samedi, 24 septembre 2005

Eugenio CORTI : Le cheval rouge

medium_2825106364_08_MZZZZZZZ.jpgEugenio CORTI : Le cheval rouge

Présentation de l'ouvrage en quatrième de couverture

"Depuis sa publication discrète, en 1983, chez Ares, un petit éditeur milanais, Le Cheval rouge est devenu en Italie un véritable phénomène littéraire. Car dès sa parution, et au fil des rééditions qui se sont succédé sans discontinuer, Le Cheval rouge, bien qu'ignoré en raison de son anticonformisme idéologique par la "critique officielle", a captivé un trèsnlarge public. Dans une enquete publiée en 1986 sur le plus beau roman italien des dix dernières années, Eugenio Corti et Le Cheval rouge distançaient Sciascia, Morselli, Moravia... Son succès a rapidement dépassé les frontières : il a été traduit en espagnol et en lituanien ; la traduction anglaise est parue en 2000 ; les traductions japonaise et roumaine devraient être prochainement publiées. Une adaptation à la télévision, en douze émissions, est actuellement à l'étude.

Comme peu de livres de notre temps, Le Cheval rouge a su créer, entre son auteur et ses lecteurs, un formidable courant de sympathie. Cela tient d'abord au caractère de témoignage que revêt ce roman : non seulment les personnages historiques qui le traversent, mais tous les événements historiques relatés - de la campagne de Russie aux manifestations de la barbarie nazie, de la découverte du goulag communiste aux épisodes de la Résistance en Italie du Nord, à la vie politique des années cinquante et soixante - sont absolument vrais. Ce monde fourmillant de personnages, de drames, de grandioses scènes collectives baigne dans la complexe luminosité de la vérité. Ce qui explique la multiplication des points de vue, l'absence de catégories et de clivages définitifs entre personnages "positifs" et "négatifs", mais aussi la lumière crue, nullement convenue, qui éclaire des pages d'histoire trop souvent faussées par bien des demi-vérités. Cette force de la vérité est la charpente qui soutient Le Cheval rouge. Mais Eugenio Corti a écrit aussi un très grand roman. Son souffle épique, la variété des registres stylistiques, la vérité et la puissance des passions emportent le lecteur dès les premières pages.

Grand roman historique dans un pays où l'arbre romanesque a donné peu de fruits durables, Le Cheval rouge est fait pour résister à l'usure du temps. L'ampleur et la profondeur des sujets abordés, la saisissante vérité des personnages et des situations font de ce roman un point de repère fondamental dans la littérature italienne du XXème siècle.

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IN ILLO TEMPORE
L’apocalypse selon Eugenio

Il y a bientôt 20 ans, en 1983, paraissait en Italie Le Cheval rouge, un gros roman historique de plus de mille pages tellement hors normes que seul, un petit éditeur de Milan, Ares, pris le pari de le publier. Cette parution était le point d’orgue d’un travail solitaire acharné de onze années de recherche et de rédaction par son auteur, Eugenio CORTI. C’était aussi un pari immense car ce qui est qualifié de " roman " est tout simplement plus que cela. Ce n’est pas un pamphlet mais sonne comme une charge de cavalerie, pas un " thriller " mais l’action soutenue tient en haleine, pas un poème mais l’émotion est au rendez-vous, pas une thèse mais la démonstration et l’analyse sont brillantes, pas un ouvrage de théologie mais les opinions énoncées sont conformes aux canons de l’Eglise. Il est qualifié de " roman " par défaut mais le romanesque est tiré de la réalité elle-même, pas d’une fiction de l’esprit. Difficile donc de rattacher ce livre, de le catégoriser sans l’affaiblir. Dans le monde de l’édition transalpin, Le Cheval rouge est un phénomène car il est le premier ouvrage qui prend à rebours l’histoire " officielle " de l’Italie et ose mettre sur le même plan les deux idéologies meurtrières du XXème siècle, le Nazisme et le Communisme. En 1983, ce fut une audace terrible ! En pleine guerre froide, avant la Perestroïka, alors que les communistes italiens gardent un pouvoir immense sur le monde de la culture italienne, investi en profondeur par mise en application des théories de Gramsci. Avant aussi que ne paraissent les grands ouvrages d’études postérieurs à la chute du Mur de Berlin montrant la filiation gémellaire des deux idéologies. Le premier exemplaire sorti des presses fut offert à Jean-Paul II par l’auteur. Le succès fut au rendez-vous, sans aucun battage médiatique, par la seule vertu d’une ferveur exceptionnelle des lecteurs. Paru en France en 1997, dans un silence quasi total de la critique officielle qui décerne bons et mauvais points, Le Cheval rouge continue sa course de fond. Il est bâti pour durer et croître. La troisième édition française est parue en avril 2002.

Qu’il y a-t-il donc dans cet imposant ouvrage pour gêner une époque que plus grand chose ne gêne ? Rien de particulier à vrai dire si on s’en tient au sujet général de l’histoire qui est la chronique d’une génération d’italiens entre 1940 et 1975. Seulement, Corti écrit son roman avec une vision chrétienne, et l’affirme. Ses personnages agissent en chrétien dans le monde, et le disent, et l’expliquent. Cela est insupportable pour qui le christianisme n’est qu’une théorie fumeuse, voire un opium, et qui comprend l’histoire que par l’action de forces, naturellement de " progrès ", au service d’une nature humaine toute puissante. Or, cette dernière nesort pas grandie de ce livre, quand elle n’est pas soutenue par une grâce qui lui est extérieure. Ce livre est le témoignage d’actes de foi posés au quotidien, rationnellement et reposant sur la Parole. Celle-ci, transmise à travers les générations, est opposée constamment non pas aux théories " progressistes ", mais à leurs fruits directs. C’est cette opposition systématique des actes réels contre les idées qui donne la force à l’ouvrage. Le " mythe " chrétien, au sens de mystère, force tout système où les droits de Dieu sont exclus. " Nos mythes peuvent se fourvoyer, mais même s’ils boitent, ils avancent vers le port véritable, alors que le " progrès " matérialiste ne conduit qu’à l’abîme et à la couronne de Fer de la puissance du Mal ". Cette quête titubante mais constante des hommes vers le Royaume des cieux est la trame de fond du Cheval rouge .

