samedi, 17 septembre 2005
Michel SCHOOYANS, Klaudia SCHANCK : Euthanasie, le dossier Binding et Hoche
Michel SCHOOYANS, Klaudia SCHANCK : Euthanasie : le dossier Binding et Hoche
La libéralisation de la destruction d'une vie qui ne vaut pas la peine d'être vécue
Présentation de l'ouvrage sur la quatrième de couverture :
"Le livre de Binding (juriste) et de Hoche (médecin), traduit et présenté ici, est inconnu du public de langue française. C'est pourtant l'un de ceux qui ont influencé le plus profondément le cours du XXème siècle. Renommés dans les milieux universitaires allemands du début du siècle précédent, Binding et Hoche exposèrent dans leur ouvrage la justification juridique et médicale de l'euthanasie, qui conforta le IIIème Reich dans l'établissement de la solution finale et son horreur absolue.
Ce dossier est fondamental pour comprendre les enjeux des débats bioéthiques actuels. Une grande partie de l'argumentation des partisans actuels de l'euthanasie est absolument similaire à celle développée par Binding et Hoche. Connaissant les conséquences historiques terrifiantes de ces idées eugénistes, l'homme du XXIème siècle ne doit-il pas s'interroger de toute urgence ? Une société qui se dit démocratique peut-elle, sans se renier, admettre que la vie de certaines catégories d'êtres humains ne mérite pas la protection pénale et, par conséquent, qu'elle pourrait être détruite ? N'introduit-on pas là un principe de discrimination qui pourrait être étendu à d'autres catégories d'êtres humains et en "libéraliserait" la destruction ? Cette étude démontre à merveille les conséquences tragiques auxquelles aboutit l'argumentation éthico-juridique de Binding et Hoche : une argumentation qui occulte son caractère inhumain derrière des considérations pseudo-scientifiques à connotations eugéniques et économiques.
Binding et Hoche nous invitent ainsi à nous poser des questions essentielles : n'est-ce pas au nom de la recherche scientifique et de l'utilité économique que l'on conteste l'égale dignité de tout être humain ? Cette relativisation de la valeur de tout être humain n'a-t-elle pas pour objectif d'adapter la morale et le droit aux convenances de la recherche scientifique, voire du marché ? Derrière son caractère "progressiste", le discours permissif de Binding et de Hoche cache un archaïsme dont la résurgence pourrait échapper à notre contrôle"
Klaudia SCHANCK, licenciée en droit et en relations internationales, sensibilisée aux questions fondamentales des droits de l'Homme, est la meilleure spécialiste des problèmes juridiques posés par la médecine au XXème siècle en Allemagne.
Michel SCHOOYANS, professeur émérite à l'université de Louvain, a enseigné la philosophie politique et les idéologies contemporaines. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages traduits en plusieurs langues (donbt la face cachée de l'ONU), il est membre de l'Académie pontificale des sciences sociales (Rome), du Population Research Institute (Washington), de l'Institut de démographie politique (Paris)
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De l'euthanasie à l'Etat nazi
Il est des idées dont l'amoralité intrinsèque n'apparaît pas immédiatement au moment où elles sont divulguées mais lorsque leur application enclenche une série d'actes qui assurent l'émergence d'une barbarie profonde. C'est le cas pour le texte signé par Karl Binding et Alfred Hoche en 1920, qui fonde la légitimation de la libéralisation de la destruction d'une vie qui ne vaut pas la peine d'être vécue. Repris par les théoriciens du nazisme avec l'efficacité meurtrière que l'on sait, ce texte nous renvoie en écho les débats actuels dans les médias et les assemblées sur la libéralisation de l'euthanasie. Les auteurs de ce texte ne sont pas des illuminés mais des universitaires reconnus, l'un juriste, l'autre psychiatre. Pourquoi dès lors ont-ils déployé tant d'effort pour justifier l'euthanasie des malades mentaux, qu'ils caractérisaient comme des personnes "incapables d'un consentement libre et éclairé en raison même de leur handicap ?"
