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vendredi, 01 janvier 1999

Jean Vague : l'aurore sur le gué du Iaboc

Dans son ouvrage " l'aurore sur le gué du Iaboc ", Jean Vague analyse combien les textes anciens qui voyaient dans notre retard de comportement vis-à-vis des uns des autres, une farce tragique de l'histoire, avaient raison. Il invite le lecteur à prévenir ce risque d'erreur dans une vaste fresque passionnante des sciences. Cet ouvrage, édité en 1993 chez Edisud, a reçu un prix de l 'Académie française et un prix de l'Académie des sciences morales et politiques.

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Quand il avait quitté Beer-Sheba pour la haute vallée de l'Euphrate, après une querelle de famille, il n'avait sur lui que son courage et la conscience de sa valeur. En songe, lors d'une étape, il avait entrevu l'avenir triomphant de sa descendance.

Mûri par l'âge, enrichi par son travail, il revenait maintenant au pays où son grand-père, longtemps après avoir abandonné les charmes de la vie citadine, avait fini par s'établir. La rive gauche du Jourdain était la voie la plus directe. Parvenu au bord d'une rivière, avec ses deux femmes, ses enfants et ses immenses troupeaux, il crut que la colère de son frère était encore redoutable et tenta de l'apaiser par l'envoi des présents les plus estimés des pasteurs nomades, une part importante de son bétail. La nuit suivante, son entourage traversa le gué devant lui.

Resté seul, il se heurta à un inconnu qui lui barrait la route. Le combat dura jusqu'à l'aurore. L'adversaire alors, d'un seul geste, sans effort, lui paralysa la cuisse " Tu ne t'appelleras plus Jacob, dit-il, ce souvenir du talon de ton frère jumeau que tu tenais en venant au monde, et d'un droit d'aînesse acquis par la ruse. Tu seras Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu as prévalu " (Le nom de Jacob a la même origine que 'aqêb (talon) et 'âqab (supplanter), celui d'Israël la même que sârâh (combattre), El (Dieu). Celui du Iaboc évoque hèâbêq (lutter)).

Le soleil se leva. Jacob, devenu Israël, quitta en boitant le bord de la rivière, dont le nom gardera désormais le souvenir de cette aventure. La rencontre avec le frère offensé fut pacifique. Dans sa marche à la conquête du monde, l'homme venait de faire un pas décisif. Il en gardait une blessure, qui ne cessera plus de se rappeler à lui.

Lors de sa nouvelle halte, au soir, dans la tiédeur humide de la vallée, le vainqueur blessé dut rassembler ses souvenirs et envisager la mission qui lui incombait. Bien souvent, depuis son enfance, sous la tente ou, la nuit, par un ciel très pur sur l'étendue duquel il connaissait la course différente des étoiles et des planètes, il avait écouté, avec l'enseignement pratique de la vie liée à celle du bétail, des contes et des réponses contradictoires aux questions qui se posent, dès qu'on n'a plus ni faim, ni soif, ni froid, ni sommeil.

Il avait retenu que dans la Mésopotamie abandonnée par son aïeul comme autour du grand désert et sur les bords de la mer où le soleil se couche étaient des villes étendues et confortables, décorées avec goût, où l'on écrivait des lois, des récits de guerre, des observations du ciel au cours des saisons. On y avait sur les rapports de l'homme et de la nature des idées assez cohérentes. Les dieux y étaient nombreux, souvent terribles, aussi divers et cruels que nous. Une partie des siens s'associait à ses vues. Une autre les avait plus ou moins rejetées et pensait que le premier couple humain avait été créé après tous les autres animaux, par un seul dieu qui lui avait donné la mission de conquérir le monde, de le transformer par son savoir et son habileté, sous la réserve de ne pas décider tout seul des lois du bien et du mal. Le premier couple avait transgressé cette interdiction et avait été puni. La même conception s'exprimait, plus indécise, dans les récits de voyageurs venus de loin.

De tels souvenirs, celui de la lutte nocturne, et de ses suites heureuses, au prix d'une blessure, engageaient simultanément à la confiance et à la prudence, à l'effort permanent et à la crainte des méfaits de l'orgueil. A une lune de marche, les connaissances techniques et les arts de l'Égypte étaient comparables à ceux de la Mésopotamie. Il en était de même de la mythologie. Le souverain y était un des dieux. L'idée d'un seul dieu créateur y germera sous la XVIIIème dynastie, quelques siècles après le combat sur le bord du Iaboc. Ce ne sera qu'une lueur passagère.

