mardi, 02 novembre 1999

Europe/USA : le complexe de Gulliver ?

A ceux qui en doutaient encore, et qui ne voyaient dans la domination américaine, qu'un parapluie bien confortable, Claude Imbert, du journal Le Point, vient leur sussurer à l'oreille qu'ils ont tort.

Cependant, M. Imbert, dont il faut louer la plume acérée et les francs propos, nous assène que l'Amérique ne domine qu'à son corps défendant. Certes, c'est une tradition bien implantée aux Etats-Unis que l'application de la fameuse doctrine Monroe. Nous n'avons, européens, pas eus à nous plaindre de la violation de cette doctrine non-écrite. En 1918 et en 1944, nous fûmes bien contents de l'interventionnisme américain.

Cela dit, il n'est pas dit que l'Amérique ait un tempérament non-interventionniste. D'un peuple d'immigrant et de conquérant, on peut s'attendre à tout, au pire comme au meilleur et la politique américaine reflète bien le caractère dual de cette nation. Claude Imbert souhaite que l'Europe se renforce pour faire contrepoids au Gulliver made in USA. Sa méthode est d'abandonner nos refexes d'Astérix pour rejoindre les USA sur leur terrain. Non, je ne suis pas d'accord. Abandonner ce qui fait notre spécificité, ce n'est pas un geste de pugnacité. Il faut au contraire l'affirmer. L'antiaméricanisme primaire est sans doute condamnable mais je pense sincérement que c'est en désignant et en nommant ce qui fait peur que nous arriverons à surmonter nos difficultés. Quant à suivre la voie de l'Amérique, non. J'aime mieux être maître chez moi que chien du maître.

Seuls les poissons morts suivent le courant, les poissons vivants le remontent !

------

C'est une première dans l'histoire de l'humanité: l'ubiquité de l'hyperpuissance américaine n'a aucun précédent chez les plus vastes empires des temps jadis. (...) Aujourd'hui, cette domination est à ce point privée de contrepoids qu'elle fait peu à peu glisser l'Amérique, volens, nolens, de la prédominance à l'hégémonie. Toute prédominance sécrète ses poisons. Ici, ce sera l'euphorie missionnaire et la rudesse du shérif. Vous direz qu'on a vu pis. Certes! Mais on a beau se répéter que nous devrions nous réjouir d'avoir au gouvernail d'Occident le grand frère démocratique, l'hégémonie n'en crée pas moins des turbulences. Le peuple américain, d'ailleurs, n'y est pas à l'aise. Plus nombriliste qu'isolationniste, il n'a jamais voulu régenter la planète. Et pour cette raison même, il gère sa prééminence sans ferme ni cohérente vision. Son idéal évangéliste l'incline à un vertueux leadership. Mais, en préposé de fait à la gendarmerie mondiale, de la Corée à l'Irak et d'Israël aux Balkans, il faut bien qu'il donne du sifflet et du bâton. Et là, les soucis commencent: on ne domine pas innocemment.

Ainsi avec l'Europe. S'agit-il pour lAmérique d'un partenaire idéal ou d'une concurrente dangereuse? Le discours officiel est d'en favoriser l'unité, puisque la voici de plus en plus ralliée aux valeurs dominantes de l'Amérique. Mais les Etats-Unis, sous cape, se méfient d'un Vieux Continent ingrat et discutailleur. Ils voient, chez nous, des artistes en savoir-vivre, mais des tire-au-flanc de l'assistance. Bref, Washington - fort échaudé, et pour cause! - doute encore de notre réveil. Jusqu'au dernier moment, il n'a pas cru à l'euro. Et, faute d'une vraie défense européenne, s'irrite de devoir mettre le pied dans la fourmilière balkanique. L'Otan, conçue dans la guerre froide, se globalise et assure en réalité la permanence du leadership américain en Eurasie. Son parapluie s'élargit, mais le Pentagone ne partage guère le manche. Lorsque récemment la docile Angleterre a paru faire de l'oeil à une éventuelle communauté européenne de défense, Washington, sur le moment, a cru s'en étrangler. En fait, comme le géant Gulliver, l'Amérique s'agace de nos Lilliput. Elle nous bouscule. Par exemple à l'ONU fort violentée sur l'Irak. A l'Organisation mondiale du commerce, brutalisée dans les guerres commerciales de la banane, du boeuf aux hormones, sans compter celle des images. L'Amérique, qui modélise le monde avec son veau d'or, la pub, Disney, le jean et le jazz, le modélise plus encore avec l'anglais, qui est de surcroît la langue de l'Internet. Là encore, le dominant... domine.

Sur tous nos différends, cessons donc de pleurnicher et de fanfaronner avec Astérix. Seule une Europe réellement unie pourra défendre sa légitime différence. Le reste est littérature.

Le minable antiaméricanisme français attend depuis un siècle l'effondrement du colosse. Sans doute l'empire américain passera-t-il un jour, comme tous les empires. Mais pas demain matin! Il a ses maladies: la drogue, la violence (1800 000 Américains sont en prison). Surtout, le «dressing » anglo-saxon n'arrose plus la grande salade de communautés de plus en plus disparates. Le Sud et l'Ouest s'hispanisent, le pays devient une étrange « nation-monde ». Mais, pour le moment, il rayonne. En 1899, il y a tout juste un siècle, une énorme vague de confiance dans le bonheur général du XXe faisait rêver des deux côtés de l'Atlantique. On connaît la désastreuse suite... A l'orée du troisième millénaire, l'optimisme américain déferle à nouveau. Cette fois, il ne tient qu'à l'Europe de ramer pour rejoindre Gulliver dans l'île des géants.

