« 2002-09 | Page d'accueil
| 2002-12 »
lundi, 21 octobre 2002
USA/Irak : une "guerre juste" très juste ?
Au terme d'un débat sans réelle surprise mais toutefois animé, la Chambre des représentants et le Sénat des États-Unis ont voté le 10 octobre 2002 une résolution autorisant le Président George W. Bush à utiliser les forces armées "comme il le juge nécessaire et approprié" afin de "défendre la sécurité nationale des États-Unis contre la menace continue et faire appliquer toutes les résolutions du Conseil de sécurité contre l'Irak". Blanc seing total moyennant un préavis de pure forme de 48 heures à destination des représentants de la Nation.
La pression exercée par les États-Unis sur l'Irak mais également sur l'ONU et l'Union Européenne reste forte. Ce blanc seing sonne à la fois comme un impératif à l'action compte tenu de la menace terroriste qui reste très palpable, comme le prouve l'attentat de Bali, mais également comme l'annonce d'un échec annoncé des voies diplomatiques traditionnelles et du droit des nations. Le recadrage au forceps effectué par le couple franco-allemand et les pays francophones pour que l'intervention ait lieu dans le cadre de l'ONU risque d'être un cache-misère sur une institution que les événements dépassent et qui n'enchaîne que des impuissances. L'omnipotence américaine risque de bousculer fortement la vieille dame onusienne, quitte à la faire s'écrouler comme s'écroula feu la Société des Nations.
ONU ou pas, mais ONU pour l'instant, les États-Unis trépignent pour avancer, persuadés de la légitimité de la guerre juste qu'ils entendent mener. Car la justice est LE thème sous-jacent à l'action américaine, quels que soient les retombées collatérales bénéfiques dont bénéficieront les États-Unis après le conflit. Du moins, la justice de la cause est entendue et proclamée urbi et orbi à défaut d'emporter la conviction de tous les Américains.
Le débat taraude en effet les intellectuels. On se souvient de la lettre "What We're fighting for" signée au début de l'année par soixante universitaires, lettre critiquée vertement de par le monde. Ce document affirmait en substance que "l'usage de la force militaire contre les meurtriers du 11 septembre 2001 était non seulement moralement justifiée mais aussi moralement nécessaire". Le 30 septembre dernier, à l'invitation du Pew Forum on Religion and Public Life, quatre des signataires de cette lettre (Gerard Bradley, William Galston, John Kelsay et Michael Walzer), ont accepté de débattre de la notion de guerre juste appliquée à la question qui ronge les américains : doit-on ou non envahir l'Irak ? Plus précisément, les questions étaient :
1/ Ce que l'Administration Bush est en train d'envisager en ce qui concerne l'Irak est-il juste ou injuste ?
2/ La doctrine de la "prévention" récemment annoncée par l'Administration américaine est-elle juste ou injuste ?
Gerard Bradley affirme que l'action préventive est conforme à la notion traditionnelle de guerre juste et qu'à ce titre, George W. Bush pourrait légitimement agir. Il part du principe que la défense des populations est un objectif moral suffisamment élevé pour que l'on envisage un désarmement complet de l'Irak. C'est à ses yeux le seul motif de légitimité. Toute autre cause : pétrole, changement de régime, vengeance, punition d'une complicité avec les terroristes, serait illégitime.
