lundi, 13 mars 2006

Kosovo : la désinformation pour les masses

medium_slobometro.jpgL'article ci-contre est tiré du journal gratuit Métro. Il montre comment les foules peuvent être sciemment désinformées sur la réalité de la situation au Kosovo. Rappelons simplement que le Kosovo est une province serbe depuis son origine et que la nation serbe a les racines de son histoire dans ce petit bout de Balkans.

Le 24 mars 1999, les armées d'Occident décidèrent de "délivrer" cette province des griffes du "boucher de Belgrade". Cette présentation fut un mensonge de guerre destinée au vulgum pecus humanitarobobotiersmondialiste. Le Kosovo était gangréné depuis longtemps par les agissements de l'UCK, organisation mafieuse et criminelle décrite comme les "Khmers rouges des Balkans". Peu importe, avec une impudence et un manque d'honneteté caractarisés, tous les médias officiels occidentaux enfourchèrent d'une seule voix le cheval démocratique et des droits de l'homme contre Milosevic. Sans défendre l'homme qui n'est pas un parangon de vertu, le déferlement de la propagande occidentale accrédita dans l'esprit du public que le Kosovo n'était pas serbe mais une colonie de la Serbie. Rien n'est plus faux.

Avec la complicité occidentale, une séparation de fait a eut lieu au Kosovo, enclenchant un pogrom anti-serbe que la presse a rarement évoqué. La guerre, qui avait été menée au nom de la lutte contre la "purification ethnique" a eu pour conséquence de générer la pire purification ethnique du territoire et une destruction culturelle systèmatique des monuments serbes.

Ceci a pour origine le peuplement de la province de populations albanaises, voulu à l'origine par Tito, ce dirigeant dont tous les idiots utiles européens faisaient l'apanage pour son socialisme autogéré. Les clivages ethniques ont toujours existé en ex-Yougoslavie et sont toujours très actifs dans cette région à la longue mémoire. L'Europe s'embourbe dans les Balkans, ne sachant plus quel statut donner à une province qui veut réclamer son indépendance après expulsion de ses premiers habitants. Un peu comme si le nord Pas de Calais demandait de se constituer en république islamique des Flandres par suite d'une arrivée trop massive de musulmans.

Dire dans un article que Milosevic "s'attaque au Kosovo", c'est reconnaître implicitement qu'un pays ne peut plus défendre une portion de son territoire et c'est méconnaître gravement l'histoire de ce pays. On ne peut s'attendre à mieux dans la presse d'un pays gangréné par le communautarisme et les forces de dissolution.

Actualité du Kosovo
Solidarité avec les serbes du Kosovo :
Dossier du Monde Diplomatique
Article Wikipédia
Le Courrier des Balkans
Le film de Michel Collon : Les damnés du Kosovo
Sur la gangrène mafieuse

jeudi, 22 septembre 2005

Charles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde

medium_2251741216_08_MZZZZZZZ.jpgCharles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde

Les racines de la Terre

Depuis l'adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux, le public français voir régulièrement paraître des ouvrages sur Tolkien . A juste titre, cet auteur bien connu dans le monde anglo-saxon, reste largement à découvrir en France, du moins dans toute la dimension d'une œuvre qu'il convient de ne pas réduire à la simple confrontation entre des hobbits et des dragons ! Un des derniers livres parus est celui de Charles Ridoux, médiéviste à l'Université de Valenciennes, auteur d'études et d'articles sur le roman arthurien. Bien entendu, son livre s'adresse en priorité à ceux qui ont déjà lu, ou sont déjà familiarisés avec les promenades en Terre du Milieu, mais la clarté des propos et la finesse d'analyse fait que cette étude s'adresse à tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin au cycle mythologique de J.R.R Tolkien. On y retrouve des thématiques déjà mises en exergue comme le rejet de toute volonté de puissance de type « nietzchéenne » ; la claire conscience d’un ordre du monde et la lucide appréhension de sa fragilité ; la menace constante d’un éclatement et d’une dissolution dans un désordre chaotique et la restauration de toutes choses.

L'auteur du livre revient assez longuement sur la thématique du Mal et la critique de la modernité, si indissolublement liés chez Tolkien que tout le système social de la Terre du Milieu en est imprégné. Par exemple, Tolkien a déterminé une graduation des êtres créés dont le rapport au bien est dépendant de la manière dont ils partagent la lumière du créateur initial. Cette vision cohérente, souligne Charles Ridoux, à la fois rigoureuse, simple, souple et très variée dans ses détails, n’est autre, au fond, que la conception globale véhiculée par toutes les grandes traditions dans le monde, à toutes époques et sur tous les continents, et dont seule s’écarte la conception du monde moderne érigée, depuis le « Siècle des Lumières » sur le paradigme du progrès aboutissant au « désenchantement du monde ». Un des traits qui différencient le plus nettement l’ensemble des sociétés traditionnelles du monde moderne, souligne-t-il encore, c’est bien la cohérence globales de celles-ci, fondées sur les lois du symbolisme et de l’analogie, tandis que celui des "Lumières", malgré sa référence à la Science, sépare tous les domaines et se trouve privé de tout principe organisateur. Il découle de cela, conclut-il, une conséquence très sensible dans la vie de chacun : l’homme de la société traditionnelle vit dans un monde qui a un sens et dans lequel il a sa place, quelle qu’elle soit ; l’homme moderne baigne dans le sentiment de l’absurdité et ne sait que faire de lui-même dans un univers désenchanté.