Claude IMBERT, LE POINT du 20 mars 1999

jeudi, 05 août 1999

Une volonté américaine


Sur les circonstances de la guerre et sur l'incroyable coïncidence de ce conflit avec la fin de l'Otan, on peut se demander si, au final, il n'y a pas eu une volonté délibérée de proroger une domination impériale au frais de petits peuples.

Souvenons-nous qu'au début de l'année 1994, les États-Unis étaient très réticents à intervenir dans les Balkans. C'est logique compte tenu de l'influence profonde qu'a, dans ce pays, les partisans de la doctrine Monroe, c'est à dire de l'isolationnisme. En règle générale, l'Amérique n'intervient que si elle peut rester maîtresse du terrain. C'est ce qu'elle a fait avec l'affaire des Balkans et les incroyables impérities des européens.

Au début de l'année 1994, un obus de mortier explose sur le marché de Markale, faisant de nombreuses victimes. On a aussitôt accusé les serbes de ce forfait et "on" a décidé de faire quelque chose. Le président français de l'époque, avec l'appui de l'opposition, décide de faire appel aux américains.

Jusqu'alors, les États-Unis s'intéressaient intensément à la Turquie pour plusieurs raisons :

1- C'est un accès sur le pétrole du Caucase
2- C'est un château d'eau qui irrigue l'Irak et la Syrie
3- C'est l'accès à la mer noire et la possibilité de bloquer les Russes
4- C'est un peuple de 80 millions d'habitant, consommateurs potentiels
5- C'est un accès incroyable à la turcophonie des ex-républiques soviétiques


La Turquie apparaîssait donc à l'époque comme le pivot de la diplomatie américaine en centre Europe. Cependant, les États-Unis avaient eu de l'intérêt pour l'Albanie et la Macédoine dont les structures déliquescentes leur apparaissait comme un futur ventre mou balkanique.

Au moment où, sur l'initiative de la France, l'Europe fait appel aux États-Unis, il n'a fallu que quelques heures d'hésitation à la Maison blanche et au Département d'État. Les conseillers du Président et les stratèges se sont rendus compte bien vite du parti qu'ils pouvaient tirer de cet appel, en fait un aveu d'impuissance. L'Europe se tirait une balle dans le pied et c'est la France qui appuyait sur la gâchette. Ce qu'il y a de prévisible avec les États-Unis, c'est que lorsqu'ils débarquent, ils débarquent en force et veulent être les maîtres du jeu. C'est une réaction normale compte tenu de leur puissance. Lorsque les rapports de force s'inversent, ils partent illico. Nous l'avons vu en Somalie et nous avons vu aussi que la complexité de la situation au Rwanda a vite fait rendre les armes à la superpuissance. Le marigot africain n'est compréhensible que par ceux qui y vivent !

Les États-Unis ont fait alors le forcing pour mettre en place une fédération croato-musulmane, dans l'objectif de faire plier les serbes. Ils ont bataillé ferme pour armer et renforcer la Bosnie et en faire un État solide, et de surcroît, un État musulman. Cette stratégie s'adressait aussi au monde islamique que l'Amérique courtise pour ses débouchés commerciaux. Elle permettait de faire passer l'Amérique pour autre chose que le Satan habituel car cette fois-ci, les États-Unis aidaient l'Islam. Ils ont donc renforcé le pouvoir de M. Itzebegovic, un des pères du fondamentalisme mulsuman. L'ironie de l'Histoire veut ainsi que celui qui a inspiré l'ayatollah Khomeiny soit devenu l'allié objectif et le protégé du "grand Satan".

C'est a ce moment que l'Europe entière est devenue la vassale de l'Amérique. Comte tenu des budgets militaires alors en cours dans les différentes nations américaines, on s'étonne de constater que l'ensemble des pays n'ait pas réussi à réunir les moyens aéronautiques suffisant pour mener une intervention armée. Ces moyens, les États-Unis les a fourni... et en est resté maître. Les divergences européennes et les arrières-pensées ont divisé les européens. La France aurait gardé un niveau d'équipement militaire correct, elle aurait eu plus les moyens de donner de la voix et les choses n'en seraient peut-être pas où elles en sont aujourd'hui.

L'Amérique a justement conclu de ces atermoiements que l'Europe était incapable de régler ses problèmes internes. Le maintien de l'OTAN au-delà de la date fatidique de 1999 se justifiait donc. Elle se justifiait dans un concept global de sécurité nouveau auquel tous les pays européens ont souscrit sans discuter et avec le fort mouvement démocratique et les débats que l'on sait, c'est à dire le zéro absolu.

Dans ce nouveau concept, ce qui importait surtout aux États-Unis (qui ont quand même une vision a long terme), c'était de prendre pied en Europe centrale pour faire un contrepoids éventuel à des velléités russes. Ont été inclus dans l'OTAN la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie. L'avantage de l'intégration, c'est que la politique de défense, donc la politique étrangère de ces États, passait sous influence américaine avec toutes les conséquences en cascade que cela induisait pour les industries de défense américaine. Par exemple, les vieux MIG ont été remplacés par des F16.

Le bourbier balkanique est venu prêter une main forte extraordinaire à cette nouvelle conception du rôle de l'OTAN. En agissant en sous-main pour armer les mouvement de dissidence (UCK), les États-Unis étaient sûr de maintenir un foyer de fixation de conflit armé nécessitant à un moment ou à un autre leur intervention. La boucle était dès lors bouclée : l'Europe impuissante ne pouvait plus se passer de l'OTAN et l'OTAN s'accrochait comme une tique sur le dos de l'Europe.

Le statut d'esclave coûte cher mais tout le monde l'a approuvé. Honte à vous, principules qui nous gouvernez !