Ces chrétiens " dans " le monde agissent et s’engagent quotidiennement dans des combats que l’esprit de l’époque, aujourd’hui comme hier, qualifie d’arrière-garde, raille et vilipende, mais qui marquent l’engagement pour l’Homme contre l’esprit de la Machine ou du Système. Ce n’est pas le souhait de voir se réaliser une civilisation chrétienne idéale, ou idéalisée, mais d’abord la juxtaposition d’actes d’espérance et d’un regard de foi, de ce regard qui manifeste l’interrogation et le besoin de comprendre. Corti dépasse ainsi la nostalgie des temps anciens imaginaires, de ces âges d’or hypothétiques que l’on retrouve dans les contes ou textes fondateurs mais dont l’accès nous est interdit par des anges armés. Constatant simplement l’écroulement d’un monde " traditionnel " avec l’irruption de la " modernité ", il refuse de se laisser pétrifier en statue de sel comme la femme de Lot, devant les événements terribles de son époque. Les personnages principaux du roman ne plongent pas dans les désirs et conflits du monde pour les résoudre par des moyens uniquement humains. Ils agissent et trouvent la solution " par le haut ". Dans leurs épreuves, ils reçoivent – mais le savent-ils - l’appui discret des anges dont la présence émaille le roman.

Eugenio Corti voudrait être considéré comme un chroniqueur du XXème siècle, à l’égal d’un Froissard ou d’un Commines pour leurs époques. Il y a en effet de l’enlumineur en lui, du moine copiste anonyme qui transmet patiemment les mémoires des hommes dans des parchemins. Il exhume des souvenirs précis et vérifiables à l’usage de ceux qui pourront encore les comprendre dans les générations futures. Le Cheval rouge apparaîtra peut-être ainsi à l’avenir comme un livre d’heures orné de nombreuses miniatures aux teintes de fer et de sang. Du chroniqueur, il en a le souffle tant on passe avec des effets cinématographiques saisissants d’une scène à l’autre, du général au particulier : combats de Russie, d’Afrique, épisodes de la Libération, scènes familiales, le tout émaillé d’une foule de personnages pris dans leur vérité intime et de ce fait, très attachants. Engagements individuels, déclarations publiques, pensées secrètes, actions militaires, tout est raconté avec une neutralité de ton qui laisse au lecteur l’appropriation de l’action et le cheminement intellectuel libre. Corti ne porte d’ailleurs pas de jugement, même envers les nazis, les fascistes ou les communistes. Inadmissible pour notre époque où la " reductio ad hitlerum " apparaît comme une catharsis obligatoire pour conjurer tous nos reniements moraux successifs. Les faits parlent pour lui. Il se contente de dire et place ses personnages dans une fresque d’ensemble, à la manière des sculpteurs médiévaux qui plaçaient leurs scènes bibliques aux tympans des églises. L’interprétation est laissée à notre libre arbitre.

Le Cheval rouge, en même temps qu’un vrai roman d’action qui ravira les amateurs du genre, est une authentique réflexion sur le Mal, ce Mal qui dépasse la raison humaine et dont nous déplorons la brûlure cuisante au long de nos jours. Mal des sociétés bien entendu avec les deux avatars paroxystiques que furent le Nazisme et le Communisme mais aussi présence des insidieuses lèpres qui rongent les sociétés contemporaines à savoir la lâcheté, l’indifférence et cette conception de la liberté qui pousse à tous les renoncements au nom de la tolérance la plus extrême. Ce mal produit une inversion du monde, dans lequel nous acceptons le mensonge comme une opinion parmi d’autres et, au rebours, la vérité intangible comme insupportable car trop contraignante. Les chaînes du mensonge deviennent ainsi confortables et le parfum salubre de la Vérité trop âpre car il rend libre… et responsable. On en vient ainsi dans ce monde soumis à la tyrannie des opinions, à clamer à juste titre l’unicité de la Shoah mais aussi à fermer les yeux sur les millions de morts, ou de non-nés, des avortements volontaires. Hypermnésie et amnésie, renoncement et lâcheté sont des formes d’aveuglement qu’Eugenio Corti regardait déjà à travers le regard de ses principaux personnages : Ambrogio, le futur industriel, étudiant en économie ; Manno, l’étudiant en architecture, mystique et croyant que la Providence a un dessein sur lui ; Stefano, le jeune paysan représentant d’un monde agricole en train de mourir ; Michele, le futur écrivain qui cherche à comprendre les évènements du monde, la nature du Mal, et qui " tendait à mêler Dieu à toutes choses ou, pour mieux dire, qui pensait que toute l’histoire (y compris les menus évènements auxquels lui-même et ses prochains participaient en pleine liberté) était histoire sacrée ". Ce ne sont que les personnages –masculins- principaux mais l’ouvrage est peuplé de dizaines d’autres personnages tous plus colorés les uns que les autres et surtout d’admirables figures féminines qui donnent vie et tension au roman : Giulia, Mamm Lusia, Maria, Colomba, Francesca et enfin Alma, le " petit chat de marbre ", si attachante et dont la mort ferme le roman.

Pour mieux rendre ce cheminement à travers l’histoire et les âmes humaines, Le Cheval rouge est divisé en trois parties : " le cheval rouge ", qui donnent son titre éponyme à l’ouvrage, " le cheval livide " et " l’arbre de vie ". Les titres sont inspirés de l’Apocalypse de Jean. Les trois parties du livre sont équilibrées, façon de mettre en évidence la nature équivalente des trois maux qui rongent les sociétés humaines : la guerre, l’idéologie, la haine de la sagesse et de la vie. Toutes ces formes de Mal sont dirigées contre l’Homme, et hélas, avec l’aide de l’Homme.

Le cheval rouge

La partie intitulée " le cheval rouge " s’ouvre sur un poulain dans son pré, image de paix et de stabilité, d’un ordre millénaire, à proximité du petit village de Nomana. Des faucheurs répètent le même geste précis, enseigné et transmis par des dizaines de générations. Une scène d’ouverture que l’on pourrait interpréter symboliquement, même si le roman ne se prête pas à ce jeu : " Derrière eux, le poulain alezan attendait, attaché à la charrette. Il ne restait plus rien de la brassée d’herbe que Stefano avait posée devant lui au début du travail : le poulain l’avait entièrement mangée avec avidité, soulevant et agitant constamment la tête pour repousser le volumineux collier qui glissait le long de son col. A présent, sans bouger d’un pas, il avançait la bouche pour happer les feuilles d’un buisson à l’ombre duquel on l’avait laissé. En même temps que les feuilles, il arrachait l’écorce des branches les plus tendres qu’on voyait alors apparaître – là où se joignaient ses lèvres, cassées et blanches comme des osselets ". Le cheval sera pour l’auteur un fil conducteur important, que l’on verra rejaillir de place en place. A la première lecture du roman, il est impossible de se rendre compte du symbolisme de cette scène anodine, simple mais une fois achevée l’œuvre, lorsqu’on y revient, c’est une autre saveur qui se développe, un avant goût de terre brûlée et de sang. Une suggestion d’interprétation serait d’y voir l’arbuste européen, mal guéri de la grande saignée de 1914-1918, ce buisson qui n’est plus ardent du tout et qui se laisser déchiqueter lentement sous les coups de dents d’un animal affamé. Le poulain affamé, ce sont les idéologies de mort à l’œuvre en Europe, dont le déchaînement va meurtrir le continent, parachever la boue des tranchées dans les fours crématoires et les mouroirs de Sibérie, laisser en roue libre les idées absolutisées pour les besoins d’empires meurtriers.

