De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis. 2ème édition

De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis. 2ème édition

Auteur : Noam Chomsky

Editeur : Agone

Année : 2002

L'Amérique au risque du monde

La critique des Etats-Unis semble être un sport en vogue de ce côté-ci de l'Atlantique. D'aucuns jugeront l'exercice facile et convenu, d'autres assèneront que c'est une vertu purgative. Quoiqu'il en soit, l'image que les Etats-Unis donne d'eux mêmes ne laisse personne indifférent. Depuis les meurtriers attentats du 11 septembre 2001, quantité d'ouvrages est parue sur "l'ami" américain, les uns –rares- pour conforter cette Amérique omnipotente, les autres pour dénoncer le désordre qu'elle créée par sa politique étrangère.

C'est bien évidemment pas ce prisme que nous examinons ce pays, la complexité de son organisation intérieure, son dynamisme surprenant, ses situations sociales extrêmes paraissant bien absconses à nombre de nos contemporains. Deux ouvrages supplémentaires s'ajoutent à une liste déjà longue et peuvent permettre de donner un coup de projecteur supplémentaire sur l'Amérique. Ils sont complémentaires dans leur approche et leurs conclusions bien que leurs auteurs appartiennent à des écoles de pensée très différentes.

Publié chez Agone, maison d'édition militante libertaire, le livre de Noam Chomsky, "de la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis" vaut plus que ce titre spectaculaire laisserait croire. L'auteur, éminent professeur au Massassuchetts Institute of Technology, analyse la guerre comme chemin pris par le capitalisme pour s'imposer au monde. Le raccourci est fort et saisissant et on pourrait légitimement y adjoindre toutes les réserves nécessaires en voulant se préserver d'une énième redite de la lutte des classes et de la logorrhée révolutionnaire qui l'accompagne.

Cependant, Chomsky est loin d'être un pamphlétaire dont le talent serait mû par le ressentiment ou le soucis de semer la Révolution. Son livre, compilation d'articles écrits depuis 1985, fait référence à de nombreux exemples et citations qui plaident sinon en sa faveur, du moins pour un regard différent sur la manière dont les Etats-Unis conduisent leurs affaires à travers le monde. Chomsky analyse ce qui, selon lui, fait le fondement de la politique étrangère américaine : le commerce. Et pour assurer les débouchés commerciaux, conforter les positions conquises et empêcher l'émergence de concurrences sérieuses, les Etats-Unis appliqueraient le vieil adage diplomatique toujours en vigueur : diviser pour régner.

Les exemples pris par l'auteur couvrent les interventions militaires au Vietnam et en Amérique Centrale, le cas de l'Irak après ceux de Cuba et du Nicaragua, la crise des Balkans éclairée par les conflits antérieurs de la Colombie et du Laos, les cas spécifiques du Kosovo et du Timor Oriental, l'intervention en Afghanistan. A travers ces exemples détaillés et précis, Noam Chomsky dénonce le clientélisme américain sous couvert d'une morale unilatérale à géométrie plus que variable. Ce clientélisme déterminera par exemple le statut d'Etat voyou. Sera voyou l'Etat qui n'aura pas demandé l'avis exprès du donneur d'ordre. A ce titre, le cas irakien, longtemps partenaire privilégié, est éclairant. La politique américaine a pour but exclusif de protéger et sauvegarder le "way of life" américain au détriment non seulement des intérêts des pays "assistés" mais également du bien commun de la communauté des nations. Les débouchés commerciaux sont donc, d'après l'auteur, un premier filtre de lecture de la politique américaine, le second filtre étant l'empêchement systématique de voir se constituer des pôles de pouvoir contrebalançant la puissance américaine. Munis de cette grille de lecture, la politique étrangère américaine devient plus logique, sensée, organisée, cynique. Nous redevenons les spectateurs d'une "Realpolitik" qui a les moyens de ses ambitions.

On comprend dès lors facilement pourquoi l'ONU a été mis hors jeu dans toutes les affaires contemporaines. L'omnipotence unilatérale des Etats-Unis ne souffre aucun rival. Hélas, les frais de cette politique ne sont pas réglés par les américains eux-mêmes mais par les peuples qui font l'objet d'une "libération" et d'une protection. Car tout le talent américain consistera à justifier de la guerre comme vecteur de bien commun. Les exemples passés sont nombreux et pour en rester au registre contemporain, il suffit de constater les différences drastiques d'analyse et de comportement pour le cas irakien – infiniment stratégique, et pour le cas nord-coréen, bien plus dangereux en termes de sécurité du territoire national américain, mais sans intérêt stratégique ou économique notable. Relevons aussi dans les exemples très détaillés du Kosovo et du Timor Oriental, qui se sont déroulés en cette même année 1999, les différences de traitement humanitaire. L'examen des faits a montré que la situation au Timor était infiniment plus dramatique qu'au Kosovo. Pourtant, le clientélisme obséquieux de l'Indonésie a permis de retarder au maximum une intervention américaine –qui ne s'est finalement déclenchée que sous la pression.