Il serait absurde de les juger sans tenir compte du milieu intellectuel et social dans lequel ils évoluaient au début du XXème siècle et du mouvement des idées parmi lesquelles on peut citer le darwinisme dominant, promouvant la lutte pour la vie et l'élimination des plus faibles, entraînant ainsi une réification de l'homme, réduit à une unité purement sociale coupée de toute transcendance. Ainsi, pour les auteurs, il convient d'abord d'être utile au peuple. La nation passe avant le citoyen et a fortiori la personne. Le médecin est le garant des critères d'utilité et in fine de la "qualité" du peuple. La légitimation de l'euthanasie des êtres improductifs est fondée sur le postulat que pour être un homme à part entière, il faut être efficace et productif. La relativisation de l'humain induit que l'homme cesse d'être une fin en soi, il devient un simple moyen pour réaliser le "bien commun" ou ce qu'on imagine tel. La dignité de l'homme, intrinsèquement liée à sa personne, s'efface devant l'efficacité sociale. Le lecteur appréciera que les handicapés, dans cette froide logique absurde, soient retranchés de l'humanité et qualifiés de "coquille humaines vides"! Au final, l'être humain n'a de réalité qu'en vertu de son potentiel d'efficacité sociale. En transposant, nous pourrions parler de "projet parental" pour qualifier, par exemple, les embryons qui pourront vivre, et de "matériau cellulaire" pour les autres.
Là où les idées de Binding et Hoche nous frappent, c'est que le postulat général de cet écrit est empreint d'une grande générosité, disons sincérité et sollicitude, apparaissant comme protégeant les faibles. Sur l'euthanasie, nous retrouvons exactement les mêmes termes que dans le débat contemporain. On se veut défenseur de celui qui ne peut plus s'exprimer et le "délivrer" de ses souffrances par pure compassion. Tous les autres arguments trouvent toujours des oreilles ouvertes aujourd'hui : autonomie de la personne, liberté, dignité. Ne manque finalement que l'amélioration de la qualité de l'espèce, disqualifiée par l'Histoire. La question posée jadis comme maintenant est la même : la meilleure façon d'aider quelqu'un à mourir dans la dignité consiste-t-elle à lui donner la mort ? On peut arguer que la société allemande des années vingt était largement atteinte par ces idées dont nous sommes protégées aujourd'hui par des comités d'éthiques divers et variés. Or, justement, dans l'argumentation de Binding et Hoche, les médecins se voient couverts par un Comité de Libéralisation, ancêtre de nos comités d'éthique ! Ces idées mortifères ont au contraire ouvert directement la voie à la nazification des esprits, bien avant la venue des nazis au pouvoir. Ces derniers n'eurent plus qu'à reprendre les options majoritaires exprimées lors des grands débats de société de l'époque. Cela devrait nous amener à être vigilant pour notre époque "éclairée" dans laquelle pourtant de réels points de "nazification lente" enkystent profondément mais sûrement les esprits.
Les auteurs de cette exhumation "littéraire", Michel Schooyans et Klaudia Schanck, mettent très précisément en lumière le débat actuel sur l'euthanasie en le comparant à celui qui eut lieu dans l'Allemagne des années 20. L'analyse du texte porte sur les notions de droit à la liberté, droit à la dignité, droit à la médecine. Le mimétisme des idées, ce reflet quasi parfait, ne peut nous empêcher de nous poser la question : les mêmes causes vont-elles provoquer les mêmes effets ? Cette perspective affolante a une saveur particulièrement pénible.