Le Mal chez Tolkien est exprimé en termes de combat d'ombre et de lumière, séparant ce qui est de ce qui n'est pas (Tolkien a eu pour professeur des proches du Cardinal Newman, ce qui explique certaines proximités intellectuelles et spirituelles). Dans ses œuvres retraçant la création de la Terre (Arda), il indiquera que la première Ombre est la discordance qu'introduit Melko dans le chant de création d'Illuvatar (L'Un dans le cycle tolkiennien). La malice profonde de Melko, par jalousie l'Iluvatar, le pousse à être attireé par la "noirceur extérieure vers où Iluvatar n'avait pas encore tourné la lumière de son visage". Ainsi, explique Charles Ridoux, "c'est donc que Melko a cessé de regarder la source de la lumière, qu'il s'est détourné du visage de l'unique pour plonger son regard dans le néant". L'auteur, après d'autres, note que cette approche du Mal recèle de profondes influences leibnizienne. Mais c'est le christianisme qui a le plus déterminé la "sous-création" des êtres de la Terre du Milieu car, si la notion de liberté des créatures est essentielle, Tolkien sous-entend constamment que le Bien a l'entendement du Mal et donc que le Créateur est suffisamment puissant pour tirer du Mal lui-même un plus grand bien. La "felix culpa" chrétienne trouve donc ainsi un écho privilégié dans le cycle mythologique tolkiennien. A l'inverse de ceux qui sont attirés par la volonté de domination, désir profond du Corrupteur initial (Melko), entraînant un éloignement total de l'Etre et une néantisation, ceux qui se dépouillent du désir de possession qui caractérise la puissance matérielle voient s'ouvrir le chemin de la lumière.

L'intérêt du livre de Charles Ridoux repose également sur l'analyse faite de la mythologie de Tolkien par rapport à l'histoire littéraire européenne. Profondément imprégné de la culture médiévale de notre continent, Tolkien a repris dans son œuvre une grande partie des thématiques légendaires de cette époque. Ainsi, l'auteur note que la restauration du Gondor s’inscrit dans tout un courant légendaire médiéval, marqué souvent d’une attente eschatologique, qui s’organise autour du roi caché, et se combinant souvent avec celui d’un monarque universel ou « Grand Monarque » supposé se manifester à la fin des temps. Inspiration médiévale jusque dans la manière, involontaire sans doute, de concevoir son œuvre selon une technique médiévale. Car ce qui frappe dans l'œuvre de Tolkien, c'est le foisonnement incroyable des textes, des versions, des mutations, des solutions proposées, faisant de sa mythologie un ensemble imprégné de mobilité, de frontières imprécises, de mutations nombreuses. Christopher Tolkien, plongeant dans l'œuvre de son père pour en tirer un ensemble cohérent a confié s'être trouvé face à un " puzzle textuel effrayant", néanmoins marqué d'une étonnante cohérence d'ensemble. Tolkien, de part sa culture et son attirance vers les langues et les mythes, a intégré le meilleur des traditions européennes. Son originalité forte est de d'avoir voulu garder toutes les racines spirituelles, Homère, le Kalevala et l'Evangile, ce qui donne cet appel à l'universalité qui transparaît si fortement. Cependant, les éléments mythologiques et chrétiens ne sont pas sur le même plan dans son œuvre car si le cycle de la Terre du Milieu s'imprègne profondément de l'histoire des peuples, il y est surtout attendu l'entrée du créateur dans sa création. Chez Tolkien, l'héritage chrétien éclaire d'une façon particulière toute la mythologie et donne cette tension dynamique où la sagesse est préférée à la geste guerrière. Charles Ridoux souligne que le paradoxe de Tolkien est d'avoir élaboré une synthèse des traditions à l'usage d'un monde largement démythologisé qui, par le fait de la modernité, a tourné le dos aussi bien à l'Olympe qu'au Golgotha. Or, reprenant la conception d’Owen Barfield, membre comme Tolkien du groupe littéraire des Inklings, Ridoux met en exergue le fait que le mythe permet à l’homme de vivre dans la plénitude sa présence au monde dans la lumière du logos divin, tandis que la rupture avec cet état édénique de l’être entraîne la dispersion babélique des langues et suscite la nostalgie de l’unité perdue. De cela témoigneraient les mythes d’une Parole perdue à retrouver ou d’une épée brisée à ressouder que l’on rencontre dans les récits du Graal ou dans le Seigneur des Anneaux. D'où le paradoxe tolkiennien actuel souligné par l'auteur : "Dans ce monde en rupture de tradition, en crise perpétuelle des "valeurs", on assiste à cet extraordinaire phénomène – qui enrage littéralement certains critiques patentés : le livre d'un auteur chrétien, véhiculant des valeurs chrétiennes, plébiscité par des lecteurs qui ne sont, de fait, plus chrétiens, mais qui gardent en eux l'imprégnation de ces valeurs et, sans doute, une immense "faim de Dieu", dont l'angoisse ambiante de l'époque n'est qu'un symptôme". L'auteur voit en Tolkien la possibilité de créer un pont entre ce monde en rupture et le monde des traditions millénaires européennes dont il effectue la synthèse à la lumière de l'Evangile. En quelque sorte, voici un médiéviste appelant à une Renaissance ! Formons simplement le voeu qu'il soit entendu.

ISBN-13: 978-2251741215

samedi, 17 septembre 2005

Michel VERRET : Sur une Europe intérieure

Michel VERRET : Sur une Europe intérieure

Eclats d'Europe

La marche forcée vers un modèle uniformisé économique et politique européen rend très édulcoré le mystère de cette Europe où nous vivons. Les cultures des nations européennes, pétries par la géographie, la volonté des peuples et, hélas, les guerres, donnent à notre continent une richesse incommensurable. En sortant des sentiers battus, des programmes officiels, des "parades", des "fêtes" spontanées et sponsorisées, nous retrouvons bien vite l'humus culturel qui fait des nations européennes des trésors à préserver. "L'Europe doit se proposer avant tout comme une entente culturelle et spirituelle forgée grâce aux entrelacs féconds de nombreuses valeurs et traditions significatives" a déclaré Jean-Paul II devant la Commission des épiscopats de la Communauté européenne. De cette autre Europe, non médiatique, nous retenons des bribes, des fragments, des éclats, autant de pépites qui s'agglomèrent lentement à nos vies.

