mercredi, 20 décembre 2006

La Roumanie condamne explicitement le communisme

Ceux qui ont vécu réellement dans leur chair la réalité du communisme, et non ceux qui l'ont vécu sur le papier comme en France, savent quel fut le prix de la douleur à payer pour parvenir au paradis terrestre, version léniniste. Ils le savent et ne veulent plus le revivre. Et ils le disent.

Voici donc que la Roumanie condamne explicitement le communisme en tant que doctrine. Et dans des termes moins que feutrés. "Prétendant d’accomplir les souhaits du marxisme, le régime a traité une population entière comme une masse de cobayes soumis à cet absurde expériement d’ingénierie sociale", a dit clairement le président Traian Basescu.

Plus fort encore, ce qui prouve que le vent frais souffle en ce moment en provenance de l'Europe centrale, "Le président a sollicité le soutien, par les Chambres réunies, de sa déclaration de condamnation des crimes du communisme, de regret et de compassion à l’égard des victimes du communisme, soutenant les propositions de la Commission concernant l’établissement d’une journée commémorative, à la mémoire des victimes de la répression et de la terreur communistes. Il a soutenu aussi la construction dans la capitale d’un Monument des Victimes du Communisme".

Selon le Premier Ministre Calin Popescu-Tariceanu, ’’le fait de se détacher du communisme et de condamner le communisme est un acte nécessaire’’.

Quelques jours avant l'arrivée de la Roumanie dans l'Union Européenne, ce geste prend toute sa force.

Pendant ce temps, dans cette même Union Européenne et tout particulièrement en France, il se trouve encore des personnes, surtout chez les étudiants, qui, au nom de la justice sociale, continuent de penser que le communisme est le meilleur moyen de la réaliser. Et je n'évoque pas ceux qui, sous pretexte de mode, arborent Che Guevara sur leurs vêtements.

Nouvelle rapportée par le Salon Beige

mercredi, 11 octobre 2006

Pour un Nuremberg du communisme

Le débat sur le procès du communisme est toujours d'actualité. Nous célébrons en 2006 le cinquantième anniversaire du soulèvement hongrois de 1956. Paradoxale situation en France ou les lois mémorielles à sens unique barrent petit à petit le chemin vers le passé en réécrivant une histoire officielle dorée à la sauce contemporaine. La dernière loi en préparation sera celle condamnant pénalement ceux qui dénient le génocide arménien. Mémoire officielle contre liberté d'expression, tel serait le débat (faux-débat) d'aujourd'hui. Quoiqu'on en dise, il faut que l'expression sur le génocide arménien soit libre, totalement libre au risque de pourrir tout débat et de faire  de l'Histoire en enjeu politique malsain. La France républicaine contemporaine est une créatrice de tabous, à l'instar des sociétés primitives. Couper la parole est l'exercice le plus symbolique du pouvoir d'Etat. Il est malheureusement une réalité cruelle.

medium_staline.2.jpgPour en revenir au communisme, l'écrivain Reynald Secher a publié un petit article dans le N° 1379 du journal catholique L'Homme Nouveau du 30 septembre 2006, plaidant pour un Nuremberg du communisme.

"Faut-il faire le Nuremberg du communisme ? La question peut sembler à première vue curieuse voire pour certains choquante. De nombreux gouvernants ne se réfèrent-ils pas encore à cette idéologie à l'heure ou des milliers de Chinois se pressent aux portes du Mausolée de Mao à l'occasion du trentième anniversaire de la mort du "Grand Timonier" ? C'est justement en raison de ce contexte, des arguments retenus pour la réhabilitation du communisme qu'il faut plus que jamais réflèchir sur cette question gravissime pour l'avenir. L'histoire est là ! Les faits sont connus. Relisons pour nous convaincre l'ouvrage remarquable sur ce sujet de Stéphane Courtois : Le livre noir du communisme. Au-delà de l'incroyable bilan humain, au moins cent millions de victimes (...), au-delà des traumatismes individuels, familiaux, économiques, etc., il ne faut pas oublier l'aspect ravageur au niveau planétaire de cette idéologie foncièrement perverse dont la force a toujours été une incroyable capacité d'adaptation quel que soit l'environnement. Si certyains comme le Cambodge osent courageusement juger quelques-uns de ses bourreaux, si certains pays comme la Russie ont interdit ce parti, il n'en reste pas moins vrai que jamais on n'a osé juger le communisme comme on l'a fait pour le nazisme à Nuremberg. Si nous ne le faisons pas maintenant, avant qu'il ne soit trop tard ne serait-ce qu'en raison de la mort des derniers témoins oculaires, soyons sûrs que demain, certains pays seront tentés par de nouvelles expériences qui connaîtront les mêmes conséquences. Reste aussi le délicat problème des victimes jamais réhabilitées et des survivants. Auront-elles, elles aussi, le droit d'avoir leur mémorial ?"

vendredi, 24 mars 2006

Au pays du communisme résiduel

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Voici une image affligeante ! Non pas pour la qualité de la photo mais pour tout le terrorisme qu'elle porte en elle. Qu'y voit-on ?

Une personne levant le poing et portant un drapeau rouge orné d'une faucille et d'un marteau, c'est à dire du drapeau de l'URSS et plus généralement du symbole du communisme. Doit-on rappeler à ce jeune que brandir ce symbole, c'est faire l'apologie de régimes politiques criminels qui ont occasionnés au bas mot 100 millions de morts à travers le monde ? Doit-on lui rappeler le goulag, les déstabilisations de gouvernements, l'atteinte systématique à la liberté des personnes au nom d'une idéologie qui nie la personne au profit de la masse ? Doit-on lui rappeler que ce système est un système de mensonge permanent dans lequel l'esclavage est de mise ? Doit-on lui rappeler que le racisme s'applique autant à la classe qu'à la race ? Doit-on lui rappeler que les communistes de tous poils ont toujours exclus leurs opposants hors du champ de l'humanité ? Doit-on lui rappeler que les historiens dignes de ce nom ont depuis longtemps rapprochés les idéologies nazi et communiste ? Arborer un drapeau rouge est à mes yeux aussi criminel que d'arborer le drapeau à croix gammée (qui était rouge également).

Décidémment, il y en a qui n'ont que des courants d'air entre les deux oreilles ! Au nom de la liberté, ils font appel à la dictature et appliquent des méthodes dictatoriales. Ils croient se libérer en faisant sonner leurs chaînes. Pauvres moutons pris dans les bêlements pitoyables de la lutte des classes. Faites un stage en Chine ou en Corée du Nord, cela vous remettra les idées à l'endroit (je n'ose pas dire du plomb dans la tête).

Il est nécessaire de faire un geste d'écologie humaine !

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jeudi, 09 février 2006

L'impossible mémoire du communisme en Europe

"L'Assemblée parlementaire condamne avec vigueur les violations massives des droits de l'homme commises par les régimes communistes totalitaires et rend hommage aux victimes de ces crimes."

 Il aurait été plaisant que cette apostrophe soit émise par le Parlement français mais, las, il n'est pas possible d'évoquer cette question sans tomber dans l'oubliette. En 2002 déjà, le journaliste roumain Radu Portocala, qui demandait au président de l'Assemblée Nationale une minute de silence pour les millions de mort du communisme, avait eu comme réponse :"Il n'appartient pas au législateur français d'adopter un texte de reconnaissance de crimes politiques perpétrés en-dehors du sol national, texte qui, évidemment, ne pourrait avoir aucun caractère normatif." Réponse sans les tambours ni trompettes que l'on sort pour d'autres causes "mémorielles".

En mars 2005, bis repetita une lettre était adressée au Premier ministre, demandant quelques commémorations officielles reconnaissant la réalité des crimes de l'idéologie communiste. Las, la réponse fut éloquente. Au plus haut niveau de l'État, il est considéré que "le génocide perpétré par les nazis est au sommet de la barbarie, le déni de toutes les valeurs humaines. Cette tragédie unique dans l'histoire est un fondement de la conscience européenne moderne. Reconnaître cette vérité n'est pas méconnaître les conséquences de l'autre totalitarisme du XXe siècle (sic), porteur d'immenses tragédies individuelles et collectives".

Excusable politique

Le refus de nommer le communisme par son nom est déjà un aveu ! Mais le plus grave est que la qualification du crime dépend non pas de la réalité qui a frappé les chairs de millions de victimes mais de l'intention qui le portait. En effet, toujours selon la réponse reçue, "il faut cependant éviter les amalgames et reconnaître chaque situation historique pour ce qu'elle est : la Shoah était le produit d'une idéologie de mort et de négation de l'humanité sur un fondement racial. Les victimes de régimes comme celui de Staline l'ont été d'une violence politique portée à son paroxysme". La violence politique est toujours excusable et ne peut être mise dans la même catégorie que la violence raciale. Étonnant aveuglement et torsion de la réalité dans ces considérations de langage où l'on semble reconnaître implicitement que bonheur humain justifiait bien quelques moyens exceptionnels, insignifiants eu égard au but poursuivi, figé pour l'éternité dans une glue de bons sentiments.

C'est toujours dans cette disposition d'esprit que se trouve la France, alors que les pays d'Europe centrale, qui ont subi la réalité du joug communiste avec le complaisant silence ou la participation active des partis frères occidentaux, cherchent douloureusement à purger leur mémoire d'un poids écrasant. Le chemin est long et la démarche semée d'embûches. Le Conseil européen du 24 février 2005 avait déjà rejeté une proposition du député européen Vytautas Landsbergis qui demandait l'interdiction d'utilisation des symboles communistes, renvoyant les États devant leurs responsabilités à ce sujet. L'Occident, culturellement acquis au marxisme, ne parvenait pas à formuler une condamnation des régimes communistes et des crimes qui y étaient associés. Une telle condamnation risquait de surcroît à mettre en péril les relations commerciales avec la Chine !

Le 25 janvier 2006, toutefois, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe adoptait la résolution 1481 sur la "Nécessité d'une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires" sans toutefois arriver à une majorité pour l'application de recommandations concrètes comme la révision des manuels scolaires.

Pour l'initiateur de cette démarche, le suédois Göran Lindblad, l'adoption de la résolution est un "bon point de départ" pour continuer. "Alors qu'un autre régime totalitaire du XXe siècle, c'est-à-dire le nazisme, a été enquêté à fond, internationalement condamné et les responsables de ce régime ont été amenés en justice, des crimes similaires commis au nom du communisme n'ont été ni étudiés ni été condamnés internationalement", déclarait-il dans son rapport.

Criminelle comparaison

"Crimes similaires au nazisme". C'est sans doute sur ce point, quinze ans après la dissolution de l'URSS, que le bât blesse. Dans son communiqué de presse du 18 janvier, le Parti communiste français déclare que "le stalinisme est une perversion terrible d'un idéal communiste qui ne peut pas séparer l'égalité et la liberté, la justice sociale et les droits imprescriptibles de la personne. Le PCF n'a donc pas attendu la chute de l'URSS pour condamner les violations des libertés qui ont si longtemps bafoué et, parfois, continuent de bafouer les principes humanistes et démocratiques qui sont le cœur du projet communiste. C'est au nom même du communisme et de sa passion de la liberté, qu'il a marqué son refus des atrocités perpétrées dans tant de pays et pendant une si longue période. Rien, aux yeux des communistes français, ne peut effacer ces tâches indélébiles et le préjudice irrémédiable qui a touché des millions de victimes et leurs familles. Mais rien, à leurs yeux, ne peut justifier une assimilation révisionniste au nazisme. Ce n'est pas l'idée communiste mais sa dénaturation qui a produit les crimes. En identifiant le communisme et le nazisme, le projet vise à nier la place tenue par les communistes, à partir de leurs valeurs, dans le combat acharné contre le fascisme. De fait, il participe de la négation de l'exceptionnalité du phénomène nazi. Il contribue ainsi à la banalisation du génocide des juifs".