ISBN-13: 978-2866793296
12:55 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Michel Schooyans, Euthanasie, Bioéthique, Nazisme
vendredi, 01 janvier 1999
Joseph Joblin : Euthanasie - l'Occident à la croisée des chemins
Article paru pour la première fois dans le journal Osservatore Romano du 10 mai 2000, repris dans le journal L'Homme Nouveau du 4 juin 2000
Cet article souligne l'évolution des principes qui soustendent la "nouvelle" morale occidentale contemporaine. L'analyse menée par Joseph JOBLIN révêle la profondeur des déviations et dérives de la pensée dans une société post-chrétienne. Plus rien n'attache au roc. Nous sommes bel et bien entrés dans un processus de retour à une barbarie prométhéenne
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France prends garde... tel fut l'avertissement contenu dans trois manifestes qu'un théologien français adressa à la population de ce pays la mettant en garde d'abord contre l'infiltration nazie (1) puis contre celle du communisme à travers le progressisme (2) et enfin, contre une sécularisation qui anesthésiait la foi (3). Le totalitarisme brun appartient maintenant à un moment de l'histoire passée de l'Europe et celui imposé par les Soviets à la moitié de ce continent ayant montré aujourd'hui son vrai visage (4) ne réussit plus à mobiliser que quelques nostalgiques du rêve qu'il a suscité; reste la troisième menace. Si le christianisme a pu ne pas succomber devant les deux premières malgré le scepticisme qui accueillit les encycliques de Pie XI Mit brennender Sorge et Divini Redemptoris en 1937, la question reste posée de savoir si l'Occident saura échapper aujourd'hui à l'enchantement des avocats de la sécularisation dont l'indifférence croissante devant la diffusion de l'avortement et de l'euthanasie n'est qu'une manifestation.
Trouverons-nous assez d'énergie pour lutter ? En effet, si les grandes batailles contre la légalisation de l'avortement ont eu lieu dans la plupart des pays occidentaux il y a vingt-cinq ans, c'est maintenant contre l'euthanasie qu'il faudrait reprendre la lutte, mais trouverons-nous assez d'énergie pour le faire ?
L'opinion publique est ici concernée ; c'est d'elle qu'il dépend que les sociétés européennes de demain adoptent telle ou telle ligne de conduite car tout peut arriver si elle prend conscience de sa force ; mais il faut bien comprendre l'enjeu du choix auquel elle ne peut se soustraire ; il lui faut se décider entre deux types de développement des sociétés : d'une part, celle qui, comme les régimes totalitaires donnent à certains le droit de tuer des innocents, et d'autre part, celle qui veut respecter à fond la personne et ne reconnaît à personne ce droit, sous aucun prétexte.
Les chefs des régimes totalitaires avaient raison lorsqu'ils disaient vouloir créer un homme nouveau ; il s'agissait, en effet, pour eux de produire un être dont les points de référence moraux n'auraient plus rien à voir avec ceux du monde façonné avec et par le christianisme ; c'est pourquoi celui-ci s'est opposé à eux de toutes ses forces spirituelles. Le combat qui est engagé présentement contre l'euthanasie est de même nature. L'idéologie sous-jacente aux sociétés européennes au tournant du millénaire ne reconnaît plus les individus comme ordonnés à une transcendance et comme invités à sortir d'eux-mêmes et à traduire la Paternité universelle de Dieu dans la réalité sociale.
Une certaine conception de l'homme a prévalu en Occident pendant plus d'un millénaire ; elle a été vivante et s'est approfondie progressivement. Après que saint Thomas et les scolastiques eurent mis en évidence la notion de personne et sa valeur, on a cherché à mieux comprendre son rôle dans la société ; c'est alors qu'on a insisté sur sa responsabilité car elle a la capacité, de par sa nature, de se décider. Comme devait le dire le Concile Vatican II, la personne est responsable de découvrir le plan de Dieu sur le développement du monde et de l'inscrire ou non dans la réalité (5). Ainsi l'être humain apparaît-il comme un être essentiellement moral, d'une moralité comprise comme le situant libre face à une autre liberté dont il dépend, Dieu.
