vendredi, 01 janvier 1999

Elie Faure : Vertu de l'Occident

Texte de Elie Faure (1873-1937) dans son ouvrage "Découverte de l'archipel". Dans cet ouvrage, Elie Faure examine le monde d'un point de vue géographique. Dans cet "archipel", les îles sont les peuples qui poursuivent, côte à côte, un destin singulier. --------

"Le monde humain n'est pas un tout indifférencié. L'individu est sans doute un membre de l'humanité, mais il est d'abord fait à l'image d'un milieu plus restreint, et c'est ce milieu qu'il exprime. Chaque peuple a ses traits particuliers, montre des dons spécifiques, fait preuve d'une capacité créatrice originale, manifeste une personnalité qu'il doit, pour une part, à l'environnement physique et géologique, mais plus encore à son histoire, à ses traditions spirituelles, ainsi qu'à son hérédité biologique, aux sangs mêlés qui l'ont constitué.

Le machinisme contemporain tend à jeter sur toute la terre un voile unificateur, il accélère entre les divers pays une osmose qui ne peut manquer de réduire la diversité ethnique et culturelle du monde. Cette évolution, Elie Faure en est conscient très tôt, et avant ce nivellement qu'il tient sans doute pour inéluctable et irréversible, il s'attache à fixer les traits périssables des diverses ethnies de notre globe"


(extrait du texte de présentation de l'ouvrage dans l'édition du livre de poche de 1978)

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L'OCCIDENT et l'Amérique son héritière paroxystique - n'est plus caractérisé aux yeux du monde et, pour une grande part des Occidentaux, aux leurs propres que par les saillies et les profils de son outillage scientifique. Sous le nom de machinisme, c'est lui qui marque partout, et bientôt exclusivement, son action. Toute qualité mise à part, on ne peut comparer ce phénomène, par son universalité, par sa poussée irrésistible, par l'inutilité dérisoire des résistances qu'on lui oppose, qu'à la marée spirituelle - christianisme, bouddhisme, islamisme - qui a submergé la terre presque entière trois fois depuis deux mille ans. Encore cette marée se présentait-elle en trois masses à peu près égales de densité et de poids qui, tout en visant des fins analogues, se combattaient avec fureur. Tandis que nous sommes maintenant en présence d'une force unique, douée d'une vitesse chaque jour accélérée, prête à subjuguer tous les hommes et à broyer, sans même s'en apercevoir, ceux qui prétendent résister. A part cela, même unanimité, même action anonyme, impersonnelle, cruelle, substituant seulement des buts positifs à des fins sentimentales, bien que ces fins sentimentales eussent sans doute eu pour supports d'humbles intérêts matériels, et que ces buts positifs sécrètent, dans leur marche impitoyable, des intérêts spirituels invisibles. Le machinisme ouvre déjà les avenues d'une mystique dont on trouverait aisément la correspondance dans l'universalité dogmatique qui, au Moyen Âge de l'Europe et de l'Asie, planait au-dessus des violences féodales, du choc des races et des peuples, des idiomes qui accentuaient les différences entre tel et tel groupement.

Inutile de s'étendre sur les dangers et les tares du machinisme. On ne s'est pas privé de les signaler, le plus souvent avec une colère intéressée, parfois avec un désespoir sincère.



  • Substitution de la force aveugle à la force intelligente.
  • De l'impersonnalité de la fonction à la personnalité de l'organe.
  • De l'automatisme de la fabrication à la poésie de la création.
  • De la cruauté des outils industriels ou militaires écrasant ou brûlant ou mutilant les hommes sans les distinguer, à l'élégance des armes et des instruments personnels qui faisaient un jeu du travail et de la guerre.
  • Du sombre destin des multitudes rivées à une tâche qui n'intéresse ni leur esprit ni leur bien-être, à la radieuse espérance des foules sculptant les montagnes dans l'élan de la foi.
  • Du terrible anonymat de la ruche à la fantaisie des individus.
  • De " la matière " à " l'esprit ", pour tout dire.