De même la Gauche unitaire européenne dénonce un rapport qui "instrumentalise (des) atrocités pour attaquer, marginaliser et criminaliser un courant politique dont les idéaux sont contraires aux crimes qui ont été commis". Pour clarifier la position de son groupe, il a lui aussi affirmé que les crimes "de régimes qui se prétendaient communistes […] doivent être condamnés comme doivent être condamnés les crimes commis ailleurs au nom de la démocratie ou du christianisme".

Tigran Tarossian, le vice-président de l'Assemblée nationale d'Arménie a renchéri en soulignant "qu'on ne doit en aucun cas faire amalgame des régimes communistes et totalitaires". Ces jeux de mots et ces torsions de la langue seraient plaisantes si elles ne cachaient pas une réalité faite de cadavres et de spoliations en tout genre. La statue du Commandeur de la lutte anti-fasciste, mise en avant depuis des lustres lorsqu'on évoque les crimes du communisme, tient encore, mais accuse tout de même de profondes lézardes sous le coup des plus récentes études historiques sur les régimes communistes à travers le monde.

L'objectif du Conseil de l'Europe est d'apurer la mémoire, cette mémoire collective des peuples qui provoque un si vif débat en France actuellement. Dans un article à paraître dans Liberté politique (n° 32, hiver 2006), le dominicain Emmanuel Perrier écrit que seule une histoire vraie est capable de porter une mémoire vraie, mais que celle-ci doit être également assumée dans l'ordre politique. Le fondement civilisationnel est là et non pas uniquement dans les travaux des historiens.

À l'Est, la lumière

Si l'intelligentsia communiste occidentale ne fait pas encore son deuil d'un idéal trahi, les peuples d'Europe orientale cherchent cependant à faire toute la lumière sur leur passé récent. C'est d'ailleurs bien par leur initiative que continue à se fissurer la perception que nous pouvions avoir du communisme. Une chose était de le professer dans des écrits dans une société repue de consommation, une autre était de le vivre dans sa chair. Les opinions sont donc diamétralement opposées. Les représentants bulgares affirmaient ainsi que seize ans après la chute du régime communiste, il était inacceptable que les dossiers reliés aux crimes commis par ce régime soient considérés confidentiels. Selon les députés, une telle attitude équivaudrait à ce que le gouvernement démocratique de la Bulgarie supporte le régime communiste en l'assistant à dissimuler ses crimes à la société. Des députés bulgares ont ainsi introduit au Parlement bulgare une proposition de loi établissant un Institut pour la mémoire nationale des crimes contre le peuple bulgare.

Une association croate de prisonniers politiques du régime communiste en Yougoslavie a pour sa part accueilli la décision de l'Assemblée avec joie. Son président, Alfred Obranic, a déclaré : "Il y a besoin de condamner les pires fléaux de notre histoire et de notre vie, le nazisme et le communisme." Selon lui, 100 000 Croates ont souffert d'emprisonnement lors du règne du régime communiste. Il affirme aussi que "le communisme a promu le respect des valeurs humaines, mais il a mis en place le contraire, ce qui le rend encore plus pervers que le nazisme".

La Roumanie a aussi entrepris des moyens pour rendre de telles informations publiques. À l'initiative de l'historien Marius Oprea, et après de fortes intimidations de la part des anciennes officines de sécurité roumaines toujours actives dans la vie publique, un Institut pour l'investigation des crimes du communisme en Roumanie a été créé par le gouvernement. Pour Marius Oprea, non seulement la décommunisation des structures d'État s'apparente à la dénazification, mais par ailleurs il considère le terrorisme d'État comme un crime imprescriptible. Le plus compliqué, dans les initiatives qui voient le jour, sera d'une part l'accès aux archives publiques et d'autre part la volonté de mener à bien ce processus dans un temps qui peut s'avérer très long.

Faire mémoire des crimes du communisme, ce n'est pas s'affranchir de l'impératif absolu qu'est la justice sociale, qu'est le combat pour la dignité des personnes. Ce n'est pas non plus absoudre les exactions qui se produisent avec d'autres systèmes politiques. C'est faire en sorte que l'homme soit au cœur de la société, et non plus la classe, la race ou le capital. Remettre les pendules à l'heure semble devoir être un impératif pour remettre l'Europe en marche.

jeudi, 12 janvier 2006

Eugenio CORTI : La plupart ne reviendront pas

medium_2877064859_08_MZZZZZZZ.jpgEugenio CORTI : La plupart ne reviendront pas

Une armée ainsi dans la nuit se perdait

Le survivant d’une catastrophe se demande toujours ce qui lui vaut la grâce d’être vivant alors que tous ou presque sont morts. Hasard ou Providence, le sens à donner ne paraît pas immédiatement. Cependant, si l’événement catastrophique a eu lieu durant la jeunesse, il peut éclairer la vie entière d’une lumière totalement différente de celle que l’on imaginait. C’est ce qui est arrivé au jeune lieutenant Corti, âgé de 21 ans, lorsqu’il a réchappé de la poche dans laquelle l’Armée Rouge avait enfermé les corps d’armée allemands et italiens en décembre 1942, sur les rives du Don. L’effroyable, inhumaine et ahurissante retraite qui s'ensuivit alors rappelle pour beaucoup la débandade napoléonienne au cours de laquelle les armées impériales quittèrent le sol russe en laissant derrière elles un sillage de cadavres. 130 ans après l’aventure de l’Empereur, une nouvelle retraite se rééditait dans les mêmes conditions climatiques, dans la même urgence militaire. En décembre 1942, sur les trente mille italiens pris au piège dans la poche, quatre mille seulement sortirent de l’enfer au bout d’un mois, souvent à la lisière de la mort. Il nous revient alors en mémoire les vers de Victor Hugo sur la Retraite de Russie, si illustrateurs et évocateurs  : "Il neigeait, on était vaincu par sa conquête"  nous dit le poète, ajoutant "Après la plaine blanche, une autre plaine blanche", faisant "Pour cette immense armée un immense linceul". La Russie vue par le lieutenant Corti, comme par Hugo, est dévorée par l’infini, a le visage grimaçant de l'hiver, happant ceux qui s’y frottent, engloutissant ceux qui s’y attardent, ne laissant qu’à contre-cœur échapper quelques vies. Prophétiquement , Hugo lui annonçait déjà : "le désert dévorait le cortège. On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige, Voir que des régiments s'étaient endormis là … On s'endormait dix-mille, on se réveillait cent …toute une armée ainsi dans la nuit se perdait".


Après la Libération, en 1947, alors que l’aventure russe était occultée parce que marque infamante de l’épopée mussolinienne, Corti publia son livre, fruit d'une exigence morale rendue impérieuse par son retour à la vie civile. Dans une ambiance d'après-guerre désireuse de légèreté, ce fut un choc pour les italiens, mais également un salutaire exercice de mémoire. La souffrance endurée ne resterait pas oubliée par le camp vainqueur. Ce livre fut régulièrement réédité depuis en Italie, l’auteur s’attachant d'apporter à chaque édition de nouvelles précisions. Il paraît aujourd’hui pour la première fois en français. « La plupart ne reviendront pas » est, à la première lecture, le simple journal de campagne d’un officier italien sur le front russe. A la première lecture seulement ! Les lecteurs qui connaissent déjà le Cheval Rouge  retrouveront en effet dans ce livre l’intégralité de l’expérience personnelle de l’auteur, engagé volontaire en Russie pour aller constater « de visu » les résultats du communisme avant, pensait-on alors, son écroulement prochain. De l’aveu propre de l’auteur, âgé de 21 ans à ce moment, la retraite de décembre 1942 fut le moment le plus pénible de son existence et l’on mesure à la fin du livre la profondeur de cet aveu. C’est un témoignage fort et de première main. Comme tout document venant des témoins direct d’un événement, il possède une énergie farouche, une douleur sourde, une sobriété intense. Fidèle au simple exposé des faits qu’il a vécu durant ces jours – ces siècles serions-nous tentés de penser - , scrupuleusement vérifiés et certifiés, l’auteur du Cheval Rouge, sans fioritures, sans digressions ni grandes phrases, nous laisse libre de l’émotion que ne manque pas de procurer la lecture de ces pages construite avec l'intensité dramatique d'une tragédie antique. Dans l’intemporalité où nous place l’auteur, malgré le décompte précis des jours qui s’écoulent, il ne nous est pas possible de prendre parti pour un camp ou pour un autre. Au cœur de la tourmente russe, les Allemands, les Italiens ou les Russes sont chacun victimes et bourreaux, chacun pris dans l’étau de la guerre, chacun pris dans une spirale de violence et de douleur qui semble ne jamais devoir prendre fin, chacun accroché à une étincelle d'humanité qu'il faudra entretenir dans la traversée de cette "saison en enfer". Pris dans ce tourbillon, le lieutenant Corti s’accroche au seul élément qui lui semble raisonnable, sa foi. Et il en faut pour continuer à réciter le Rosaire par des températures qu’aucune bête n’affronterait volontairement, pour continuer à trouver des éléments d’espérance quand toute la réalité s’acharne à démontrer qu’il n’y en a plus. Et il en faut encore plus pour croire que le fléau de la guerre et les épreuves qui se sont abattues sur ces hommes est juste : "Pendant ce temps, au milieu de nous, au milieu de nos figures immobiles et penchées, sévissait le froid. Il continuait de nous faire souffrir de façon indicible. Peu à peu, je finis par ne plus me percevoir comme une individualité bien distincte, autonome : non, j'étais un atome de l'humanité qui souffrait, une toute petite partie de l'infinie douleur humaine. Je repensai à cette sensation si nettement ressentie, mais que j'ai du mal à communiquer en raison de notre tournure d'esprit individualiste : j'avais ressenti qu'au travers de moi, l'Humanité expiait ses fautes. C'était juste. Mais que c'était douloureux" . Avec ce sentiment d'expiation, l'auteur touche du doigt la grande faille humaine par laquelle s'engouffre la profonde lèpre du Mal, la haine de l’homme, laquelle fut le moteur paroxystique des deux idéologies barbares du vingtième siècle, le communisme et le nazisme. Et Corti de la montrer, de la dénoncer, mais aussi et surtout de la porter en prière silencieuse aux pieds du Seigneur.


Le témoignage d'Eugenio Corti sur l'enfer russe est d’autant plus tranchant et implacable dans ce récit qu'il ne s’épargne pas lui-même, disséquant son âme avec une lumière crue : réflexes animaux, lâcheté, manque de parole, toutes choses qui seraient inavouables dans un récit héroïque ou de propagande mais qui, ici, montrent l’envers du décor, la réalité et la complexité de la nature humaine. La guerre brouille profondément les frontières naturelles de la morale. On s'y noie ou on croît à la Providence pour garder le cap malgré tout. Ce qui taraude et perturbe les âmes des personnes peut gagner le corps social tout entier, et dans le cas présent, le corps d'armée italien qui se trouve cisaillé par les contradictions et la désorganisation, déjà endémique auparavant. Hormis concernant les régiments des chasseurs alpins, il faudrait reprendre mot à mot la description donnée par Victor Hugo de l’armée impériale : « On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau /Hier la grande armée, et maintenant troupeau /On ne distinguait plus les ailes ni le centre ».  Il faut cependant bien avouer, à décharge, que les conditions dans lesquelles fut effectuée cette retraite, par –45°C de température, quasiment sans nourriture, ni armement, ni protection adaptée contre le froid, harcelé par les partisans, les katiouchas, les chars russes, les faiblesses de l’âme et la désorganisation humaine sont à relativiser. Il en ressort par un contraste saisissant que les actes désintéressés et charitables qui ont eu lieu au cours de ces 28 jours, même les moindres, envers des camarades en difficulté, placent leurs auteurs dans le camp des saints. Eugenio Corti trace quelques portraits bouleversants de ces hommes qui furent peu après happés par la guerre et le froid, échappant de justesse par sa plume à l'oubli définitif.