Un philosophe contemporain de la Chine continentale a bien vu que le fait d'être libre de ratifier ou non, et cela au quotidien, son rapport avec Dieu a constitué le ressort du progrès de l'Occident (6) ; pour lui, en effet, le sens de leur responsabilité, a poussé les croyants à l'introspection pour se demander s'ils avaient bien répondu à leurs devoirs vis à-vis de Dieu. L'homme de la civilisation occidentale fut conduit à se dépasser lui-même, afin de porter le monde plus avant, vers des formes « plus humaines » (7) de vie sociale.
L'humanité a toujours reconnu dans certaines structures sociales les éléments constitutifs de toute société, à savoir que tout individu est un être moral capable de bien ou de mal, que la famille est le milieu naturel grâce auquel il se développe, que le groupe (tribu ou nation) est le milieu de vie indispensable à sa survie matérielle et à son développement humain, que certaines règles ne peuvent être enfreintes sans dommages; mais en même temps elle se trouve avec la difficulté de les respecter.
Deux visions aux antipodes
Pour le chrétien, le développement des sociétés humaines est soumis à des lois inscrites dans la nature du monde (8) et cette histoire temporelle peut être découverte par la raison ; mais, également, elle est intégrée dans une autre, d'ordre surnaturel, qui lui permet de résoudre la contradiction dans laquelle se trouvent les individus et les sociétés. Il sait que la nature de l'homme a été viciée par le péché et qu'elle a été admirablement reconstituée par le Christ. Il voit en Lui le Sauveur du monde parce qu'il lu ioffre une possibilité de rédemption personnelle et du fait qu'il apprend aux hommes divisés la voie de la réconciliation (9).
Cette vision est aux antipodes de celle qui se répand en Occident. Elle la contredit sur deux points essentiels : la vie humaine est spécifique ; la dignité de l'être humain est une donnée objective qui s'imopose à la reconnaissance de tous.
Un regard nouveau a été porté sur l'homme à partir de la Renaissance ; il s'est généralisé au cours des deux derniers siècles. Rejeté d'abord avec horreur, il n'en a pas moins pénétré l'opinion comme en atteste la mise en cause de règles que des générations entières avaient jugées intangibles. Si les premiers débats portèrent sur le divorce puis sur l'avortement, ils concernent maintenant l'admissibilité de l'euthanasie. Ils s'étendent peu à peu à la légitimité de mères porteuses, de l'homosexualité, de la liberté sexuelle, de la limitation du droit des parents sur leurs enfants au nom de la liberté de ces derniers, de l'insémination artificielle, de la possibilité d'utiliser des embryons dits surnuméraires pour des expériences ou pour obtenir des tissus, etc. Il faut bien voir que tout cela procède d'une seule et même logique. Le développement des sociétés qui est mis en oeuvre sous nos yeux relève d'une nouvelle échelle de valeurs et implique une nouvelle anthropologie. La raison est considérée comme capable d'atteindre seule toute la vérité sur l'homme ; Dieu est devenu finalement une simple hypothèse que l'on pouvait adopter ou non. La voie des certitudes rationnelles et immédiates a été opposée à celle de ses commandements. L'homme reprend ainsi le rêve des penseurs grecs qui, à travers les mythes de Prométhée et de Tantale revendiquaient le droit d'orienter par eux- mêmes leur destin (10).
Le monde actuel est sécularisé en Occident. Les tabous de la procréation comme ceux de la mort reçue et vécue dans la dignité sont changés. Alors qu'autrefois chacun était invité à réagir d'une manière consciente et responsable devant un fait de nature qui était le signe de sa condition, le libre accès à l'avortement, à l'euthanasie, qui se répand maintenant, et aussi la libre utilisation des progrès de la bioéthique sont perçus comm le signe de la dignité puisqu'ils semblent rendre l'homme capable de devenir maître de son développement. Cet état de choses se trouve au terme logique d'une évolution qui, après avoir fait de la transcendance une hypothèse intellectuelle a confié à la seule raison de « s'occuper des affaires humaines » (Grotius). Ainsi le ressort moral qui avait été à l'origine du dynamisme de la civilisation a l'Occident s'est-il trouvé brisé.