L’idéologie n’a pas encore atteint Nomana. Ce village de la Brianza (Milanais) vers lequel l’action du roman retournera souvent, a la caractéristique d’être un village de catholiques pratiquants, de " paolotti ", où l’industriel n’est pas encore vu comme le " patron exploiteur " ni l’ouvrier comme un " kamarade ". On se surprend d’ailleurs à lire que les ouvriers de l’usine Riva chantent le rosaire durant le travail. Le propriétaire de l’usine, Gerardo, est la figure type du patron paternaliste, social sans être socialiste. On lui reprocherait aujourd’hui d’être soit ringard, soit démagogue par son attitude simple avec son personnel car lui-même issu de condition modeste. Il encourage ainsi ses enfants à fréquenter leurs ex-compagnons d’école devenus ouvriers alors qu’eux-mêmes sont au collège afin de les inciter " à garder les pieds sur terre ". L’action du roman fera de longs retours sur l’activité de l’usine Riva, jusqu’à en constituer un des sujets principaux dans la troisième partie.

Pourtant, le village est loin d’être un lieu idéal. Tout est à construire, en permanence, par la culture et l’éducation. La nature humaine, constamment sur un fil d’équilibriste est ici bien éloignée de l’archétype du bon sauvage rousseauiste. Preuve en est de la cruauté des enfants qui lancent des pierres aux chiens et aux faibles d’esprit. En règle générale, si l’auteur témoigne d’une grande espérance chrétienne, il fait part de son scepticisme dans les progrès de l’âme humaine quand celle-ci use de ses seules forces. L’être humain est nécessairement limité. Il acquiert d’un côté mais perd de l’autre. Corti mentionne que les bourreaux d’Auschwitz avaient une tendresse particulière envers les oiseaux pour lesquels ils avaient construits des boites à nidification. Il s’occupaient plus des oiseaux, à leurs yeux plus humains ou proche de leur conception de la nature, que des hommes retranchés de l’humanité qu’ils surveillaient. Sommes-nous d’ailleurs bien différents lorsque le regard que nous portons sur autrui est empreint d’une catégorisation sociale ? A ce titre, on peut retrancher n’importe qui de l’espèce humaine, qui les vieillards, qui les fœtus, qui les Juifs, qui les " bourgeois ", qui les homosexuels, qui les Vendéens, qui les " intellectuels ", et la liste est hélas loin d’être close.

Dans cette ambiance agreste et familiale, terreau peu propice au fascisme institutionnel, le discours d’entrée en guerre de Mussolini, retransmis par radio, montre le décalage entre les foules, les " masses " urbaines des étudiants réclamant hystériquement la guerre, et les gens des campagnes pour qui le conflit est ressenti comme " la plus terrible des calamités collectives des temps modernes ", quitte d’ailleurs à en voir un signe de la vengeance divine. Aussi catastrophique soit-elle, cette annonce ouvre concomitamment dans la famille Riva une ferveur de prière toute particulière. Chacun prie à sa façon, pour des causes diverses mais avec le ferme espoir de croire que chaque invocation est pareille à un " toc-toc, sur la porte de l’Au-delà, conforme aux préceptes de l’Evangile : frappez, ne vous lassez pas de frapper, on vous ouvrira ". Cette ferveur n’empêchera nullement l’apaisement des douleurs d’une mère à l’appel sous les drapeaux de son fils, sachant les dangers qu’il court et qu’il " est de ceux qui agissent et pas de ceux qui parlent ", car " la présence du surnaturel dans les choses humaines ne préserve pas de la douleur, et que la Madone elle-même avait eu son fils adorable tué ".

C’est rapidement le premier appel de conscrits en mai 1940. L’Italie vit au rythme de l’alignement du régime fasciste sur la politique du Reich nazi. Chacun, tout en imaginant une guerre éclair, a le pressentiment que le conflit est plus que cela, en tout cas loin des discours officiels. Ambrogio cèdera à cette tentation de croire que le conflit sera rapide quand le train qui l’emmène en Russie passe devant l’immense cimetière militaire de Redipuglia (100.000 morts) : " Bon sang, bon sang. Quel avertissement ! C’est arrivé quand ? Il y a moins de vingt-cinq ans… Heureusement que la guerre ne se passe plus de cette façon désormais, qu’elle ne se solde pas par autant de morts ".

Les conscrits – les " volontaires " comme les promeut la propagande fasciste - s’en vont vers la caserne, portant les espoirs et plus sûrement, les doutes, des actions militaires : " Restait quand même le fait que chacun d’entre eux allait se retrouver dans peu de temps, et sans grade aucun, à la merci du premier venu en ayant un, qui plus est pour la première fois de sa vie, hors de son milieu natal, dans un monde inconnu ". L’appel ironique d’un appelé à l’entrée de la caserne sonne douloureusement comme une prophétie et un appel au secours dérisoire devant l’abandon probable de la personnalité et les perspectives sombres qui s’ouvrent : " Entrez messieurs, entrez, plus il y aura de gens, plus il y aura de bêtes ". C’est à la vue de ces conscrits, ses camarades, défilant en ordre aléatoire sur le bitume qu’Ambrogio " eut la sensation que quelque chose de nouveau et de solennel, qu’il ne connaissait pas, venait de commencer ".

Les réactions aux événements militaires sont partagées dans la population. Certains se réjouissent de l’entrée des Allemands dans Paris car signifiant une fin imminente du conflit, d’autres pleurent sur la France et sa culture. Quelques uns enfin sont fascinés par la puissance allemande et croient que l’alliance avec cette puissance donnera du " progrès ", bien que cela soit une alliance avec le Nazisme et malgré les avertissements de Pie XI. Ce mythe de la puissance et de la tentation qui l’accompagne est également égratigné du côté chrétien quand un des personnages du roman se laisse aller à ces pensées séduisantes, cet appel séduisant d’un Age d’Or qui appelle toute la violence : " il se prit à désirer que l’Italie ne soit plus une nation aussi phraseuse, qu’elle n’ait pas un poids militaire aussi modeste, il éprouva de façon poignante le désir juvénile que sa patrie fasse preuve de bravoure et qu’elle dépense sa force pour le bien : non seulement son propre bien mais aussi celui des autres peuples ". Corti cloue au pilori cette tentation, cette " conception chevaleresque de la guerre, qui parfois refait surface chez le catholique… ". Ce mimétisme de la violence, nous allons également le trouver chez les paysans russes. Ils ont accueillis les Allemands en libérateurs du Communisme. Il leur est répondu par le mépris et la violence en étant traité de sous-hommes. Cette réaction poussera les populations dans la lutte armée contre les forces allemandes, les forçant de prendre le parti des assassins contre celui des bourreaux. Pris au piège dans un impossible choix, les russes le reprocheront amèrement au peu de prisonniers qu’ils côtoieront.

