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vendredi, 01 janvier 1999
Roland Hureaux : Les 27 critères de l'idéologie
Conférence donnée par Roland HUREAUX au Cercle Raymon Aron le 11 décembre 2001
Le phénomène idéologique
L’idéologie constitue un des moteurs les plus puissants et aussi les plus pervers de l’histoire contemporaine.
Ce mot, très utilisé revêt plusieurs sens, que nous rappellerons afin d’éviter tout malentendu :
1. celui que lui ont donné les créateurs du mot : les « idéologues », héritiers de la philosophie des Lumières, qui ont constitué sous le Directoire un groupe de pensée autour de Destut de Tracy et de Cabanis : ils prétendaient jeter les bases d’une politique scientifique . Leur influence n’a guère dépassé les académies, surtout celle des sciences morales et politiques que Napoléon a dissoute pour les disperser.
2. celui que lui a donné Karl Marx : un système de représentations non scientifique qui est celui d'une classe sociale au pouvoir. L'idéologie sert à cette classe sociale pour assurer sa domination ; en même temps , elle lui apporte une auto-justification qui l’empêche se de voir telle qu’elle est .
3. celui que lui ont donné les libéraux de la deuxième moitié du XXe siècle, à partir d'une critique du totalitarisme, spécialement du marxisme-léninisme . Parmi ces libéraux, Raymond Aron, Alain Besançon, Annie Kriegel, François Furet, Jean-François Revel, Jean Baechler. On peut citer également Hannah Arendt, Georges Orwell, Soljenitsyne, et les économistes libéraux de l'Ecole de Vienne comme Karl Popper et Friedrich von Hayek . Bien avant eux, Dostoïevski avait pressenti , notamment dans son roman Les Possédés le caractère pervers de l’idéologie.
C’est de l’idéologie entendue dans ce troisième sens que nous allons parler. L’idéologie, ce sont en résumé , les mauvaises idées appliquées à la politique. L’analyse que les libéraux en ont faite résulte de leur expérience des régimes totalitaires. Ceux-ci sont de plusieurs sortes. Le nazisme fut le plus ouvertement criminel ; le communisme fut plus subtil et pour cela plus fascinant. Il enroba son caractère criminel sous une rhétorique complexe . Mais derrière son masque, il a tout de même fait une centaine de milliers de victimes dans le courant du XXe siècle !
Avec l’idéologie, le mal prend les apparences de l’absurde. Les penseurs précités ont essayé de comprendre l'absurde : pour ceux qui avaient cru à ces idéologies ( il y a beaucoup d’anciens communistes chez les libéraux ) savoir ce qui leur était arrivé ? Que s’est-il passé dans les pays touchés par ces phénomènes dans le courant du XXe siècle ?
Après avoir passé en revue les critères qui définissent l ’idéologie, on se demandera si le phénomène appartient au passé ou s’il est toujours d’actualité et pour terminer ce que peut être une politique non-idéologique.
I. Les critères de l'idéologie
En faisant la synthèse des différentes analyses effectuées par les auteurs libéraux , on peut reconnaître l’idéologie au travers de 27 critères que l'on peut regrouper en 4 catégories : le rapport au savoir, le rapport au pouvoir, le rapport au temps, le rapport à la nature.
A. Le rapport au savoir
1.L’idéologie simplifie la réalité . Pour Hannah Arendt, les idéologies sont des « ismes qui prétendent tout expliquer en partant d’une seule prémisse ». Pour Jean Baechler, c'est « la volonté d'organiser toute l’activité sociale à partir d’une seule idée » .Par exemple, pour Proudhon "la propriété c'est le vol" , pour Marx "l'histoire du monde est la lutte des classes" , pour Hitler , elle se ramène à la lutte des races.
2.L’idéologie affiche une prétention scientifique . Exemple : le matérialisme historique se veut une histoire scientifique . Mais il s’agit d’une fausse science , l'idéologie se contente de singer la science : le marxisme est une fausse sociologie , comme le nazisme est une fausse biologie. La cohérence interne de l’idéologie est précisément le signe de la fausse science. Pour Karl Popper, la vraie science peut être réfutée par l’expérience. Pas l’idéologie qui a un caractère circulaire. Rien ne vient détromper la foi du militant.
3.L’idéologie se fonde sur le primat du Savoir : héritière de gnoses antiques des Ier et IIème siècles, elle propose le salut par le savoir. Le marxisme est une gnose moderne. Pour cela, l’idéologie suppose une hiérarchie selon le degré d’initiation au savoir .
