samedi, 17 septembre 2005
Michel VERRET : Sur une Europe intérieure
Michel VERRET : Sur une Europe intérieure
Eclats d'Europe
La marche forcée vers un modèle uniformisé économique et politique européen rend très édulcoré le mystère de cette Europe où nous vivons. Les cultures des nations européennes, pétries par la géographie, la volonté des peuples et, hélas, les guerres, donnent à notre continent une richesse incommensurable. En sortant des sentiers battus, des programmes officiels, des "parades", des "fêtes" spontanées et sponsorisées, nous retrouvons bien vite l'humus culturel qui fait des nations européennes des trésors à préserver. "L'Europe doit se proposer avant tout comme une entente culturelle et spirituelle forgée grâce aux entrelacs féconds de nombreuses valeurs et traditions significatives" a déclaré Jean-Paul II devant la Commission des épiscopats de la Communauté européenne. De cette autre Europe, non médiatique, nous retenons des bribes, des fragments, des éclats, autant de pépites qui s'agglomèrent lentement à nos vies.
C'est cette gangue personnelle qui fait l'objet de l'auscultation précise de Michel VERRET. Ce sociologue, né en 1927, retrace dans un somptueux langage poétique sa prise de conscience des cultures européennes. Si l'auteur ne cache pas son militantisme communiste, ce qui irrite parfois, l'expérience ou l'âge lui dictent que l'Europe est plus que la version rationaliste actuelle qui nous envahit, héritière directe des Lumières. L'auteur y inclut l'apport chrétien, dans une de ces "grandes transversales et projections" que compte notre continent, au même titre que l'héritage gréco-romain. Le livre de Michel Verret, à travers ses flamboyances de langage et cette érudition qui nous le fait paraître semblable à un petit catalogue raisonné de culture européenne, trouve une structuration puissante dans son découpage en cercles concentriques.
Le premier cercle est d'abord l'Europe proche, dans laquelle l'auteur a laissé une partie de son existence ou de son cœur. Il parle de "l'Allemagne sur la frontière d'ombre", des tragédies de cette nation éclairée des phares de la pensée critique ; de la "Belle Italie", patrie des ressourcements et des envolées vers le Ciel ; des îles britanniques dont la vocation serait de chercher des "explications avec le cie" ; des ibéries des contrastes ; de la Russie, "âme gelée, cœur battant" et enfin de la France et de sa "culture sur le fil".
Le second cercle est celui des europes oubliées dans ce parcours personnel : Belgique, Scandinavie, Hongrie et jusqu'à la Turquie, aux premières marches de l'Asie plus qu'aux dernières de l'Europe. Mais l'Europe, c'est aussi, à travers les exils successifs de ses populations, un essaimage à travers le monde, : les USA, vus sous l'approche "Time is not money", les Amériques latines.
Le troisième cercle nous entraîne vers l'Afrique, les Balkans, l'Arabie, l'Inde. Et enfin, ultime, le contrepoint absolu de la culture européenne, antipodes mentaux, la Chine et le Japon.
L'idée de l'auteur n'est pas neuve. Les descriptions qu'il nous laisse s'entendent comme un écho de celles opérées par Elie Faure dans sa "découverte de l'archipel" en 1932, ouvrage critiquable à bien des égards pour ses comparaisons raciales systématiques, mais si juste par ailleurs. Faure parlait de "l'âme juive ou la fureur d'être" au titre de laquelle étaient appelés Chagall, Strauss, Offenbach, Honegger, Marx. Il usait de métaphores également très poétiques pour appréhender le mystère des nations et des peuples d'Europe, puisqu'il s'agit au fond de cela. C'était "l'âme anglaise ou le meuble dieu", "l'âme allemande ou l'annexion du temps", "l'âme italienne ou l'affût de l'objet", "l'âme espagnole ou le goût de la mort", "l'âme russe ou l'agonie de Jésus". Quant à la France, elle recevait une mention spéciale. La France était selon Faure, "la mesure de l'espace", espace géographique bien entendu, mais aussi spirituel : " toute l'histoire spirituelle de la France se mesure à la qualité de sa réaction éthique contre son anarchie ethnique ". Qui dira que ces mots écrits en 1932 ne sont pas d'actualité dans l'Europe des minorités culturelles qui se dessine ? Mais la France, spirituelle avec Molière, Renoir, Rabelais, Pascal, Ronsard… était également égratignée par sa prétention à l'intelligence : " Le peuple français est le peuple le plus intelligent de la terre. Voilà pourquoi, sans doute, il ne réfléchit jamais ". Citation à méditer, Fermez le ban !
