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vendredi, 06 septembre 2002
Irak : Une guerre juste ?
A l'approche du 11 septembre 2002, les commémorations des attentats meurtriers de New-York et de Washington sont en pleine préparation. Pour la plupart des Américains, il ne s'agit pas uniquement de commémorer mais aussi d'analyser l'événement et de l'intégrer dans une stratégie de défense globale. Suite au traumatisme vécu par l'Amérique par cette attaque sans précédent sur son territoire national, les forces armées ont fait la chasse aux Taliban avec le succès que l'on sait mais aussi avec les dérives inhérentes à ce genre d'opération (que la jurisprudence "Kosovo" appelle "dommages collatéraux"). Ces opérations militaires devraient continuer, suite aux promesses édictées par le Président G.W. Bush, mais avec une légitimité internationale qui peine à se faire. La notion de "guerre préventive" qui est mise en avant pour justifier les futures actions militaires, en particulier contre l'Irak, est fortement sujette à caution (on imagine avec frisson ce qu'aurait été ce type de guerre contre l'URSS). Le rôle d'hyperpuissance dévolu aujourd'hui aux Etats-Unis attire jalousies, soupçons mais également critiques fondées. Il faut convenir que la diplomatie américaine, derrière une façade honorable de protection de la démocratie et des droits de l'Homme, cache mal des appétits stratégiques considérables. Ce visage de Janus attise à travers le monde un regain d'antiaméricanisme sur lequel surfent tous les courants anti-mondialisation et les intellectuels d'une gauche encore veuve de la chute de l'URSS.
Dans le contexte particulier de cette amérique de l'après 11 septembre, un groupe d'une soixantaine intellectuels américains, universitaires de renom a publié le 12 février dernier une "lettre d'Amérique : les raisons d'un combat" (What We're fighting for) - (Cf. le dossier complet sur le Gué du Iaboc) - dans laquelle les signataires précisent que ce n'était pas l'Amérique en tant que telle qui était agressée, mais les valeurs humaines américaines, donc occidentales, au titre desquelles on pouvait affirmer :
1- que la dignité humaine est un droit inné pour toute personne et que, par conséquent, toute personne doit être traitée comme une fin et non comme un moyen
2- qu'il existe des vérités morales universelles (la loi naturelle)
3- que les désaccords sur ces valeurs doivent être discutés avec civilité et tolérance sur la foi d'une argumentation raisonnable
4- qu'il y a une liberté d'opinion et une liberté de culte
Les signataires précisent que ces valeurs ne sont pas seulement issues de l'univers judéo-chrétien mais sont tellement répandues qu'elles peuvent être considérées comme inhérentes à la nature de l'homme en tant que membre d'une société. Selon Martin Luther King, cité dans cette lettre, "si l'arc de l'univers moral est vaste, il s'incurve vers la justice, non seulement pour quelques privilégiés, mais pour tous". C'est cet arc moral qui était visé par les tueurs du 11 septembre.
Puis les signataires évoquent la question de Dieu et des dérives religieuses mais en notant que l'évacuation de la transcendance dans les sociétés contemporaines tend à "nier l'existence de ce que l'on peut considérer avec quelque raison comme une dimension importante de la personne humaine" .
Avant un appel au dialogue à la communauté musulmane, la seconde partie du texte met l'accent sur la notion de "guerre juste", reprise expressèment dans la lettre en citant Saint-Augustin, notion avec laquelle les Etats-Unis prétendent entraîner une vaste coalition (" Vous êtes avec nous ou contre nous").
Les signataires précisent que les approches intellectuelle et morale de la guerre comme phénomène humain peuvent se diviser en quatre école de pensée :
1- le réalisme : croyance que la guerre est fondamentalement une question de pouvoir, d'intérêt, de nécessité, de survie, qui écarte donc l'analyse morale abstraite
2- la guerre sainte : croyance que Dieu autorise la coercition et le meurtre des incroyants ou que l'émergence d'une idéologie laïque particulière autorise la coercition et le meurtre des incroyants
3- le pacifisme : croyance que toute guerre est intrinséquement immorale
4- la guerre juste : croyance que la raison morale universelle, également nommée loi morale naturelle, peut et doit s'appliquer à la guerre.
