans le cadre du devoir national - sur la prééminence des valeurs morales sur les lois civiles. Le Pape souligne combien la France a un rôle important à jouer dans la famille des nations et dans la construction européenne, pour que les peuples soient reconnus comme des réalités culturelles et spirituelles vivantes. Ici, le Pape désigne l'axe de la présence des chrétiens dans la société. Il ne parle pas au dessus de l'état. Il s'inscrit avec les chrétiens - dans la société. Ce qui veut dire que les chrétiens sont responsables des valeurs dont vit la société. C'est Maritain - dans tous les débats d'aujourd'hui, on a oublié de relire Maritain, par exemple Humanisme intégral ou Religion et culture - qui a montré l'originalité du christianisme, dans cette sorte de connivence entre la personnalité et l'universalité. Et de montrer comment le christianisme oppose aux religions païennes qui étaient essentiellement nationalistes au sens péjoratif du terme, le sentiment et la responsabilité d'appartenance communautaire, avec au terme du cheminement, la transcendance et l'unité en Dieu.

Puis il y eut l'homélie de Reims. Dans la ville de saint Rémi, le Pape a voulu parler de Clovis et de son baptême, rappelant que celui-ci avait le même sens que tout autre baptême. Un certain nombre de commentateurs ont cru comprendre qu'iI s'agissait d'une banalisation du baptême de Clovis. Ceci est faux. Le Pape a voulu exprimer que nous étions spirituellement de la même alliance, de la même affinité et que tout chrétien comme Clovis devait renoncer à ses idoles, découvrir le Christ crucifié sur sa route, participer à ce que les ariens refusaient à cette époque, c'est-à-dire la communion trinitaire, devenant partenaire de l'Église dans son activité de chaque jour.

Le Pape a insisté sur la responsabilité sociale du chrétien, qui découle du baptême: le chrétien est sel de la terre et lumière du monde. Les saints ont fait l'âme française. Toute son évocation spirituelle des saints devient un argument de responsabilité

sociale et politique dans l'action de la vie chrétienne et de la communauté chrétienne. Il situe au fond l'action sur le plan spirituel, comme un devoir d'engagement, et c'est peut-être cela qu'il faut relever, spécialement à travers cette phrase: « Catholiques de France, soyez Le reflet vivant du visage du Christ présent en son Corps qu'est lÉglise. » Mais il rappelle aux évêques l'autre aspect du problème, lorsqu'il dit: « Le baptême de Clovis à partir duquel la nation s'est peu à peu constituée, le baptême de Clovis a établi des liens profonds entre la nation et lÉglise du christ. »

Dans l'adieu au Premier ministre, le Pape a rappelé que les catholiques faisaient partie du patrimoine vivant de la nation, non seulement pour le passé, mais aussi pour l'avenir. Le devoir des chrétiens n'est pas de se situer en contre-société, mais d'orienter la société en lui rappelant ses fins et les valeurs suprêmes qui établissent son identité et sa permanence, identité d'hier, identité de demain.