William Galston est par contre opposé à la guerre avec l'Irak. Opposition fondée d'une part sur le principe de l'imminence d'une menace non démontrée et d'autre part contre le but affiché de la guerre qui est le changement de régime à Bagdad, contraire à la notion de guerre juste. William Galston reprend à son compte les propos tenus par Henry Kissinger, qui n'est guère un tenant de la guerre juste : "La nouvelle approche est révolutionnaire. Le changement de régime comme but d'une intervention militaire bouscule le système international issu du traité de Westphalie de 1648, lequel, après les carnages des guerres de religion, a établi le principe de non intervention dans les affaires domestiques des autres États. La notion de "prévention" va à l'encontre du droit moderne international." Selon Galston, la notion de "prévention" peut être admise contre des organisations terroristes mais pas contre des États. L'extension aux États ouvre des perspectives sur lesquelles la plus grande prudence est recommandée. William Galston stigmatise la position ambiguë des Etas-Unis car devant l'ONU, il n'a été mention que des violations des résolutions du Conseil de Sécurité, violations légitimant une action, sans jamais évoquer le changement du régime irakien. Il pourrait cependant y avoir une légitimité si, comme dans le cas de l'Europe des années 40, un vaste plan de soutien et de reconstruction était envisagé avec l'implantation d'une présence américaine pour des dizaines d'années. Rien n'est présenté comme tel. Par ailleurs, William Galston pose franchement la question de savoir si un changement de régime politique opéré de cette manière ne créérait pas plus d'ennuis qu'il n'en résoudrait. L'instabilité de la région serait rendu tel que le bénéfice de l'opération armée serait réduit à l'insignifiance. Galston critique enfin deux arguments avancés par l'Administration Bush : l'argument humanitaire et la guerre de défense. Pour le premier, il est difficilement tenable car l'aviation américaine bombarde quasi quotidiennement l'Irak depuis 10 ans pour empêcher le régime irakien de porter atteinte à ses minorités. Pour le second, la guerre de défense est difficile à imaginer quand l'Irak n'a pas fait mine d'agresser les États-Unis ... autrement que verbalement.
John Kelsay, pour sa part, pense que l'usage de la force militaire pour changer un régime est légitime car le gouvernement de Bagdad a un "comportement injuste envers ses voisins et ses propres citoyens". A la question de savoir si les États-Unis useront de cette force, l'affirmation est moins nette car cela dépend de l'application des autres catégories de la notion de guerre juste : l'autorité légitime, la juste cause et la bonne intention. Ces dernières catégories suscitent tant d'interrogations que John Kelsay recommande la plus grande prudence à une action militaire.
Michael Walzer enfin, soutient les arguments de William Galston sur l'inopportunité d'une intervention. Il retrace tout le processus de violation des décisions de l'ONU par Bagdad, l'impuissance des Nations-Unies dans leur mode de décision et le jeu mené par l'Irak afin de gagner du temps. Walzer préfère voir un retour rapide des inspecteurs plutôt qu'une action militaire préventive. Il paraphrase la conseillère à la sécurité nationale, Condoleeza Rice qui disait "Nous ne devons pas attendre qu'il nous attaque" en affirmant "Non, nous ne devons pas attendre cela, mais attendre au moins un signe qui laisse penser qu'il est sur la point d'attaquer". En bref, la notion de guerre préventive est fondée plus sur la spéculation que l'affirmation. Selon Walzer, "si la guerre est le dernier argument, il n'y a aucun argument pour la déclencher en premier". Quant au changement de régime, il considère que les expériences mitigées passées devraient être suffisamment éloquentes !
Il faut mentionner la critique affirmée de l'auteur renommé de "Guerres justes et injustes" envers la
faiblesse européenne. Selon lui, un ultimatum fort et unanime de l'Union européenne aurait eu plus de poids sur l'Irak que toutes les gesticulations du Gouvernement Bush. S'il n'a pas eu lieu, c'est, toujours selon Michael Walzer parce que "les Européens semblent avoir perdu toute conscience d'eux-mêmes en tant qu'acteurs responsables dans la société internationale".
Comme on le voit, les arguments contre une action immédiate et a fortori automatique des États-Unis sont nombreux, y compris dans les rangs de ceux qui sont les moins susceptibles d'être des pacifistes intégraux. Reste à connaître la résistance du Président Bush à la tentation des armes. L'exaspération monte, le ton entre les "alliés" est tendu malgré les annonces de collaboration. Le jeu de poker menteur continue et la récente "passe d'arme" sur le nombre de résolutions à adopter montre que l'Europe s'est invitée à la table de jeu. Résistera-telle ?
21:15 | Lien permanent | Envoyer cette note
vendredi, 04 octobre 2002
Les sombres heures du communisme
Un simple et grand merci à Stéphane Courtois de remettre les pendules à l'heure sur la tragédie globale que fut le système communiste dans le Monde et sur l'impact toujours réel qu'il a sur les élites françaises. A quand le procès de Nuremberg du communisme ? La mémoire ne se purge pas de ce cataclysme, la forme du communisme a simplement évolué. Après le léninisme, le stalinisme, le communisme mou de Brejnev à Gorbatchev, voici, insidieux, le communisme gramscien à l'oeuvre, toujours à l'oeuvre, doux comme un agneau mais infiniment destructeur des libertés de penser et d'agir librement.