C'est cette gangue personnelle qui fait l'objet de l'auscultation précise de Michel VERRET. Ce sociologue, né en 1927, retrace dans un somptueux langage poétique sa prise de conscience des cultures européennes. Si l'auteur ne cache pas son militantisme communiste, ce qui irrite parfois, l'expérience ou l'âge lui dictent que l'Europe est plus que la version rationaliste actuelle qui nous envahit, héritière directe des Lumières. L'auteur y inclut l'apport chrétien, dans une de ces "grandes transversales et projections" que compte notre continent, au même titre que l'héritage gréco-romain. Le livre de Michel Verret, à travers ses flamboyances de langage et cette érudition qui nous le fait paraître semblable à un petit catalogue raisonné de culture européenne, trouve une structuration puissante dans son découpage en cercles concentriques.

Le premier cercle est d'abord l'Europe proche, dans laquelle l'auteur a laissé une partie de son existence ou de son cœur. Il parle de "l'Allemagne sur la frontière d'ombre", des tragédies de cette nation éclairée des phares de la pensée critique ; de la "Belle Italie", patrie des ressourcements et des envolées vers le Ciel ; des îles britanniques dont la vocation serait de chercher des "explications avec le cie" ; des ibéries des contrastes ; de la Russie, "âme gelée, cœur battant" et enfin de la France et de sa "culture sur le fil".

Le second cercle est celui des europes oubliées dans ce parcours personnel : Belgique, Scandinavie, Hongrie et jusqu'à la Turquie, aux premières marches de l'Asie plus qu'aux dernières de l'Europe. Mais l'Europe, c'est aussi, à travers les exils successifs de ses populations, un essaimage à travers le monde, : les USA, vus sous l'approche "Time is not money", les Amériques latines.

Le troisième cercle nous entraîne vers l'Afrique, les Balkans, l'Arabie, l'Inde. Et enfin, ultime, le contrepoint absolu de la culture européenne, antipodes mentaux, la Chine et le Japon.

L'idée de l'auteur n'est pas neuve. Les descriptions qu'il nous laisse s'entendent comme un écho de celles opérées par Elie Faure dans sa "découverte de l'archipel" en 1932, ouvrage critiquable à bien des égards pour ses comparaisons raciales systématiques, mais si juste par ailleurs. Faure parlait de "l'âme juive ou la fureur d'être" au titre de laquelle étaient appelés Chagall, Strauss, Offenbach, Honegger, Marx. Il usait de métaphores également très poétiques pour appréhender le mystère des nations et des peuples d'Europe, puisqu'il s'agit au fond de cela. C'était "l'âme anglaise ou le meuble dieu", "l'âme allemande ou l'annexion du temps", "l'âme italienne ou l'affût de l'objet", "l'âme espagnole ou le goût de la mort", "l'âme russe ou l'agonie de Jésus". Quant à la France, elle recevait une mention spéciale. La France était selon Faure, "la mesure de l'espace", espace géographique bien entendu, mais aussi spirituel : " toute l'histoire spirituelle de la France se mesure à la qualité de sa réaction éthique contre son anarchie ethnique ". Qui dira que ces mots écrits en 1932 ne sont pas d'actualité dans l'Europe des minorités culturelles qui se dessine ? Mais la France, spirituelle avec Molière, Renoir, Rabelais, Pascal, Ronsard… était également égratignée par sa prétention à l'intelligence : " Le peuple français est le peuple le plus intelligent de la terre. Voilà pourquoi, sans doute, il ne réfléchit jamais ". Citation à méditer, Fermez le ban !

Plus près de nous, en 1994, Marcel Clément reprenait l'exercice dans une grande fresque à tonalité chrétienne : " les nations ont-elles une vocation ? " (Editions de l'Escalade). L'Italie devenait "écrin de l'Eglise", la France "éducatrice des peuples", l'Espagne avait le "génie de l'héroïsme", le Portugal ressentait "l'appel du large" et l'Allemagne se voyait confier le rôle "d'architecte de la terre et du ciel", rien de moins. Nous pourrions continuer la liste durant bien des pages. Les ouvrages énumérés compléteraient ainsi peu à peu un portrait précis de l'Europe. Nous prendrions alors conscience de cet "héritage de valeur considérable, caractérisé par quatre spécificités, (qui) se retrouve au fur et à mesure du déroulement de l'histoire : c'est d'abord la valeur de la personne humaine, manifestée dans la pitié et la charité, qui expriment au fond le respect de l'autre ; c'est ensuite la liberté, découlant d'une certaine conception de l'homme ; c'est encore la créativité et l'aptitude à inventer, valeurs qui résultent du fait d'être libre ; c'est enfin la séparation des pouvoirs temporels et spirituels "(Gérard-François Dumont, L'identité de l'Europe, 1997, CRDP-Nice).

Le livre de Verret ajoute sa pièce à l'édifice et laisse d'abord, nous l'avons dit, une impression de catalogue jonché de figures prestigieuses entraperçues : Leibniz, Kant, Lorenz, Hölderlin, Kafka, Pasolini, Dante, Lampedusa, Synge, Donne, Brontë, Stevenson, Wilde, Coleridge, Conrad, Bernanos, Pessoa, Lorca… Au-delà, c'est aussi un appel raisonné et pressant à la réactivation de cette culture européenne qui s'efface inéluctablement sous nos yeux sous les coups de boutoir d'une économie triomphante, d'une tyrannie du temps, des langues d'emprunt ou volapük d'adoption, et de nos mémoires sélectives. Sans doute le lecteur chrétien restera-t-il réservé quant au traitement partial infligé à l'Eglise et préférera à ce sujet se référer au livre de Marcel Clément. De même, les auteurs et personnalités chrétiennes qui ont marqué l'Europe sont absents. Pas de Cyrille et Méthode, pas de Brigitte de Suède ni de Catherine de Sienne, ni d'Edith Stein, pas de Benoît. Point de saints dont le sang mêlé avec celui de ceux "qui ne croyaient pas au Ciel", ont aussi sauvé l'âme européenne (Maximilien Kolbe). Point d'écrivains chrétiens mis à part le tonitruant Bernanos et le mystique Péguy, sans doute à cause de leur socialisme. Pas de Thomas d'Aquin, l'esquisse pâle de Pascal, l'ombre fugitive de Claudel par sa sœur, pas de Thérèse avec sa petite voie, boutée Jeanne qu'Anglais brûlèrent à Rouen. Mentionnons tout de même St Jean de la Croix, le plus grand poète le plus bref de la langue espagnole. L'auteur avait prévenu : "mon Europe intérieure, et elle seule, de toute petite intériorité, puisqu'il ne s'agit que de moi, qui n'ai rien des Grandeurs Majuscules… De moi donc, en mon prisme tout subjectif ". Prisme splendide que l'on aimerait voir repris et décliné par d'autres pour éclairer d'une lumière différente et complémentaire notre cheminement commun en nos terres communes. Juste pour avoir le souffle de ceux qui font les peuples et l'Histoire. " De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent "(Brecht)…et l'Esprit, cher Bertolt, et l'Esprit.