Une contestation fondamentale du christianisme existe donc actuellement dans le monde occidental ; elle porte sur la place de l'homme dans l'univers; la question est de savoir si son rôle historique tel que défini par le christianisme et la civilisation gréco-latine est maintenant achevé ; si la civilisation née dans le bassin méditerranéen doit s'effacer pour faire place à une autre qui serait celle d'une humanité nouvelle.
Une alternative à la vision chrétienne L'Homme ne peut échapper à un choix, celui de concevoir la croissance humaine comme dépendant ou non de la dimension religieuse de l'existence. Sa décision commandera ses comportements. Les partisans de l'une et l'autre positions n'ont pas manqué d'avancer des arguments; ceux-ci se répondent les uns aux autres. Ils sont certes utiles et même indispensables; mais l'option finale n'a pas lieu au niveau de la raison mais de la conscience. La source de moralité pour laquelle elle se déterminera entrainera l'intelligence vers l'adoption de telle ou telle interprétation de l'existence de l'homme et du monde.
La vision religieuse de la croissance humaine est combattue au nom de deux affirmations:
a) la vie humaine n'est pas spécifique ;
b) il appartient donc à la société de déterminer les normes qui assurent le respect de sa dignité.
Un courant de pensée opposé a celui qui s'est formé sous l'influence du christianisme s'est développé en Occident depuis la Renaissance ; il fut, à ses débuts, le fait de quelques esprits forts (Jacques Vallée des Barreaux, Cyrano de Bergerac et d'autres), il s'est diffusé progressivement dans les masses durant le XIXe et le XXe siècle avant de se manifester sous des formes extrêmes. On peut citer des textes de Charles Richer ou d'Alexis Carrel qui montrent que la vie n'aurait de valeur que pour celui qui est conscient, la conséquence en est qu'il faut avoir pitié de ceux qui sont réduits à une existence végétative ou se sont disqualifiés pour être membres de la communauté humaine ; c'est de « façon humaine et économique » qu'il faut disposer d'eux.
La réponse à cette argumentation s'est toujours située à deux niveaux : d'une part, la vie humaine est différente de la vie animale, d'autre part, la dignité de l'homme, et donc son inviolabilité, réside dans sa nature et ne vient pas d'une reconnaissance qui lui viendrait de l'extérieur.
Sur quoi repose la dignité de l'homme ? Que la vie humaine soit différente en qualité de celle de tous les autres êtres vivants apparaît comme une évidence au sens commun. Seul l'être humain est capable de réfléchir, d'ordonner ses actions de manière libre, d'exercer une emprise sur le monde qui l'entoure. Le premier chapitre de la Genèse lui confiant la gestion du créé ne fait que confirmer l'expérience quotidienne. L'homme domine la création.
L'expérience montre qu'une relation de vie existe entre l'être humain qui n'est pas encore né ou celui qui a perdu conscience, et leur entourage. L'enfant dans le sein maternel souffre et sa psychologie future sera influencée par les sentiments que sa mère aura nourris à son égard durant la période de gestation ; quant aux êtres humains déjà nés mais affligés d'une diminution de capacité, même si celle-ci paraît totale, ils sont toujours sensibles aux relations qu'on entretient avec eux, même s'ils ne peuvent s'exprimer.
Une question a été soulevée, celle de savoir si le détenteur de l'existence peut y renoncer (11). Il est constitué par elle ; vouloir en disposer par suicide ou par euthanasie programmée, c'est en quelque sorte se détacher de son identité; c'est se constituer comme un autre moi qui vient juger celui qui est le mien effectivement. L'acte de celui qui met fin à ses jours sous prétexte qu'il a assez vécu confirme la valeur absolue de la vie; il affirme son pouvoir d'exister en se supprimant.