Les signataires de la lettre se rattachent plutôt à la quatrième catégorie alors que la diplomatie actuelle américaine tend fortement vers la première. L'affichage de cette divergence notable s'est attirée les foudres de nombreux intellectuels, plutôt à gauche, en Europe et aux Etats-Unis. Les Allemands, dans un texte intitulé "Un monde de justice et de paix pourrait être différent", ont été particulièrement actifs dans ce domaine, qualifiant la notion de guerre juste de "concept maladif de l'histoire" mais d'autres universitaires américains également ainsi que les saoudiens ont réagit. Le principal reproche adressé aux universitaires américains est de chercher à justifier moralement la diplomatie américaine au-delà des erreurs stratégiques qui pourraient être commises. Le débat est toujours vif et les intellectuels américains viennent de répliquer le 8 août 2002 aux critiques allemandes dans un texte intitulé : " L'usage de la force est-il toujours moralement justifié ?". Ce texte demande une réponse claire à l'affirmation posée dans la première lettre : le recours à la guerre contre les auteurs des attentats du 11 septembre est non seulement moralement justifié mais aussi moralement nécessaire .
Cette seconde lettre est une critique du pacifisme allemand et de l'anti-américanisme qui n'apporte aucune réponse à la question posée. Elle sonne, dans une tonalité lapidaire, comme une volée de bois vert. Cependant, elle reste ouverte, affirmant par exemple que les dommages causés aux civils dans les opérations militaires, est un sujet grave qu'il faut traiter sérieusement et non en comparant les bombardements américains aux "meurtres de masse". Les intellectuels Américains mettent en avant le principe moral selon lequel les forces armées agissent en essayant de minimiser les pertes civiles alors que les terroristes cherchent à les maximiser. Au final, le seul point de convergence trouvé se trouve dans la phrase suivante : " C'est seulement lorsque l'Ouest, en tant que groupe culturel, économique et militaire dominant, sera devenu sérieux au sujet de l'universalité des droits de l'Homme et de la dignité, traités non comme un concept utilisable à discrétion, qu'il sera accepté dans le monde entier, y compris par les nations militairement et économiquement les plus faibles, et que les terroristes ne trouveront plus d'appui mais rencontreront également un rejet profond dans tous les pays".
Le débat engagé à l'initiative des américains eux-même apparaît comme une demande forte d'une réponse philosophique qui puisse avoir une portée universelle. La variété des cultures du monde rend le débat ardu et ce débat est cantonné actuellement parmi des intellectuels d'origine occidentale. Nulle réaction des Asiatiques ou des Africains. Pourtant, les traditions des peuples de ces continents pourraient enrichir ce débat. En attendant, la classe politique américaine s'est rangée presque comme un seul homme derrière son président. Toute critique de la position américaine issue d'un parlementaire est aussitôt disséquée comme une "trahison" par la garde rapprochée de G.W.Bush. Le débat intellectuel serein que cherchent les universitaires Américains risque donc d'être timoré et couvert par la voie des armes. Nous risquons fort d'en rester à une qualification de la guerre qui dépende encore beaucoup de la première catégorie énoncée ci-dessus.