Michele se porte volontaire pour la Russie. Il se rend compte que " les communistes ont tenté une expérience unique… Ils ont tenté une rédemption de l’homme et de la société en dehors du Christ et du christianisme, et même contre le Christ. Et pour faire ça – cette terrible tentative- ils se sont isolés du reste du monde. Pour nous chrétiens c’est très important de se rendre compte de ce qu’ils ont réellement manigancés ". L’entrée en Union soviétique, annoncée par des rangées de barbelés qui s’étendent à perte de vue dans la campagne, donnera la mesure de la réussite de l’expérience du Nouvel Age d’Or. Pour les civils, ce ne sont que visages usés, maladifs "comme des personnes qui ont été longtemps maltraités ". Les soldats, quant à eux, " avaient tous le crâne rasé, des faces terreuses et épouvantées, des uniformes de toile, et ils faisaient terriblement penser – comme aucune autre troupe au monde – à de la viande de boucherie ". Les soldats italiens apprennent par bribes les conditions de vie – ou de survie – de la Russie soviétique, les fusillades des enfants orphelins, les purges, les répressions et l’irrésistible famine de la dékoulakisation qui fit plusieurs millions de morts quelques années auparavant. Le vers d’Aragon – ironie de citer ce chantre du Guépéou – s’impose : " Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? "

Dans l’univers de mort qui entoure les combattants italiens naît la tentation charnelle de Michele envers une jeune paysanne qui se prostitue par nécessité, une tentation de conquête brutale qu’il vaincra par la poésie. Mais la pureté des sentiments, nobles, affichés ou secrets, se heurte le plus souvent à la salissure du monde. Les généreux sentiments des protagonistes de l’histoire se cogne aux phénomènes que nous retrouvons encore - et surtout - de nos jours lorsqu’on veut évoquer des sentiments purs : vulgarités, quolibets, grossièretés s’accumulent avec cette joie de la salissure pour le plaisir de faire gicler la boue. Les soldats italiens prisonniers en Prusse orientale qui auront à intervenir sur les champs de bataille trouveront souvent dans les poches des morts des images pornographiques. Misères du corps, misères de l’âme dans une époque où l’on ne se soucie ni de l’un, ni de l’autre.

Durant l’été 1942 dans la longue plaine de Russie, c’est l’attente. Le roman décrit longuement ce moment hors du temps, hors des conflits, où la guerre est loin, où les soldats chantent les chansons d’alors, où l’on parle des étoiles et observe les oiseaux. C’est un temps suspendu, une île peuplée d’êtres humains qui attendent la tourmente des batailles. Corti décrit avec justesse et beaucoup d’émotion la beauté de la terre russe dans la douceur de l’automne. Puis, les animaux commencent à refluer, chassés par le froid, laissant seuls les hommes face à l’hiver et aux combats. Le corps italien, pris en tenaille par les armées russes, commence à battre retraite vers l’ouest et le sud. C’est un calvaire impitoyable qu’endurent les combattants durant cette retraite, cernés par les armées soviétiques et l’hiver. Hommes et bêtes sont soumises à la même inhumanité, sans distinction. Les bataillons tombent par rangs entiers malgré des résistances fermes des bersagliers et des chasseurs alpins. La peine des hommes, Corti l’exprime également à travers des animaux. Le cheval, qui tient la trame du livre, est encore présent aux abords de Meskov, dans les rangs de l’armée croate : " En l’espace de quelques dizaines de secondes, il ne resta plus sur pied qu’un poulain, qui se mit à dévaler la colline vers les chevaux de la légion toujours en mouvement. Puis il s’arrêta, revint en arrière par bonds affolés, jusqu’à sa mère qui gisait moribonde dans la neige, et se mit à la renifler, museau contre museau, en hennissant doucement ". Les scènes terrifiantes se succèdent : au siège de Meskov, où mourra Stefano, les soldats croates préfèrent se donner la mort les uns les autres plutôt que d’être assassinés par les russes, les blessés sont abandonnés dans les véhicules en panne, exposés à la mort par le gel. Le désordre amplifie la débâcle : " Ambrogio secouait la tête avec obstination : " Non, non, non ! Ce n’est pas possible d’arriver à ce point de désorganisation… " C’était donc comme ça qu’ils étaient faits les italiens, son peuple ? Il lui semblait les découvrir seulement maintenant ". Et de s’effrayer de penser ce que serait cette désorganisation dans la vie civile. Dans la cohue , Ambrogio et Michele tenteront de canaliser avec peine le chaos. La masse et l’abrutissement de fatigue font de la foule un magma trituré par la peur et les instincts, prête à tirer à n’importe quelle rumeur. Finalement, dans cette cohue pourchassée par les armées russes, il ne reste que des hommes réduits à des conditions de bête et des bêtes réduites à on ne sait quoi de honteux par les hommes. De militaires, il ne reste plus qu’une masse hagarde fauchée par les coups de mortiers comme des herbes sauvages.

Dans cette pagaille, les deux amis se perdent de vue. La faim et la soif feront délirer Michele et le faire échouer dans les lignes russes où il est fait prisonnier. Interrogé par un lieutenant artiste peintre condamné au Goulag puis enrôlé de force et pour lequel la souffrance des autres ne procure pas de plaisir, il obtient la vie sauve et à manger. " Tout de même, quelles drôles de gens que ces russes ! Ils ont fait mourir de faim, avec une incroyable cruauté, des millions de leurs compatriotes et là, ils donnent à manger à un ennemi blessé ". Michele, emporté vers l’arrière des lignes russes secourra des blessés italiens qui lui prophétisent le salut. Corti mentionne à cet égard cet inexplicable phénomène, souvent constaté dans le corps des italiens mais plus encore chez les russes du siège de Léningrad, du don de prophétie chez les mourants. Dans le corps d’armée italien, l’hécatombe se poursuit. Des 20 à 25.000 soldats encerclés sur le Don le soir du 19 décembre 1942, il n’en reste qu’à peine 4.000, pour la plupart gelés ou blessés. La majorité des autres a fini aux mains de l’ennemi, prisonniers ou fusillés au bord des chemins. Plusieurs percées meurtrières des chasseurs alpins permirent de sauver quelques milliers d’hommes. Dans ce naufrage général surnagent les hautes figures de quelques soldats qui se rappellent encore qu’ils sont des hommes comme le Capitaine Grandi. Ambrogio échappe à cet enfer en arrivant, exsangue, à l’hôpital de Léopoli. On lui apprend, comble de l’horreur, que cet établissement psychiatrique a été " purgé " de ses anciens malades par les Nazis et que les russes en ont auparavant éliminés les " bourgeois ". Devant cette ahurissante somme de douleur, qui parait de jamais cesser de s’accroître, Ambrogio semble sombrer dans la folie. C’est en observant le service nocturne silencieux et discret de deux religieuses infirmières qu’il découvre l’autre face du monde : " La voilà la manière de répondre au mal qu’il y a dans le monde, la voilà, je l’ai là sous les yeux ".

