vendredi, 01 janvier 1999

Eugenio Corti : Le communisme n'a pas disparu

Article de Eugenio Corti paru dans L'HOMME NOUVEAU n°1283 du 7 juillet 2002 - traduction de l'italien par Georges DAIX

C'est un lieu commun d'affirmer que le communisme a disparu. En réalité, ce qui a disparu (et encore pas partout), c'est le communisme léniniste, mais il a été remplacé par le communisme gramscien qui se développe toujours de plus en plus. Celui-ci a substitué à la dictature léniniste du prolétariat qui prônait l'élimination physique des opposants, la dictature des intellectuels organiquement nécessaire au communisme ("organici al communisme", selon l'expression de Gramsci) qui ne tue pas physiquement mais qui provoque la marginalisation, c'est à dire la mort civile de tous ceux qui s'y opposent.

Ce phénomène doit être considéré dans le cadre plus ample de la culture occidentale qui, au XXème siècle, a eu son sommet dans la "proclamation de la mort de Dieu". Cette proclamation imprègne la philosophie de Nietzsche et de Feuerbach ainsi que celle du nazisme et du communisme, les deux idéologies nées de l'enseignement de ces deux philosophes, l'un et l'autre disciples de Hegel.

La Mort de Dieu

Je pense que le modèle de l'intellectuel propagateur de la "mort de Dieu" est parfaitement défininpar l'inversion de trois des demandes du Notre Père : "Que Ton nom ne soit pas sanctifié, - que Ton règne ne vienne pas, - que Ta volonté ne soit pas faite".

Quant à la dictature du prolétariat, nous devons nous souvenir que Lénine lui-même, s'étant rendu compte qu'en réalité "en le laissant faire le prolétariat tourne toujours à la social-démocratie" (c'est à dire cherche toujours la conciliation), avait transféré la tâche de faire la révolution du prolétariat à son "avant-garde consciente", le parti communiste, mettant ainsi au premier plan "la violence comme moteur nécessaire de l'histoire".

A ce moment-là est entré en scène Gramsci, secrétaire du parti communiste italien alors encore clandestin, lequel s'était rendu compte que la voie adoptée par Lénine allait conduire au désastre. (En fait, comme nous le savons, il a conduit à quelque chose que l'on n'avait jamais vu dans l'histoire : 100 millions de morts selon les comptes des ex-communistes ; à plus du double selon nos compte à nous et à la réduction à la misère des peuples concernés).

En faisant abstraction de tous ces oripeaux idéologiques, il nous semble que ce qui a conduit Gramsci en dehors du parcours désastreux de Lénine a été une simple constatation, à savoir que ceux qui ont conduit par un processus séculaire l'Europe au seuil de la révolution communiste (comme aussi nu nazisme, mais cela l'interessait peu) n'avaient pas été les prolétaires, mais bien les intellectuels. C'est à eux que l'on doit d'abord l'anthropocentrisme de la Renaissance, puis ses développements au temps des Lumières qui ont débouché sur la philosophie idéaliste allemande et enfin sur l'idéologie marxiste. En cohérence avec ce processus, Gramsci proposa de charger la classe intellectuelle de faire la révolution en lui indiquant aussi la voie à parcourir : en substance un conditionnement systèmatique de tous les centres de cultrure et d'information. Comme les autres théoriciens communistes "hérétiques" qui résidaient en Russie, Gramsci aurait été sans doute condamné par les léninistes s'il n'avait pas été emprisonné par les fascistes durant un voyage en Italie. Cet emprisonnement non seulement lui sauva la vie mais lui permit d'écrire et d'élaborer tranquillement pendant des années - et en les mettant au fur et à mesure à l'abri - toutes ses oeuvres théoriques.

Mainmise sur la culture

Celles-ci, seulement après sa mort et à la suite des terribles insuccès du léninisme, finirent par être accueillis par les communistes italiens qui, avec toute leur ardeur révolutionnaire, s'investirent toujours plus dans la culture. Du reste, c'étaient les gouvernants démocrates-chrétiens eux-mêmes qui abandonnèrent petit à petit la culture entre leurs mains de telle sorte que le gigantesque parti communiste italien, le plus important d'Europe, avait renoncé à la sanglante révolution léniniste.