Mais elle brillera bientôt dans un buisson en feu qui semblera ne pas se consumer et d'où Moïse entendra une voix à laquelle ne pourront résister les bégaiements des philosophes : " Je suis celui qui est ". Dans les mêmes rochers rouges dominant le désert, Moïse entendra la même voix lui enseigner que les lois élémentaires de la morale, déjà codifiées et gravées autour de lui depuis plusieurs siècles, ont leur fondement dans la transcendance divine. Les concepts d'universalité du genre humain, d'égalité de tous les hommes, de toutes les femmes et de tous les peuples, imposant leur respect sans distinction, celui du pardon de toutes les offenses, annoncés par quelques précurseurs, écloront bien plus tard, sous le règne de Tibère, dans cette vallée du Jourdain ou Jacob s'est battu. Les calendriers de la presque totalité du monde nous le rappellent encore, malgré les efforts des peuples occidentaux pour ne laisser de leur œuvre que des ruines à recouvrir.

Il importe peu que l'aventure du gué du Iaboc soit ou ne soit pas un fait historique au sens littéral du terme, tant est lumineuse sa signification. Nous sommes en 1993, vingt-cinq siècles depuis Leucippe, Démocrite et Socrate, près de quatre depuis Galilée et Descartes, trois après Leibniz, un déjà après Comte, Darwin et Marx, quelques décennies après Planck, Einstein, Bohr, Louis de Broglie? Heisenberg. Mais où en sommes-nous de notre histoire ? La méthode scientifique a conduit des rognons de silex à la conquête de l'espace, des secrets de l'atome et du code génétique. Les multiples expressions de l'art et de la culture bénéficient des progrès techniques et sont à la disposition de tous. Notre comportement vis-à-vis des autres demeure pitoyablement à la traîne de cette marche en avant, comme un escargot sur la trace d'un lièvre. Pourquoi ?

La question a été souvent posée, jamais avec l'urgence d'aujourd'hui. De la savane primitive au monde qu'il domine, l'homme a progressé vers plus de conscience de lui-même et de sa situation. Avec plus ou moins de difficulté et de retard, il a généralement corrigé ses erreurs d'interprétation, le faux pas qui en résultaient, confiant à la tombée de la nuit dans le retour de l'aurore. Que sait-il ce soir ? Que pourra-t-il, que devra-t-il faire demain ?

Trois mille huit cents fois environ, la terre a bouclé son ellipse autour du soleil depuis que le jour s'est levé, après le combat de Jacob devenu Israël. La rivière de la lutte est aujourd'hui la rivière bleue. Il y a douze ans seulement qu'un barrage en amont a régularisé son débit et, en fertilisant la région, a rendu mieux utilisable un gué qui n'est plus utilisé. Mais ces apparences superficielles ne sauraient cacher la permanence du drame qui s'est joué dans cette vallée, très au-dessous du niveau de la mer, segment de la profonde et longue cassure, dont la partie méridionale a peut-être vu se dresser notre premier aïeul. Une guerre fratricide s'y est poursuivie sans interruption et y sévit encore.

L'évolution technique, accélérée depuis deux siècles et bien davantage dans les dernières décennies, n'a rien changé à la nature de l'homme, à son génie inventif, à ses maladies constitutionnelles spécifiques, l'ambition démiurgique, la propension au mal, la cruauté. A cette nature qui est la notre s'oppose l'aventure que le premier livre de la Torah a exprimé en quelques mots saisissants; la vision que le génie de Delacroix a perçu en un éclair et traduite sur une fresque d'une beauté révélatrice (visible à l'église Saint-Sulpice, à Paris, 6ème arrondissement). La totalité de l'Histoire rappelle que cet affrontement, terminé par une victoire, au prix d'une blessure, sous la pression désinvolte d'un rival, lui invincible, résume bien le parcours de l'humanité, avec ses progrès par l'effort et ses régressions par l'orgueil.

Sur ce parcours, la Révélation chrétienne et son enseignement de l'amour ont déterminé une direction et une accélération auxquelles la vanité de l'homme s'est souvent opposée, plus particulièrement à notre époque. La lucidité conduit à reconnaître, admirer et encourager notre merveilleuse aptitude à la maîtrise de la nature par un travail soutenu. Mais tout oubli de notre situation réelle est suivi d'un pas en arrière dans notre marche vers le mieux. Et la croissance des moyens techniques augmente ce danger, en stimulant la présomption du vainqueur de la terre, en l'incitant à négliger son respect d'une force auprès de laquelle il n'est rien, en multipliant ses risques d'erreur.

La leçon reçue à l'aurore sur le gué du Iaboc par un araméen nomade était alors une invitation à la sagesse. Elle est aujourd'hui impérieuse.

Jean VAGUE

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