jeudi, 22 septembre 2005

Charles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde

medium_2251741216_08_MZZZZZZZ.jpgCharles RIDOUX : Tolkien, le chant du monde

Les racines de la Terre

Depuis l'adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux, le public français voir régulièrement paraître des ouvrages sur Tolkien . A juste titre, cet auteur bien connu dans le monde anglo-saxon, reste largement à découvrir en France, du moins dans toute la dimension d'une œuvre qu'il convient de ne pas réduire à la simple confrontation entre des hobbits et des dragons ! Un des derniers livres parus est celui de Charles Ridoux, médiéviste à l'Université de Valenciennes, auteur d'études et d'articles sur le roman arthurien. Bien entendu, son livre s'adresse en priorité à ceux qui ont déjà lu, ou sont déjà familiarisés avec les promenades en Terre du Milieu, mais la clarté des propos et la finesse d'analyse fait que cette étude s'adresse à tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin au cycle mythologique de J.R.R Tolkien. On y retrouve des thématiques déjà mises en exergue comme le rejet de toute volonté de puissance de type « nietzchéenne » ; la claire conscience d’un ordre du monde et la lucide appréhension de sa fragilité ; la menace constante d’un éclatement et d’une dissolution dans un désordre chaotique et la restauration de toutes choses.

L'auteur du livre revient assez longuement sur la thématique du Mal et la critique de la modernité, si indissolublement liés chez Tolkien que tout le système social de la Terre du Milieu en est imprégné. Par exemple, Tolkien a déterminé une graduation des êtres créés dont le rapport au bien est dépendant de la manière dont ils partagent la lumière du créateur initial. Cette vision cohérente, souligne Charles Ridoux, à la fois rigoureuse, simple, souple et très variée dans ses détails, n’est autre, au fond, que la conception globale véhiculée par toutes les grandes traditions dans le monde, à toutes époques et sur tous les continents, et dont seule s’écarte la conception du monde moderne érigée, depuis le « Siècle des Lumières » sur le paradigme du progrès aboutissant au « désenchantement du monde ». Un des traits qui différencient le plus nettement l’ensemble des sociétés traditionnelles du monde moderne, souligne-t-il encore, c’est bien la cohérence globales de celles-ci, fondées sur les lois du symbolisme et de l’analogie, tandis que celui des "Lumières", malgré sa référence à la Science, sépare tous les domaines et se trouve privé de tout principe organisateur. Il découle de cela, conclut-il, une conséquence très sensible dans la vie de chacun : l’homme de la société traditionnelle vit dans un monde qui a un sens et dans lequel il a sa place, quelle qu’elle soit ; l’homme moderne baigne dans le sentiment de l’absurdité et ne sait que faire de lui-même dans un univers désenchanté.

Le Mal chez Tolkien est exprimé en termes de combat d'ombre et de lumière, séparant ce qui est de ce qui n'est pas (Tolkien a eu pour professeur des proches du Cardinal Newman, ce qui explique certaines proximités intellectuelles et spirituelles). Dans ses œuvres retraçant la création de la Terre (Arda), il indiquera que la première Ombre est la discordance qu'introduit Melko dans le chant de création d'Illuvatar (L'Un dans le cycle tolkiennien). La malice profonde de Melko, par jalousie l'Iluvatar, le pousse à être attireé par la "noirceur extérieure vers où Iluvatar n'avait pas encore tourné la lumière de son visage". Ainsi, explique Charles Ridoux, "c'est donc que Melko a cessé de regarder la source de la lumière, qu'il s'est détourné du visage de l'unique pour plonger son regard dans le néant". L'auteur, après d'autres, note que cette approche du Mal recèle de profondes influences leibnizienne. Mais c'est le christianisme qui a le plus déterminé la "sous-création" des êtres de la Terre du Milieu car, si la notion de liberté des créatures est essentielle, Tolkien sous-entend constamment que le Bien a l'entendement du Mal et donc que le Créateur est suffisamment puissant pour tirer du Mal lui-même un plus grand bien. La "felix culpa" chrétienne trouve donc ainsi un écho privilégié dans le cycle mythologique tolkiennien. A l'inverse de ceux qui sont attirés par la volonté de domination, désir profond du Corrupteur initial (Melko), entraînant un éloignement total de l'Etre et une néantisation, ceux qui se dépouillent du désir de possession qui caractérise la puissance matérielle voient s'ouvrir le chemin de la lumière.