ISBN-13: 978-2747523837

mercredi, 08 juin 2005

Dimitri MEREJKOVSKY : Atlantide-Europe ou le mystère de l'Occident

Parût en 1929, Atlantide-Europe ou le Mystère de l'Occident est une longue méditation sur l'aventure européenne, mise en parallèle avec l'écroulement de la civilisation de l'Atlantide. Dimitri Mérejkovsky mèle habilement mythologie, religion, histoire, politique. Il en résulte un véritable tourbillon de mots de d'idées. Toute son oeuvre est portée par une vision eschatologique de la chrétienté. Voici de longs passages extraits de son ouvrage. Un torrent volcanique sur la décomposition de l'Europe.

(Extraits)

jeudi, 05 août 1999

Une volonté américaine


Sur les circonstances de la guerre et sur l'incroyable coïncidence de ce conflit avec la fin de l'Otan, on peut se demander si, au final, il n'y a pas eu une volonté délibérée de proroger une domination impériale au frais de petits peuples.

Souvenons-nous qu'au début de l'année 1994, les États-Unis étaient très réticents à intervenir dans les Balkans. C'est logique compte tenu de l'influence profonde qu'a, dans ce pays, les partisans de la doctrine Monroe, c'est à dire de l'isolationnisme. En règle générale, l'Amérique n'intervient que si elle peut rester maîtresse du terrain. C'est ce qu'elle a fait avec l'affaire des Balkans et les incroyables impérities des européens.

Au début de l'année 1994, un obus de mortier explose sur le marché de Markale, faisant de nombreuses victimes. On a aussitôt accusé les serbes de ce forfait et "on" a décidé de faire quelque chose. Le président français de l'époque, avec l'appui de l'opposition, décide de faire appel aux américains.

Jusqu'alors, les États-Unis s'intéressaient intensément à la Turquie pour plusieurs raisons :

1- C'est un accès sur le pétrole du Caucase
2- C'est un château d'eau qui irrigue l'Irak et la Syrie
3- C'est l'accès à la mer noire et la possibilité de bloquer les Russes
4- C'est un peuple de 80 millions d'habitant, consommateurs potentiels
5- C'est un accès incroyable à la turcophonie des ex-républiques soviétiques


La Turquie apparaîssait donc à l'époque comme le pivot de la diplomatie américaine en centre Europe. Cependant, les États-Unis avaient eu de l'intérêt pour l'Albanie et la Macédoine dont les structures déliquescentes leur apparaissait comme un futur ventre mou balkanique.

Au moment où, sur l'initiative de la France, l'Europe fait appel aux États-Unis, il n'a fallu que quelques heures d'hésitation à la Maison blanche et au Département d'État. Les conseillers du Président et les stratèges se sont rendus compte bien vite du parti qu'ils pouvaient tirer de cet appel, en fait un aveu d'impuissance. L'Europe se tirait une balle dans le pied et c'est la France qui appuyait sur la gâchette. Ce qu'il y a de prévisible avec les États-Unis, c'est que lorsqu'ils débarquent, ils débarquent en force et veulent être les maîtres du jeu. C'est une réaction normale compte tenu de leur puissance. Lorsque les rapports de force s'inversent, ils partent illico. Nous l'avons vu en Somalie et nous avons vu aussi que la complexité de la situation au Rwanda a vite fait rendre les armes à la superpuissance. Le marigot africain n'est compréhensible que par ceux qui y vivent !

Les États-Unis ont fait alors le forcing pour mettre en place une fédération croato-musulmane, dans l'objectif de faire plier les serbes. Ils ont bataillé ferme pour armer et renforcer la Bosnie et en faire un État solide, et de surcroît, un État musulman. Cette stratégie s'adressait aussi au monde islamique que l'Amérique courtise pour ses débouchés commerciaux. Elle permettait de faire passer l'Amérique pour autre chose que le Satan habituel car cette fois-ci, les États-Unis aidaient l'Islam. Ils ont donc renforcé le pouvoir de M. Itzebegovic, un des pères du fondamentalisme mulsuman. L'ironie de l'Histoire veut ainsi que celui qui a inspiré l'ayatollah Khomeiny soit devenu l'allié objectif et le protégé du "grand Satan".

C'est a ce moment que l'Europe entière est devenue la vassale de l'Amérique. Comte tenu des budgets militaires alors en cours dans les différentes nations américaines, on s'étonne de constater que l'ensemble des pays n'ait pas réussi à réunir les moyens aéronautiques suffisant pour mener une intervention armée. Ces moyens, les États-Unis les a fourni... et en est resté maître. Les divergences européennes et les arrières-pensées ont divisé les européens. La France aurait gardé un niveau d'équipement militaire correct, elle aurait eu plus les moyens de donner de la voix et les choses n'en seraient peut-être pas où elles en sont aujourd'hui.

L'Amérique a justement conclu de ces atermoiements que l'Europe était incapable de régler ses problèmes internes. Le maintien de l'OTAN au-delà de la date fatidique de 1999 se justifiait donc. Elle se justifiait dans un concept global de sécurité nouveau auquel tous les pays européens ont souscrit sans discuter et avec le fort mouvement démocratique et les débats que l'on sait, c'est à dire le zéro absolu.