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lundi, 02 septembre 2002
Haro sur l'Oncle Sam
Il y a ceux qui étaient des chiens à abattre s'ils critiquaient le communisme, il y a ceux qui sont maintenant à abattre s'ils ne critiquent pas les Etats-Unis dans une sorte de "communion" d'anti-américanisme au fonctionnement totalitaire. Si on y regarde de plus près, ce sont toujours ceux du même camp, ceux dont la veste idéologique a simplement tourné mais qui est tellement confortable une fois enfilée. Nous ne le répéterons jamais assez : les Etats-Unis sont forts des faiblesses des autres. Ils savent ce qu'ils veulent et leur diplomatie est assise sur la défense de leurs seuls intérêts. Le vernis "droit de l'Homme" et compagnie est un vernis à géométrie variable dont l'épaisseur dépend des impératifs stratégiques du moment. Cyniques les américains ? Non, naïfs en surface, réalistes sur le fond. On peut ne pas partager leurs options (loin de là bien s'en faut... le Kosovo est encore en travers de ma gorge) mais ils avancent. Jean-François Revel, dont on connaît la plume brillante et acérée, remet le balancier en équilibre. Et il a hélas mille fois raison en disant qu'enlevé l'anti-américanisme latent du débat intellectuel français contemporain, il ne reste plus grand chose.
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Interview du 30 août 2002 sur les ondes de RTL
Ruth ELKRIEF : Bonjour Jean-François Revel. Merci d'être notre invité ce matin. Vous publiez pour cette rentrée "L'obsession anti-américaine", chez Plon. C'est un thème que vous avez déjà évoqué dans un livre en 1970 : "Ni Marx ni Jésus" dont tout le monde se souviendra. C'était si important, si urgent d'y revenir ?
Jean-François REVEL : Je crois, parce que paradoxalement il y a eu un renforcement de l'anti-américanisme, alors que l'autre option, c'est-à-dire le système soviétique, a disparu comme possibilité politique concrète. Mais maintenant on ne voit pas très bien à quoi rime cet anti-américanisme.
... cela sert de solution de rechange...
Oui, c'est cela. C'est un peu un substitut de l'analyse politique, parce que l'anti-américanisme est un phénomène mondial. Je constate que si vous ôtez l'anti-américanisme de la pensée politique française, à droite comme à gauche il ne reste rien, 2 % au maximum.
Effectivement, à cette rentrée, on voit beaucoup de livres fleurir sur ce thème de l'anti-américanisme. Pourquoi est-ce une sorte de tradition historique et politique en France?
Les Européens accusent les Etats-Unis d'hyper-puissance, d'unilatéralisme, mais ils n'ont pas l'air de se rendre compte que la situation internationale des Etats-Unis est le résultat de leurs propres bêtises! L'Europe s'est lancée deux fois dans deux grandes guerres civiles, comme dit Nolt, qui sont devenues des guerres mondiales. Deux fois s'est trouvée complètement détruite et ravagée, surtout la deuxième fois. Elle a inventé les deux systèmes politiques les plus abominables de toute l'histoire de l'humanité, à savoir le communisme et le nazisme, et il est évident que c'est à la suite de ces fautes criminelles et stupides, que les Etats-Unis se sont retrouvés -puisque deux fois on les a appelés au secours - à la tête du système mondial.
Et on a continué à les appeler au secours dans certains conflits récents : en Bosnie, à travers l'OTAN…
On les a suppliés d'intervenir. Après quoi, on les a attaqués parce que soi-disant ils voulaient mettre la main sur l'OTAN en intervenant au Kosovo. C'est le paradoxe éternel de l'anti-américanisme : contradictoire! On leur reproche une chose et son contraire. On a affaire à une obsession idéologique qui ne tient plus aucun compte de l'analyse des faits. Non pas -je le redis fréquemment dans mon livre- que les Etats-Unis n'aient jamais aucun tort, non, ce n'est pas un livre systématiquement pro-américain.
Vous défendez quand même certains aspects du système américain, on va y revenir. Mais ce que vous notez aussi c'est que, après le 11 septembre, après ce terrible drame, qui touche le monde entier, il y a évidemment d'abord de la compassion, notamment en France. Mais quelques semaines plus tard, elle a l'air de disparaître...