Au cours des décennies pendant lesquelles ils étendirent leur domination sur la culture, ces intellectuels organisés ont toujours plus marginalisé ceux qui pouvaient leur faire obstacle en les diabolisant jusqu'au paroxysme et en les privant dans tous les cas de toute possibilité éditoriale, journalistique, télévisuelle, radiophonique, littéraire et culturelle. Ils ont aussi orchestré des grandes campagnes de signature afin de soutenir des points de leur programme, en appelant à y souscrire tous ceux qui ne voulaient pas demeurer exclus de la "société qui compte" : ils furent très nombreux à se prêter à ce jeu. Ainsi, par exemple, à partir du 13 juin 1971, dans trois nbuméros successifs de l'Espresso, un document mensonger dans lequel un commissaire irréprochable de la Sécurité publique, Luigi Calabresi, était qualifié de "tortionnaire" et "le responsable de la mort de Pinelli", a été publié avec la signature de 800 intellectuels italiens, soit quasiment tout le Gotha de notre intelligentsia à commencer par des personnalités célèbres comme les romanciers Moravia, Pasolini et Umberto Eco (Calabresi fut ensuite assassiné).

Une action tenace

Comme à l'occasion de chaque élection notre peuple a refusé le communisme, l'action de ces intellectuels organisés s'est poursuivie et ces derniers mois elle s'est faite si importante que les dirigeants des partis dérivés du parti communiste ne témoignant pas assez de pugnacité politique, les intellectuels eux-mêmes organisent à leur place de grandes manifestations de rues.

Il en découle que les dommages dans la société civile italienne sont de plus en plus énormes. Nous en indiquons deux en particuliers : d'abord aucune oeuvre nouvelle vraiment libre et de qualité ne peut être diffusée sinon par des organes quasi confidentiels. (On croirait être revenu au samizdat de la Russie de Jdanov : même les maisons d'édition et les chaînes de télévision de Berlusconi sont en fait conditionnés par la gauche). Ensuite, après l'abandon de tant d'enseignants et les longues années de conditionnement exercé par les communistes sur tous sans exception, les manuels scolaires opnt fait perdre petit à petit aux nouvelles générations tout contact avec la culture gréco-romaine et chrétienne et donc avec notre civilisation.

Contamination européenne

De nombreux jeunes qui - sans se laisser abêtir par les doses massives de sexe qui leur sont quotidiennement proposées - voudraient résister ont beaucoup de difficultés à trouver des points de référence. Et cela aussi parce qu'aux intellectuels qui excluent Dieu de la société sont venus se joindre beaucoup d'intellectuels chrétiens convaincus d'être aussi "à la hauteur des temps" (les éternels "idiots utiles" dont parlait Lénine), de sorte que la vraie culture chrétienne est confinée désormais dans un ghetto au point de ne plus être visible.

Nous avons parlé de la situation de l'Italie, le pays que nous connaissons le mieux. Mais dans le reste de l'Occident les intellectuels déterminés à exclure Dieu de la société tout en continuant leurs parcours très divers semblent depuis quelques années ressentir les impulsions du communisme jusqu'à adopter dans leur ensemble une configuration pratiquement dictatoriale. En raison du barrage du politiquement correct, en fait, eux aussi excluent en pratique du droit de s'exprimer quiconque pense d'une manière différente. Nous nous demandons si l'hégémonie culturelle gramscienne n'est pas insidieusement en train de devenir planétaire.

A ce sujet il nous vient à l'esprit un épisode significatif : l'attribution d'un des derniers prix Nobel à un homme de théatre italien dont on ne sait pas quelle oeuvre il a écrite mais qui est connu pour être d'extrême gauche. Ce dernier a aussitôt déclaré aux journalistes qu'il avait dépenser l'argent du prix pour procéder à la réouverture du procès d'un autre personnage très connu de gauche, actuellement en prison parce que condamné comme commanditaire de l'assassinat de Calbresi.

En ce qui concerne l'Eglise, la situation a été décrite de façon alarmante dans un discours à l'Assemblée plénière du Conseil pontifical de la Culture le 16 mars dernier : "Plus sans doute que dans toute autre période de l'histoire, il faut aussi noter une rupture dans le processus de transmission des valeurs morales et religieuses entre les générations, qui conduit à une sorte d'hétérogénéité entre l'Eglise et le monde contemporain"

Le communisme n'a donc pas disparu. Il a seulement changé de vêtement : la tragédie est à son second acte.