Dans ce nouveau concept, ce qui importait surtout aux États-Unis (qui ont quand même une vision a long terme), c'était de prendre pied en Europe centrale pour faire un contrepoids éventuel à des velléités russes. Ont été inclus dans l'OTAN la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie. L'avantage de l'intégration, c'est que la politique de défense, donc la politique étrangère de ces États, passait sous influence américaine avec toutes les conséquences en cascade que cela induisait pour les industries de défense américaine. Par exemple, les vieux MIG ont été remplacés par des F16.

Le bourbier balkanique est venu prêter une main forte extraordinaire à cette nouvelle conception du rôle de l'OTAN. En agissant en sous-main pour armer les mouvement de dissidence (UCK), les États-Unis étaient sûr de maintenir un foyer de fixation de conflit armé nécessitant à un moment ou à un autre leur intervention. La boucle était dès lors bouclée : l'Europe impuissante ne pouvait plus se passer de l'OTAN et l'OTAN s'accrochait comme une tique sur le dos de l'Europe.

Le statut d'esclave coûte cher mais tout le monde l'a approuvé. Honte à vous, principules qui nous gouvernez !

vendredi, 01 janvier 1999

Le manifeste Atlantide-Europe

Le site " IABOC - Les franchisseurs " adhère pleinement au manifeste ATLANTIDE-EUROPE, publié par les Éditions L'ÂGE D'HOMME en 1999

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" En ces temps de décomposition de l'Europe, les moments de compréhension et d'union entre peuples et individus acquièrent une valeur très profonde. L'effondrement du modèle communiste, l'atténuation des anciens réflexes culturels et la disparition des préjugés religieux ouvrent la porte à une communion entre chrétiens d'Europe qui était impensable voici peu d'années encore.

Notre continent dévasté est un terrain vague, mais avec les murs qui nous protégeaient, chacun de son côté, tombent aussi les cloisons qui perpétuaient des malentendus séculaires. C'est l'heure des comptes. C'est aussi, selon le sentiment de beaucoup, l'heure du compte à rebours. Cette civilisation, en achevant son parcours, nous permet d'entrevoir mieux que tous nos ancêtres ses entrailles qu'elle a si bien su, jadis, nourrir et défendre.

Contre la facture est-ouest, contre l'ignorance délibérée, pour l'union des esprits en Europe, l'Âge d'Homme a toujours combattu. Par les traductions, la philosophie, la théologie. Par des revues, chargées de consigner et d'interpréter les faits.

Dans l'immense naufrage où nous sommes entraînés, les efforts d'information et de mise en garde qui étaient encore possible et utiles au temps de l'Empire soviétique n'ont plus de sens. La bataille ne s'est pas apaisée : elle fait rage plus que jamais, à ceci près qu'elle n'a plus de front. Le front entre la civilisation et la régression passe désormais par chaque salle de classe ou de rédaction, chaque famille, chaque courant artistique, chaque individu. Celui qui traite de ces questions ne s'adresse plus à une communauté animée à peu près des mêmes principes et des mêmes craintes, mais à une cohue déchaînée, cacophonique, où seul un individu sur vingt est prêt à entendre son message et à y répondre. Et ces cinq pour cent d'yeux ouverts et d'oreilles attentives n'ont plus ni patrie, ni langue, ni religion, ni idéologie. Comment les capter, comment les rassembler ?

En réfléchissant à ces questions et aux circonstances qui nous obligent à nous les poser, nous avons tout naturellement songé à Dimitri Mérejkovsky et à son livre immense, Atlantide-Europe, le mystère de l'occident. Russe orthodoxe, érudit sans lacune, Mérejkovsky avait assimilé l'ensemble des traditions du monde chrétien et de ses palimpsestes antiques, hébraïques, égyptiens, sumérien. En tissant la toile des correspondances historiques et préhistoriques qui ont annoncé la venue du Sauveur, il a élaboré une vision eschatologique intégrant tous les antagonismes Orient-Occident.

Ces temps de guerre et de chaos sont aussi les temps qui confirment sa vision. Suivant Platon, il a placé la première Atlantide à la source de notre civilisation, car du cataclysme marin qui l'a engloutie chaque tradition a gardé la trace. Conquérante, superbe, technicienne et belliqueuse : telle qu'elle est restée dans l'arrière mémoire des peuples, telle elle réapparaît aujourd'hui - toujours selon Mérejkovsky- pour clore l'éon chrétien.

Mort en 1940, Mérejkovsky n'a pourtant pas vu la création du Pacte Atlantique, de l'Otan, chargé de perpétuer le schisme chrétien après que les églises historiques y ont renoncé ! il n'a pas vu cette fin de siècle ahurissante où le continent blanc se dissout alors qu'il est " protégé " par l'alliance militaire la plus puissante de tous les temps, qui couvre la zone atlantique de ses signaux et qui pourtant reste impuissante devant la mort démographique et culturelle, la corruption intérieure de ses peuples ! Non pas seulement impuissante : complice de ceux qui veulent leur mort ! Comme elle l'a fait une fois déjà dans la nuit des temps, la civilisation atlantique est en voie de se saborder au faîte de sa puissance.

Convaincus de sa justesse et de sa fertilité, nous avons voulu placer notre nouvelle revue sous les auspices de cette vision et de son auteur. Aussi Atlantide-Europe sera le nom de cette nouvelle amarre que nous lançons, non plus géographique, mais spirituelle. Elle parlera de tout mais avant tout d'idées, sans esprit de camp, sans prosélytisme, mais défendant avec ferveur l'ordre naturel et la vérité. "

Georges Mathieu : L'Europe de la culture

medium_mathieu.jpgDésormais seul en face de Dieu
Georges MATHIEU

Présentation de l'ouvrage en quatrième de couverture

"Le style, le nom, l'inimitable calligraphie de Georges Mathieu (né en 1921) sont célèbres dans le monde entier, et pourtant il demeure un artiste et un penseur méconnu.

Ses conceptions avant-gardistes, ses toiles monumentales, brossées dans les élans foudroyants de l'« abstraction lyrique », ses « happenings » picturaux ont défrayé la chronique esthétique de l'après-guerre. Par ses affiches, ses meubles, ses pièces de monnaie, par le fameux sigle qu'il créa pour Antenne 2, par ses timbres, ses sculptures ou ses plans de jardins et d'édifices, il a façonné une image de la France toute empreinte d'élégance audacieuse et altière.