Par son sobre style littéraire démonstratif, l’auteur nous épargne les leçons de moralisme que l’on trouve dans ce type de récit sur l’absurdité de la guerre et la nécessité de la fraternité humaine. A l’aune de sa foi chrétienne, plus ardente encore dans ces conditions, il tire les enseignements de ce que fut, pour lui, cette "via dolorosa". Avoir trempé les pieds dans les eaux sombres de la mort fait naître chez Eugenio Corti la certitude d’être dans la main de la Providence, d’être un petit instrument d’un dessein qui le dépasse, d’être dans la situation de celui qui « clame dans le désert » cette exigence de vérité sur l’homme, cet appel d’un royaume qui ne sera plus recouvert des sanglantes scories humaines. Le témoignage qu’il rend de l’engloutissement russe est d’autant plus poignant à nos yeux qu’il est écrit comme une épitaphe de tombeau, avec ce style si minéral et épuré qui lui est propre, et que l’on retrouvera en plénitude dans le Cheval Rouge. Plus de cinquante ans après sa sortie, ce récit intemporel n’a rien perdu de sa force terrible car il fait part des expériences qui traversent le cœur et l’âme des hommes : la souffrance et l’espérance. Quand on réchappe d’une telle épreuve, on ne peut plus désormais parler et écrire qu’avec l’éternité comme horizon, et la certitude de la Miséricorde du Seigneur.

ISBN-13: 978-2877064859

samedi, 24 septembre 2005

Eugenio CORTI : Le cheval rouge

medium_2825106364_08_MZZZZZZZ.jpgEugenio CORTI : Le cheval rouge

Présentation de l'ouvrage en quatrième de couverture

"Depuis sa publication discrète, en 1983, chez Ares, un petit éditeur milanais, Le Cheval rouge est devenu en Italie un véritable phénomène littéraire. Car dès sa parution, et au fil des rééditions qui se sont succédé sans discontinuer, Le Cheval rouge, bien qu'ignoré en raison de son anticonformisme idéologique par la "critique officielle", a captivé un trèsnlarge public. Dans une enquete publiée en 1986 sur le plus beau roman italien des dix dernières années, Eugenio Corti et Le Cheval rouge distançaient Sciascia, Morselli, Moravia... Son succès a rapidement dépassé les frontières : il a été traduit en espagnol et en lituanien ; la traduction anglaise est parue en 2000 ; les traductions japonaise et roumaine devraient être prochainement publiées. Une adaptation à la télévision, en douze émissions, est actuellement à l'étude.

Comme peu de livres de notre temps, Le Cheval rouge a su créer, entre son auteur et ses lecteurs, un formidable courant de sympathie. Cela tient d'abord au caractère de témoignage que revêt ce roman : non seulment les personnages historiques qui le traversent, mais tous les événements historiques relatés - de la campagne de Russie aux manifestations de la barbarie nazie, de la découverte du goulag communiste aux épisodes de la Résistance en Italie du Nord, à la vie politique des années cinquante et soixante - sont absolument vrais. Ce monde fourmillant de personnages, de drames, de grandioses scènes collectives baigne dans la complexe luminosité de la vérité. Ce qui explique la multiplication des points de vue, l'absence de catégories et de clivages définitifs entre personnages "positifs" et "négatifs", mais aussi la lumière crue, nullement convenue, qui éclaire des pages d'histoire trop souvent faussées par bien des demi-vérités. Cette force de la vérité est la charpente qui soutient Le Cheval rouge. Mais Eugenio Corti a écrit aussi un très grand roman. Son souffle épique, la variété des registres stylistiques, la vérité et la puissance des passions emportent le lecteur dès les premières pages.

Grand roman historique dans un pays où l'arbre romanesque a donné peu de fruits durables, Le Cheval rouge est fait pour résister à l'usure du temps. L'ampleur et la profondeur des sujets abordés, la saisissante vérité des personnages et des situations font de ce roman un point de repère fondamental dans la littérature italienne du XXème siècle.

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IN ILLO TEMPORE
L’apocalypse selon Eugenio

Il y a bientôt 20 ans, en 1983, paraissait en Italie Le Cheval rouge, un gros roman historique de plus de mille pages tellement hors normes que seul, un petit éditeur de Milan, Ares, pris le pari de le publier. Cette parution était le point d’orgue d’un travail solitaire acharné de onze années de recherche et de rédaction par son auteur, Eugenio CORTI. C’était aussi un pari immense car ce qui est qualifié de " roman " est tout simplement plus que cela. Ce n’est pas un pamphlet mais sonne comme une charge de cavalerie, pas un " thriller " mais l’action soutenue tient en haleine, pas un poème mais l’émotion est au rendez-vous, pas une thèse mais la démonstration et l’analyse sont brillantes, pas un ouvrage de théologie mais les opinions énoncées sont conformes aux canons de l’Eglise. Il est qualifié de " roman " par défaut mais le romanesque est tiré de la réalité elle-même, pas d’une fiction de l’esprit. Difficile donc de rattacher ce livre, de le catégoriser sans l’affaiblir. Dans le monde de l’édition transalpin, Le Cheval rouge est un phénomène car il est le premier ouvrage qui prend à rebours l’histoire " officielle " de l’Italie et ose mettre sur le même plan les deux idéologies meurtrières du XXème siècle, le Nazisme et le Communisme. En 1983, ce fut une audace terrible ! En pleine guerre froide, avant la Perestroïka, alors que les communistes italiens gardent un pouvoir immense sur le monde de la culture italienne, investi en profondeur par mise en application des théories de Gramsci. Avant aussi que ne paraissent les grands ouvrages d’études postérieurs à la chute du Mur de Berlin montrant la filiation gémellaire des deux idéologies. Le premier exemplaire sorti des presses fut offert à Jean-Paul II par l’auteur. Le succès fut au rendez-vous, sans aucun battage médiatique, par la seule vertu d’une ferveur exceptionnelle des lecteurs. Paru en France en 1997, dans un silence quasi total de la critique officielle qui décerne bons et mauvais points, Le Cheval rouge continue sa course de fond. Il est bâti pour durer et croître. La troisième édition française est parue en avril 2002.

Qu’il y a-t-il donc dans cet imposant ouvrage pour gêner une époque que plus grand chose ne gêne ? Rien de particulier à vrai dire si on s’en tient au sujet général de l’histoire qui est la chronique d’une génération d’italiens entre 1940 et 1975. Seulement, Corti écrit son roman avec une vision chrétienne, et l’affirme. Ses personnages agissent en chrétien dans le monde, et le disent, et l’expliquent. Cela est insupportable pour qui le christianisme n’est qu’une théorie fumeuse, voire un opium, et qui comprend l’histoire que par l’action de forces, naturellement de " progrès ", au service d’une nature humaine toute puissante. Or, cette dernière nesort pas grandie de ce livre, quand elle n’est pas soutenue par une grâce qui lui est extérieure. Ce livre est le témoignage d’actes de foi posés au quotidien, rationnellement et reposant sur la Parole. Celle-ci, transmise à travers les générations, est opposée constamment non pas aux théories " progressistes ", mais à leurs fruits directs. C’est cette opposition systématique des actes réels contre les idées qui donne la force à l’ouvrage. Le " mythe " chrétien, au sens de mystère, force tout système où les droits de Dieu sont exclus. " Nos mythes peuvent se fourvoyer, mais même s’ils boitent, ils avancent vers le port véritable, alors que le " progrès " matérialiste ne conduit qu’à l’abîme et à la couronne de Fer de la puissance du Mal ". Cette quête titubante mais constante des hommes vers le Royaume des cieux est la trame de fond du Cheval rouge .

Ces chrétiens " dans " le monde agissent et s’engagent quotidiennement dans des combats que l’esprit de l’époque, aujourd’hui comme hier, qualifie d’arrière-garde, raille et vilipende, mais qui marquent l’engagement pour l’Homme contre l’esprit de la Machine ou du Système. Ce n’est pas le souhait de voir se réaliser une civilisation chrétienne idéale, ou idéalisée, mais d’abord la juxtaposition d’actes d’espérance et d’un regard de foi, de ce regard qui manifeste l’interrogation et le besoin de comprendre. Corti dépasse ainsi la nostalgie des temps anciens imaginaires, de ces âges d’or hypothétiques que l’on retrouve dans les contes ou textes fondateurs mais dont l’accès nous est interdit par des anges armés. Constatant simplement l’écroulement d’un monde " traditionnel " avec l’irruption de la " modernité ", il refuse de se laisser pétrifier en statue de sel comme la femme de Lot, devant les événements terribles de son époque. Les personnages principaux du roman ne plongent pas dans les désirs et conflits du monde pour les résoudre par des moyens uniquement humains. Ils agissent et trouvent la solution " par le haut ". Dans leurs épreuves, ils reçoivent – mais le savent-ils - l’appui discret des anges dont la présence émaille le roman.

Eugenio Corti voudrait être considéré comme un chroniqueur du XXème siècle, à l’égal d’un Froissard ou d’un Commines pour leurs époques. Il y a en effet de l’enlumineur en lui, du moine copiste anonyme qui transmet patiemment les mémoires des hommes dans des parchemins. Il exhume des souvenirs précis et vérifiables à l’usage de ceux qui pourront encore les comprendre dans les générations futures. Le Cheval rouge apparaîtra peut-être ainsi à l’avenir comme un livre d’heures orné de nombreuses miniatures aux teintes de fer et de sang. Du chroniqueur, il en a le souffle tant on passe avec des effets cinématographiques saisissants d’une scène à l’autre, du général au particulier : combats de Russie, d’Afrique, épisodes de la Libération, scènes familiales, le tout émaillé d’une foule de personnages pris dans leur vérité intime et de ce fait, très attachants. Engagements individuels, déclarations publiques, pensées secrètes, actions militaires, tout est raconté avec une neutralité de ton qui laisse au lecteur l’appropriation de l’action et le cheminement intellectuel libre. Corti ne porte d’ailleurs pas de jugement, même envers les nazis, les fascistes ou les communistes. Inadmissible pour notre époque où la " reductio ad hitlerum " apparaît comme une catharsis obligatoire pour conjurer tous nos reniements moraux successifs. Les faits parlent pour lui. Il se contente de dire et place ses personnages dans une fresque d’ensemble, à la manière des sculpteurs médiévaux qui plaçaient leurs scènes bibliques aux tympans des églises. L’interprétation est laissée à notre libre arbitre.

Le Cheval rouge, en même temps qu’un vrai roman d’action qui ravira les amateurs du genre, est une authentique réflexion sur le Mal, ce Mal qui dépasse la raison humaine et dont nous déplorons la brûlure cuisante au long de nos jours. Mal des sociétés bien entendu avec les deux avatars paroxystiques que furent le Nazisme et le Communisme mais aussi présence des insidieuses lèpres qui rongent les sociétés contemporaines à savoir la lâcheté, l’indifférence et cette conception de la liberté qui pousse à tous les renoncements au nom de la tolérance la plus extrême. Ce mal produit une inversion du monde, dans lequel nous acceptons le mensonge comme une opinion parmi d’autres et, au rebours, la vérité intangible comme insupportable car trop contraignante. Les chaînes du mensonge deviennent ainsi confortables et le parfum salubre de la Vérité trop âpre car il rend libre… et responsable. On en vient ainsi dans ce monde soumis à la tyrannie des opinions, à clamer à juste titre l’unicité de la Shoah mais aussi à fermer les yeux sur les millions de morts, ou de non-nés, des avortements volontaires. Hypermnésie et amnésie, renoncement et lâcheté sont des formes d’aveuglement qu’Eugenio Corti regardait déjà à travers le regard de ses principaux personnages : Ambrogio, le futur industriel, étudiant en économie ; Manno, l’étudiant en architecture, mystique et croyant que la Providence a un dessein sur lui ; Stefano, le jeune paysan représentant d’un monde agricole en train de mourir ; Michele, le futur écrivain qui cherche à comprendre les évènements du monde, la nature du Mal, et qui " tendait à mêler Dieu à toutes choses ou, pour mieux dire, qui pensait que toute l’histoire (y compris les menus évènements auxquels lui-même et ses prochains participaient en pleine liberté) était histoire sacrée ". Ce ne sont que les personnages –masculins- principaux mais l’ouvrage est peuplé de dizaines d’autres personnages tous plus colorés les uns que les autres et surtout d’admirables figures féminines qui donnent vie et tension au roman : Giulia, Mamm Lusia, Maria, Colomba, Francesca et enfin Alma, le " petit chat de marbre ", si attachante et dont la mort ferme le roman.