-------
L'Express du 03/10/2002
Stéphane Courtois
En 1997, Stéphane Courtois lançait un pavé dans la mare en publiant Le Livre noir du communisme, dans lequel il dressait, avec ses coauteurs, un bilan catastrophique de l'idéologie marxiste à travers le monde. La vive polémique qui s'est ensuivie l'a opposé à toute une frange de la gauche bien-pensante et l'a décidé à écrire un second tome, Du passé faisons table rase! Rencontre
Pourquoi publiez-vous aujourd'hui une «suite» au Livre noir?
Parce que ce livre, traduit dans 26 pays, a connu un succès incroyable dans les ex-pays communistes et soulevé partout un vif débat. Plusieurs éditeurs nous ont donc demandé d'ajouter à la traduction initiale un chapitre concernant leur propre nation. C'est ainsi que me sont parvenus des textes qui présentaient énormément d'intérêt - soit sur le plan historique, soit au niveau de l'intérêt général de la réflexion - sur les cas russe, estonien, roumain, est-allemand et grec. D'où l'idée de les publier, non sans y intégrer des contributions concernant la Bulgarie et l'Italie.
Vous faites néanmoins précéder cet ensemble d'une introduction toute personnelle...
Oui, après les attaques que Le Livre noir a suscitées, je tenais à mettre les choses au point. Nous avons en Europe de l'Ouest, et particulièrement en France, une mémoire du communisme qui est souvent glorieuse, incontestable, indiscutable. C'est une légende, un véritable mythe, qui confine parfois à l'invraisemblable... Quand, en 1991, on a vu Georges Marchais [alors secrétaire général du PCF], qui avait passé plusieurs années en Allemagne comme travailleur volontaire, venir présider la grande cérémonie du cinquantenaire en l'honneur des fusillés de Châteaubriant, c'était un spectacle stupéfiant... Mais rien n'y a fait: le mythe était si puissant que même Georges Marchais pouvait se permettre cela. Et ce, jusqu'au sommet de l'Etat, puisque Lionel Jospin a caché pendant de nombreuses années qu'il avait été troskiste, ce qui est quand même bizarre. Du reste, il est intervenu de façon extrêmement virulente à l'Assemblée nationale pour défendre le PCF. Or, de l'autre côté, en Europe de l'Est, la mémoire du communisme correspond à une catastrophe nationale, à une tragédie, dans chaque pays.
Donc, vérité au-delà des Carpates et erreur en deçà... Commençons par la France. Vous avez la dent très dure...
Depuis la parution du Livre noir, la polémique s'est développée en France tant du côté communiste que du côté gauchiste. Il existe, en effet, chez nous une espèce de gauchisme culturel, très répandu, très bon chic bon genre. Il n'est pas tant le fait des bobos que des «bobobos» - bourgeois, bohèmes, bolchos - qu'on rencontre un petit peu tous les jours, dans l'Université, dans les médias, dans la politique, etc. On est confronté en permanence à ce politiquement correct. Alors le nazisme, c'est abominable, on est d'accord; Le Pen, c'est horrible, on est d'accord. Mais, dès qu'on parle d'autres problèmes, qui sont tout aussi importants, c'est un tollé!
Or, en fait, le communisme nous laisse des ruines absolument gigantesques. Ruines économiques: il suffit d'aller visiter ces pays pour voir de quoi il retourne. Ruines politiques, bien sûr, parce qu'on ne reconstruit pas une démocratie comme ça, en quelques mois. Et puis, beaucoup plus en profondeur, ruines de la société. Le tissu social a été détruit, les élites ont été détruites, les repères ont été détruits... Les repères moraux, par exemple, ont en grande partie disparu. Il y a des milliers de filles de l'Est qui se prostituent à l'Ouest. C'est une énorme catastrophe. Plus toutes les mafias...
Comment expliquez-vous l'aveuglement français?