Or si notre environnement visuel, depuis les années cinquante, est tout jalonné de Mathieu, nous n'avons toujours pas reconnu à sa juste valeur la pensée esthétique et philosophique de ce novateur solitaire. Monarchiste, car le monarque, comme le remarque Jean-Noël Lalande dans sa préface, est porteur d'une vertu unique, « l'aptitude à incarner la tradition tout en assumant la nouveauté », et avant-gardiste tout à la fois, il résout les paradoxes de son art par une réflexion subtile, portant aussi bien sur la peinture que sur la science ou l'éducation du goût. Dans ses essais tout comme dans ses lettres, le lecteur retrouvera avec plaisir ces attaques flamboyantes et directes, ignorant l'hésitation, de ses grandes scènes épiques, qui nous exaltent le coeur et revigorent l'esprit.

Confidences, éloges, polémiques, interventions publiques, retours sur ses propres oeuvres, essais... Désormais seul en face de Dieu est l'autoportrait esthétique et spirituel d'un grand peintre, dont les fulgurances sublimes - celles du pinceau comme celles de la plume - ont profondément marqué l'art moderne."

Extrait : Intervention sur l'Europe à l'Académie des Beaux-Arts

Lors de sa séance du 30 mai 1979, au moment où les partis politiques sollicitaient de toutes parts le soutien des personnalités à l'occasion des élections européennes, Georges Mathieu crut devoir alerter les membres de l'Académie des Beaux-Arts sur l'impérieuse urgence de la France àfaire de la dimension spirituelle de la vie l'objet dune préoccupation essentielle et sur le rôle que l'Académie des Beaux-Arts pourrait jouer afin de faire du besoin absolu de culture la base de toute I'activité européenne deproduction.

Après le bonheur d'exposer dans la plus belle et la plus prestigieuse galerie des États-Unis et dans la plus ancienne et la plus grande galerie du Canada, je suis heureux de me retrouver, Messieurs et chers Amis, parmi vous.

Je ne viens pas souvent. Mais je vous aime bien. Une part de mon honneur est ici. Et c'est pourquoi il me peine, étant attentif à l'ordre du jour de nos réunions, de ne pas y avoir vu la trace d'un souci qui à mes yeux devrait être le vôtre, le nôtre : je veux parler de notre rôle, de notre action possible au sein de l'Europe de demain.

Il ne s'agit pas pour nous de faire de la politique, mais de manifester notre présence, notre existence, notre raison d'être, notre alarme, notre refus.

je sais qu'il nous est difficile d'infléchir les politiques de l'État. Nos Ministres ne nous reçoivent pas, ne nous écoutent pas, ne nous répondent pas. Toutefois, en face de fonctionnaires provisoires, nous représentons une force, une tradition -je dirais une élite - qu'il est de notre devoir de mettre au service de la nation, au service de tous les hommes et de toutes les femmes de France et même d'Europe, puisqu'il est avéré que la France - ce fut sa vocation tout au cours des siècles - est par excellence un pays de culture.

Répondant à une enquête dans le journal Le Monde en janvier 1976, je déclarais: « Ce qui fait aujourd'hui l'Europe, c'est qu'elle est liée fondamentalement - et on le souhaite irrévocablement - à la notion de personne, élaborée à Nicée en 325. C'est à partir de cette même notion que l'Europe doit se faire et non à partir de structures économiques dérisoires.

L'Europe que nous souhaitons n'est pas une Europe matérialiste, c'est une Europe sensible et humaine », et j'ajoutais dans la revue Paradoxes en septembre 1978 : « Tant que l'ordre culturel ne l'emportera pas sur les ordres économique et politique, il n'y aura pas de vraie civilisation. »

Devant le vide offert à cette pensée solitaire, rien ne pouvait me conforter davantage que les propos du Président de la République grecque, le Président Constantin Tsatsos répondant fin avril à Jean-Marie Benoist : « On a commencé par l'économique dans la construction européenne. Ma conception est tout à fait opposée . la culture constitue la base, puis vient le politique, puis l'économique. »

Quelle leçon, Messieurs, pour les hommes politiques de France que cette attitude du Premier des Grecs, alors que son pays est le dernier à entrer dans la communauté ! Quelle leçon aussi pour tous les autres pays ! Comme le dit Le Roy Ladurie: « Quand la Grèce entre en Europe ce n'est pas seulement de l'huile d'olive et des raisins secs, c'est Eschyle, c'est Platon » Cela est vrai, mais ce qui est plus vrai encore, c'est que notre culture à nous est vivante. Elle ne s'est pas arrêtée à Platon, et c'est pourquoi un certain nombre d'esprits - peu nombreux il est vrai - s'insurgent devant la carence des politiques à l'égard de la conscience culturelle de notre continent.

je ne sais si sont fondées les craintes de ceux qui ne veulent voir dans la future Europe confédérale qu'un prolongement économique et politique des États-Unis. Cela ne nous concerne pas ici. Mais ce qui nous concerne c'est l'envahissement d'un messianisme matériel qui affecte nos moeurs dans ce qu'elles ont de plus profond et de plus quotidien, qui affecte le style de notre société, notre langue, notre morale, notre culture. Il s'agit aussi de tout le climat de technocratie sociale et économique qui depuis quelques années s'empare partout de la vie publique et de l'administration. Pierre Emmanuel dénonçait récemment cet état de fait : « La multiplication des colloques internationaux n'est pas l'effet d'une mode, c'est la mise en place de l'instrument d'élaboration d'un système universel. Ces colloques réunissent tout ce qui compte dans la société de production en vue d'une réflexion sur ses pratiques. Il n'y est jamais parlé de valeurs et l'on n'y rencontre ni artistes, ni philosophes, ni théologiens, tous supposés incompétents. » « Au demeurant », ajoutait-il, « l'activité culturelle, regardée comme un simple reflet de la sphère de production, est passée aux mains d'administrateurs qui en font une annexe de la politique ».