La première partie du livre s’achève sur cet effondrement général, ce constat d’échec humain, cette impossibilité apparente à contrer efficacement le Mal qui se déverse dans le monde.

Le cheval livide

Le second livre s’ouvre sur la haute figure de Manno, l’étudiant en architecture, qui fuit le désastre italien en Lybie en traversant la méditerranée dans un canot. L’action se déroule en mai 1943. Manno est le personnage qui va le plus s’interroger sur le destin des Hommes et la mission, ou la vocation, qu’ils ont à accomplir sur cette terre. Il s’interroge sur la Providence et la raison des sauvetages subits. Ce sentiment est exprimé clairement dans une discussion avec Ambrogio durant laquelle ce dernier évoque un souvenir d’enfance où un cheval fou avait failli l’emporter mais ne l’avait pas touché : " Je n’ai pas été emporté, j’ai été épargné… cette fois-là comme cet hiver au front… Pourquoi ? "

Après une permission, Manno rejoint son corps d’armée en partance pour la Grèce mais s’arrêtera en fait en Albanie. Durant ce périple, il est témoin du bombardement de Milan. C’est dans cet environnement meurtri qu’il pousse dans ses retranchements son intelligence pour essayer de comprendre le rôle de la Providence sur les drames qui se nouent, sur le fait qu’il est vivant plutôt que mort. Il préfère réfléchir que s’apitoyer et cette réflexion lui semble essentielle pour retrouver un sens dans un monde qui n’en a guère. De cette réflexion, il conclut que le Mal est autorisé par Dieu pour ne pas s’opposer à la liberté des Hommes. La souffrance lui apparaît dès lors comme une retenue dans les capacités de destruction de l’Homme. Alors, au final, pourquoi tous ces morts ? Manno invoque le silence de Dieu qui n’avait pu que mourir -le Christ en croix- avec eux de " façon à rattacher son sacrifice au leur en sublimant ce dernier. Christ et tous les innocents avec lui, compenseraient le mal accompli par les autres êtres libres, en particulier par ceux qui n’accepteraient jamais de s’amender ". Cela redonnait un sens aux choses, rétablissait un ordre cosmique de savoir que les innocents ne meurent pas inutilement. Il faut avouer que l’économie du Salut suit des voies bien étranges pour la raison humaine.

En juillet 1943, l’Italie rompt l’alliance avec l’Allemagne et cesse les combats. Manno réussit à rejoindre la péninsule sous la menace permanente d’être capturé et fusillé par les Allemands, en représailles de la " traîtrise " italienne. En Italie, les armées régulières sont mises à un repos forcé. Dans les Pouilles, la démoralisation est à l’œuvre. Les Alliés souhaitent même voir disparaître ces vaincus non vaincus. Pourtant, les partisans de la légitimité de l’Etat ne veulent pas rester impuissants face aux drames qui déchirent leur pays. Un groupe se porte volontaire pour aider à la progression des armées alliées. Manno en fait partie et assure une tâche de formation puisqu’il possède un charisme de pédagogue. Il doit prendre sur lui de ne pas céder à la tentation du relâchement et du délitement général. Dans son camp de regroupement, il se met au travail pour remobiliser les énergies, refusant les dégradations et les régressions de son pays. Chaque bonne volonté compte, aussi minime soit-elle : " Il y a des moments, parfois des périodes de quelques mois, où se joue l’avenir d’un peuple pour très longtemps ". Après le 20 octobre 1943, date d’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Alliés, ces derniers acceptent d’incorporer à l’essai un contingent italien. Manno s’engage, moins par exaltation patriotique que parce " qu’il fallait à tout prix faire quelque chose pour les ouvriers et pour tous les gens humbles ". Il est tué le 8 décembre 1943, à la bataille de Montelungo.

Le second livre du Cheval rouge est marqué également par l’absence des prisonniers de Russie et l’angoisse des familles devant le manque de nouvelles. Ces prisonniers, où ce qu’il en reste, Corti nous les fait retrouver avec Michele dans les camps de Russie. S’ouvrent alors des pages qui donnent froid dans le dos. La description du camp de Krinovaïa évoque très directement le 9ème cercle de l’Enfer décrit par Dante Alighieri. Dans ce camp, par des températures inhumaines, s’entassent les rescapés des marches du " davaï " (En avant) et des transferts en train effectués dans des conditions qui rappellent celles des fourgons de la mort nazis. A la lecture d’ailleurs, on ne sait si on se trouve en Allemagne ou en Russie. La faim tenaille les corps et réduit les volontés jusqu’à faire succomber les soldats au cannibalisme pour reculer encore un peu le mur de la mort prochaine. Ce sont des scènes hallucinantes que décrit Corti, des scènes où l’Homme n’existe plus, tant il est soumis à des forces d’annihilation. Dans les baraquements, des rangées de morts soutiennent des vivants au bord de la folie. Restent quelques consciences qui essaient de réfréner le cannibalisme en faisant ressurgir des pensées humaines. En mars 1943, le camp est évacué dans des conditions épouvantables où la soif, après la faim, s’attaqua aux rescapés. A Krinovaïa, restèrent 27.000 cadavres entassés dans un vallon, où le printemps força la décomposition. Les prisonniers n’ont dû leur salut qu’à deux choses. D’abord un ordre de Staline craignant que la mort des prisonniers ne freine l’expansion du Communisme en Europe. Ensuite les aliments au soja des Américains, ce qui fait dire à Michele : " Cette civilité que le christianisme a élaboré au cours des siècles, eux, du moins, l’ont conservée, alors que les autres peuples, aujourd’hui à l’avant-garde de la modernité – les Allemands et les Russes – l’ont perdue. Qu’ils soient mille fois bénis ". Sauvés de la mort physique, les prisonniers sont soumis par leurs " sauveurs " à des séances de reconditionnement psychologique et au travail forcé. Dans ce cadre, ils découvrent, ahuris, l’étendue du réseau concentrationnaire avec les détenus civils : intellectuels, professeurs, musiciens. Ce qui sauve Michele, c’est la pensée de l’être aimé, quitte à l’idéaliser, comme Dante idéalisa Béatrice. Dans les camps, il cherche à comprendre la nature du régime communiste, et le pourquoi du système concentrationnaire, de ce système reposant sur un mensonge, celui de sauver l’homme de lui-même : " Ce qu’il ne parvenait pas à s’expliquer, c’était pourquoi les communistes, qui étaient maintenant au pouvoir depuis un quart de siècle, continuaient à tuer et à déporter les gens sur une pareille échelle ". Michele finira par comprendre que les massacres faisaient seulement partie du mécanisme qui, selon Marx et Lénine, devait produire une " société d’hommes neufs ". Ce mécanisme prévoyait notamment la " violence comme accoucheuse de la société nouvelle ". La classe bourgeoise étant effeuillée, le système rabotait les couches inférieures jusqu’à purification complète. C’est à ce moment que Michele touche du doigt la perversité intrinsèque des totalitarismes du XXème siècle, qui se nourrissaient l’un l’autre sans qu’il puisse dire comment. Il eut la prescience que les systèmes étaient enfants de la même mère. On comprend que cette opinion, écrite noir sur blanc en 1983, fit frémir les gardiens du temple. En Europe occidentale, une telle filiation ne serait mise en avant et " acceptée " que dans les années 90.