La prétention de l'homme contemporain de se comporter comme s'il était le maître absolu du créé et de le traiter comme un ensemble de données dont il pourrait disposer à sa guise est inadmissible pour le chrétien et pour tout homme qui se sait habiter un monde dont il n'est pas l'auteur (12).
Les discussions sur le fondement de la dignité humaine sont au coeur du débat entre le christianisme et la civilisation contemporaine ; elles peuvent être résumées en une alternative, celle de décider si la position éminente qu'occupe l'homme dans le monde vient de ce qu'il est le détenteur d'une dignité inhérente ou bien si celle-ci est due à des circonstances particulières dont est juge la société. En d'autres termes, la dignité de l'homme tient-elle au fait qu'il a été constitué comme un être libre et responsable et qu'un jugement sera effectué sur la manière dont il se sera acquitté de sa responsabilité ou bien doit-on le respecter seulement aussi longtemps que les capacités qu'il tient de son intelligence restent perceptibles en lui ?
Dans le premier cas, on affirme que l'être humain est constitué - a été créé, disent les chrétiens - comme une personne responsable ; en ce cas sa dignité lui est alors inhérente ; appartenant à tout être humain en tant que personne, elle ne tombe pas sous le libre vouloir des autres ; bien mieux, elle s'impose à eux et limite leur liberté d'action ; sa protection fait partie de l'ordre public comme le mentionne la Déclaration de 1789 dans son Préambule. La dignité de l'homme est une donnée objective qui s'impose à tout homme comme à tout législateur : cette vérité a été fermement rappelée par Pie XI face aux totalitarismes (13). Les règles adoptées par nombre de civilisations et les positions prises par l'Église sur les problèmes de société s'inspirent de cette idée que tout homme a une valeur en soi. La fondant sur la Révélation, l'Église lui donne une force et une autorité qui ne peuvent être transgressées.
Le second cas est celui où l'homme reçoit sa dignité d'une reconnaissance de la société. Mais si la dignité d'un être humain tient au fait qu'elle est reconnue par son entourage, il devient légitime de ne pas la respecter là où cette reconnaissance manque. N'est-ce pas ainsi que les régimes totalitaires ont agi chaque fois qu'ils ont procédé à des exterminations de masse de catégories sociales déclarées indignes de vivre à cause de leur sexe, de leur religion, de leur couleur, de leur race ? La vérité d'une thèse se juge non seulement par la cohérence de son contenu mais également par les conséquences logiques qui découlent de son affirmation ; ces conséquences sont en elle dès son principe et il suffit de quelques circonstances spéciales pour qu'elles déroulent leurs effets.
L'affrontement de deux humanismes
Un consensus existe dans l'humanité pour reconnaître la qualité spécifique de l'être humain ; mais le fondement de celle-ci reste trop souvent voilé ; il n'a été vraiment approfondi que par la Révélation biblique qui a toujours enseigné l'inviolabilité de la vie humaine et le christianisme qui, sans équivoque, a déclaré l'homme capable d'une vie surnaturelle et riche de la promesse d'une vie après la mort. De fait, là où le christianisme recule, on voit mettre en doute la dignité inhérente de l'homme et le caractère inviolable de la vie. Les deux sont en effet liés. On ne peut donc que s'interroger sur les conséquences de la culture nouvelle qui se développe dans les pays occidentaux et que Jean-Paul Il a appelé une « culture de mort ». Les effets que nous constatons déjà ne sont-ils pas en contradiction totale avec les exigences d'un développement spirituel de l'humanité ?