C'est contre cette Europe qu'il faut agir. Cette Europe qui oublie que la finalité humaine c'est la culture. Cette Europe qui a relégué au second Plan la notion du progrès de l'homme par la valeur presque mythique conférée au progrès économique. Cette Europe, où l'accroissement de la richesse matérielle apparaît aux gouvernants et à beaucoup de gouvernés, comme l'objectif suprême et le fondement du bonheur universel.

Je le dis tout net: « Il ne peut y avoir de politique européenne en dehors de la recherche et du maintien de la primauté spirituelle et culturelle de la France en Europe. »

Mais où donc est la présence du monde de l'art et des lettres, de la pensée et des sciences sur les listes des quatre formations majeures qui engagent à elles seules, le destin de la France ?

Je n'ai trouvé que 4 représentants de l'esprit sur 324 noms ! N'est-ce pas éloquent ?

Oui, il me peine de ne voir sourdre, non plus, aucune initiative de nos confrères de lAcadémie française, lorsque la culture ou la langue sont en danger. Seul, Pierre Emmanuel - encore lui - s'est insurgé contre la confirmation de la suprématie de la langue anglaise voulue récemment par notre Ministre de l'Éducation, Beullac.

Il me peine, aussi, - vous l'avouerais-je - de ne voir jamais nos efforts conjugués - péchant par la même absence d'osmose et de concertation que celle de nos ministères - alors que nous siégeons sous la même coupole, alors que nous appartenons au même Institut.

Oui, il me peine, d'avoir entendu il y a quelques semaines M. Paul Germain, notre confrère de l'Académie des Sciences, souligner de son côté, avec amertume, que depuis que le pouvoir s'est mêlé de l'avenir scientifique, l'accent autrefois mis sur la recherche fondamentale, est orienté désormais vers les applications pratiques, créant une crise de la culture qui dépasse le problème des connaissances.

Et il me peine d'être seul ici avec M. Georges Auric à m'inquiéter de voir s'élaborer une Europe sans âme et seul avec lui à lancer un appel en faveur d'une « Union européenne pour la Culture ».

Certes, le silence des hommes de pensée sur l'Europe ne met pas en question la validité de leur pensée et de leur sensibilité. Elle met en question la validité de l'Europe que l'on nous fait, que l'on va nous faire.

Comment l'Académie des Beaux-Arts peut-elle rester à l'écart d'une entreprise qui va engager autant la vie de l'esprit que la vie matérielle de 185 millions d'hommes ? Comment l'Institut tout entier qui rassemble tout ce que la France compte de savoir et de dons, d'intelligence sensible et de sagesse peutil être indifférent à l'évolution qui va se faire sous nos yeux, menaçant notre langue, nos goûts, nos moeurs ?

Enfin oui. Il me peine de voir notre assemblée toujours plus vivement orientée vers la défense du patrimoine, vers le maintien de la tradition, en un mot vers le passé, et montrer moins d'enthousiasme pour les actions qui engagent l'avenir et le construisent.

Notre vocation n'est-elle pas double ?

A l'inverse des fonctionnaires et des parlementaires de Bruxelles et de Strasbourg, nous sommes presque tous ici des créateurs, ne l'oublions pas. Il nous appartient de prendre des initiatives, d'élaborer des projets, en un mot de promouvoir. La civilisation de demain résultera de nos oeuvres certes, mais aussi de nos actes. Il y va de notre honneur de signifier par quelque façon et quelque forme que ce soit, notre refus des conditions de vie qui se préparent pour demain. Ne nous laissons pas réduire à la seule dimension économique. Le discrédit jeté sur ce qui accentue la souveraineté des nations risque de ruiner la souveraineté culturelle et singulièrement celle de la France. Ne nous laissons ni égaliser, ni homogénéiser ni uniformiser, ni quantifier. Ne devenons pas le Québec de l'Europe ! Encore que ce Québec aujourd'hui se réveille et affirme plus que jamais son identité en face du monde anglo-saxon qui tentait de le cerner.

Montrons à l'ancien Chancelier Willy Brandt qui traite les Français de « chiens endormis », que les membres de l'Académie des Beaux-Arts sont non seulement vigilants et réveillés, mais qu'ils sont aussi prêts à mordre et... de grâce, Messieurs, ne retombez pas tout à l'heure trop vite dans le passé avec l'Histoire et même la Préhistoire... de nos Musées et de nos monuments... fussent-ils français !

Discours prononcé à l'Académie des Beaux-Arts le mercredi 30 mai 1979

Désormais seul en face de Dieu
1998
L'Age d'Homme
isbn : 2-8251-1144-9

John Major : l'avenir de l'Europe

Extraits de l'interview de John Major au journal "La libre Belgique" le 24 juillet 1996



Le conflit survenu récemment à propos de l'embargo sur le boeuf est venu obscurcir le débat sur l'Europe en reléguant à l'arrière-plan les véritables enjeux. Mon gouvernement entend toujours inscrire le destin de la Grande-Bretagne dans l'Europe. Mais il entend aussi faire valoir sa vision de l'Europe à bâtir pour demain. L'Europe est aujourd'hui à la croisée des chemins. Elle a connu des mutations, que nous n'aurions pu soupçonner il y a seulement dix ans et qui ont transformé l'horizon de centaines de millions de personnes dans le monde, mais qui sont aussi autant de défis pour les responsables européens. C'est à eux qu'il revient de redessiner les contours de nos sociétés pour les décennies à venir. Nous ne saurons trouver la voie qu' en nous projetant dans l'avenir. A quoi ressemblera donc le monde dans vingt ans?

Dans les années 1970 et 1980, l'affirmation de la puissance industrielle du Japon a ébranlé nos économies occidentales. Des secteurs comme l'automobile ou l'électronique s'en sont trouvés transformés. Puis, c'est le Sud-Est asiatique qui a pris son envol. Mais cette redistribution des cartes n'est rien au regard de ce que sera la montée en puissance de l'Inde ou de la Chine - plus vraisemblablement des deux - dans les décennies à venir. Du même ordre que l'ascension des Etats-Unis au rang de super-puissance économique au début du siècle.