Mais il serait aisé de relever des arguments de même espèce chez les premiers contempteurs du christianisme qui voyaient avec fureur l'esclave se substituer à l'homme libre, la femme abandonner pour la collectivité ténébreuse des catacombes la dignité du foyer, le gouvernement du monde passer des aristocraties guerrières à la hiérarchie d'un clergé issu de la tourbe des métèques, les valeurs de caractère et de virilité faire place aux valeurs d'humilité et de renoncement - en somme l'esprit tout entier changeant de points d'application pour le plus grand bien des hommes selon les uns, leur plus grand malheur selon les autres. Je connais l'argument principal de ceux qui raisonnent aujourd'hui, vis-à-vis du machinisme naissant, comme raisonnaient les ennemis du christianisme en genèse. Ils représentent " la vie intérieure ", ni plus ni moins qu'il y a deux mille ans, bien que le temporel ait échappé des mains défaillantes des castes qui représentaient en ces temps-là les choses charnelles, pour tomber entre les leurs. Et les pauvres gens qui espèrent qu'un jour la machine qu'ils arrosent de leur sueur et où ils déchirent leurs mains maçonnera des abris, sciera des planches, ajustera des meubles, confectionnera des vêtements, fabriquera des conserves, décortiquera des fruits pour leur usage, représentent les passions les plus " animales ". Marc Aurèle et Julien devaient être de cet avis quand ils considéraient avec douleur les agissements des premiers chrétiens qu'ils croyaient de leur devoir de livrer aux bêtes, C'est un précédent des plus honorables. Mais qu'en est-il advenu ? Le pauvre, en fin de compte, a eu raison contre Julien et Marc Aurèle. Il aura raison contre " les honnêtes gens " d'aujourd'hui. La " vie intérieure " est Antée. Il faut qu'elle touche la terre pour ressusciter. La machine n'est pas aveugle. L'homme a démontré, par elle, la puissance de l'esprit puisque, par elle, il a multiplié par mille l'efficience de son travail. Sa fonction n'est pas impersonnelle, puisqu'elle exprime des organes profondément étudiés dont chacun est le prolongement d'une personnalité vigoureuse associant ses efforts à la personnalité voisine pour élargir, dans le temps et l'espace, le territoire conquis. Elle est poésie comme la science, sa mère, puisqu'elle rassemble en faisceau toutes les forces mystiques jadis invoquées par les poètes pour organiser un nouveau mythe. J'en appelle aux avions qui remplissent le ciel de leurs bourdonnements d'insectes, aux sons errants que nous captons dans les airs pour les fixer dans nos demeures et les renvoyer en échos de l'antipode à l'antipode, au flot vivant qui sort des milliards d'amibes obscures pour éclater dans la lumière à la cime du rêve après avoir baigné les canalicules des arbres, roulé dans le sang des bêtes, tressailli dans le désir de l'homme, à la danse des atomes au fond de l'infini microscopique qui répond à la danse des sphères au fond de l'infini télescopique, à ces fabuleuses richesses qui s'accumulent dans la connaissance avant d'imprimer leur rythme aux battements de notre cœur. Sa cruauté, en se perfectionnant, en n'abandonnant plus rien à la fantaisie de ses bielles, de ses fils, de ses volants, de ses récepteurs, de ses ailes, parviendra ou bien à se vaincre, ou bien à créer d'autres jeux, peut-être de planète à planète, pas plus atroces que ceux qui ont fécondé au nom du Christ tant de sillons, en les baignant de sang humain.

Elle n'a pas encore répandu dans les masses salariées plus de douleurs, ni suscité moins d'espérances que les gardiens du paradis n'en avaient semé au camp des esclaves. Et le pressentiment des cathédrales semble au moins aussi vivant dans notre instinct actuel que dans celui des martyrs du cirque. Les grands temples sont anonymes, comme les créations de la machine le deviennent de plus en plus. La puissance de l'individu s'accroît dès qu'elle s'intègre à un vaste effort collectif. L'orchestre symphonique est l'image de l'accord entre la puissance de l'homme et la puissance du groupe. Matière, esprit sont dans une dépendance étroite, indéfiniment réversible. Et c'est par l'ajustement à la croisée d'ogive des pierres que les carriers tiraient du sol de l'Ile-de-France, de la Beauce, du Valois, et que les charretiers apportaient aux maçons en excitant leurs chevaux, que l'esprit a jailli des tours de Notre-Dame et de la flèche de Chartres et plane, comme un vol d'oiseaux, aux voûtes du transept de Soissons.' Il ne faut pas maudire la machine, mais la sanctifier, comme on a, il y a vingt siècles, sanctifié la maladie, la servitude et la misère. Nos dieux sont ce que nous voulons qu'ils soient, mais à condition, d'abord, d'être dangereux à fréquenter. Les hommes ont toujours divinisé le risque, et c'est la divinisation du risque qui les a civilisés.