Plus près de nous, en 1994, Marcel Clément reprenait l'exercice dans une grande fresque à tonalité chrétienne : " les nations ont-elles une vocation ? " (Editions de l'Escalade). L'Italie devenait "écrin de l'Eglise", la France "éducatrice des peuples", l'Espagne avait le "génie de l'héroïsme", le Portugal ressentait "l'appel du large" et l'Allemagne se voyait confier le rôle "d'architecte de la terre et du ciel", rien de moins. Nous pourrions continuer la liste durant bien des pages. Les ouvrages énumérés compléteraient ainsi peu à peu un portrait précis de l'Europe. Nous prendrions alors conscience de cet "héritage de valeur considérable, caractérisé par quatre spécificités, (qui) se retrouve au fur et à mesure du déroulement de l'histoire : c'est d'abord la valeur de la personne humaine, manifestée dans la pitié et la charité, qui expriment au fond le respect de l'autre ; c'est ensuite la liberté, découlant d'une certaine conception de l'homme ; c'est encore la créativité et l'aptitude à inventer, valeurs qui résultent du fait d'être libre ; c'est enfin la séparation des pouvoirs temporels et spirituels "(Gérard-François Dumont, L'identité de l'Europe, 1997, CRDP-Nice).
Le livre de Verret ajoute sa pièce à l'édifice et laisse d'abord, nous l'avons dit, une impression de catalogue jonché de figures prestigieuses entraperçues : Leibniz, Kant, Lorenz, Hölderlin, Kafka, Pasolini, Dante, Lampedusa, Synge, Donne, Brontë, Stevenson, Wilde, Coleridge, Conrad, Bernanos, Pessoa, Lorca… Au-delà, c'est aussi un appel raisonné et pressant à la réactivation de cette culture européenne qui s'efface inéluctablement sous nos yeux sous les coups de boutoir d'une économie triomphante, d'une tyrannie du temps, des langues d'emprunt ou volapük d'adoption, et de nos mémoires sélectives. Sans doute le lecteur chrétien restera-t-il réservé quant au traitement partial infligé à l'Eglise et préférera à ce sujet se référer au livre de Marcel Clément. De même, les auteurs et personnalités chrétiennes qui ont marqué l'Europe sont absents. Pas de Cyrille et Méthode, pas de Brigitte de Suède ni de Catherine de Sienne, ni d'Edith Stein, pas de Benoît. Point de saints dont le sang mêlé avec celui de ceux "qui ne croyaient pas au Ciel", ont aussi sauvé l'âme européenne (Maximilien Kolbe). Point d'écrivains chrétiens mis à part le tonitruant Bernanos et le mystique Péguy, sans doute à cause de leur socialisme. Pas de Thomas d'Aquin, l'esquisse pâle de Pascal, l'ombre fugitive de Claudel par sa sœur, pas de Thérèse avec sa petite voie, boutée Jeanne qu'Anglais brûlèrent à Rouen. Mentionnons tout de même St Jean de la Croix, le plus grand poète le plus bref de la langue espagnole. L'auteur avait prévenu : "mon Europe intérieure, et elle seule, de toute petite intériorité, puisqu'il ne s'agit que de moi, qui n'ai rien des Grandeurs Majuscules… De moi donc, en mon prisme tout subjectif ". Prisme splendide que l'on aimerait voir repris et décliné par d'autres pour éclairer d'une lumière différente et complémentaire notre cheminement commun en nos terres communes. Juste pour avoir le souffle de ceux qui font les peuples et l'Histoire. " De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent "(Brecht)…et l'Esprit, cher Bertolt, et l'Esprit.
ISBN-13: 978-2747523837
12:45 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Michel Verret, Europe