Les pays d'Europe de l'Ouest auront, en outre, à faire face à d'autres mutations, à leurs portes. Pendant des décennies, les pays de l'Est ont assisté muets, derrière le Rideau de fer, à l'essor pris à l'Ouest grâce à l'économie de marché. Des radios pirates étaient là pour leur dire les bienfaits d'un système dont leurs dirigeants leur interdisaient l'accès. Et puis, du jour au lendemain, le monde a changé. Voilà qu'ils ont eu soudain, eux aussi, le droit d'adopter un système qu'ils n'avaient auparavant que le loisir d'envier. Il faut savoir que les pays d'Europe qui ont enregistré la plus forte croissance l'année dernière ne font pas partie de l'Union. La Pologne et le République tchèque ont pris la tête du peloton. Comme d'autres, elles seront bientôt membres de l'Union.

L'Union est confrontée à un défi politique. Elle doit gagner le pari de la réforme institutionnelle à mener pour répondre aux besoins multiformes qui s'exprimeront dans une Europe élargie. Nous devons nous réjouir à l'idée d'accueillir de nouvelles démocraties dans notre partenariat de nations européennes. Car les pays d'Europe de l'Est qui ont recouvré la liberté ne cherchent pas seulement à accéder à nos marchés, ils veulent aussi entrer pour de bon dans l'Union. Mais cela ne va pas sans poser des questions de fond.

Comme je l'avais dit à Leyde, il y a deux ans, l'Union devra être plus souple à 30 que ne l'envisageaient à l'origine les traités. Elle devra se mettre à ce que j'avais appelé la "géométrie variable". L'idée a fait son chemin depuis.

La relation politique qui s'est forgée entre la France et l'Allemagne, au lendemain de trois guerres en moins de cent ans, ou entre les Pays-Bas et la Belgique, soudés par des siècles d'histoire en commun, n'a strictement rien à voir avec celle que peuvent entretenir Chypre et le Portugal, ou la Slovénie et la Finlande. Ils ont beau tous partager l'héritage européen et avoir des intérêts communs dans le monde moderne, on ne peut pas dire que leurs relations soient du même ordre. Ni prétendre que tous auront la volonté ou la possibilité de se fondre dans une identité politique commune, d'autant plus forte que le pouvoir de décision et les institutions seront centralisés.

Je crois que la seule solution démocratique est de donner corps à notre vision de l'Europe, partenariat entre nations. Car l'Europe est un continent de nations. Et il ne s'agit pas là que d'histoire ni de politique. Encore moins de nostalgie. Le fait est que notre vie culturelle, marchande, sportive, gravite essentiellement autour de la nation. C'est à travers le prisme national que nous abordons les faits de société, la réflexion morale de notre temps. C'est l'identité commune, le sentiment d'appartenance à une même nation que fait le creuset de la légitimité démocratique. Les structures politiques ne fonctionneront jamais tant qu'elles ne seront pas perçues comme légitimes et qu'elles ne bénéficieront pas de l'assentiment populaire. C'est pourquoi, il faut conserver à l'Etat-nation le siège de la souveraineté.

Bien sûr, le débat politique dépasse aujourd'hui les frontières pour rebondir d'un pays à l'autre. Mais il ne met pas en jeu les mêmes éléments et ne donne pas nécessairement lieu aux mêmes décisions. Il faut faire droit à cette diversité, tout en maintenant les principes de l'Union - qui veulent qu'aucun Etat membre ne soit exclu des domaines auxquels il a la volonté et la possibilité de participer, et que la mise en place de nouveaux modules de coopération ne puisse se faire qu'avec l'accord de tous. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours dit que nous ne céderions pas à la pression en faveur d'une Europe "train unique", dont toutes les voitures iraient au même pas. De même que nous ne considérons pas comme gravés dans la pierre le modèle actuel, ni l'ensemble des droits et obligations constitutifs de l'"acquis communautaire".

Le changement, parfois inéluctable - en raison des circonstances économiques ou autres - pourra aussi résulter parfois d'un simple changement de climat. On ne peut pas tracer à l'avance la voie d'une Europe des nations. La destination finale reste une inconnue. C'est la volonté de faire de l'Europe un espace économique ouvert, tourné sur le monde et attentif aux besoins des consommateurs qui doit servir de socle à la construction européenne. Nous partageons la volonté d'achever le marché unique et d'en assurer la bonne marche. Parallèlement à cet engagement premier, nous devons donner expression aux principes de diversité et de flexibilité dont je viens de me faire l'apôtre. l'Europe n'a pas à rougir de sa diversité. Elle doit la proclamer et veiller à ce que ses structures en consacrent la réalité. Là où le principe en est admis, elle doit veiller à le faire appliquer.

Les institutions politiques sont toujours en péril quand s'installe l'impression qu'elles ne répondent qu'à leurs propres visées, au mépris de l'attente que placent en elles les citoyens. Sur toutes ces questions, le débat actuel sera décisif pour l'Europe. C'est autant pour défendre la cause européenne que pour préserver les intérêts supérieurs de la nation que la Grande-Bretagne y prendra part. Le chemin ne sera pas sans embûches. Mais il est absurde de prétendre que, soit on accepte l'Europe telle qu'elle est, soit on négocie sa sortie. A prendre ou à laisser. La question n'est pas de savoir si la Grande-Bretagne fait partie de l'Europe, mais de quelle Europe elle fait partie. Et de décider des relations à mettre en place - comme nos partenaires - pour en tirer avantage et s'y sentir à l'aise.

Nous devons faire prévaloir nos vues sur l'avenir de l'Europe, pas seulement pour la Grande-Bretagne, mais pour l'ensemble du continent. Car nous serons profondément touchés par l'avenir de l'Europe, tant sur le plan économique que sur le plan politique. C'est clair. Il y a va donc de l'avenir de chaque citoyen britannique. Nous ne pouvons pas laisser à d'autres le soin de décider de notre destin en signant en bas du parchemin. Nous devons nous en faire les artisans, et oeuvrer avec ardeur à la réussite du continent qui est le nôtre. L'avenir de l'Europe vaut la peine de se battre. Nous serons au coeur du combat.