lundi, 13 novembre 2006
Ipod-potame
Station Auber, au coeur de la capitale française. M'extrayant de la foule qui s'agglutine dans les wagons malodorants du RER, faisant abstraction de l'odeur d'huile chaude des couloirs, je file vers les ascenceurs qui me mènent vers la correspondance de la ligne 3 du métro.
Avec d'autres personnes, nous sommes 15, de tous bords, conditions et couleurs. Carottage instantané d'une brève portion d'individus en cette France contemporaine du début du XXIème siècle. 15 personnes emportées pour un bref voyage, ensemble et cependant très distantes les unes des autres. Elles sont très proches par la proximité physique, toutes ces personnes qui voyagent avec moi et pourtant, elles sont à des années-lumières. Parmi mes compagnons de voyage improvisés, 5 portent un i-pod, cette espèce de petit viatique du citoyen moderne, emportant dans ses bits tout un chargement musical ou d'emissions de radio reprises en différé par du podcasting. Pour la grande gloire financière d'Apple, ce petit appareil s'est diffusé comme une trainée de poudre, une killer application réduisant la concurrence à l'état de podagre.
Pourtant, à bien regarder ceux qui m'accompagnaient dans notre élévation commune vers des cieux de faïence plus clément, je ne pouvais que me reporter à des années en arrière, à cette fin des années 70 qui a vu la naisance d'un petit appareil nommé Walkman, vendu par la société Sony. A cette époque, tout le monde en voulait un, et un Sony, pas une pâle copie. Nolens volens, le même phénomène se reproduit 25 ans après, montrant par là que la nature humaine ne se défait pas de ses comportements moutonniers. Le joueur de flûte de Hamelin à de beaux jours devant lui : il lui suffit de poser son instrument sur son socle de rechargement !
Ce qui m'effraie le plus est de voir l'état de vacuité des regards de ceux qui s'adonnent à la musique. Quand je dis musique, il ne s'agit bien évidemment pas de Brahms ou de Mozart. Le mot musique (à défaut d'un autre) est ici accolé à une espèce de tchiketi permanent qui s'engouffre directement des écouteurs dans le conduit auditifs de ceux qui se mettent ainsi sous perfusion. Le regard est absent, sans pétillance, sans mobilité, un peu comme celui des moutons que l'on mène à l'abbatoir. Nul offense dans mes propos, c'est un simple constat. L'écoute directe de la musique sans avoir de stimuli extérieur enferme l'auditeur dans un monde abstrait, lui faisant perdre tous ses repères, y compris sociaux.
A la sortie de l'ascenseur, quelques paires d'écouteurs ont filé devant moi. Ils étaient portés par de grands animaux bipèdes s'ébrouant comme sorti d'un fleuve. De dos, je ne voyais que le ballottement mou des cables qui dépassaient des oreilles. Ils étaient presque vivants, faisant une étrange excroissance de la personne, vivants comme des sangsues qui tentaient d'extraire la vie et s'en repaître goulûment. M'est revenu alors en mémoire ce roman noir et prophétique de Norman Spinrad intitulé Rock Machine dans lequel la population se bat pour un bout de cable destiné à lui donner un plaisir infini. Je me suis dit alors que les auteurs de science-fiction sous-estiment toujours la réalité. Cette dernière est mille fois plus pessimiste. Je crois que je préfère le bruit des freins du métro, les messages nasillards des annonces m'intimant l'ordre de ne pas fumer, les jérémiades des vrais et faux mendiants ; bref, ce qui fait les agréments et désagréments de la vie plutôt que de concevoir celle-ci avec un fond sonore produit par une boite de conserve portative. Perfectionnée et séduisante, certes, mais une boite de conserve quand même.
Retour au début des années 80 où je me suis laissé séduire par un appareil de type Walkman. Je l'ai utilisé quelques semaines puis je l'ai abandonné au fond d'un placard. J'avais fait le constat par moi-même qu'il était devenu trop carcéral. Je n'ai plus jamais joué avec des oreillettes ! Et j'ai trouvé une présence intérieure qui vaut toutes les musiques du monde !
23:21 Publié dans Le monde à l'envers | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Ipod, Musique, Enfermement, Norman Spinrad