L'intérêt du livre de Charles Ridoux repose également sur l'analyse faite de la mythologie de Tolkien par rapport à l'histoire littéraire européenne. Profondément imprégné de la culture médiévale de notre continent, Tolkien a repris dans son œuvre une grande partie des thématiques légendaires de cette époque. Ainsi, l'auteur note que la restauration du Gondor s’inscrit dans tout un courant légendaire médiéval, marqué souvent d’une attente eschatologique, qui s’organise autour du roi caché, et se combinant souvent avec celui d’un monarque universel ou « Grand Monarque » supposé se manifester à la fin des temps. Inspiration médiévale jusque dans la manière, involontaire sans doute, de concevoir son œuvre selon une technique médiévale. Car ce qui frappe dans l'œuvre de Tolkien, c'est le foisonnement incroyable des textes, des versions, des mutations, des solutions proposées, faisant de sa mythologie un ensemble imprégné de mobilité, de frontières imprécises, de mutations nombreuses. Christopher Tolkien, plongeant dans l'œuvre de son père pour en tirer un ensemble cohérent a confié s'être trouvé face à un " puzzle textuel effrayant", néanmoins marqué d'une étonnante cohérence d'ensemble. Tolkien, de part sa culture et son attirance vers les langues et les mythes, a intégré le meilleur des traditions européennes. Son originalité forte est de d'avoir voulu garder toutes les racines spirituelles, Homère, le Kalevala et l'Evangile, ce qui donne cet appel à l'universalité qui transparaît si fortement. Cependant, les éléments mythologiques et chrétiens ne sont pas sur le même plan dans son œuvre car si le cycle de la Terre du Milieu s'imprègne profondément de l'histoire des peuples, il y est surtout attendu l'entrée du créateur dans sa création. Chez Tolkien, l'héritage chrétien éclaire d'une façon particulière toute la mythologie et donne cette tension dynamique où la sagesse est préférée à la geste guerrière. Charles Ridoux souligne que le paradoxe de Tolkien est d'avoir élaboré une synthèse des traditions à l'usage d'un monde largement démythologisé qui, par le fait de la modernité, a tourné le dos aussi bien à l'Olympe qu'au Golgotha. Or, reprenant la conception d’Owen Barfield, membre comme Tolkien du groupe littéraire des Inklings, Ridoux met en exergue le fait que le mythe permet à l’homme de vivre dans la plénitude sa présence au monde dans la lumière du logos divin, tandis que la rupture avec cet état édénique de l’être entraîne la dispersion babélique des langues et suscite la nostalgie de l’unité perdue. De cela témoigneraient les mythes d’une Parole perdue à retrouver ou d’une épée brisée à ressouder que l’on rencontre dans les récits du Graal ou dans le Seigneur des Anneaux. D'où le paradoxe tolkiennien actuel souligné par l'auteur : "Dans ce monde en rupture de tradition, en crise perpétuelle des "valeurs", on assiste à cet extraordinaire phénomène – qui enrage littéralement certains critiques patentés : le livre d'un auteur chrétien, véhiculant des valeurs chrétiennes, plébiscité par des lecteurs qui ne sont, de fait, plus chrétiens, mais qui gardent en eux l'imprégnation de ces valeurs et, sans doute, une immense "faim de Dieu", dont l'angoisse ambiante de l'époque n'est qu'un symptôme". L'auteur voit en Tolkien la possibilité de créer un pont entre ce monde en rupture et le monde des traditions millénaires européennes dont il effectue la synthèse à la lumière de l'Evangile. En quelque sorte, voici un médiéviste appelant à une Renaissance ! Formons simplement le voeu qu'il soit entendu.

ISBN-13: 978-2251741215