vendredi, 01 janvier 1999

John Major : l'avenir de l'Europe

Extraits de l'interview de John Major au journal "La libre Belgique" le 24 juillet 1996



Le conflit survenu récemment à propos de l'embargo sur le boeuf est venu obscurcir le débat sur l'Europe en reléguant à l'arrière-plan les véritables enjeux. Mon gouvernement entend toujours inscrire le destin de la Grande-Bretagne dans l'Europe. Mais il entend aussi faire valoir sa vision de l'Europe à bâtir pour demain. L'Europe est aujourd'hui à la croisée des chemins. Elle a connu des mutations, que nous n'aurions pu soupçonner il y a seulement dix ans et qui ont transformé l'horizon de centaines de millions de personnes dans le monde, mais qui sont aussi autant de défis pour les responsables européens. C'est à eux qu'il revient de redessiner les contours de nos sociétés pour les décennies à venir. Nous ne saurons trouver la voie qu' en nous projetant dans l'avenir. A quoi ressemblera donc le monde dans vingt ans?

Dans les années 1970 et 1980, l'affirmation de la puissance industrielle du Japon a ébranlé nos économies occidentales. Des secteurs comme l'automobile ou l'électronique s'en sont trouvés transformés. Puis, c'est le Sud-Est asiatique qui a pris son envol. Mais cette redistribution des cartes n'est rien au regard de ce que sera la montée en puissance de l'Inde ou de la Chine - plus vraisemblablement des deux - dans les décennies à venir. Du même ordre que l'ascension des Etats-Unis au rang de super-puissance économique au début du siècle.

Les pays d'Europe de l'Ouest auront, en outre, à faire face à d'autres mutations, à leurs portes. Pendant des décennies, les pays de l'Est ont assisté muets, derrière le Rideau de fer, à l'essor pris à l'Ouest grâce à l'économie de marché. Des radios pirates étaient là pour leur dire les bienfaits d'un système dont leurs dirigeants leur interdisaient l'accès. Et puis, du jour au lendemain, le monde a changé. Voilà qu'ils ont eu soudain, eux aussi, le droit d'adopter un système qu'ils n'avaient auparavant que le loisir d'envier. Il faut savoir que les pays d'Europe qui ont enregistré la plus forte croissance l'année dernière ne font pas partie de l'Union. La Pologne et le République tchèque ont pris la tête du peloton. Comme d'autres, elles seront bientôt membres de l'Union.

L'Union est confrontée à un défi politique. Elle doit gagner le pari de la réforme institutionnelle à mener pour répondre aux besoins multiformes qui s'exprimeront dans une Europe élargie. Nous devons nous réjouir à l'idée d'accueillir de nouvelles démocraties dans notre partenariat de nations européennes. Car les pays d'Europe de l'Est qui ont recouvré la liberté ne cherchent pas seulement à accéder à nos marchés, ils veulent aussi entrer pour de bon dans l'Union. Mais cela ne va pas sans poser des questions de fond.

Comme je l'avais dit à Leyde, il y a deux ans, l'Union devra être plus souple à 30 que ne l'envisageaient à l'origine les traités. Elle devra se mettre à ce que j'avais appelé la "géométrie variable". L'idée a fait son chemin depuis.

La relation politique qui s'est forgée entre la France et l'Allemagne, au lendemain de trois guerres en moins de cent ans, ou entre les Pays-Bas et la Belgique, soudés par des siècles d'histoire en commun, n'a strictement rien à voir avec celle que peuvent entretenir Chypre et le Portugal, ou la Slovénie et la Finlande. Ils ont beau tous partager l'héritage européen et avoir des intérêts communs dans le monde moderne, on ne peut pas dire que leurs relations soient du même ordre. Ni prétendre que tous auront la volonté ou la possibilité de se fondre dans une identité politique commune, d'autant plus forte que le pouvoir de décision et les institutions seront centralisés.