Je songe en ce moment aux beaux livres de Lucie Cousturier, si pénétrés d'affection pour les nègres, qui ont gardé pour la plupart cette fraîcheur de sentiments que nous avons perdue, Rappelez-vous... : " cet inconnu de notre monde dont l'âme avait la fleur et le goût des fruits qu'on cueille sur l'arbre. " Sans doute. Mais l'homme a peu à peu organisé sa vie pour la défendre, de telle sorte qu'il ne cueille plus les fruits sur l'arbre, mais qu'ils parviennent sur sa table par une longue série d'opérations si enchevêtrées et solidaires, que l'arbre lui-même mourrait si nous tentions de la rompre. Sans doute tout pas en avant ou " ailleurs " si vous voulez - ruine un peu de notre innocence. Sans doute il est mortellement triste que nous ne restions pas toute notre vie des enfants. Mais le fait est que nos complications, nos complexités, nos réticences et nos audaces ont fait précisément les grandes choses que nous admirons de loin tout en nous refusant d'en fouiller les assises de peur d'y rencontrer des débris humains. Il est possible, et même probable, que ce soit à désespérer de Dieu, mais le mystère effroyable de l'homme n'est-ce pas justement qu'il soit condamné, pour ne pas mourir, à s'éloigner de plus en plus des choses qui rendent la vie supportable ? Un nègre nous livrera sans peine le secret que Pascal et Dostoïevski cherchent avec désespoir. Mais Pascal et Dostoïevski sauvent le monde parce qu'ils savent que, quand on a perdu ce secret, l'unique préoccupation d'une âme forte doit être de le reconquérir. Il faut bien nous représenter que nous ne disposons pas d'une joie plus haute que de retrouver un jour ou l'autre la route du jardin d'Eden, mais que nous ne la retrouvons - est-ce vraiment une lapalissade - qu'à condition d'en être sortis, et que nous ne pouvons y rentrer, de nos jours, qu'en avion ou, à la rigueur, en auto.

Acceptons donc la méthode et la technique occidentales comme de très grandes choses, des choses sacrées, des mythes nécessaires à notre survie, sinon à notre bonheur. Renonçons une fois pour toutes au procédé trop simpliste qui consiste à opposer, par exemple, comme des antinomies irréductibles, la barbarie américaine à la spiritualité hindoue. N'oublions pas que ce sont précisément les barbares qui ont apporté il y a deux mille ans, aux flammes échappées de l'Orient, leur aliment le plus riche. La spiritualité hindoue s'épuisera, si elle refuse d'intégrer à sa substance la méthode et la technique occidentales, comme la barbarie américaine ne deviendra pas de l'esprit si, par une volte-face improbable, elle renonce à explorer jusqu'au bout de leurs conséquences la méthode et la technique qu'elle a reçues de l'Occident. Un ami me disait que Brahmâ est Plus vivant en Amérique qu'aux Indes. Eh oui ! Il y a ressuscité. Ses quatre faces regardent l'Europe et l'Asie par-delà l'Atlantique et le Pacifique, les forêts glacées des abords du cercle polaire que hantent le bison et l'ours et les fourrés torrides des tropiques où le crotale habite les lézardes des dieux morts. Ses bras innombrables, nous les connaissons, puisque nous en maudissons la puissance. Ce sont les trains, les autos, les camions qui courent par millions à travers la prairie, en couronnes rayonnantes, pour apporter à sa bouche, à son cœur, à ses poumons, les nourritures nécessaires. Le pétrole et le charbon montent de ses entrailles pour nourrir le feu de son cerveau. Ne me poussez pas davantage. Je vous dirais que toutes les bêtes de la création vivent et meurent dans sa profonde poitrine parce qu'elles circulent, pour les transmigrations fécondes, dans le labyrinthe sanglant qui s'étend entre les entrées et les sorties des abattoirs de Chicago. Que toutes les plantes alimentent ses usines colossales pour répandre dans le monde le mouvement matériel et moral qui dort dans la Pâte magique du papier et du caoutchouc. Et que par les navires, les câbles sous-marins, les films, la radiophonie elle touche, de ses antennes frémissantes, tous les points sensibles de Dieu.