La notion de dignité humaine est au centre des débats actuels de société. Sans doute seraient-ils davantage éclairés si l'on distinguait plus nettement son fondement et la perception qu'en a la société. Tout être humain a la « capacité » d'agir en tant que personne responsable. A côté de ce socle qui échappe à la domination de l'homme il y a le développement de la dignité ; celui-ci s'obtient à travers les contacts qui sont établis avec les autres hommes. L'Homme est un animal social ; c'est-à-dire qu'il n'atteint sa pleine stature que dans sa relation avec les autres, une relation faite de sentiments d'égalité et de l'affection. Médecins et personnels soignants reconnaisssent volontiers avoir fait l'expérience de ce que l'assistance humaine témoignée à un malade en phase terminale et qui apparemment a perdu conscience peut lui redonner de joie, voire. d'énergie. Le fait de participer à un projet commun et d'entrer dans un réseau de relations permet de développer le sens qu'un être humain a de sa dignité et d'accroître les raisons de la lui reconnaître, il ne peut en être la cause car elle perdrait alors son caractère absolu qui protège tout individu contre l'arbitraire des autres et de l'État.
Deux humanismes s'affrontent celui des chrétiens, et de tous ceux qui affirment la réalité du sujet, et celui de penseurs contemporains qui dénoncent la tradition judéo-chrétienne pour le rôle prééminent qu'elle reconnaît à l'homme dans la création. Leur anthropologie élimine l'Histoire et considère l'individu comme vivant une succession d'instants.
On se trouve bien en présence d'une rupture dans la tradition. Alors que les codes d'éthique médicale condamnent l'euthanasie, on argue maintenant de ce que « la dignité est ce qui définit la vie humaine » (14), position qui permet les atteintes à la vie là où la société ne reconnaît plus cette dignité.
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1) Gaston Fessard, France prends garde de perdre ton âme, Premier cahier clandestin de Témoignage chrétien 1941, p. 17.
2) Gaston Fessard, France, prends garde de perdre ta liberté! ed. Témoignage chrétien, Paris 1945, p. 151; cf également l'allocution de Pie XI lors de l'exposition sur la presse catholique dans le monde, le 12 mai 1936, qualifiant le communisme d'"adversaire principal qu'il faut combattre".
3) Gaston Fessard, Eglise de France, prends garde de perdre ta foi!, Julliard Paris 1979, p. 250.
4) Stéphane Courtois, Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Laffont Paris 1997, p. 848.
5) Gaudium et spes N°43.2; Centesimus annus N°59.
6) Liu Xaobo, The inspiration of New York: meditations of an iconoclast in Problems of communism (Washington) Jan.-Apr. 1991, pp. 113-118; G. BARME, Confusion, Redemption and death: Liu Xaobo and the protest movement of 1989 in G. HICKS, Thè broken Mirror. China after Tienanmen, Longman UK 1990, pp. 52-99.
7) Populorum progressio N°20.
8) J. Joblin, Actualité du Christianisme dans le processus de mondialisation in Communio 2000/1, pp. 57-69.
9) M. Sales, Introduction in G. Fessard, Le Mystère de la société. Culture et vérité, Bruxelles 1997, p. 78.
10) A. Jeanniere, Lire Platon, Aubier Paris 1990, pp. 43-45.
11) A. Lizotte, Y a-t-il un droit au suicide? in Liberté politique 1999/8, pp. 53-72.
12) Cfr Pio XII, Message radiodiffusé, Noël 1956 (AAS, 49 [1957], pp. 5-22), reprochant à l'homme moderne de se comporter comme un ingénieur qui traite le vivant comme la matière inerte.
13) Mit brennender Sorge § 37 (AAS 29 [1937] pp. 145-167), et plus spécialement pp. 159-160.
14) Cette expression se trouve dans une résolution adoptée à l'initiative du Docteur Schwartzenberg par la Commission de l'environnement, de la santé publique et de la protection du consommateur lors d'une séance à l'Assemblée Nationale française du 25 avril 1991 (cf Le Monde 3 mai 1991, p.10).
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