Je crois que la seule solution démocratique est de donner corps à notre vision de l'Europe, partenariat entre nations. Car l'Europe est un continent de nations. Et il ne s'agit pas là que d'histoire ni de politique. Encore moins de nostalgie. Le fait est que notre vie culturelle, marchande, sportive, gravite essentiellement autour de la nation. C'est à travers le prisme national que nous abordons les faits de société, la réflexion morale de notre temps. C'est l'identité commune, le sentiment d'appartenance à une même nation que fait le creuset de la légitimité démocratique. Les structures politiques ne fonctionneront jamais tant qu'elles ne seront pas perçues comme légitimes et qu'elles ne bénéficieront pas de l'assentiment populaire. C'est pourquoi, il faut conserver à l'Etat-nation le siège de la souveraineté.

Bien sûr, le débat politique dépasse aujourd'hui les frontières pour rebondir d'un pays à l'autre. Mais il ne met pas en jeu les mêmes éléments et ne donne pas nécessairement lieu aux mêmes décisions. Il faut faire droit à cette diversité, tout en maintenant les principes de l'Union - qui veulent qu'aucun Etat membre ne soit exclu des domaines auxquels il a la volonté et la possibilité de participer, et que la mise en place de nouveaux modules de coopération ne puisse se faire qu'avec l'accord de tous. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours dit que nous ne céderions pas à la pression en faveur d'une Europe "train unique", dont toutes les voitures iraient au même pas. De même que nous ne considérons pas comme gravés dans la pierre le modèle actuel, ni l'ensemble des droits et obligations constitutifs de l'"acquis communautaire".

Le changement, parfois inéluctable - en raison des circonstances économiques ou autres - pourra aussi résulter parfois d'un simple changement de climat. On ne peut pas tracer à l'avance la voie d'une Europe des nations. La destination finale reste une inconnue. C'est la volonté de faire de l'Europe un espace économique ouvert, tourné sur le monde et attentif aux besoins des consommateurs qui doit servir de socle à la construction européenne. Nous partageons la volonté d'achever le marché unique et d'en assurer la bonne marche. Parallèlement à cet engagement premier, nous devons donner expression aux principes de diversité et de flexibilité dont je viens de me faire l'apôtre. l'Europe n'a pas à rougir de sa diversité. Elle doit la proclamer et veiller à ce que ses structures en consacrent la réalité. Là où le principe en est admis, elle doit veiller à le faire appliquer.

Les institutions politiques sont toujours en péril quand s'installe l'impression qu'elles ne répondent qu'à leurs propres visées, au mépris de l'attente que placent en elles les citoyens. Sur toutes ces questions, le débat actuel sera décisif pour l'Europe. C'est autant pour défendre la cause européenne que pour préserver les intérêts supérieurs de la nation que la Grande-Bretagne y prendra part. Le chemin ne sera pas sans embûches. Mais il est absurde de prétendre que, soit on accepte l'Europe telle qu'elle est, soit on négocie sa sortie. A prendre ou à laisser. La question n'est pas de savoir si la Grande-Bretagne fait partie de l'Europe, mais de quelle Europe elle fait partie. Et de décider des relations à mettre en place - comme nos partenaires - pour en tirer avantage et s'y sentir à l'aise.

Nous devons faire prévaloir nos vues sur l'avenir de l'Europe, pas seulement pour la Grande-Bretagne, mais pour l'ensemble du continent. Car nous serons profondément touchés par l'avenir de l'Europe, tant sur le plan économique que sur le plan politique. C'est clair. Il y a va donc de l'avenir de chaque citoyen britannique. Nous ne pouvons pas laisser à d'autres le soin de décider de notre destin en signant en bas du parchemin. Nous devons nous en faire les artisans, et oeuvrer avec ardeur à la réussite du continent qui est le nôtre. L'avenir de l'Europe vaut la peine de se battre. Nous serons au coeur du combat.