Pour mieux rendre ce cheminement à travers l’histoire et les âmes humaines, Le Cheval rouge est divisé en trois parties : " le cheval rouge ", qui donnent son titre éponyme à l’ouvrage, " le cheval livide " et " l’arbre de vie ". Les titres sont inspirés de l’Apocalypse de Jean. Les trois parties du livre sont équilibrées, façon de mettre en évidence la nature équivalente des trois maux qui rongent les sociétés humaines : la guerre, l’idéologie, la haine de la sagesse et de la vie. Toutes ces formes de Mal sont dirigées contre l’Homme, et hélas, avec l’aide de l’Homme.

Le cheval rouge

La partie intitulée " le cheval rouge " s’ouvre sur un poulain dans son pré, image de paix et de stabilité, d’un ordre millénaire, à proximité du petit village de Nomana. Des faucheurs répètent le même geste précis, enseigné et transmis par des dizaines de générations. Une scène d’ouverture que l’on pourrait interpréter symboliquement, même si le roman ne se prête pas à ce jeu : " Derrière eux, le poulain alezan attendait, attaché à la charrette. Il ne restait plus rien de la brassée d’herbe que Stefano avait posée devant lui au début du travail : le poulain l’avait entièrement mangée avec avidité, soulevant et agitant constamment la tête pour repousser le volumineux collier qui glissait le long de son col. A présent, sans bouger d’un pas, il avançait la bouche pour happer les feuilles d’un buisson à l’ombre duquel on l’avait laissé. En même temps que les feuilles, il arrachait l’écorce des branches les plus tendres qu’on voyait alors apparaître – là où se joignaient ses lèvres, cassées et blanches comme des osselets ". Le cheval sera pour l’auteur un fil conducteur important, que l’on verra rejaillir de place en place. A la première lecture du roman, il est impossible de se rendre compte du symbolisme de cette scène anodine, simple mais une fois achevée l’œuvre, lorsqu’on y revient, c’est une autre saveur qui se développe, un avant goût de terre brûlée et de sang. Une suggestion d’interprétation serait d’y voir l’arbuste européen, mal guéri de la grande saignée de 1914-1918, ce buisson qui n’est plus ardent du tout et qui se laisser déchiqueter lentement sous les coups de dents d’un animal affamé. Le poulain affamé, ce sont les idéologies de mort à l’œuvre en Europe, dont le déchaînement va meurtrir le continent, parachever la boue des tranchées dans les fours crématoires et les mouroirs de Sibérie, laisser en roue libre les idées absolutisées pour les besoins d’empires meurtriers.

L’idéologie n’a pas encore atteint Nomana. Ce village de la Brianza (Milanais) vers lequel l’action du roman retournera souvent, a la caractéristique d’être un village de catholiques pratiquants, de " paolotti ", où l’industriel n’est pas encore vu comme le " patron exploiteur " ni l’ouvrier comme un " kamarade ". On se surprend d’ailleurs à lire que les ouvriers de l’usine Riva chantent le rosaire durant le travail. Le propriétaire de l’usine, Gerardo, est la figure type du patron paternaliste, social sans être socialiste. On lui reprocherait aujourd’hui d’être soit ringard, soit démagogue par son attitude simple avec son personnel car lui-même issu de condition modeste. Il encourage ainsi ses enfants à fréquenter leurs ex-compagnons d’école devenus ouvriers alors qu’eux-mêmes sont au collège afin de les inciter " à garder les pieds sur terre ". L’action du roman fera de longs retours sur l’activité de l’usine Riva, jusqu’à en constituer un des sujets principaux dans la troisième partie.

Pourtant, le village est loin d’être un lieu idéal. Tout est à construire, en permanence, par la culture et l’éducation. La nature humaine, constamment sur un fil d’équilibriste est ici bien éloignée de l’archétype du bon sauvage rousseauiste. Preuve en est de la cruauté des enfants qui lancent des pierres aux chiens et aux faibles d’esprit. En règle générale, si l’auteur témoigne d’une grande espérance chrétienne, il fait part de son scepticisme dans les progrès de l’âme humaine quand celle-ci use de ses seules forces. L’être humain est nécessairement limité. Il acquiert d’un côté mais perd de l’autre. Corti mentionne que les bourreaux d’Auschwitz avaient une tendresse particulière envers les oiseaux pour lesquels ils avaient construits des boites à nidification. Il s’occupaient plus des oiseaux, à leurs yeux plus humains ou proche de leur conception de la nature, que des hommes retranchés de l’humanité qu’ils surveillaient. Sommes-nous d’ailleurs bien différents lorsque le regard que nous portons sur autrui est empreint d’une catégorisation sociale ? A ce titre, on peut retrancher n’importe qui de l’espèce humaine, qui les vieillards, qui les fœtus, qui les Juifs, qui les " bourgeois ", qui les homosexuels, qui les Vendéens, qui les " intellectuels ", et la liste est hélas loin d’être close.

Dans cette ambiance agreste et familiale, terreau peu propice au fascisme institutionnel, le discours d’entrée en guerre de Mussolini, retransmis par radio, montre le décalage entre les foules, les " masses " urbaines des étudiants réclamant hystériquement la guerre, et les gens des campagnes pour qui le conflit est ressenti comme " la plus terrible des calamités collectives des temps modernes ", quitte d’ailleurs à en voir un signe de la vengeance divine. Aussi catastrophique soit-elle, cette annonce ouvre concomitamment dans la famille Riva une ferveur de prière toute particulière. Chacun prie à sa façon, pour des causes diverses mais avec le ferme espoir de croire que chaque invocation est pareille à un " toc-toc, sur la porte de l’Au-delà, conforme aux préceptes de l’Evangile : frappez, ne vous lassez pas de frapper, on vous ouvrira ". Cette ferveur n’empêchera nullement l’apaisement des douleurs d’une mère à l’appel sous les drapeaux de son fils, sachant les dangers qu’il court et qu’il " est de ceux qui agissent et pas de ceux qui parlent ", car " la présence du surnaturel dans les choses humaines ne préserve pas de la douleur, et que la Madone elle-même avait eu son fils adorable tué ".

C’est rapidement le premier appel de conscrits en mai 1940. L’Italie vit au rythme de l’alignement du régime fasciste sur la politique du Reich nazi. Chacun, tout en imaginant une guerre éclair, a le pressentiment que le conflit est plus que cela, en tout cas loin des discours officiels. Ambrogio cèdera à cette tentation de croire que le conflit sera rapide quand le train qui l’emmène en Russie passe devant l’immense cimetière militaire de Redipuglia (100.000 morts) : " Bon sang, bon sang. Quel avertissement ! C’est arrivé quand ? Il y a moins de vingt-cinq ans… Heureusement que la guerre ne se passe plus de cette façon désormais, qu’elle ne se solde pas par autant de morts ".

Les conscrits – les " volontaires " comme les promeut la propagande fasciste - s’en vont vers la caserne, portant les espoirs et plus sûrement, les doutes, des actions militaires : " Restait quand même le fait que chacun d’entre eux allait se retrouver dans peu de temps, et sans grade aucun, à la merci du premier venu en ayant un, qui plus est pour la première fois de sa vie, hors de son milieu natal, dans un monde inconnu ". L’appel ironique d’un appelé à l’entrée de la caserne sonne douloureusement comme une prophétie et un appel au secours dérisoire devant l’abandon probable de la personnalité et les perspectives sombres qui s’ouvrent : " Entrez messieurs, entrez, plus il y aura de gens, plus il y aura de bêtes ". C’est à la vue de ces conscrits, ses camarades, défilant en ordre aléatoire sur le bitume qu’Ambrogio " eut la sensation que quelque chose de nouveau et de solennel, qu’il ne connaissait pas, venait de commencer ".

Les réactions aux événements militaires sont partagées dans la population. Certains se réjouissent de l’entrée des Allemands dans Paris car signifiant une fin imminente du conflit, d’autres pleurent sur la France et sa culture. Quelques uns enfin sont fascinés par la puissance allemande et croient que l’alliance avec cette puissance donnera du " progrès ", bien que cela soit une alliance avec le Nazisme et malgré les avertissements de Pie XI. Ce mythe de la puissance et de la tentation qui l’accompagne est également égratigné du côté chrétien quand un des personnages du roman se laisse aller à ces pensées séduisantes, cet appel séduisant d’un Age d’Or qui appelle toute la violence : " il se prit à désirer que l’Italie ne soit plus une nation aussi phraseuse, qu’elle n’ait pas un poids militaire aussi modeste, il éprouva de façon poignante le désir juvénile que sa patrie fasse preuve de bravoure et qu’elle dépense sa force pour le bien : non seulement son propre bien mais aussi celui des autres peuples ". Corti cloue au pilori cette tentation, cette " conception chevaleresque de la guerre, qui parfois refait surface chez le catholique… ". Ce mimétisme de la violence, nous allons également le trouver chez les paysans russes. Ils ont accueillis les Allemands en libérateurs du Communisme. Il leur est répondu par le mépris et la violence en étant traité de sous-hommes. Cette réaction poussera les populations dans la lutte armée contre les forces allemandes, les forçant de prendre le parti des assassins contre celui des bourreaux. Pris au piège dans un impossible choix, les russes le reprocheront amèrement au peu de prisonniers qu’ils côtoieront.

Michele se porte volontaire pour la Russie. Il se rend compte que " les communistes ont tenté une expérience unique… Ils ont tenté une rédemption de l’homme et de la société en dehors du Christ et du christianisme, et même contre le Christ. Et pour faire ça – cette terrible tentative- ils se sont isolés du reste du monde. Pour nous chrétiens c’est très important de se rendre compte de ce qu’ils ont réellement manigancés ". L’entrée en Union soviétique, annoncée par des rangées de barbelés qui s’étendent à perte de vue dans la campagne, donnera la mesure de la réussite de l’expérience du Nouvel Age d’Or. Pour les civils, ce ne sont que visages usés, maladifs "comme des personnes qui ont été longtemps maltraités ". Les soldats, quant à eux, " avaient tous le crâne rasé, des faces terreuses et épouvantées, des uniformes de toile, et ils faisaient terriblement penser – comme aucune autre troupe au monde – à de la viande de boucherie ". Les soldats italiens apprennent par bribes les conditions de vie – ou de survie – de la Russie soviétique, les fusillades des enfants orphelins, les purges, les répressions et l’irrésistible famine de la dékoulakisation qui fit plusieurs millions de morts quelques années auparavant. Le vers d’Aragon – ironie de citer ce chantre du Guépéou – s’impose : " Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? "

Dans l’univers de mort qui entoure les combattants italiens naît la tentation charnelle de Michele envers une jeune paysanne qui se prostitue par nécessité, une tentation de conquête brutale qu’il vaincra par la poésie. Mais la pureté des sentiments, nobles, affichés ou secrets, se heurte le plus souvent à la salissure du monde. Les généreux sentiments des protagonistes de l’histoire se cogne aux phénomènes que nous retrouvons encore - et surtout - de nos jours lorsqu’on veut évoquer des sentiments purs : vulgarités, quolibets, grossièretés s’accumulent avec cette joie de la salissure pour le plaisir de faire gicler la boue. Les soldats italiens prisonniers en Prusse orientale qui auront à intervenir sur les champs de bataille trouveront souvent dans les poches des morts des images pornographiques. Misères du corps, misères de l’âme dans une époque où l’on ne se soucie ni de l’un, ni de l’autre.