Nul plus que moi ne doit à l'Asie, nul plus que moi au passé de l'Europe, pour qui l'Asie a tant fait. Je suis donc libre de dire qu'il faut qu'on comprenne tôt ou tard que les peuples de l'Asie ne pourront être sauvés de l'Europe et de l'Amérique que s'ils adoptent, non pas la civilisation, mais la méthode et la technique occidentales, devenant esprit peu à peu. Que s'ils s'y refusent, l'esclavage les attend, non point tant par la volonté des Occidentaux qui fléchit, que par le développement automatique du machinisme destiné à supprimer de proche en proche qui ne voudra pas ou ne saura pas l'utiliser - comme le christianisme supprima jadis qui ne sut pas ou ne voulut pas l'adopter. Que l'imposition de la méthode et de la technique occidentales est donc un moyen de salut apporté par l'Occident, à son insu sans doute, même s'il a dû pour cela employer la force - ce que les Japonais ont compris depuis plus de soixante ans comme-le christianisme fut jadis pour l'Occident un moyen de salut apporté par l'Orient. L'Asie a un rôle immense à jouer, et ce n'est point en repoussant ces terribles bienfaits, mais en les incorporant à sa spiritualité qu'ils peuvent, et qu'ils peuvent seuls, renouveler de fond en comble. Je n'ai aucun goût pour la brutalité des classes dirigeantes et souvent des -classes vaincues momentanément asservies par la machine, et les vieilles civilisations asiatiques me paraissent jusqu'ici avoir accru dans une proportion beaucoup plus vaste qu'elles notre spiritualité. Mais elles y ont mis beaucoup de temps. Et les qualités intérieures qui leur ont permis d'y parvenir ne retrouveront leur sève qu'à condition de se renouveler dans la fréquentation d'une expérience pratique qui démontre tous les jours sa nécessité et sa vitalité et dont nous ne pouvons plus nous passer. L'acceptation de la science et de là technique par l'élite pensante de l'Asie est leur premier degré de divinisation. Les hautes intuitions d'où sont sorties jadis les religions orientales ont été des éclairs illuminant à son sommet une accumulation de connaissances datant peut-être de cent mille ans. Faut-il donc rappeler aux mystiques ennemis de la technique que toutes les religions viennent du culte du feu, cette première et essentielle technique divinisée par les Aryas ? Il n'y a aucune raison pour que le génie de l'Asie ne joue pas encore un rôle analogue en spiritualisant les connaissances nouvelles dont nous voyons en ce moment la floraison miraculeuse. Nous n'avons ni le droit ni le pouvoir, nous, Occidentaux d'Europe et d'Amérique, de renoncer aux conquêtes que Dieu nous a imposées. C'est à l'Asie de dire si elle est encore capable de jouer, vis-à-vis de nous et d'elle-même, son rôle immémorial.

