mercredi, 15 mars 2006
Barbarie partout
C'est le règne total de la confusion et de la lâcheté la plus abjecte. Le site salon.com publie les photos ayant donné naissance au scandale de la prison irakienne d'Abu-Ghraïb. Ces photos sont insoutenables et pourtant, elles reflètent l'état moral d'une partie des soldats en poste en Irak, la déliquescence de la conscience.
Au nom du droit et de la morale la plus élevée (et sans doute aussi mâtinés d'intérêts moins reluisants), les Etats-Unis ont fait la guerre à l'Irak pour y établir le summum de l'organisation politique humaine, la démocratie. Au nom de cette dernière, on aurait pû s'attendre à ce que soit respectés les droits humains les plus primordiaux même lorsqu'on est prisonnier. Voeux pieux qui s'écroulent devant l'inexorable montée de la bêtise humaine.
Ce qui nous semble le plus abject dans ces photos, c'est sans doute ces sourires confondants de jeunes étudiants qu'affichent certains soldats, hommes ou femmes. Des photos de jeunes communiants, à qui on donnerait le bon dieu sans confession. Ah ! qu'il aurait plus simple de les voir avec des faces de brutes avinées, des tatouages gothiques, des moustaches de guérilleros. Nous aurions pû alors les dénoncer comme des boucs émissaires, jeter sur eux l'opprobre de l'Occident. Mais non, ils sont comme nous, comme ces piétons que l'on croise dans la rue. Comme le disait le philosophe Guy Coq, il ne me faut pas plus d'un quart d'heure pour sombrer dans la barbarie dans certaines circonstances. Le vernis de la civilisation est bien mince.
C'est photos sont ce qu'il y a de plus abject dans l'âme de l'Homme. Elles font d'autrui non plus une personne mais une chose, un esclave. Tout ce contre quoi le christinanisme s'est battu revient en force dans les visages de ces nouveaux barbares.
Il nous faut relire le texte de Paul Valery (1919) tiré de La Crise de l’esprit.
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.[…/…] Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d'empires coulés à pic avec tout leurs hommes et tout leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leur lois, leur académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leur grammaire, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres. Nous apercevions à travers l'épaisseur de l'histoire, les fantômes d'immenses navires qui furent chargés de richesse et d'esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n'étaient pas notre affaire.[…/…] Et nous voyons maintenant que l'abîme de l'histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu'une civilisation a la même fragilité qu'une vie. Les circonstances qui enverraient les oeuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les oeuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. […/…]
Ce n’est pas tout. La brulante lecon est plus complete encore. Il n’a pas suffit a notre generation d’apprendre par sa propre experience comment les plus belles choses et les plus antiques et les plus formidables et les mieux ordonnées sont périssables après accident; elle a vu, dans l’ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se produire des phénomenes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, de deceptions brutales de l’évidence.
Je n’en citerai qu’un exemple: les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu sous nos yeux, le travail consciencieux, l'instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’epouvantables desseins. Tant d’horreurs n’auraient pas ete possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, aneantir tant de villes en si peu de temps; mais il a fallu non moins de qualites morales. Savoir et Devoir, vous etes donc suspects?
12:15 Publié dans Le monde à l'envers | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Irak, Dignité humaine, Barbarie, Amérique
lundi, 19 septembre 2005
Dominique VIDAL, Serge HALIMI : L'opinion, ça se travaille
Dominique VIDAL, Serge HALIMI : L'opinion, ça se travaille
Présentation de l'ouvrage sur la quatrième de couverture :
"Le travail des grands médias avait été « extraordinaire » pendant la guerre du Golfe, « exemplaire » pendant celle du Kosovo. Au moment des opérations américaines en Afghanistan, il fut « remarquable ». En tout cas, c’est ainsi que le jugea le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Et, une fois encore, l’autosatisfaction immédiate se vit crédibilisée par une autocritique rétrospective suivant le mode du « C’est parce que nous sommes irréprochables aujourd’hui que nous pouvons confesser avoir été mauvais hier ».
Comme toujours, la presse fut très contente de la presse, la télévision se jugea admirable, la radio manqua de souffle pour clamer ses louanges. Et, dès lors qu’après le 11 septembre les journaux avaient pulvérisé leurs chiffres de vente et les télévisions leurs records d’audience, tous s’estimèrent plébiscités par le public, c’est-à-dire par le marché. Ils avaient idéologiquement contribué au resserrement de l’emprise américaine sur l’humanité tout entière. Mais cela n’était plus leur affaire.
C’était devenu une vieille habitude. La prochaine guerre la confirmera.
Deux ans et demi avant les attentats du 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre contre l’« axe du Mal », la ligne dure de l’exercice solitaire du pouvoir par les États-Unis avait triomphé grâce à la guerre du Kosovo.
Journalistes au Monde diplomatique, Serge Halimi et Dominique Vidal décryptent ici le traitement médiatique auquel ces interventions militaires donnèrent lieu."