Durant l’été 1942 dans la longue plaine de Russie, c’est l’attente. Le roman décrit longuement ce moment hors du temps, hors des conflits, où la guerre est loin, où les soldats chantent les chansons d’alors, où l’on parle des étoiles et observe les oiseaux. C’est un temps suspendu, une île peuplée d’êtres humains qui attendent la tourmente des batailles. Corti décrit avec justesse et beaucoup d’émotion la beauté de la terre russe dans la douceur de l’automne. Puis, les animaux commencent à refluer, chassés par le froid, laissant seuls les hommes face à l’hiver et aux combats. Le corps italien, pris en tenaille par les armées russes, commence à battre retraite vers l’ouest et le sud. C’est un calvaire impitoyable qu’endurent les combattants durant cette retraite, cernés par les armées soviétiques et l’hiver. Hommes et bêtes sont soumises à la même inhumanité, sans distinction. Les bataillons tombent par rangs entiers malgré des résistances fermes des bersagliers et des chasseurs alpins. La peine des hommes, Corti l’exprime également à travers des animaux. Le cheval, qui tient la trame du livre, est encore présent aux abords de Meskov, dans les rangs de l’armée croate : " En l’espace de quelques dizaines de secondes, il ne resta plus sur pied qu’un poulain, qui se mit à dévaler la colline vers les chevaux de la légion toujours en mouvement. Puis il s’arrêta, revint en arrière par bonds affolés, jusqu’à sa mère qui gisait moribonde dans la neige, et se mit à la renifler, museau contre museau, en hennissant doucement ". Les scènes terrifiantes se succèdent : au siège de Meskov, où mourra Stefano, les soldats croates préfèrent se donner la mort les uns les autres plutôt que d’être assassinés par les russes, les blessés sont abandonnés dans les véhicules en panne, exposés à la mort par le gel. Le désordre amplifie la débâcle : " Ambrogio secouait la tête avec obstination : " Non, non, non ! Ce n’est pas possible d’arriver à ce point de désorganisation… " C’était donc comme ça qu’ils étaient faits les italiens, son peuple ? Il lui semblait les découvrir seulement maintenant ". Et de s’effrayer de penser ce que serait cette désorganisation dans la vie civile. Dans la cohue , Ambrogio et Michele tenteront de canaliser avec peine le chaos. La masse et l’abrutissement de fatigue font de la foule un magma trituré par la peur et les instincts, prête à tirer à n’importe quelle rumeur. Finalement, dans cette cohue pourchassée par les armées russes, il ne reste que des hommes réduits à des conditions de bête et des bêtes réduites à on ne sait quoi de honteux par les hommes. De militaires, il ne reste plus qu’une masse hagarde fauchée par les coups de mortiers comme des herbes sauvages.

Dans cette pagaille, les deux amis se perdent de vue. La faim et la soif feront délirer Michele et le faire échouer dans les lignes russes où il est fait prisonnier. Interrogé par un lieutenant artiste peintre condamné au Goulag puis enrôlé de force et pour lequel la souffrance des autres ne procure pas de plaisir, il obtient la vie sauve et à manger. " Tout de même, quelles drôles de gens que ces russes ! Ils ont fait mourir de faim, avec une incroyable cruauté, des millions de leurs compatriotes et là, ils donnent à manger à un ennemi blessé ". Michele, emporté vers l’arrière des lignes russes secourra des blessés italiens qui lui prophétisent le salut. Corti mentionne à cet égard cet inexplicable phénomène, souvent constaté dans le corps des italiens mais plus encore chez les russes du siège de Léningrad, du don de prophétie chez les mourants. Dans le corps d’armée italien, l’hécatombe se poursuit. Des 20 à 25.000 soldats encerclés sur le Don le soir du 19 décembre 1942, il n’en reste qu’à peine 4.000, pour la plupart gelés ou blessés. La majorité des autres a fini aux mains de l’ennemi, prisonniers ou fusillés au bord des chemins. Plusieurs percées meurtrières des chasseurs alpins permirent de sauver quelques milliers d’hommes. Dans ce naufrage général surnagent les hautes figures de quelques soldats qui se rappellent encore qu’ils sont des hommes comme le Capitaine Grandi. Ambrogio échappe à cet enfer en arrivant, exsangue, à l’hôpital de Léopoli. On lui apprend, comble de l’horreur, que cet établissement psychiatrique a été " purgé " de ses anciens malades par les Nazis et que les russes en ont auparavant éliminés les " bourgeois ". Devant cette ahurissante somme de douleur, qui parait de jamais cesser de s’accroître, Ambrogio semble sombrer dans la folie. C’est en observant le service nocturne silencieux et discret de deux religieuses infirmières qu’il découvre l’autre face du monde : " La voilà la manière de répondre au mal qu’il y a dans le monde, la voilà, je l’ai là sous les yeux ".

La première partie du livre s’achève sur cet effondrement général, ce constat d’échec humain, cette impossibilité apparente à contrer efficacement le Mal qui se déverse dans le monde.

Le cheval livide

Le second livre s’ouvre sur la haute figure de Manno, l’étudiant en architecture, qui fuit le désastre italien en Lybie en traversant la méditerranée dans un canot. L’action se déroule en mai 1943. Manno est le personnage qui va le plus s’interroger sur le destin des Hommes et la mission, ou la vocation, qu’ils ont à accomplir sur cette terre. Il s’interroge sur la Providence et la raison des sauvetages subits. Ce sentiment est exprimé clairement dans une discussion avec Ambrogio durant laquelle ce dernier évoque un souvenir d’enfance où un cheval fou avait failli l’emporter mais ne l’avait pas touché : " Je n’ai pas été emporté, j’ai été épargné… cette fois-là comme cet hiver au front… Pourquoi ? "

Après une permission, Manno rejoint son corps d’armée en partance pour la Grèce mais s’arrêtera en fait en Albanie. Durant ce périple, il est témoin du bombardement de Milan. C’est dans cet environnement meurtri qu’il pousse dans ses retranchements son intelligence pour essayer de comprendre le rôle de la Providence sur les drames qui se nouent, sur le fait qu’il est vivant plutôt que mort. Il préfère réfléchir que s’apitoyer et cette réflexion lui semble essentielle pour retrouver un sens dans un monde qui n’en a guère. De cette réflexion, il conclut que le Mal est autorisé par Dieu pour ne pas s’opposer à la liberté des Hommes. La souffrance lui apparaît dès lors comme une retenue dans les capacités de destruction de l’Homme. Alors, au final, pourquoi tous ces morts ? Manno invoque le silence de Dieu qui n’avait pu que mourir -le Christ en croix- avec eux de " façon à rattacher son sacrifice au leur en sublimant ce dernier. Christ et tous les innocents avec lui, compenseraient le mal accompli par les autres êtres libres, en particulier par ceux qui n’accepteraient jamais de s’amender ". Cela redonnait un sens aux choses, rétablissait un ordre cosmique de savoir que les innocents ne meurent pas inutilement. Il faut avouer que l’économie du Salut suit des voies bien étranges pour la raison humaine.

En juillet 1943, l’Italie rompt l’alliance avec l’Allemagne et cesse les combats. Manno réussit à rejoindre la péninsule sous la menace permanente d’être capturé et fusillé par les Allemands, en représailles de la " traîtrise " italienne. En Italie, les armées régulières sont mises à un repos forcé. Dans les Pouilles, la démoralisation est à l’œuvre. Les Alliés souhaitent même voir disparaître ces vaincus non vaincus. Pourtant, les partisans de la légitimité de l’Etat ne veulent pas rester impuissants face aux drames qui déchirent leur pays. Un groupe se porte volontaire pour aider à la progression des armées alliées. Manno en fait partie et assure une tâche de formation puisqu’il possède un charisme de pédagogue. Il doit prendre sur lui de ne pas céder à la tentation du relâchement et du délitement général. Dans son camp de regroupement, il se met au travail pour remobiliser les énergies, refusant les dégradations et les régressions de son pays. Chaque bonne volonté compte, aussi minime soit-elle : " Il y a des moments, parfois des périodes de quelques mois, où se joue l’avenir d’un peuple pour très longtemps ". Après le 20 octobre 1943, date d’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Alliés, ces derniers acceptent d’incorporer à l’essai un contingent italien. Manno s’engage, moins par exaltation patriotique que parce " qu’il fallait à tout prix faire quelque chose pour les ouvriers et pour tous les gens humbles ". Il est tué le 8 décembre 1943, à la bataille de Montelungo.

Le second livre du Cheval rouge est marqué également par l’absence des prisonniers de Russie et l’angoisse des familles devant le manque de nouvelles. Ces prisonniers, où ce qu’il en reste, Corti nous les fait retrouver avec Michele dans les camps de Russie. S’ouvrent alors des pages qui donnent froid dans le dos. La description du camp de Krinovaïa évoque très directement le 9ème cercle de l’Enfer décrit par Dante Alighieri. Dans ce camp, par des températures inhumaines, s’entassent les rescapés des marches du " davaï " (En avant) et des transferts en train effectués dans des conditions qui rappellent celles des fourgons de la mort nazis. A la lecture d’ailleurs, on ne sait si on se trouve en Allemagne ou en Russie. La faim tenaille les corps et réduit les volontés jusqu’à faire succomber les soldats au cannibalisme pour reculer encore un peu le mur de la mort prochaine. Ce sont des scènes hallucinantes que décrit Corti, des scènes où l’Homme n’existe plus, tant il est soumis à des forces d’annihilation. Dans les baraquements, des rangées de morts soutiennent des vivants au bord de la folie. Restent quelques consciences qui essaient de réfréner le cannibalisme en faisant ressurgir des pensées humaines. En mars 1943, le camp est évacué dans des conditions épouvantables où la soif, après la faim, s’attaqua aux rescapés. A Krinovaïa, restèrent 27.000 cadavres entassés dans un vallon, où le printemps força la décomposition. Les prisonniers n’ont dû leur salut qu’à deux choses. D’abord un ordre de Staline craignant que la mort des prisonniers ne freine l’expansion du Communisme en Europe. Ensuite les aliments au soja des Américains, ce qui fait dire à Michele : " Cette civilité que le christianisme a élaboré au cours des siècles, eux, du moins, l’ont conservée, alors que les autres peuples, aujourd’hui à l’avant-garde de la modernité – les Allemands et les Russes – l’ont perdue. Qu’ils soient mille fois bénis ". Sauvés de la mort physique, les prisonniers sont soumis par leurs " sauveurs " à des séances de reconditionnement psychologique et au travail forcé. Dans ce cadre, ils découvrent, ahuris, l’étendue du réseau concentrationnaire avec les détenus civils : intellectuels, professeurs, musiciens. Ce qui sauve Michele, c’est la pensée de l’être aimé, quitte à l’idéaliser, comme Dante idéalisa Béatrice. Dans les camps, il cherche à comprendre la nature du régime communiste, et le pourquoi du système concentrationnaire, de ce système reposant sur un mensonge, celui de sauver l’homme de lui-même : " Ce qu’il ne parvenait pas à s’expliquer, c’était pourquoi les communistes, qui étaient maintenant au pouvoir depuis un quart de siècle, continuaient à tuer et à déporter les gens sur une pareille échelle ". Michele finira par comprendre que les massacres faisaient seulement partie du mécanisme qui, selon Marx et Lénine, devait produire une " société d’hommes neufs ". Ce mécanisme prévoyait notamment la " violence comme accoucheuse de la société nouvelle ". La classe bourgeoise étant effeuillée, le système rabotait les couches inférieures jusqu’à purification complète. C’est à ce moment que Michele touche du doigt la perversité intrinsèque des totalitarismes du XXème siècle, qui se nourrissaient l’un l’autre sans qu’il puisse dire comment. Il eut la prescience que les systèmes étaient enfants de la même mère. On comprend que cette opinion, écrite noir sur blanc en 1983, fit frémir les gardiens du temple. En Europe occidentale, une telle filiation ne serait mise en avant et " acceptée " que dans les années 90.

Quant aux prisonniers italiens en Allemagne, lorsque le sort des armes devient favorables aux russes – à quel prix -, leur sort n’est guère enviable. Beaucoup sont forcés de creuser des tranchées pour tenter de stopper les offensives. A cette occasion, le jeune Pierello, lors d’une contre-attaque allemande voit le résultat de l’abrutissement de l’homo sovieticus. A Nemmendorf et Godalp, des femmes sont clouées vives aux portes parce qu’elles se défendaient contre les violeurs des troupes soviétiques. Ces crimes furent les fruits de l’endoctrinement associé à la pure vengeance des crimes nazis perpétrés en Russie. Ce sont les populations civiles, sans défense, qui paient d’un tribu d’infinie douleur la libération des forces démoniaques. S’ensuivent des pages hachées par les combats, hallucinants, où le vivant est dans un état naturel de précarité. La barbarie à l’état pur.

