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samedi, 17 septembre 2005

Sylvie GERMAIN : Chanson des mal-aimants

medium_2070765849_08_MZZZZZZZ.jpgSylvie GERMAIN : Chanson des mal-aimants 

Mane nobiscum, Domine

"Dans le monde et non du monde", telle est la citation évangélique qui vient aux lèvres quand s'éteint la musique envoûtante de la "chanson des mal-aimants". Les échos du dernier roman de Sylvie Germain s'entendent comme une de ces leçons de ténèbres qui taille la part d'ombre des mystères humain et divin. L'auteur y trace son chemin littéraire dans un sillon profond qui s'ancre dans la réalité avec la légèreté d'un rêve, usant d'un style lumineux dont la poésie et l'onirisme ne cède en rien à la clarté. L'ascèse, la spiritualité et le fantastique opèrent le grand œuvre dans les pages de cet auteur confirmé - Prix Femina 1989 -, qui, de son propre aveu, renouvelle son inspiration dans la contemplation du combat nocturne de l'ange et de Jacob au gué du Yabboq. Dans ce roman, elle place sa plume dans les mains de son héroïne, Laudes-Marie Neigedaoût, petite fille albinos abandonnée à la naissance et dont l'existence sera une errance permanente dans l'ombre disparue de parents évanouis. Enfant non voulue, rejetée et laissée à la Providence sur les routes d'un exil intérieur, et qui ricochera sur la mer des destinées humaines, essayant de cueillir, par ses flux et reflux, la quintessence du mystère à travers ses éclats sombres ou lumineux. Se forgeant des carapaces pour se protéger du monde, des hommes, de la folie qui couve et erre en lisière de ses jours, Laudes-Marie gagnera sa vie en faisant des ménages ou chantant dans la rue mais cette situation modeste et obscure ne sera rien par rapport aux représentations de son théâtre intérieur. Elle passera de familles en métiers, rebondissant sur les êtres, glissant sur la peau du monde et de l'histoire à la recherche de la figure des parents qui, s'ils se sont effacés, n'en représentent pas moins un trou béant dans son existence. Sa vie apparaît comme une tragédie dans laquelle elle n'est que de spectatrice subissant les éclaboussures de la violence des êtres : "La capacité de folie et de nuisance, les substrats de cruauté tapis en chaque être humain me semblaient si énormes que je sourcillais à peine quand tel ou telle passait à l'acte".

Marquée au fer de la misère humaine, la vie de Laudes-Marie sera ponctuée par la recherche de Dieu, Présence appelée constamment dans les affres de sa vie mais dont le silence têtu ne s'atténuera qu'au soir de ses jours. Avec l'adolescence viendra la perte de la foi acquise dans la petite enfance au contact des religieuses qui l'avaient recueillie . "Mon enfance est morte le jour où j'ai compris que mon père et ma mère ne viendraient jamais. Et j'ai découvert le goût de la haine, âpre et puissant". Ce sera la descente dans la profondeur d'une nuit sans lune et sans étoiles mais avec la patiente et obscure attente des aurores. Nous trouvons en effet dans le roman ce désir de recouvrer une innocence originelle non amputée de la paternité, désir de retenir Dieu par la manche de son manteau de justice : "Mane nobiscum, Domine, advesperascit". Ce désir est avivé par le silence obstiné du Seigneur, ou plutôt de cette petite voix que l'on ne veut ou ne peut entendre à travers l'écho assourdissant du Mal ou des blessures du chemin. Mais la braise du désir est là, enfouie et, souligne l'auteur, "l'on vit le plus souvent en temps décalés, que l'on ne comprend qu'après coup le sens des obscurs remuements qui couvent au fond de notre chair et nous chavirent le cœur en douce. Nous sommes tous comme Cleophas et son compagnon attablés dans une auberge à Emmaüs". Laudes-Marie connaîtra donc, dans cet obscurcissement, le supplice intérieur d'Orphée perdant Eurydice, " supplice de tous ceux et celles que rien ne peut consoler de la disparition des êtres qu'ils aimaient. Et il n'est jusqu'aux saints et aux saintes qui ne connaissent cette déréliction, portée même à incandescence, lorsque le Seigneur déserte leur âme et les plonge dans la nuit du néant". La traversée de la nuit n'est cependant pas pour l'auteur un signe négatif. C'est le moment où s'opère l'alchimie subtile de la conversion et de l'appel vers la lumière. Sylvie Germain souligne qu'évoquer la nuit " c'est faire référence à l'ascèse, c'est à dire une épreuve, et à un travail de renoncement à soi, de consentement à l'oubli de soi, c'est reconnaître que la voie la plus "juste" pour avancer n'est pas toujours (et même rarement) celle qui est tracée de la manière la plus large et la plus droite. Que ce soit sur le plan moral, spirituel, artistique, c'est souvent par des zigzags, des détours imprévus, des égarements que l'on avance. Mais la nuit en appelle à la lumière, les deux sont liées, comme le flux et le reflux". A la fin du roman, la supplique des pèlerins d'Emmaüs connaîtra une ultime résurgence et réapparaîtra comme un négatif photographique, une prière désormais sur les lèvres de Dieu qui est à la recherche des hommes, comme au jardin d'Eden : "Il me demandera de rester avec lui, discrètement, patiemment, dans le soir puant les larmes et le sang échoué sur la terre, de rester avec d'autres veilleurs d'aube dispersés un peu partout".