Quant aux prisonniers italiens en Allemagne, lorsque le sort des armes devient favorables aux russes – à quel prix -, leur sort n’est guère enviable. Beaucoup sont forcés de creuser des tranchées pour tenter de stopper les offensives. A cette occasion, le jeune Pierello, lors d’une contre-attaque allemande voit le résultat de l’abrutissement de l’homo sovieticus. A Nemmendorf et Godalp, des femmes sont clouées vives aux portes parce qu’elles se défendaient contre les violeurs des troupes soviétiques. Ces crimes furent les fruits de l’endoctrinement associé à la pure vengeance des crimes nazis perpétrés en Russie. Ce sont les populations civiles, sans défense, qui paient d’un tribu d’infinie douleur la libération des forces démoniaques. S’ensuivent des pages hachées par les combats, hallucinants, où le vivant est dans un état naturel de précarité. La barbarie à l’état pur.

Dans la péninsule italienne, pendant que l’armée régulière se débat dans ses affres et se légitime aux côté des Alliés, les mouvements de partisans se font de plus en plus actifs. Un des fils de la famille Riva s’y engage, y voyant au début un moment d’aventure exaltant, d’un romantisme moderne, une sorte de camp de vacances avec décharges d'adrénaline à la clef. Pino s’engage dans les mouvements royalistes où le commandant " parlait avec élan de patrie, de degré de civilisation, de Dieu " et souhaitait " ramener le peuple à son niveau de civilisation le plus authentique, qui est le niveau chrétien ". Il rappelait : " A partir du Christ, il ne peut pas y avoir une véritable civilisation en opposition aux principes du christianisme et il rappelait que l’Italie n’avait été aussi grande que tant qu’elle avait été réellement chrétienne ". Ces belles déclarations d’intention n’empêchent pas les dérapages. Le cycle des répressions fait que la vengeance s’instille dans le cœur de beaucoup. Dans certains groupes, il fallu un certain nombre d’aumôniers pour ramener les partisans à plus de considérations. Les bavures se multiplient. La victoire des partisans dans la vallée de l’Orssola fait affluer d’autres " résistants ", des intellectuels utopistes " qui croyaient posséder les clés pour résoudre n’importe quel problème, national ou même humain ", qui discutaient du " renouveau de la culture et de la nature humaine, et prétendaient promulguer des décrets pour le favoriser ". Cependant, la contre-attaque allemande fait lâcher pied à la Résistance. C’est l’exil vers la Suisse pour nombre de partisans.

Lorsque enfin l’Italie est libérée, c’est l’habituel marigot politique qui reprend ses droits avec les Comités Nationaux de Libération, accompagnés de la gloriole funeste des résistants de la dernière heure, prompts à effacer, serait-ce par la manière forte, les collusions honteuses dont ils ont été les instigateurs. A Nomana, ces " Résistants " sont pris pour des fanfarons jusqu’au jour où les commandos communistes viennent enlever des habitants pour les exécuter sommairement et jeter leurs corps dans des hauts-fourneaux. Le règne de l’idéologie d’après-guerre peut dès lors commencer.

L’arbre de vie

A la Libération, les anciens résistants en exil en Suisse rentrent chez eux. Ceux qui se rencontrent constatent les cassures. L’idéologie communiste est passée par là. Sont reproduits en guise d’arguments les formules types apprises des commissaires politiques du Parti : " les riches sont forcément des salauds avec les travailleurs ; même s’ils ne le veulent pas, même s’ils essaient de ne pas l’être, ils le sont par raison scientifique ". La rupture entre les anciens camarades d’école semble définitive. Le temps de l’aventure et de l’adolescence est terminé.

C’est aussi le retour des prisonniers, sauf de Russie, et la levée des incertitudes sur le sort des militaires. Le monde commence à connaître avec horreur les camps d’extermination nazis. La reconstruction de l’Italie se fait lentement, dans le chaos. Le marché noir prolifère, les infrastructures sont détruites, l’économie tourne au ralenti. Le souci des Riva est cependant de créer le plus de postes de travail possible afin de permettre aux anciens soldats de nourrir leurs familles.