Dans la péninsule italienne, pendant que l’armée régulière se débat dans ses affres et se légitime aux côté des Alliés, les mouvements de partisans se font de plus en plus actifs. Un des fils de la famille Riva s’y engage, y voyant au début un moment d’aventure exaltant, d’un romantisme moderne, une sorte de camp de vacances avec décharges d'adrénaline à la clef. Pino s’engage dans les mouvements royalistes où le commandant " parlait avec élan de patrie, de degré de civilisation, de Dieu " et souhaitait " ramener le peuple à son niveau de civilisation le plus authentique, qui est le niveau chrétien ". Il rappelait : " A partir du Christ, il ne peut pas y avoir une véritable civilisation en opposition aux principes du christianisme et il rappelait que l’Italie n’avait été aussi grande que tant qu’elle avait été réellement chrétienne ". Ces belles déclarations d’intention n’empêchent pas les dérapages. Le cycle des répressions fait que la vengeance s’instille dans le cœur de beaucoup. Dans certains groupes, il fallu un certain nombre d’aumôniers pour ramener les partisans à plus de considérations. Les bavures se multiplient. La victoire des partisans dans la vallée de l’Orssola fait affluer d’autres " résistants ", des intellectuels utopistes " qui croyaient posséder les clés pour résoudre n’importe quel problème, national ou même humain ", qui discutaient du " renouveau de la culture et de la nature humaine, et prétendaient promulguer des décrets pour le favoriser ". Cependant, la contre-attaque allemande fait lâcher pied à la Résistance. C’est l’exil vers la Suisse pour nombre de partisans.

Lorsque enfin l’Italie est libérée, c’est l’habituel marigot politique qui reprend ses droits avec les Comités Nationaux de Libération, accompagnés de la gloriole funeste des résistants de la dernière heure, prompts à effacer, serait-ce par la manière forte, les collusions honteuses dont ils ont été les instigateurs. A Nomana, ces " Résistants " sont pris pour des fanfarons jusqu’au jour où les commandos communistes viennent enlever des habitants pour les exécuter sommairement et jeter leurs corps dans des hauts-fourneaux. Le règne de l’idéologie d’après-guerre peut dès lors commencer.

L’arbre de vie

A la Libération, les anciens résistants en exil en Suisse rentrent chez eux. Ceux qui se rencontrent constatent les cassures. L’idéologie communiste est passée par là. Sont reproduits en guise d’arguments les formules types apprises des commissaires politiques du Parti : " les riches sont forcément des salauds avec les travailleurs ; même s’ils ne le veulent pas, même s’ils essaient de ne pas l’être, ils le sont par raison scientifique ". La rupture entre les anciens camarades d’école semble définitive. Le temps de l’aventure et de l’adolescence est terminé.

C’est aussi le retour des prisonniers, sauf de Russie, et la levée des incertitudes sur le sort des militaires. Le monde commence à connaître avec horreur les camps d’extermination nazis. La reconstruction de l’Italie se fait lentement, dans le chaos. Le marché noir prolifère, les infrastructures sont détruites, l’économie tourne au ralenti. Le souci des Riva est cependant de créer le plus de postes de travail possible afin de permettre aux anciens soldats de nourrir leurs familles.

En Russie, les prisonniers restent hors du monde et continuent leur lente plongée dans le système concentrationnaire allié à l’endoctrinement de la vulgate marxiste. Michele est transféré à Souzdal, dans des couvents transformés en lager. Il procure la consternation chez le commissaire politique en charge de son cas, par sa ténacité à vouloir comprendre le système par l’absorption de lectures roboratives, et sa volonté à ne pas se mêler à des groupes " anti-fascistes ". Le commissaire se persuade toutefois qu’il finira par être convaincu, pensant que l’adhésion au " credo " marxiste n’est qu’affaire de quantité de documents scientifiquement distillés. Croyant avoir un argument pour convaincre par les nouvelles des camps d’extermination allemands, Michele pense : " il ne se demande même pas pourquoi ces atrocités se vérifient aujourd’hui, c’est à dire en même temps que les atrocités communistes, alors que depuis des siècles l’humanité civile croyait en avoir fini pour toujours avec de semblables horreurs ". Michele finit par comprendre la nature même du système et le replacer dans son contexte philosophique :" A force d’étudier les sacro-saints textes marxistes, il avait désormais compris clairement quelques réalités fondamentales et, en premier lieu, que les idées les plus importantes qui y étaient contenues procédaient de la même source anti-chrétienne qui déterminait les comportements nazis. Bref, que ces idées et ces comportements étaient marqués au sceau de l’idéalisme allemand et, en remontant dans le temps, des Lumières des dix-septième et dix-huitième siècle, de la rébellion de Luther, et même de l’anthropocentrisme de la Renaissance. Ils procédaient en outre de certaines lignes de pensées anti-chrétienne dérivée de ces mêmes sources, comme par exemple, le darwinisme transformé en philosophie athée. En substance, Michele s’était rendu compte que marxisme et nazisme avaient un nombre extraordinairement élevé d’ancêtres communs, qu’ils étaient en somme de la même veine. En effet, tous les deux - en une antithèse désormais presque parfaite avec le christianisme qui est amour – s’expliquaient à travers des mécanismes de haine analogue : mais tandis que pour le marxisme une classe rédemptrice (le prolétariat) était appelé à renverser et à " réprimer " les autres classes, pour le nazisme il s’agissait au contraire d’une race élue, appelée à dominer et à asservir les autres. Il est vrai que le nazisme, -plus moderne- faisait par rapport au marxisme un pas en avant, en cela qu’il ne prévoyait pas du tout la récupération théorique des opprimés et des asservis dans sa société neuve (millénariste, comme la société communiste), mais que – s’émancipant des utopies humanitaires laïques du dix-neuvième siècle encore présente dans le marxisme – il proclamait dominer, toujours dominer, rien que dominer. En comparaison toutefois, comme il représentait davantage un rejet du judaïsme que du christianisme, le nazisme apparaissait comme beaucoup moins universel que le marxisme et, par conséquent – pensait Michele – moins dangereux pour l’humanité ".Lorsque les premiers prisonniers, squelettiques reviennent en Italie et racontent l’horreur des camps, c’est au grand dam des communistes. Malgré les souffrances subies, on cherche à les convaincre que le communisme est l’espérance des pauvres gens : " Quelle espérance ? Celle du communisme n’est qu’illusion, ce n’est pas de l’espérance ". Michele, lui, ne reviendra qu’en 1946.

A son retour, il reprendra ses études pour obtenir un diplôme de droit qui ne lui servira pas. Sa vocation est l’écriture. Il va exploiter toute l’énorme expérience qu’il a connu en Russie. Michele est un contemplatif qui s’appuie sur le réel qui l’entoure pour retrouver l’ordre cosmique des choses : " Eh oui, le miracle du printemps, ici aussi dans les banlieues, comme partout ! Il faut reconnaître que la nature ne manque pas de faire son devoir, qu’elle ne faillit pas à sa tâche. Ce sont les hommes, ici comme ailleurs, qui détériorent les choses ponctuellement (…) Voilà une autre démonstration, s’il en était besoin, de la faille que l’homme a en lui. Vraiment, si l’on ne remonte pas au péché originel (pour obscur qu’il soit, car qui sait ce qui s’est passé en réalité) jamais au grand jamais on ne pourra comprendre le comportement humain ".

Ambrogio également reprend ses études d’économie à Milan. Il va se marier avec Fanny, l’infirmière qui a veillé sur lui à l’hôpital de Stresa. Cependant, par peur de ses propres sentiments, il refuse la voie de l’amour offerte par Colomba, l’ex-fiancée de Manno. Cette occasion ratée laissera un goût amer, jusque dans les retrouvailles vingt ans après. Eugenio Corti décrit ce déchirement des sentiments dans des pages pleines de finesse et de justesse psychologique. Au contraire, le lecteur sera pris d’une vive émotion en lisant l’émerveillement grandissant des sentiments entre Alma et Michele. Cet amour des deux personnages illuminera la troisième partie du livre.

L’Italie est sous le coup des manifestations communistes, avec ses hordes de provocateurs et de juges auto-proclamés. C’est en réaction contre cette situation qu’Ambrogio va s’engager dans l’action politique en faveur de la Démocratie Chrétienne. Il participe aux débats houleux des Comités de Libération Nationaux dans lesquels les pistolets sortent parfois en guise d’argument. Les plus extrémistes des communistes tiennent à créer un climat de terreur qui favoriserait l’insurrection et leur prise du pouvoir. Michele sera très heurté par cette propagande : " le marxisme, ce terrible piège pour immatures, continuait à faire des adeptes : " imbéciles, si vous saviez ce qu’il y a réellement derrière ces emblèmes (la faucille et le marteau) ".

La partie intitulée " l’arbre de vie " est la plus complexe du livre, la moins monolithique. Les deux premières parties, centrées sur la guerre, tenaient littéralement le lecteur en haleine. Ici, nous y voyons s’y développer les destins individuels sur une période de temps plus ample puisque cette seule partie couvre la période de 1948 à 1975. Les opérations militaires spectaculaires sont achevées mais ce sont des combats plus âpres et obscurs qui prennent corps : le combat pour l’entreprise et la liberté du travail à travers l’itinéraire d’Ambrogio qui reprend l’entreprise familiale, le combat pour la vérité et contre la mainmise de l’idéologie sur la culture à travers l’itinéraire de Michele. Ces combats ne se font pas facilement mais à travers leur description, opérée toute en finesse par Corti, on ne sent pas l’insidieuse tentation de lâcher prise. La crise économique vécue par l’entreprise Riva, va perturber l’usine durant six ans. Nous suivons tout ce combat pour payer les fournisseurs, trouver de nouveaux débouchés, garder les postes de travail tout en étant traité de voleur par les syndicats marxistes. Du côté de la culture, Michele sera mis au ban par son anticonformisme et son anti-communisme. Conformément aux idées de Gramsci, tout le secteur culturel sera investi (il l’est encore) par les communistes et tout un chacun, pour se faire entendre, devra donner des preuves de son anti-fascisme. C’est ainsi que la pièce de Michele sur l’impossibilité de construire la société communiste, malgré sa grande qualité d’écriture, sera vouée aux Gémonies. Elle sera traduite en russe et diffusée avec succès sous le manteau.

Le Cheval rouge trouve son terme dans un ultime combat de Michele en faveur du mariage contre les lois en préparation sur le divorce. On y pressent la relève dynamique des jeunes générations, celles qui répondront plus tard aux appels de Jean-Paul II. L’arbre de vie dont les racines sont plantées au Ciel peut recommencer à croître mais ne connaîtra pas son épanouissement dans le temps des hommes. Le destin personnel des personnages continue dans notre imagination hors du roman, après la mort tragique d’Alma et après que l’ange gardien de Michele eut replongé dans le monde tourmenté des hommes.

Un combattant pour le Royaume

Eugenio CORTI apparaît à notre époque comme un révélateur, celui qui transmue le négatif en positif, qui rétablit l’ordre du monde. Les photographes connaissent bien le principe du négatif, de cette plaque ou film imprégné d’halogénure d’argent qui noircit proportionnellement à la quantité de lumière reçue. Ce qui est lumineux sur le négatif devient noir sur le positif et ce qui est sombre devient lumineux. Le monde est dans l’état du négatif, où les idéologies les plus généreuses, les plus lumineuses produisent les effets les plus sombres. Vivants au contact de ces soleils noirs, nous n’imaginons qu’avec difficulté une autre réalité. Nous sommes dans la caverne chère à Platon. Eugenio CORTI devient le révélateur du monde, celui qui dit par ses phrases si simples que ce que nous croyions lumineux est en réalité l’obscurité et ce qui nous semblait l’obscurité – voire l’obscurantisme - est en réalité une vérité lumineuse. C’est l’autre face de la peau du monde et le monde n’a pas changé pour autant. Seul notre regard se fait plus perçant et attentif aux événements – signes – qui nous font voir de l’autre côté du miroir. En ce sens, Le Cheval rouge est, littéralement, le livre de l’Apocalypse.