Ceci dit, il est bien certain que l'Occident, au fond de lui, ne croit plus à peu près à rien de ce qui a fait sa puissance et sur quoi il avait fondé ce composé ingénu, mais fécond, de foi et de méthode qui a rayonné alentour pour lui donner l'empire de lui-même et l'empire de la terre, Il a usé tour à tour ses idoles successives, le catholicisme, le protestantisme, le criticisme, les notions dites civiques de morale, de liberté, de nationalité. Et le voici prêt, ou se croyant prêt à renier l'idole scientifique et à revenir aux dieux morts par une espèce de désespoir organique qui prouve sa sénilité. Comme il avait lié l'idée de " progrès moral " au fait du progrès matériel, un certain nombre de déceptions - effroyables parfois récoltées dans ce domaine, lui ont montré le néant de cette notion simpliste et masqué une réalité plus haute, que l'Amérique découvrira sans doute à son insu grâce aux armes dont il l'a dotée et que la Russie tente déjà, avec un courage tragique, de transporter dans le domaine social. C'est que l'esprit - le fameux " Esprit " - soit l'énergie humaine devenante, crée ses propres buts comme ses propres ressources et que le " progrès moral ", chose que les sages d'Asie savent depuis fort longtemps, est en dernière analyse une harmonie collective - jadis appelée religion - entre les différents organes matériels, techniques, politiques, sociaux dont la solidarité se confond, à l'instant le plus élevé de telle période historique, avec la notion mystique de " spiritualité ". A l'origine de toutes les religions - mazdéisme, brahmanisme transmigrateur, bouddhisme, 'christianisme, islamisme - le sentiment plus ou moins vague sinon de " progrès moral " du moins d'ascension spirituelle est et, et l'élan d'énergie que sa promesse fait lever est la sanction de la fécondité des illusions qu'il sème.

Il est donc inconcevable de voir ces vieilles confessions anathématiser, au nom du " progrès -moral ", tous les essais révolutionnaires de renversement des valeurs, car toutes - et la plus haute au premier rang - sont nées dans le sang et l'orgie. Que nous le voulions ou non, un monde entièrement nouveau naît sous nos yeux, et cela grâce surtout à la critique et à la technique imaginées par l'Occident, et ce sera tant pis pour l'Occident - aussi bien que pour l'Orient s'il ne veut pas le comprendre. Il monte de toute part, comme une eau envahissante, pour noyer les mares putrides qui se dessèchent de plus en plus rapidement. Et sans doute il se heurte à de terribles inconnues, le grand corps à demi mort de la Chine, le mystère de l'Amérique métisse et de l'Inde mère, l'Afrique attirant peu à peu vers elle le centre de gravité de la France - cette synthèse occidentale. Mais il ne dépend d'aucun homme, ni sans doute d'aucun peuple, de le repousser dans son lit, et ce sont ceux qui en accepteront le plus virilement les risques qui ont chance de l'endiguer d'abord, de le dominer ensuite. C'est pourquoi le problème essentiel se pose entre Russie et Amérique, l'une qui représente l'esprit occidental poussé jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, l'autre l'accord possible, dans un devenir plus ou moins lointain, de cet esprit avec le fond mystique de l'Asie. Cela, peut-être, pour une lutte sans merci sur tous les terrains, peut-être pour une entente future qui naîtrait automatiquement du passage, ici comme là, des intérêts individuels ayant achevé leur tâche, aux intérêts collectifs appelés à entreprendre là leur. Il semble que l'Europe et l'Asie soient attirées par une force irrésistible vers ces deux pôles, entre lesquels elles seront broyées si elles n'ont pas l'intelligence et l'énergie de s'y souder par un réflexe naturel de l'instinct de conservation.

Les familiers des paquebots qui vont au-devant de la mousson savent tous qu'après avoir débouché de la mer Rouge, il n'y a plus sur le bateau ni Anglais, ni Français, ni Allemands, ni Hollandais, ni Italiens, ni Espagnols, mais uniquement des Européens. Si l'Europe elle-même s'en aperçoit, ce sera peut-être son salut, comme la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie ont trouvé le leur dans la fusion des vieux domaines féodaux devenus provinces. Leur salut ? C'est mal dire. La révélation de leur réalité, du corps nouveau qu'elles constituent vraiment, que le même sang, le même fluide nerveux imprégnaient de la même vie, et que la même volonté de puissance soulevait au-dessus de leurs fonctions fragmentaires pour découvrir en elles un même esprit alimenté par des intérêts communs. C'est ainsi que tour à tour l'Espagne a couvert contre l'Islam l'unité spirituelle de l'Europe, lui a donné l'Amérique et sans doute son plus grand livre en juchant sur un cheval étique et sur un âne gras, par une antithèse sublime, le héros extravagant et le paysan sage et malpropre qui symbolisent le principe de contradiction sur lequel elle a toujours vécu et dont elle ne peut se passer. Que la France l'a dotée, par la force et par la contagion, à la fois du doute méthodique et de l'idéalisme populaire travaillant l'un et l'autre à transporter sa réalité morale du domaine religieux dans le domaine social. Que l'Angleterre a répandu sur tous les continents et sur toutes les mers son génie de l'expérience positive et de la poésie en action qui ont fait partout échec à l'amour de l'Asie pour la poésie contemplative et l'expérience mystique. Que l'Italie et l'Allemagne, en réalisant de nos jours seulement leur unité politique, ont placé sous nos yeux, comme un fait expérimental, la valeur réaliste de cette unité, et par-là démontré les bienfaits unanimes dont elles l'avaient déjà dotée, aux temps de leur dispersion, l'une en lui octroyant les avantages de la passion objective, intéressée dans ses buts, désintéressée dans ses moyens, l'autre en la munissant de cette espérance lyrique en la force de l'homme dieu dont la musique symbolise la puissance d'invention. Il apparaît de plus en plus que les rivalités entre les peuples de l'Europe n'ont été que des incidents, dans la durée de son existence historique, de ce principe de contradiction dont elle a vécu, et dont les éléments changeaient à mesure que l'un de ces peuples, parvenant à son âge adulte, trouvait devant lui un adversaire assez fort à ce moment-là pour lui donner la réplique.