Il existe un certain nombre de mythes encore très vivaces à gauche: la Commune, le Front populaire, le tout ayant été fortement réactivé par Mai 68. A mon avis, la vraie explication réside dans notre culture révolutionnaire. 1789-94, c'est finalement le cœur de notre identité, politique et même sociétale. Beaucoup de gens n'arrivent pas à s'arracher à cela. Il est tout à fait étonnant de voir comment ils rééditent cette confusion, cet amalgame incroyable qui a été fait en 1920 entre révolution française de 1789 et révolution russe de 1917. Robespierre-Lénine, ou même Robespierre-Staline. Mais l'un n'a rien à voir avec l'autre. On peut dire qu'il y a chez Robespierre des éléments protototalitaires, mais enfin la Terreur a été très limitée; elle a été sanctionnée dès 1794. Et puis 1789, c'est quand même la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen... Il n'y a rien de tel dans la révolution russe, du moins pas dans la révolution bolchevique. Chacun se souvient des difficultés que François Furet a eues à tenir un discours qui n'était pas historiquement correct, si je puis dire. Nombre de professeurs de lycée ou d'université, des chercheurs du CNRS même, tiennent le haut du pavé et continuent de faire passer un discours qui est maintenant largement infirmé par les travaux historiques. Je crois que c'est assez spécifiquement français. Il suffit d'évoquer la figure d'un Sartre qui, jusqu'à la fin de ses jours, a soutenu la bande à Baader ou la Gauche prolétarienne et s'est solidarisé avec des terroristes. Cet homme était censé être le phare de la pensée française... Enfin, les historiens qui travaillent sur le communisme sont souvent d'anciens communistes ou d'ex-gauchistes. Or maoïstes, trotskistes, communistes appartiennent à la même mouvance idéologique, et d'ailleurs, comme par hasard, eux, qui se sont beaucoup battus et entre-déchirés pendant des dizaines d'années, se retrouvent tous réunis dans les mêmes manifestations depuis que le communisme s'est écroulé à Moscou. Ce qui prouve bien qu'ils appartiennent à la même famille idéologique, celle de Lénine. Ajoutons qu'il a suffi que les communistes s'effondrent pour que les gauchistes remontent à la surface.
Est-ce que, du coup, le travail de vérité historique ne va pas plus vite à l'Est?
A l'Est, il y a d'autres problèmes, en particulier le cas des vraies-fausses révolutions, comme en Russie, où l'on est parfois en pleine restauration communiste. Ces derniers jours, on annonçait que le maire de Moscou souhaitait remettre en place la statue de Félix Dzerjinski - fondateur de la Tchéka, la police secrète - sur la place de la Loubianka. La Roumanie est confrontée au même type de problème depuis la pseudo-révolution de 1989. Dans ces pays, il n'est pas très facile de faire l'histoire du communisme. Néanmoins, il y a des gens sérieux, courageux qui se battent. Par exemple, la fameuse association russe Mémorial, à Moscou, effectue pratiquement le même travail que celui qu'a accompli Serge Klarsfeld sur l'extermination des juifs de France par les nazis. En l'occurrence, le travail de mémoire et d'histoire porte sur la fameuse phase de la grande terreur de 1937-1938, qui s'est soldée par un véritable massacre organisé: 700 000 fusillés en quatorze mois, sur listes, pas au hasard, avec des quotas, le tout visé par le bureau politique. On est donc en train de reconstituer entièrement la liste des fusillés: nom, prénom, date de naissance, lieu, etc. Rien que pour Leningrad [Saint-Pétersbourg], cela a déjà permis d'aboutir à un annuaire de 40 000 noms. Autre contribution à la vérité, Alexandre Iakovlev, ex-conseiller de Gorbatchev et inventeur de la perestroïka, lève le voile sur les débuts du léninisme en signant un chapitre clef dans Du passé faisons table rase! On y apprend que, dès les premières heures de 1917, les bolcheviques avaient recruté des nervis dans la pègre russe, parmi les voyous et les tueurs. Et c'est un ancien responsable du Kremlin qui le raconte! La vérité est en marche, mais elle a besoin de temps.
00:20 Publié dans Idéologies | Lien permanent | Envoyer cette note