En Russie, les prisonniers restent hors du monde et continuent leur lente plongée dans le système concentrationnaire allié à l’endoctrinement de la vulgate marxiste. Michele est transféré à Souzdal, dans des couvents transformés en lager. Il procure la consternation chez le commissaire politique en charge de son cas, par sa ténacité à vouloir comprendre le système par l’absorption de lectures roboratives, et sa volonté à ne pas se mêler à des groupes " anti-fascistes ". Le commissaire se persuade toutefois qu’il finira par être convaincu, pensant que l’adhésion au " credo " marxiste n’est qu’affaire de quantité de documents scientifiquement distillés. Croyant avoir un argument pour convaincre par les nouvelles des camps d’extermination allemands, Michele pense : " il ne se demande même pas pourquoi ces atrocités se vérifient aujourd’hui, c’est à dire en même temps que les atrocités communistes, alors que depuis des siècles l’humanité civile croyait en avoir fini pour toujours avec de semblables horreurs ". Michele finit par comprendre la nature même du système et le replacer dans son contexte philosophique :" A force d’étudier les sacro-saints textes marxistes, il avait désormais compris clairement quelques réalités fondamentales et, en premier lieu, que les idées les plus importantes qui y étaient contenues procédaient de la même source anti-chrétienne qui déterminait les comportements nazis. Bref, que ces idées et ces comportements étaient marqués au sceau de l’idéalisme allemand et, en remontant dans le temps, des Lumières des dix-septième et dix-huitième siècle, de la rébellion de Luther, et même de l’anthropocentrisme de la Renaissance. Ils procédaient en outre de certaines lignes de pensées anti-chrétienne dérivée de ces mêmes sources, comme par exemple, le darwinisme transformé en philosophie athée. En substance, Michele s’était rendu compte que marxisme et nazisme avaient un nombre extraordinairement élevé d’ancêtres communs, qu’ils étaient en somme de la même veine. En effet, tous les deux - en une antithèse désormais presque parfaite avec le christianisme qui est amour – s’expliquaient à travers des mécanismes de haine analogue : mais tandis que pour le marxisme une classe rédemptrice (le prolétariat) était appelé à renverser et à " réprimer " les autres classes, pour le nazisme il s’agissait au contraire d’une race élue, appelée à dominer et à asservir les autres. Il est vrai que le nazisme, -plus moderne- faisait par rapport au marxisme un pas en avant, en cela qu’il ne prévoyait pas du tout la récupération théorique des opprimés et des asservis dans sa société neuve (millénariste, comme la société communiste), mais que – s’émancipant des utopies humanitaires laïques du dix-neuvième siècle encore présente dans le marxisme – il proclamait dominer, toujours dominer, rien que dominer. En comparaison toutefois, comme il représentait davantage un rejet du judaïsme que du christianisme, le nazisme apparaissait comme beaucoup moins universel que le marxisme et, par conséquent – pensait Michele – moins dangereux pour l’humanité ".Lorsque les premiers prisonniers, squelettiques reviennent en Italie et racontent l’horreur des camps, c’est au grand dam des communistes. Malgré les souffrances subies, on cherche à les convaincre que le communisme est l’espérance des pauvres gens : " Quelle espérance ? Celle du communisme n’est qu’illusion, ce n’est pas de l’espérance ". Michele, lui, ne reviendra qu’en 1946.

A son retour, il reprendra ses études pour obtenir un diplôme de droit qui ne lui servira pas. Sa vocation est l’écriture. Il va exploiter toute l’énorme expérience qu’il a connu en Russie. Michele est un contemplatif qui s’appuie sur le réel qui l’entoure pour retrouver l’ordre cosmique des choses : " Eh oui, le miracle du printemps, ici aussi dans les banlieues, comme partout ! Il faut reconnaître que la nature ne manque pas de faire son devoir, qu’elle ne faillit pas à sa tâche. Ce sont les hommes, ici comme ailleurs, qui détériorent les choses ponctuellement (…) Voilà une autre démonstration, s’il en était besoin, de la faille que l’homme a en lui. Vraiment, si l’on ne remonte pas au péché originel (pour obscur qu’il soit, car qui sait ce qui s’est passé en réalité) jamais au grand jamais on ne pourra comprendre le comportement humain ".

Ambrogio également reprend ses études d’économie à Milan. Il va se marier avec Fanny, l’infirmière qui a veillé sur lui à l’hôpital de Stresa. Cependant, par peur de ses propres sentiments, il refuse la voie de l’amour offerte par Colomba, l’ex-fiancée de Manno. Cette occasion ratée laissera un goût amer, jusque dans les retrouvailles vingt ans après. Eugenio Corti décrit ce déchirement des sentiments dans des pages pleines de finesse et de justesse psychologique. Au contraire, le lecteur sera pris d’une vive émotion en lisant l’émerveillement grandissant des sentiments entre Alma et Michele. Cet amour des deux personnages illuminera la troisième partie du livre.

L’Italie est sous le coup des manifestations communistes, avec ses hordes de provocateurs et de juges auto-proclamés. C’est en réaction contre cette situation qu’Ambrogio va s’engager dans l’action politique en faveur de la Démocratie Chrétienne. Il participe aux débats houleux des Comités de Libération Nationaux dans lesquels les pistolets sortent parfois en guise d’argument. Les plus extrémistes des communistes tiennent à créer un climat de terreur qui favoriserait l’insurrection et leur prise du pouvoir. Michele sera très heurté par cette propagande : " le marxisme, ce terrible piège pour immatures, continuait à faire des adeptes : " imbéciles, si vous saviez ce qu’il y a réellement derrière ces emblèmes (la faucille et le marteau) ".

La partie intitulée " l’arbre de vie " est la plus complexe du livre, la moins monolithique. Les deux premières parties, centrées sur la guerre, tenaient littéralement le lecteur en haleine. Ici, nous y voyons s’y développer les destins individuels sur une période de temps plus ample puisque cette seule partie couvre la période de 1948 à 1975. Les opérations militaires spectaculaires sont achevées mais ce sont des combats plus âpres et obscurs qui prennent corps : le combat pour l’entreprise et la liberté du travail à travers l’itinéraire d’Ambrogio qui reprend l’entreprise familiale, le combat pour la vérité et contre la mainmise de l’idéologie sur la culture à travers l’itinéraire de Michele. Ces combats ne se font pas facilement mais à travers leur description, opérée toute en finesse par Corti, on ne sent pas l’insidieuse tentation de lâcher prise. La crise économique vécue par l’entreprise Riva, va perturber l’usine durant six ans. Nous suivons tout ce combat pour payer les fournisseurs, trouver de nouveaux débouchés, garder les postes de travail tout en étant traité de voleur par les syndicats marxistes. Du côté de la culture, Michele sera mis au ban par son anticonformisme et son anti-communisme. Conformément aux idées de Gramsci, tout le secteur culturel sera investi (il l’est encore) par les communistes et tout un chacun, pour se faire entendre, devra donner des preuves de son anti-fascisme. C’est ainsi que la pièce de Michele sur l’impossibilité de construire la société communiste, malgré sa grande qualité d’écriture, sera vouée aux Gémonies. Elle sera traduite en russe et diffusée avec succès sous le manteau.

Le Cheval rouge trouve son terme dans un ultime combat de Michele en faveur du mariage contre les lois en préparation sur le divorce. On y pressent la relève dynamique des jeunes générations, celles qui répondront plus tard aux appels de Jean-Paul II. L’arbre de vie dont les racines sont plantées au Ciel peut recommencer à croître mais ne connaîtra pas son épanouissement dans le temps des hommes. Le destin personnel des personnages continue dans notre imagination hors du roman, après la mort tragique d’Alma et après que l’ange gardien de Michele eut replongé dans le monde tourmenté des hommes.