Telle est, je crois, l'interprétation la plus sage qu'on puisse offrir du drame européen. Nous avons assisté tour à tour, avec les rivalités de l'Espagne et de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, de l'Angleterre et de la France, de la France et des Allemagnes, de l'Allemagne et de l'Angleterre, à la lutte du dogmatisme spirituel contre la liberté pratique d'investigation, de l'idéalisme social contre le réalisme mystique, du particularisme aristocratique contre l'humanisme universel, du statisme constructif contre le dynamisme créateur, de l'impérialisme moral contre l'impérialisme intellectuel, cependant que l'Italie maintenait dans le tumulte de ses passions anarchiques, par le moyen du Conclave, le principe de droit et le principe d'unité dont Rome, par la conquête de la Gaule et ses conséquences, avait imposé la loi à l'Europe médiévale. Tout cela substantiellement lié, bien entendu, -à des conditions économiques qui faisaient de l'un et l'autre peuple, au moment de la lutte, les plus robustes représentants en Europe des intérêts en présence. Je n'aperçois pas bien les raisons du conflit entre l'Angleterre et l'Espagne sans l'expansion commune de leurs flottes sur l'océan occidental nouvellement ouvert, ni du conflit entre la France et l'Angleterre sans le développement parallèle au leur du marché continental, ni du conflit entre les Allemagnes et la France sans les offres et demandes des marchés anglais et russe, ni du conflit entre l'Allemagne et l'Angleterre sans l'apparition du marché américain - pas plus que de l'ancien conflit entre Rome et l'Europe sans la poussée de celle-ci vers la Méditerranée.

On a dit, à l'issue de chacun de ces conflits, qu'il avait mis aux prises deux peuples complémentaires. Et il semble en effet que, quand l'un d'eux se produit, ce soient les deux groupements culturels les plus représentatifs à ce moment-là, parce que les plus forts, des contradictions vivantes dont est faite l'énergie de l'Europe, qui se disputent l'Empire pour ses intérêts supérieurs. Si ce phénomène, qu'on peut qualifier de salutaire, malgré les guerres qu'il a entraînées - car il a sauvegardé dans le passé la sève morale de l'Europe -, semble évident à l'heure actuelle quand on songe aux peuples qui ont montré, au cours du drame récent, le plus haut esprit de sacrifice, il est au moins probable qu'il en fut de même aux temps de Charles Quint et de François 1er d'Elisabeth et de Philippe II, de Louis, XIV et de Guillaume, de Louis XV de Frédéric et de Marie-Thérèse, de Napoléon et de Pitt. Mais l'Europe actuelle serait inconcevable sans l'association la plus intime, aux profondeurs du subconscient, des vertus qui ont permis à la France et à l'Allemagne de l'affirmer dans la paix comme dans la guerre. L'architecture et la musique n'en marquent-ils pas les pôles depuis sept ou huit cents ans ? L'une, mesure de l'espace, cartésienne avant la lettre, asseyant ses bases statiques sur le plan horizontal pour assurer son ascension et déterminant autour d'elle toutes les expressions de la pensée, non seulement l'abbaye et la cathédrale, non seulement le palais et l'hôtel, mais le jardin, l'alexandrin, les trois unités, le raisonnement antithétique de Pascal, le rempart de Vauban et la manœuvre de Turenne, la classification naturelle, le système métrique, l'étatisme formel de Louis XIV et de Napoléon. L'autre, fonction de la durée, hégélienne avant la lettre, montant d'un seul élan vers les cimes du devenir, éprouvant l'identité du rationnel et du réel dans l'accord de son évidence intérieure et je son langage mathématique, fécondant de proche en proche non seulement le chœur et l'orchestre, mais la "pensée qui saisit l'action dans sa volonté de puissance, la chimie et la métallurgie qui fournissent à l'énergie humaine une nouvelle nourriture, les poèmes du pessimisme transcendant - Goethe, Schopenhauer, Nietzsche - qui restituent au tait de vivre sa joie et sa dignité, l'épopée panthéiste de la politique et de l'industrie qui dédaigne la forme arrêtée pour introniser le mouvement.