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De la guerre et de la désinformation
Voici un petit ouvrage qui vient fort à propos alors que vient de se déchaîner, à nouveau, la voie des armes et la voie des ondes à propos de la crise irakienne. Les deux sont indissociablement liées et la voie des ondes fait partie de la stratégie des armes. Sans nul doute, dans un Occident acquis aux libertés individuelles, pensons-nous que l'information est librement traitée lorsque les opérations de guerre envahissent les petits écrans à l'heure du dîner ? Il n'en est rien. La conquête de l'opinion publique fait depuis longtemps partie des impondérables stratégiques mais la sophistication des techniques médiatiques contemporaines rend cette action plus subtile et insidieuse que par le passé. L'ouvrage édité par la maison militante Agone vient nous le rappeler avec une grande pertinence, dans la lignée directe de certains ouvrages de Vladimir Volkoff. L'ouvrage en question, court et percutant, a pour cadre principal le conflit du Kosovo de 1999. La seconde édition y ajoute le conflit d'Afghanistan. Gageons qu'une troisième édition reviendra sur la seconde guerre du Golfe.
Revenant sur le traitement médiatique "à chaud" des événements, l'ouvrage dissèque, décortique, analyse et pourfend toutes les contre-vérités et les francs mensonges qui ont été publiés alors, avec force exemples et illustrations. On se rend alors compte, au fur et à mesure que se tournent les pages, combien fut tonique la campagne d'embrigadement des esprits alors lancée. On croyait les grands médias guéris par Timisoara et la première guerre du Golfe. Las, le malade rechuta encore plus lourdement à l'occasion de ce nouveau combat "pour la démocratie". Citant le Président du Conseil supérieur de l'audiovisuel qui jugea "Le travail des grands médias "extraordinaire" pendant la guerre du Golfe, "exemplaire" pendant celle du Kosovo, "remarquable" pour les opérations d'Afghanistan", les auteurs, Serge Halimi et Dominique Vidal, non sans une certaine ironie à la sauce aigre-douce, pointent du doigt la tendance à l'auto-satisfaction de la presse française. Cette dérive médiatique, qui vient en écho répéter inlassablement les analyses de guerre de l'OTAN, est remarquablement mise en lumière par de nombreux extraits de presse agrémentés de unes de journaux et magazines qui, avec le recul du temps, font paraître plus impitoyable encore le piège dans lequel sont tombées les opinions.
Le débat qui sous-tend cet ouvrage est celui de la liberté d'expression, liberté clamée et proclamée mais qui doit répondre, pour les lecteurs et téléspectateurs que nous sommes, au débat sur la liberté de jugement et d'analyse. Or, c'est bien là que le bât blesse car un jugement équilibré impliquerait une présentation neutre du conflit. Comme dans bien des occasions, les faits furent tronqués, partiels, déformés et surtout, intimement mêlés à une analyse partiale. Sous prétexte d'instantanéité , les grands médias logés au QG de l'OTAN ne firent qu'accentuer les communiqués de presse de l'organisation, dans un concert d'auto-congratulation et de manque de perspective. La course à l'audience fit jouer une surenchère émotionnelle néfaste à une information de qualité. Par ailleurs, dans le conflit du Kosovo, outre la caricature grossière faite de la partie serbe, les médias pratiquèrent un amalgame éhonté qui fit des opposants à cette guerre des fascistes en puissance. La rhétorique guerrière put dès lors avoir les coudées franches auprès d'une opinion publique passive et culpabilisée. Les dommages collatéraux et autres bombardements furent légitimés du seul fait qu'ils étaient accomplis en toute bonne conscience humanitaire. Parler dès lors d'une liberté de la presse, de l'information et de jugement est quasi surréaliste. Pis encore, on peut légitimement se poser la question de la déontologie de la presse quand celle-ci appartient dans sa presque totalité à des grands groupes industriels impliqués dans l'armement qui parlent d'une voix bien entendue au plus haut niveau de l'Etat. Ce simple fait, même s'il y avait eut une volonté d'informer objectivement, génère une auto-censure inavouée des journalistes. Le trait peut paraître fort mais il n'est pas faux.
Au final, c'est un ouvrage essentiel et "plaisant" à lire pour décrypter les conflits à venir et tenter d'échapper au diktat cynique énoncé par ce général de l'OTAN : "Pour les bavures, nous avions une technique assez efficace. Le plus souvent, nous connaissions les causes exactes de ces erreurs. Mais pour anesthésier les opinions, nous disions que nous menions une enquête, que les hypothèses étaient multiples. Nous ne révélions la vérité que quinze jours plus tard, quand elle n'intéressait plus personne. L'opinion, ça se travaille comme le reste".
Les éditions Agone ont pour objectif de "nourrir la révolte" dans un contexte de "lutte militante" bien connu. C'est un objectif électro-choc qui est recherché, réussi brillamment et on pourrait en rester là. Ajoutons cependant pour notre part "servir la vérité", nullement contradictoire et ce livre entrera plus dans une perspective évangélique porteuse d'espoir.
ISBN-13: 978-2748900088
09:50 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Dominique Vidal, Serge Halimi, Kosovo, Irak, Désinformation, Médias, Télévision