Un combattant pour le Royaume

Eugenio CORTI apparaît à notre époque comme un révélateur, celui qui transmue le négatif en positif, qui rétablit l’ordre du monde. Les photographes connaissent bien le principe du négatif, de cette plaque ou film imprégné d’halogénure d’argent qui noircit proportionnellement à la quantité de lumière reçue. Ce qui est lumineux sur le négatif devient noir sur le positif et ce qui est sombre devient lumineux. Le monde est dans l’état du négatif, où les idéologies les plus généreuses, les plus lumineuses produisent les effets les plus sombres. Vivants au contact de ces soleils noirs, nous n’imaginons qu’avec difficulté une autre réalité. Nous sommes dans la caverne chère à Platon. Eugenio CORTI devient le révélateur du monde, celui qui dit par ses phrases si simples que ce que nous croyions lumineux est en réalité l’obscurité et ce qui nous semblait l’obscurité – voire l’obscurantisme - est en réalité une vérité lumineuse. C’est l’autre face de la peau du monde et le monde n’a pas changé pour autant. Seul notre regard se fait plus perçant et attentif aux événements – signes – qui nous font voir de l’autre côté du miroir. En ce sens, Le Cheval rouge est, littéralement, le livre de l’Apocalypse.

Plus encore, c’est un livre profondément catholique – au sens littéral d’universel -, pour tous les temps de l’Homme car le mal qui y est décrit n’a pas de frontière, ne connaît pas les années qui coulent. De même que les textes des évangiles utilisent l’expression " en ce temps-là " en parlant d’un moment révolu mais cependant omniprésent, de même avec Le Cheval rouge , " In illo tempore ", c’est avant, maintenant, demain, jusqu’à la Parousie. C’est en ce sens que ce roman est aussi un grand roman actuel. Le ton employé est un ton intemporel, un ton de conteur au coin du feu. La morale de l’histoire est laissée à l’appréciation du lecteur. Corti ne condamne que le Mal, jamais les auteurs du mal. On ne trouve donc pas de ton moralisateur gratuit, même dans les a parte du roman où il nous place sur des hauteurs " méta-historiques ". Il rappelle simplement que le Jugement dernier sera celui de la Miséricorde… pour tous.

Le triomphe du bien contre le mal ne se fait pas dans le cadre du livre. Nulle fin heureuse d’ailleurs, d’ " happy end" qui consacrerait la justesse des vues de l’auteur. Ce n’est pas son domaine. Son but est juste d’exposer les affres de ce royaume en travaillant à l’avènement du Royaume éternel. Car Corti se définit comme un combattant du Royaume, avec ses pauvres moyens. Il ne sait lui-même s’il aura bien combattu, mais il l’aura fait. Pour lui, le Royaume commence ici-bas mais croît à un rythme qui nous est caché – ce qui nous empêche d’ailleurs de céder à l’orgueil. Quelles embûches sur le chemin, mais quel sillon lumineux !

Le lecteur pourrait penser, compte tenu de la fixation de l’auteur sur le communisme, que Le Cheval rouge n’est qu’une dénonciation de celui-ci. Il est vrai que les communistes, dans leur incapacité notoire à extraire le mal de l’homme, devant leur échec à refonder un homme nouveau, ont extirpé l’homme de lui-même avec méthode et ténacité, en bourreaux besogneux et convaincus des lendemains qui chantent. Extirpation toujours croissante, selon la vulgate atroce du " progrès ". Corti va cependant plus loin encore. Il s’agit pour l’auteur de mettre le doigt sur toutes les failles de l’homme, ces failles qui sont le fruit d’une dénaturation du don immense de la liberté. Le Cheval rouge est aussi le livre qui dénonce le manque de courage, les lâchetés qui font que le monde sombre dans l’horreur. Bien entendu, les déclarations officielles de tous bords qui ornent nos médias laissent plutôt à penser que nous sommes les champions des libertés et des droits mais il ne s’agit pas ici de déclarations, mais d’actes, de ceux qui sont difficiles à prendre car ils engagent les personnes, mais ils sont ceux qui vont permettre d’affronter sereinement les griffures du temps. Ce courage, c’est celui qui nous fait regarder en face les problèmes, sans se réfugier dans ce si confortable péché par omission qui nous englue si facilement. Les personnages du roman n’ont de consistance qu’autant qu’ils ont une prise sur le monde par leurs décisions. Tous leurs engagements, particulièrement en tant que chrétiens, montrent qu’ils sont le " sel de la terre " et que cela porte des fruits, même invisibles à l’échelle humaine. L’acte posé l'est dans l’éternité, si minime soit-il. Chaque renoncement aussi.

20 ans après sa première publication, on souhaiterait avoir une suite de cette immense fresque, connaître les fruits des actions engagées par Ambrogio et Michele, voir l’évolution de leurs enfants, savoir quel est l’état de la société italienne. L ‘action du livre s’arrête en 1975 mais, aux dires même de l’auteur, n’ira pas plus loin : " le grand changement de mœurs a eu lieu dans les années soixante-dix. L’histoire du cheval rouge est achevée : ce roman est un corps auquel on ne saurait ajouter d’autres membres ". Trois ans après la fin de l’action du livre, Karol Wojtyla était élevé au trône de Pierre pour être le serviteur de ceux qui ne peuvent pas parler. Ses premiers mots publics donnent, avec le recul, l’espérance sur ce monde qui fuit ses responsabilités et qui a la mémoire sélective : " N’ayez pas peur ". De 1975 à 2000, le quart de siècle passé aura connu d’autres guerres, plus silencieuses, plus insidieuses mais procédant du même principe : la haine de l’Homme, image de Dieu, au nom d’un Humanisme mal compris. Eugenio Corti ne s’y est pas trompé, c’est un combat eschatologique qui est livré. Lui-même n’est pas certain qu’une nouvelle idéologie n’est pas prête à déferler sur notre monde, telle une hydre dont les têtes repousseraient indéfiniment : " J’estime quand même que l’éventuel surgissement d’une nouvelle idéologie, néfaste pour la société, ne pourra plus être imputée à Marx, mais plutôt à Freud, ou bien ce sera quelque chose d’absolument nouveau. Mais toujours issu de l’esprit des Lumières, sources d’où sont nés le communisme, le nazisme et les doctrines freudiennes. Ce qui m’inquiète aussi, c’est la marginalisation toujours croissante de la culture authentique, dont l’anticulture dominante pourrait totalement fermer l’accès aux gens ".

De ce livre, on garde longtemps une trace brûlante dans l’âme, comme une persistance rétinienne qui s’incrusterait derrière nos yeux clos après avoir regardé un point lumineux trop violent. Le cheval rouge du livre de l’Apocalypse court toujours mais pour ceux qui ont l’espérance vissée au cœur et à l’âme, l’issue de la course ne fait pas de doute.

ISBN-13: 978-2825106365

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