J'imagine que la lutte séculaire, qui a opposé sur tous les terrains les Germano-Slaves et les Celto-Latins, n'a pas d'autres prétextes que ces deux tendances dont il serait aisé de trouver les origines d'une part dans la clémence climatique et la stabilité agricole qui assurent aux uns le sens rationaliste des proportions et de l'équilibre, et d'autre part dans les saisons brutales et l'étroitesse des mers libres qui relèguent les autres dans les intérieurs confortables et les métiers minutieux où les attend le repliement sur eux-mêmes et le désir de l'épancher sans interruptions ni mesures autres que les cadences de l'instinct'. Je ne doute pas que l'application à la guerre de ces deux armes spirituelles n'ait produit dans le passé, et même dans le présent, des rencontres harmoniques dont a profité l'Europe entière. Je ne doute pas non plus que leur utilisation pacifique, en vue d'une harmonie sans cesse recréée par une collaboration qui s'intégrerait vite à notre sentiment même, ne puisse enrichir encore l'âme européenne enfin conquise après tant de, drames nécessaires à sa genèse. N'est-ce point un même cœur qui distribue aux deux ailes le sang qui permet à leurs muscles de les déployer ?

Seule jusqu'ici dans l'Histoire - l'Histoire, mémoire des peuples, et c'est pour cela que l'Europe seule a une Histoire -, l'Europe a su associer dans son activité morale le dynamisme lyrique. qui précipite l'avenir au-devant de nos pas comme une réalité vivante, et le statisme rationnel qui définit ses principales conquêtes et les fixe dans la loi. Certains peuples ont dépassé le peuple européen dans l'exercice de l'une ou de l'autre de ces facultés capitales. L'Inde par exemple dans la première, la Chine après l'Égypte dans l'autre. Mais aucun, jusqu'ici, n'a su faire de leur réunion une unité créatrice, parce qu'aucun n'a eu la candeur métaphysique, comme le peuple européen, d'accepter de résoudre dans le drame même de l'être, et par lui, leur vivante contradiction qui ne prendra fin qu'avec le dernier homme. Les autres l'ont su, et ont trouvé leur agonie dans l'excès de leur sagesse. L'Europe commence à le savoir, c'est cela qui la désespère. Et c'est grâce à cela qu'elle cherche encore, dans ses divisions intestines, à dégager des groupes politiques qui la constituent, des éléments exclusivistes l'un de l'autre dont l'inconsciente confrontation avait fait autrefois sa force, même dans les guerres civiles qu'elle qualifiait de nationales. Cependant, une dernière chance s'offre à elle, si don Quichotte et Sancho chevauchent de concert dans son cœur, en bons camarades. Elle peut, en stabilisant l'action de la Russie, servir de lien positif entre l'Amérique et l'Asie, dont la force n'est pas faite de la possession simultanée des deux éléments qui ont créé l'Europe, mais au contraire de l'ivresse avec laquelle elles vivent chacun d'eux, celui qui consiste essentiellement à agir et celui qui consiste essentiellement à penser.

Elie FAURE