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jeudi, 12 janvier 2006

Eugenio CORTI : Les derniers soldats du roi

medium_2877065448_08_MZZZZZZZ.jpgEugenio Corti : Les derniers soldats du roi

Un destin de géants

Nous avions laissé le lieutenant Corti exsangue au sortir de l'hiver russe raconté dans le premier tome de sa fresque de guerre, "la plupart ne reviendront pas" . Dans ce second tome, nous le retrouvons sous le chaud soleil italien, dans son pays où, engagé dans l'armée régulière italienne au côté des alliés après le débarquement de 1943, il participe à la libération de son pays. Cette armée régulière, ce sont ces "derniers soldats du roi" qui combattaient par sens du devoir, par l'amour de la Patrie, par le refus du chaos et de la défaite, par le désir de terminer une guerre qui déchirait les corps et les consciences. L'histoire de ces soldats oubliés fut passée sous silence dans l'historiographie officielle, face aux maquisards.

L'épopée italienne du futur auteur du "Cheval Rouge"  ne baigne pas dans l'optimisme, hormis celui des rencontres, y comprises féminines (ce qui nous donne des pages splendides sur l'amour et la patience). Corti n'excelle jamais autant que dans ces portraits de personnes depuis disparues dans l'oubli et la cendre. En cela il est un humaniste chrétien car il s'attache à retrouver l'Homme dans la vérité de son incarnation et non dans une abstraction socialisante qui désole aujourd'hui les relations humaines. L'auteur est d'ailleurs lucide sur la dégradation de cet humanisme sirupeux qui se sépare du christianisme : "J'avais vu, en Russie à quoi ces idéaux avaient mené, et en quoi s'étaient trouvés transformés ces humanitaires, avec leurs figures illuminées : en bourreaux de leurs semblables à l'échelle des millions, et bourreaux d'eux-mêmes…"

Si l'hiver russe a martyrisé au plus haut point son corps, et que c'est par la force de son âme et d'un appui sans doute surnaturel qu'il s'en est sorti, là, c'est l'hiver intérieur qui gagne un pays gangrené par l'affairisme, les compromissions politiques et un communisme offensif sur la nature duquel la majorité des acteurs politiques de l'époque furent bien aveugles. Cependant, comme dans chacun de ses ouvrages, c'est un regard d'espérance dépassant l'horizon humain qu'il porte sur ses contemporains et les épreuves qu'ils traversent. C'est toujours l'éclair de la grâce qui fuse quand il reprend à son compte l'explication des malheurs de la guerre faite par le père abbé du couvent de Subiaco : "Vous payez aujourd'hui pour le mal commis surtout par d'autres. Rappelez-vous pourtant que le mystère de la réversibilité est quelque chose de merveilleux, et que peut-être un jour, des souffrances endurées par d'autres, la grâce pourrait venir, surtout sur vous". Comme il le confie, "C'est ainsi que, justement en ces jours de désagrégation, mon esprit allait à cet égard s'affermissant en lui-même, se nourrissait et se construisait."

Le récit de guerre du lieutenant Corti garde toujours cette distance élégante avec le quotidien des armes. Il sait que la guerre cessera et qu'un autre combat, plus âpre encore s'engagera, sur le terrain moral. Car chez l'auteur, tout se tient dans cette recherche de la moralité des actes humains. Il estime que tous les fléaux engendrés par les hommes ne sont que le résultat d'un déséquilibre moral : "Ce n'est que dans le domaine moral que nous autres hommes sommes vraiment libres. Par conséquent, c'est quelque chose qui est notre œuvre, qui s'est pour ainsi dire progressivement accumulé dans le domaine moral et qui jusqu'à un certain point s'ébranle comme le fait une avalanche et, malgré tous nos efforts contraire, nous entraîne. La guerre est donc le produit d'une rupture dans le domaine moral. Elle est, ni plus ni moins, le produit de l'immoralité humaine."

Rappelant avec regret que Dieu est ramené petitement aux dimensions uniquement rationnelles de l'homme, Eugenio Corti retrouve une foi ferme quand il s'abîme dans de profondes rêveries où la contemplation d'un papillon lui "suffit à lui seul à démontrer l'existence de Dieu".

La marque profonde d'Eugenio Corti, c'est une profonde nostalgie de l'enfance et de ce qui est pur, simple et sans tâche. Dans toute son œuvre, Corti n'a jamais cessé de vouloir retourner à cet état édénique tout en assumant les responsabilités et les charges de l'âge adulte, ce qui n'empêche ni les chagrins, ni les ruptures. Avec lui, l'être humain atteint une densité spirituelle jamais démentie, comme ne sont jamais démenties non plus les profondes contradictions des hommes dans leur quête du Royaume éternel. Dans un de ces dialogues avec l'ange, qui fait aussi le charme du style de l'auteur, il fait dire à cette créature spirituelle : "le problème c'est que votre destin est un destin de géants". Toute l'œuvre de Corti se place dans l'acceptation de ce destin.

ISBN-13: 978-2877065443