Plus encore, c’est un livre profondément catholique – au sens littéral d’universel -, pour tous les temps de l’Homme car le mal qui y est décrit n’a pas de frontière, ne connaît pas les années qui coulent. De même que les textes des évangiles utilisent l’expression " en ce temps-là " en parlant d’un moment révolu mais cependant omniprésent, de même avec Le Cheval rouge , " In illo tempore ", c’est avant, maintenant, demain, jusqu’à la Parousie. C’est en ce sens que ce roman est aussi un grand roman actuel. Le ton employé est un ton intemporel, un ton de conteur au coin du feu. La morale de l’histoire est laissée à l’appréciation du lecteur. Corti ne condamne que le Mal, jamais les auteurs du mal. On ne trouve donc pas de ton moralisateur gratuit, même dans les a parte du roman où il nous place sur des hauteurs " méta-historiques ". Il rappelle simplement que le Jugement dernier sera celui de la Miséricorde… pour tous.

Le triomphe du bien contre le mal ne se fait pas dans le cadre du livre. Nulle fin heureuse d’ailleurs, d’ " happy end" qui consacrerait la justesse des vues de l’auteur. Ce n’est pas son domaine. Son but est juste d’exposer les affres de ce royaume en travaillant à l’avènement du Royaume éternel. Car Corti se définit comme un combattant du Royaume, avec ses pauvres moyens. Il ne sait lui-même s’il aura bien combattu, mais il l’aura fait. Pour lui, le Royaume commence ici-bas mais croît à un rythme qui nous est caché – ce qui nous empêche d’ailleurs de céder à l’orgueil. Quelles embûches sur le chemin, mais quel sillon lumineux !

Le lecteur pourrait penser, compte tenu de la fixation de l’auteur sur le communisme, que Le Cheval rouge n’est qu’une dénonciation de celui-ci. Il est vrai que les communistes, dans leur incapacité notoire à extraire le mal de l’homme, devant leur échec à refonder un homme nouveau, ont extirpé l’homme de lui-même avec méthode et ténacité, en bourreaux besogneux et convaincus des lendemains qui chantent. Extirpation toujours croissante, selon la vulgate atroce du " progrès ". Corti va cependant plus loin encore. Il s’agit pour l’auteur de mettre le doigt sur toutes les failles de l’homme, ces failles qui sont le fruit d’une dénaturation du don immense de la liberté. Le Cheval rouge est aussi le livre qui dénonce le manque de courage, les lâchetés qui font que le monde sombre dans l’horreur. Bien entendu, les déclarations officielles de tous bords qui ornent nos médias laissent plutôt à penser que nous sommes les champions des libertés et des droits mais il ne s’agit pas ici de déclarations, mais d’actes, de ceux qui sont difficiles à prendre car ils engagent les personnes, mais ils sont ceux qui vont permettre d’affronter sereinement les griffures du temps. Ce courage, c’est celui qui nous fait regarder en face les problèmes, sans se réfugier dans ce si confortable péché par omission qui nous englue si facilement. Les personnages du roman n’ont de consistance qu’autant qu’ils ont une prise sur le monde par leurs décisions. Tous leurs engagements, particulièrement en tant que chrétiens, montrent qu’ils sont le " sel de la terre " et que cela porte des fruits, même invisibles à l’échelle humaine. L’acte posé l'est dans l’éternité, si minime soit-il. Chaque renoncement aussi.

20 ans après sa première publication, on souhaiterait avoir une suite de cette immense fresque, connaître les fruits des actions engagées par Ambrogio et Michele, voir l’évolution de leurs enfants, savoir quel est l’état de la société italienne. L ‘action du livre s’arrête en 1975 mais, aux dires même de l’auteur, n’ira pas plus loin : " le grand changement de mœurs a eu lieu dans les années soixante-dix. L’histoire du cheval rouge est achevée : ce roman est un corps auquel on ne saurait ajouter d’autres membres ". Trois ans après la fin de l’action du livre, Karol Wojtyla était élevé au trône de Pierre pour être le serviteur de ceux qui ne peuvent pas parler. Ses premiers mots publics donnent, avec le recul, l’espérance sur ce monde qui fuit ses responsabilités et qui a la mémoire sélective : " N’ayez pas peur ". De 1975 à 2000, le quart de siècle passé aura connu d’autres guerres, plus silencieuses, plus insidieuses mais procédant du même principe : la haine de l’Homme, image de Dieu, au nom d’un Humanisme mal compris. Eugenio Corti ne s’y est pas trompé, c’est un combat eschatologique qui est livré. Lui-même n’est pas certain qu’une nouvelle idéologie n’est pas prête à déferler sur notre monde, telle une hydre dont les têtes repousseraient indéfiniment : " J’estime quand même que l’éventuel surgissement d’une nouvelle idéologie, néfaste pour la société, ne pourra plus être imputée à Marx, mais plutôt à Freud, ou bien ce sera quelque chose d’absolument nouveau. Mais toujours issu de l’esprit des Lumières, sources d’où sont nés le communisme, le nazisme et les doctrines freudiennes. Ce qui m’inquiète aussi, c’est la marginalisation toujours croissante de la culture authentique, dont l’anticulture dominante pourrait totalement fermer l’accès aux gens ".

De ce livre, on garde longtemps une trace brûlante dans l’âme, comme une persistance rétinienne qui s’incrusterait derrière nos yeux clos après avoir regardé un point lumineux trop violent. Le cheval rouge du livre de l’Apocalypse court toujours mais pour ceux qui ont l’espérance vissée au cœur et à l’âme, l’issue de la course ne fait pas de doute.

ISBN-13: 978-2825106365

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lundi, 12 septembre 2005

L'usine à idiots

Je retiens toujours la main dans ma poche quand je croise un jeune qui se ballade tranquillement avec un T-shirt ou un sac à l'éffigie d'Ernesto Guevara, dit le "Che". Je la retiens pour éviter deux reflexes pavloviens qui me viennent lorsque je suis mis en réaction avec ce qui touche aux guérillas communistes. Soit je fais le salut hitlérien car le culte du chef me paraît propre à ces guérillas et que ce serait leur rendre hommage que de les marquer par ce salut d'imperator ; soit je colle une baffe. Dans les deux cas, je passerai de toute évidence pour un fieffé réactionnaire, capitaliste, bourgeois, puant, n'ayant de toute évidence rien compris à la beauté de la geste guévarienne qui fit tant pour la liberté du monde opprimé.

Soit, je suis un réactionnaire. J'en assume le qualificatif car un organisme vivant se doit de réagir aux purulations et attaques bactériennes.

Pourquoi donc fabriquons-nous encore ces idiots utiles chers à Lénine dans une sorte d'usine perpetuellement en renouvellement ? Parce que les injustices sont trop criantes et qu'il y a de de quoi foutre tout par terre, répondrons justement ceux dont le sang bout. Heureux les assoiffés de justice et il faut bien avouer que la justice humaine n'est pas le fort des hommes et que nombre de situations sociales absolument scandaleuses mériteraient plus d'attention que la loggorhée verbeuse et diarrhéique d'un entraîneur d'équipe de foot.

Nous fabriquons aussi ces idiots parce que le seul modèle qui leur est offert est un modèle totalitaire. Guévara avait choisi la voie violente. Tous ces pseudos mouvements de libération ont dans la réalité aboutis à l'émergence de régimes dictatoriaux, ne laissant au peuple que la liberté de célébrer la grandeur des dirigeants. Les rêves se sont dissipés dans les couloirs des palais gouvernementaux. Ce que l'on ne voit pas, c'est que le rêve lui-même était corrompus par essence, dans sa prétention à vouloir régir tout le réel à travers sa grille de lecture. Oui, me diront les détracteurs mais l'idéal communiste était juste et tous les pouvoirs qui se sont mis en place n'étaient pas des pouvoirs "vraiment" communistes. J'acquiesce mais tous les pouvoirs communistes qui se sont mis en place se sont transformés en dictature. La coupe était belle mais il a fallu de suite boire la lie, et jusqu'au bout.

La société capitaliste dans laquelle baignent tous les jeunes idéalistes a bien compris le fonctionnement de l'usine à idiots en proposant toute une gamme de produits à l'éffigie du Che, dont les seuls mérites furent finalement de mourir en martyr et d'avoir une gueule d'ange génialement transformée en icône par un bon photographe. Nous en revenons à la société de l'image, superficielle et se dévorant elle-même, marque du zapping apposé sur le front de ses croyants. Les révolutionnaires que croient être ces jeunes sont des marionnettes avec les poches pleines d'euros.

Je leur conseille, lorsqu'ils croiseront un pauvre qui fait la manche avec une haleine avinée et des vêtements d'une puanteur de chacal, de retirer leur joli T-shirt guévarien et de lui offrir. De cette façon, répétant sans doute inconsciemment le geste de Saint Martin à l'entrée de Tours, ils auront fait réellement un geste révolutionnaire. Et cela leur apportera de surcroît la libération du coeur.

vendredi, 01 janvier 1999

Eugenio Corti : Le communisme n'a pas disparu

Article de Eugenio Corti paru dans L'HOMME NOUVEAU n°1283 du 7 juillet 2002 - traduction de l'italien par Georges DAIX

C'est un lieu commun d'affirmer que le communisme a disparu. En réalité, ce qui a disparu (et encore pas partout), c'est le communisme léniniste, mais il a été remplacé par le communisme gramscien qui se développe toujours de plus en plus. Celui-ci a substitué à la dictature léniniste du prolétariat qui prônait l'élimination physique des opposants, la dictature des intellectuels organiquement nécessaire au communisme ("organici al communisme", selon l'expression de Gramsci) qui ne tue pas physiquement mais qui provoque la marginalisation, c'est à dire la mort civile de tous ceux qui s'y opposent.

Ce phénomène doit être considéré dans le cadre plus ample de la culture occidentale qui, au XXème siècle, a eu son sommet dans la "proclamation de la mort de Dieu". Cette proclamation imprègne la philosophie de Nietzsche et de Feuerbach ainsi que celle du nazisme et du communisme, les deux idéologies nées de l'enseignement de ces deux philosophes, l'un et l'autre disciples de Hegel.

La Mort de Dieu

Je pense que le modèle de l'intellectuel propagateur de la "mort de Dieu" est parfaitement défininpar l'inversion de trois des demandes du Notre Père : "Que Ton nom ne soit pas sanctifié, - que Ton règne ne vienne pas, - que Ta volonté ne soit pas faite".

Quant à la dictature du prolétariat, nous devons nous souvenir que Lénine lui-même, s'étant rendu compte qu'en réalité "en le laissant faire le prolétariat tourne toujours à la social-démocratie" (c'est à dire cherche toujours la conciliation), avait transféré la tâche de faire la révolution du prolétariat à son "avant-garde consciente", le parti communiste, mettant ainsi au premier plan "la violence comme moteur nécessaire de l'histoire".

A ce moment-là est entré en scène Gramsci, secrétaire du parti communiste italien alors encore clandestin, lequel s'était rendu compte que la voie adoptée par Lénine allait conduire au désastre. (En fait, comme nous le savons, il a conduit à quelque chose que l'on n'avait jamais vu dans l'histoire : 100 millions de morts selon les comptes des ex-communistes ; à plus du double selon nos compte à nous et à la réduction à la misère des peuples concernés).