Oh très vite! Elle disparaît très vite. La thèse était que les Américains méritaient au fond ce qui leur est arrivé, puisqu'il s'agissait d'une réaction terroriste contre la pauvreté dans le monde, faisait qu'ils n'avaient reçu que la raclée qu'ils méritaient! Ce mécanisme a entraîné par exemple ce manifeste anti-américain invraisemblable d'une centaine d'intellectuels français, publié dans Le Monde, pour essayer de démontrer que c'étaient eux qui avaient tort. Je cité également ce théologien brésilien qui disait qu'il regrette qu'il n'y ait pas eu vingt-cinq avions et dix fois plus de morts. Comme exemple de charité chrétienne, on trouve mieux.
Néanmoins, vous défendez le système américain. Cette hyper-puissance a l'air de savoir ce qu'elle veut sur la scène diplomatique. Regardez la question de l'Irak. On a le sentiment que le monde entier ne veut pas d'une intervention en Irak, et pourtant l'équipe Bush va répétant qu'elle va y aller.
La question c'est de savoir : est-ce que Sadam Hussein est dangereux ou pas? Après on peut discuter, mais l'unilatéralisme américain vient de ce que les Européens n'ont aucune solution à proposer! A part un certain nombre de Français, amis de Sadam Hussein, de l'extrême droite à l'extrême gauche d'ailleurs; par conséquent, les gouvernements français sont littéralement paralysés, et ils ne proposent rien. Les Européens non plus. Regardez, récemment, il y a eu un incident extrêmement comique à propos de ce rocher qui s'appelle "l''îlot du Persil", qui est dans le détroit de Gibraltar…
... entre le Maroc et l'Espagne...
… qui appartient à l'Espagne, mais que le Maroc revendique. Cet îlot est peuplé d'une trentaine de chèvres en tout et pour tout, et voilà les Marocains qui envoient des soldats pour l'occuper, le reconquérir. Là-dessus, les Espagnols envoient des navires de guerre pour l'encercler. L'Europe n'a rien fait du tout. (lire l'article du 22 juillet sur la crise diplomatique) Elle est incapable de régler ce problème, entre l'un des membres de l'Union européenne -l'Espagne, et un pays associé. Il a fallu que Colin Powell, secrétaire d'Etat américain, téléphone aux deux gouvernements pour les ramener à la raison. Ne me dîtes pas que l'Europe, qui ne peut même pas régler le problème de 30 chèvres, peut régler le problème de l'Irak.
Vous dites pour finir que cet anti-américanisme obsessionnel est une sorte d'échappatoire à l'impuissance, une sorte d'hostilité au libéralisme, au système américain de la part de la gauche. C'est finalement une manière de cacher ses propres tares, pour la France, pour l'Europe.
Non, c'est plus que ça. C'est une manière de fabriquer ses propres tares. Car nous ne sommes pas impuissants. L'Europe a une très forte puissance économique, et pourrait avoir une très forte puissance diplomatique et stratégique. Mais, notre indécision fabrique l'hyperpuissance américaine. A force de dire : ça ne sert à rien de consulter les Européens parce qu'ils sont incapables de prendre une décision, eh bien les Américains se disent : agissons seuls puisqu'eux ne veulent jamais rien savoir!
Néanmoins, sur la culture, sur l'environnement, il y a un certain nombre de questions sur lesquelles on a l'impression que les Américains agissent à leur guise, et n'ont pas vraiment cure du reste du monde.
Il y a des choses à critiquer, je suis le premier à le dire. Mon livre n'est pas un livre pro-américain contre l'anti-américanisme. Mais encore faut-il que les critiques soient fondées.
Comment pourrait-on sortir de cette obsession anti-américaine?
Par une analyse rationnelle de chaque problème. Si nous faisions aux Etats-Unis des objections rationnelles, ils seraient obligés d'en tenir compte! D'ailleurs la presse américaine elle-même en est remplie. Pour savoir quels sont les reproches les plus fondés qu'on peut adresser à l'administration américaine, il suffit de lire le Herald Tribune tous les matins. Et beaucoup plus que la presse européenne et encore moins la presse latino-américaine ou la presse arabe!
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