Sylvie Germain a une inspiration foncièrement chrétienne et humaine, engagée en faveur de la vie. Lorsque Laudes-Marie vient de "goûter l'insolite plaisir du corps, de toucher de l'intérieur la nuit mouvante et rougeoyante de la chair", elle se retrouve enceinte. C'est en conscience lucide qu'elle considère que "le prix à payer, si je gardais l'enfant s'annonçait très élevé, amer, mais je soupçonnais que l'amertume et le tourment seraient certainement plus grands si je ne m'en acquittais pas"… "J'ai tranché en faveur de la vie". La mort naturelle de cet enfant non né conclura cependant ce choix et la scène cardinale de l'ensevelissement est une des plus belle et des plus touchante du roman, dans cette écriture d'une rare élégance qui fait le propre de l'auteur. Nous y touchons toute la fibre humaine dans ce qu'elle peut avoir de plus universelle et de plus commune avec la sensibilité du Créateur. Nous nous trouvons à la jonction subtile du visible et de l'invisible.

Les pages du roman sont jonchées des portraits surprenants des êtres qui entrent sur la scène du théâtre de la vie de Laudes-Marie. La traversée du monde s'opère à travers des figures humaines oscillant entre la grâce et la monstruosité, en lisière de l'animalité et du divin, délicat équilibre dont Laudes-Marie sera une observatrice attentive tout en en supportant le poids déraisonnable. Sylvie Germain malaxe la matière humaine, fouaille les esprits, les affres et les tourments, reprenant à son compte le vers du poète Johannes Scheffler qu'elle place dans la bouche d'un personnage : "J'aime fort la beauté, cependant je ne la reconnais belle que si je la contemple au milieu des épines". C'est le portrait d'une humanité écorchée vive qui est dessiné, où tombent les pitoyables masques cachant la réalité ontologique de l'Homme, cet appel vers une transcendance qui le dépasse et qu'il masque à travers ses agitations. Ce n'est que lorsque le silence revient dans les existences, quand enfin le désert parvient à faire ressurgir ce qu'il y a de plus humain au fond des âmes, que le silence de Dieu devient moins pesant et que l'on perçoit la discrète lumière de ce pardon si émaillé au fil du roman, comme une marque filigrane de l'infini tendresse de Dieu. Ne nous étonnons pas de cette recherche patiente de l'altérité de la part de l'auteur qui fit un mémoire de maîtrise sur la notion d'ascèse dans la mystique chrétienne et sa thèse de doctorat sur le visage humain. Dans un entretien pour l'Office du Livre, Sylvie Germain déclarait : " Ce qui m'intéresse en regardant le visible, c'est tout autant ce qui se donne à voir que ce qui se laisse deviner, - la part d'invisible qui affleure, transparaît aussi fugacement que cela soit". L'auteur a le talent de faire surgir le silence et la contemplation par ses mots, d'apaiser un monde plein de fureur et d'imprécations. "Il reste tellement à entendre dans le silence, tellement à voir alors que tout, pourtant, a disparu, et toujours à aimer quand tout le monde s'est retiré". Des accents poétiques que l'on retrouve chez Patrice de la Tour du Pin, ce grand poète catholique du XXème siècle : "Quand tu apaises mon cœur, je n’ai plus rien à dire, les mots inquiets qui me remuent tombent endormis" (Psaumes de tous mes temps).

ISBN-13: 978-2070765843