A la lecture de Chomsky, il est difficile d'appliquer le qualificatif d'impérial à l'Amérique. L'Empire laisse des traces "civilisationnelles" positives dans l'histoire et les territoires des peuples qui ont été sous sa couverture : infrastructures, lois. Ce n'est guère le cas avec une Amérique conquise au missionarisme terrestre qui creuse son sillon avec plaies, bosses et méthodes cannibales. Si le seul but du livre est de dénoncer cette hypocrisie manifeste à nos yeux des méthodes de notre allié, il est atteint. On lira avec intérêt une postface de Jean Bricmont sur la gêne des intellectuels français à lire Chomsky. Ce dernier a toujours clamé une totale liberté d'expression, quitte même à défendre cette option pour des auteurs en totale contradiction avec son engagement (Faurisson). Option particulièrement redoutable en France ou la liberté n'est concevable que dans un cadre strictement défini par la loi. Par ailleurs, Chomsky, qui fut adulé pour son opposition à la guerre du Vietnam se trouve voué aux gémonies par son opposition au guerres contemporaines de l'Amérique. C'est la conséquence d'une dérive du petit peuple des intellectuels français qui, du pacifisme intégral, s'est converti à l'humanitarisme total, c'est à dire celui qui en arrive à soutenir des bombardements réels au nom de principes dont l'application est le plus souvent virtuelle.

Le second ouvrage est celui d'Alain Faure-Dufourmantelle, ancien officier de l'Armée de l'air, ancien de Dien-Bien-Phû dont un précédent livre a été primé par l'Académie des sciences morales et politiques. Son présent livre, "God Damn America !", préfacé par le général Gallois et édité chez FX de Guibert, offre donc toutes les garanties de sérieux aux yeux d'un lectorat moins habitué aux maisons d'éditions libertaires.

Pourtant, la dénonciation est la même, les conclusions identiques. Si Chomsky place le capitalisme comme origine de la guerre aux Etats-Unis, Alain Faure-Dufourmantelle y voit plutôt la trace ultime de la lutte pour la vie, cette "struggle for life" décrit par le darwinisme et appliqué à l'ordre social et économique. Or cette lutte s'affranchit complètement de toutes considérations morales puisqu'elle est une fin en soi mais se sert de la morale pour y parvenir. L'auteur, dont les options souverainistes et patriotes ne se cachent pas déplore que ce darwinisme infecte de plus en plus les relations internationales et conduit son essai avec des tonalités pamphlétaires. On peut regretter la méthode car les faits parlent pour lui sans qu'il soit besoin d'en ajouter. On peut regretter aussi le manque de citations comme celles qui jonchent le livre de Chomsky. Cela étant, l'auteur apporte sa pierre à l'édifice en décrivant longuement l'état des relations entre la France et l'Amérique, surtout durant les périodes cruciales entourant les deux conflits mondiaux du vingtième siècle.

Ce qui en ressort va à l'encontre de l'image habituellement admise d'une Amérique supportant un effort de guerre sans précédant pour libérer le "Vieux" continent en général et la France en particulier. L'auteur démontre que tant pour les pertes humaines que pour les destructions économiques, la France a payé un tribut très élevé aux conflits quant l'Amérique, à coûts minimums, en tiraiet de substantielles retombées. Cette remise à plat n'enlève rien au sacrifice des jeunes américains qui débarquèrent en Normandie mais relativise la vision d'un Etat américain dispensateur de la liberté et des richesses du monde. Surtout, l'auteur reproche vivement aux Etats-Unis d'avoir contribué à l'enchaînement catastrophique de l'entre-deux guerres par le refus de signer le Traité de Versailles et la prééminence donnée à la reconstruction de l'Allemagne au détriment de la France. Laissons aux historiens le soin de ce débat.

L'auteur élargit par la suite ses propos à l'Europe et au monde en montrant les grandes mystifications des Etats-Unis. Nous retrouvons là des analyses déjà présentes dans l'ouvrage de Chomsky. L'auteur met l'accent sur la duplicité intrinsèque d'une Amérique engagée dans une course sans fin à la puissance au nom des idéaux les plus élevés. Schizophrénie profonde, visage de Janus, l'Amérique de Faure-Dufourmantelle révèle un appétit à connotation totalitaire en s'élevant vers le "matérialisme consumériste impérialiste".La vision est excessive sans doute et traduit peut-être un "désamour" de la part de l'auteur, accentué du constat d'impuissance européenne et française face aux ambitions d'outre-Atlantique. Cependant l'auteur conclue son livre sur des notes d'espérance que l'on espère voir jouer un jour.

A la lecture de ces deux livres, le lecteur pourrait penser que l'americanophobie imprègne profondément les esprits français. Il n'en est rien, ce n'est que la simple description des réalités dans l'histoire contemporaine du monde. Les Etats comme les personnes sont jugés sur leurs actes, non sur leurs intentions proclamées. Il n'appartient qu'aux américains eux-mêmes de mettre la morale des pères fondateurs en actes et non de justifier leurs actes par une morale "préventive" désincarnée.

De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis
Noam CHOMSKY
Editions Agone, 2002, 220 pages
Seconde édition
ISBN 2-7489-0007-3
16 euros

God Damn America
Dieu maudira-t-il l'Amérique ?
Alain Faure-Dufourmantelle
Préface du Général Pierre-Marie Gallois
François Xavier de Guibert, 2003, 189 pages
ISBN 2-86839-850-219 euros

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