En faisant abstraction de tous ces oripeaux idéologiques, il nous semble que ce qui a conduit Gramsci en dehors du parcours désastreux de Lénine a été une simple constatation, à savoir que ceux qui ont conduit par un processus séculaire l'Europe au seuil de la révolution communiste (comme aussi nu nazisme, mais cela l'interessait peu) n'avaient pas été les prolétaires, mais bien les intellectuels. C'est à eux que l'on doit d'abord l'anthropocentrisme de la Renaissance, puis ses développements au temps des Lumières qui ont débouché sur la philosophie idéaliste allemande et enfin sur l'idéologie marxiste. En cohérence avec ce processus, Gramsci proposa de charger la classe intellectuelle de faire la révolution en lui indiquant aussi la voie à parcourir : en substance un conditionnement systèmatique de tous les centres de cultrure et d'information. Comme les autres théoriciens communistes "hérétiques" qui résidaient en Russie, Gramsci aurait été sans doute condamné par les léninistes s'il n'avait pas été emprisonné par les fascistes durant un voyage en Italie. Cet emprisonnement non seulement lui sauva la vie mais lui permit d'écrire et d'élaborer tranquillement pendant des années - et en les mettant au fur et à mesure à l'abri - toutes ses oeuvres théoriques.

Mainmise sur la culture

Celles-ci, seulement après sa mort et à la suite des terribles insuccès du léninisme, finirent par être accueillis par les communistes italiens qui, avec toute leur ardeur révolutionnaire, s'investirent toujours plus dans la culture. Du reste, c'étaient les gouvernants démocrates-chrétiens eux-mêmes qui abandonnèrent petit à petit la culture entre leurs mains de telle sorte que le gigantesque parti communiste italien, le plus important d'Europe, avait renoncé à la sanglante révolution léniniste.

Au cours des décennies pendant lesquelles ils étendirent leur domination sur la culture, ces intellectuels organisés ont toujours plus marginalisé ceux qui pouvaient leur faire obstacle en les diabolisant jusqu'au paroxysme et en les privant dans tous les cas de toute possibilité éditoriale, journalistique, télévisuelle, radiophonique, littéraire et culturelle. Ils ont aussi orchestré des grandes campagnes de signature afin de soutenir des points de leur programme, en appelant à y souscrire tous ceux qui ne voulaient pas demeurer exclus de la "société qui compte" : ils furent très nombreux à se prêter à ce jeu. Ainsi, par exemple, à partir du 13 juin 1971, dans trois nbuméros successifs de l'Espresso, un document mensonger dans lequel un commissaire irréprochable de la Sécurité publique, Luigi Calabresi, était qualifié de "tortionnaire" et "le responsable de la mort de Pinelli", a été publié avec la signature de 800 intellectuels italiens, soit quasiment tout le Gotha de notre intelligentsia à commencer par des personnalités célèbres comme les romanciers Moravia, Pasolini et Umberto Eco (Calabresi fut ensuite assassiné).

Une action tenace

Comme à l'occasion de chaque élection notre peuple a refusé le communisme, l'action de ces intellectuels organisés s'est poursuivie et ces derniers mois elle s'est faite si importante que les dirigeants des partis dérivés du parti communiste ne témoignant pas assez de pugnacité politique, les intellectuels eux-mêmes organisent à leur place de grandes manifestations de rues.

Il en découle que les dommages dans la société civile italienne sont de plus en plus énormes. Nous en indiquons deux en particuliers : d'abord aucune oeuvre nouvelle vraiment libre et de qualité ne peut être diffusée sinon par des organes quasi confidentiels. (On croirait être revenu au samizdat de la Russie de Jdanov : même les maisons d'édition et les chaînes de télévision de Berlusconi sont en fait conditionnés par la gauche). Ensuite, après l'abandon de tant d'enseignants et les longues années de conditionnement exercé par les communistes sur tous sans exception, les manuels scolaires opnt fait perdre petit à petit aux nouvelles générations tout contact avec la culture gréco-romaine et chrétienne et donc avec notre civilisation.

Contamination européenne

De nombreux jeunes qui - sans se laisser abêtir par les doses massives de sexe qui leur sont quotidiennement proposées - voudraient résister ont beaucoup de difficultés à trouver des points de référence. Et cela aussi parce qu'aux intellectuels qui excluent Dieu de la société sont venus se joindre beaucoup d'intellectuels chrétiens convaincus d'être aussi "à la hauteur des temps" (les éternels "idiots utiles" dont parlait Lénine), de sorte que la vraie culture chrétienne est confinée désormais dans un ghetto au point de ne plus être visible.

Nous avons parlé de la situation de l'Italie, le pays que nous connaissons le mieux. Mais dans le reste de l'Occident les intellectuels déterminés à exclure Dieu de la société tout en continuant leurs parcours très divers semblent depuis quelques années ressentir les impulsions du communisme jusqu'à adopter dans leur ensemble une configuration pratiquement dictatoriale. En raison du barrage du politiquement correct, en fait, eux aussi excluent en pratique du droit de s'exprimer quiconque pense d'une manière différente. Nous nous demandons si l'hégémonie culturelle gramscienne n'est pas insidieusement en train de devenir planétaire.

A ce sujet il nous vient à l'esprit un épisode significatif : l'attribution d'un des derniers prix Nobel à un homme de théatre italien dont on ne sait pas quelle oeuvre il a écrite mais qui est connu pour être d'extrême gauche. Ce dernier a aussitôt déclaré aux journalistes qu'il avait dépenser l'argent du prix pour procéder à la réouverture du procès d'un autre personnage très connu de gauche, actuellement en prison parce que condamné comme commanditaire de l'assassinat de Calbresi.

En ce qui concerne l'Eglise, la situation a été décrite de façon alarmante dans un discours à l'Assemblée plénière du Conseil pontifical de la Culture le 16 mars dernier : "Plus sans doute que dans toute autre période de l'histoire, il faut aussi noter une rupture dans le processus de transmission des valeurs morales et religieuses entre les générations, qui conduit à une sorte d'hétérogénéité entre l'Eglise et le monde contemporain"

Le communisme n'a donc pas disparu. Il a seulement changé de vêtement : la tragédie est à son second acte.

Pourquoi je rentre en Russie

Ancien professeur de logique à l'université de Moscou, Alexandre Zinoviev vivait et enseignait à Munich depuis son expulsion en 1978. La publication, en 1976, de son livre "Les Hauteurs béantes" lui avait valu d'être démis de toutes ses fonctions, privé de ses diplômes et exclu du Parti communiste de l'URSS. Ce point de vue, publié le 30 juin 1999 par le journal Le Monde, exprime le désamour de l'auteur envers le monde occidental.

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Alexandre Zinoviev : la capitulation de l'Europe de l'Ouest devant l'américanisation aura des conséquences inéluctables pour les pays d'Europe occidentale

Pour répondre à cette question, il me faut d'abord répondre à une autre : pourquoi me suis-je trouvé il y a vingt et un ans hors de Russie, en Occident ? Laissant de côté les détails concrets, je me bornerai à l'essentiel. A l'époque, un régime communiste totalitaire régnait en Russie. Il paraissait inébranlable, installé à jamais. Je lui étais opposé non pas pour des raisons politiques ou idéologiques (je n'étais ni anticommuniste ni antisoviétique), mais à cause des réactions de mon milieu à mes travaux scientifiques et littéraires. Ce milieu me rejetait en tant que phénomène étranger à la nature de la société soviétique (communiste).

Et j'ai été éjecté de Russie soviétique en Occident contre ma volonté et mon désir. C'était en 1978. A l'époque, la guerre froide battait son plein. En Occident, c'était l'épanouissement de la démocratie, du libéralisme, de la liberté de pensée, du pluralisme créateur. Qu'ils aient été les armes de la guerre froide de l'Occident contre le communisme soviétique passait au second plan. Ces manifestations semblaient organiquement liées à la nature même de la civilisation occidentale. Dans ces conditions, il ne pouvait même pas être question d'un retour en Russie. Diffuser largement mes ouvrages y était lourdement puni. Même si je l'avais voulu, on m'en aurait interdit l'accès.

Au début des années 90, cependant, l'Union soviétique s'est effondrée et le régime social soviétique (communiste) a été détruit dans les pays qui la composaient. Il ne s'ensuivit pas pour autant l'épanouissement, promis par l'idéologie et la propagande occidentales, de la Russie mais, au contraire, une dégradation accélérée dans tous les domaines de la société - politique, économique, idéologique, moral et social. J'ai commencé à en parler et à l'écrire, selon le principe de la vérité à tout prix. Je m'en étais tenu à ce principe dans la description de la société soviétique, ce qui m'avait valu d'en être expulsé. Maintenant, ce que j'écris en toute honnêteté et véracité à propos de la Russie postsoviétique me vaut en Occident un boycottage de fait de mes travaux scientifiques et littéraires, une impossibilité pratique de les publier et de les diffuser. J'ai personnellement fait l'expérience concrète de l'étroitesse, de l'exclusivisme, de l'arbitraire et du caractère tendancieux de la liberté de création à l'occidentale. Bien que cela aussi ait joué un rôle, ce n'est pas ce qui a déterminé ma décision de rentrer en Russie. Le facteur fondamental en a été le changement en Europe occidentale, survenu après la fin de la guerre froide et la débâcle de l'Union soviétique. L'essence de ce changement, c'est la totale américanisation de l'Europe de l'Ouest. Tant que l'Union soviétique existait et était la deuxième superpuissance de la planète, elle gardait l'Europe occidentale de cette américanisation, mortelle pour ses meilleures réalisations - y compris le libéralisme, le pluralisme de création et la liberté de penser. Faute de cette couverture, l'Europe de l'Ouest a pratiquement capitulé devant le gros bâton de l'américanisme. L'époque n'est plus seulement au postcommunisme, elle est postdémocratique. Mon séjour en Occident a ainsi perdu tout sens. Si bien que l'essentiel, dans mon retour en Russie, n'est pas que je rentre dans ma patrie, mais que je quitte un Occident qui m'est devenu adverse. Il y a quelques années déjà que j'ai commencé à réfléchir au problème d'un retour en Russie, lorsque les desseins des maîtres du monde occidental au sujet de la Russie et du peuple russe me sont devenus parfaitement clairs - à savoir, mettre la Russie à genoux afin qu'elle ne puisse jamais se hisser au niveau d'une puissance forte au sein de la communauté mondiale et transformer son territoire en une zone de colonisation occidentale. Quant au peuple russe, il s'agit de le ravaler au niveau d'une peuplade ethnique primitive peu nombreuse, pas plus de trente à cinquante millions, incapable même de se gouverner de façon autonome.

Le déclic de la décision définitive et irrévocable de quitter l'Occident a néanmoins été l'agression cynique et brutale des Etats-Unis et de l'OTAN contre la Serbie, qui a ravivé en moi les souvenirs des années de l'agression hitlérienne contre ma patrie. Il m'est devenu tout à fait clair que le même sort attendait la Russie, qu'ivres de superpuissance mondiale, les maîtres américains du monde occidental et leurs valets d'Europe de l'Ouest ne reculeraient devant rien pour liquider toute velléité de résistance de la part de la Russie afin de l'effacer de la surface de la Terre et de l'oblitérer de la mémoire de l'humanité. En tant que Russe, je ne puis demeurer un observateur en marge de la mort de mon pays. J'estime de mon devoir moral d'être aux côtés de mon peuple en ce moment tragique de son histoire et de partager son sort. En conclusion, je tiens à dire que la capitulation de l'Europe de l'Ouest devant l'américanisation aura des conséquences inéluctables pour les pays d'Europe occidentale, quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé avec la Russie la destruction des bases mêmes de sa civilisation et la perte de souveraineté nationale de ses peuples.

Comme beaucoup de compatriotes de ma génération, je ne me sens pas uniquement russe, mais également européen. En Russie, ce ne sont pas seulement ni tellement les valeurs du communisme qui se sont effondrées, mais bien plus les vraies valeurs (non celles de la propagande !) de la civilisation d'Europe occidentale. Pour moi, je ne vois qu'une seule possibilité de les défendre quitter une Europe occidentale sacrifiée sur l'autel d'une démocratie totalitaire mondialisée ou de l'américanisme. Je pense que la Russie aura encore un rôle important à jouer contre l'américanisation de la planète, comme elle a déjà joué un rôle décisif dans la lutte contre la menace mondiale du fascisme. En rentrant en Russie, je demeure fidèle aux principes mêmes de l'Europe de l'Ouest.

Alexandre Zinoviev