4.L‘idéologie est logique. Elle poursuit inexorablement sa logique jusqu’aux pires extrémités . Quand on poursuit l'idée de racisme jusqu'au bout, on arrive à la shoah. Quand on poursuit jusqu’au bout l’idée de la lutte des classes, on en arrive au goulag.
5.L’idéologie se veut universelle, c'est à dire qu’elle prétend valoir pour le monde entier. On le sait du communisme qui était internationaliste . On le sait moins du national socialisme qu’on réduit trop souvent au nationalisme allemand ; sur la fin , il était de moins en moins national et de plus en plus universel dans ses ambitions : les SS avaient pour consigne d'effacer la référence à la nation. Le salut de l'humanité passait, selon lui, par la promotion des meilleurs. Il lui fallait donc conquérir le monde.
6.L’idéologie suscite une langue de bois .
Le rapport au pouvoir
7.L'idéologie est antidémocratique : certains ont le savoir et d'autres ne l'ont pas ; les premiers ont vocation à éclairer et diriger les seconds, de gré ou de force . Par exemple, Lénine dans Que faire ? affirme que les syndicats ne sont pas les vrais représentants du prolétariat car ils sont réformistes ; or la classe ouvrière doit faire une révolution et non pas des réformes ; ses vrais représentants sont une caste de révolutionnaires professionnels instruits de la doctrine marxiste.
8.L'idéologue est intolérant, il refuse du débat, ce qui découle assez aisément de la considération précédente .
9.En même temps , il diabolise ses adversaires , a l’ambition de les anéantir . Toute idéologie est une démonologie.
10.L'idéologue ne peut être ni décentralisateur, ni fédéraliste. Ceux qui savent dirigent ceux qui ne savent pas. Donc l’organisation de la société , telle qu’ils la conçoivent , doit être centrée sur ceux qui savent.
11.Tout comme la décentralisation, l’idéologie ignore la séparation ou la pluralité des pouvoirs
12.L’idéologie sécrète une bureaucratie , instrument des idéologues pour remodeler la société. La bureaucratie est composée de ceux qui savent.
13.L’idéologie refuse la distinction des pouvoirs spirituel et temporel , elle se présente comme une religion d’Etat .
14.L’idéologie est , pour cette raison, hostile aux religions traditionnelles : judaïsme pour le nazisme, christianisme pour le communisme. Mais l’un et l’autre régime projetaient à terme d’anéantir toute religion héritée du passé.
Le rapport au temps
15.Pour l’idéologie , l'histoire a un sens : L’idée d’un sens de l'histoire dérive de la pensée judéo-chrétienne mais elle a été pervertie. On en trouve les prémisses dans les courants millénaristes du Moyen-Age qui attendaient l'avènement d’un monde parfait.
16.L’idéologie promet des lendemains qui chantent, mais...
17. ...elle affirme pour le présent la nécessité de sacrifices. Dans le marxisme, l’avènement du socialisme mérite une « génération sacrifiée ».
18. L’idéologie est un mouvement perpétuel : on n'atteint jamais le but. Pour Arendt , elle est « une marche constante de l'homme vers des buts toujours nouveaux. » Les régimes idéologiques passent leur temps à bouleverser la société.
19.L’idéologie prétend à l’irréversibilité. Comme l’histoire a un sens, tout retour en arrière est jugé impossible dans les régimes idéologiques.
Le rapport à la nature
20. L’idéologue a un objectif de perfection, il part du principe que la réalité présente est mauvaise et , pour cela, doit être détruite . De fait , il hait le réel.
21.L’idéologie se fonde sur l’abolition des différences. Pour le marxisme, abolition des classes sociales, des nations ("L'internationale sera le genre humain") . Pour le nazisme, ce sont ceux qui sont différents qui sont haïs.
22.L'idéologue refuse l’idée de nature . Comme il veut un changement radical de la société, l’idée d’une constante de la nature humaine , qui serait une limite à son action, lui est insupportable. Par exemple Staline avait imposé la théorie biologique de Lyssenko qui prétendait, contre tous les savants sérieux de son époque, que les caractères acquis étaient héréditaires . Cette théorie est fausse : Mendel et Morgan , fondateurs de la génétique moderne, ont montré la constance des caractères génétiques. Même si l’évolution existe, elle est très lente : sur 35 000 ans , la nature biologique de l’ homme a très peu évolué . Il existe des constantes chez l'homme que l'idéologie nie.
23. L'idéologie s'attaque à la morale . Par exemple, les nazis prônaient la cruauté, rejetant la tradition d'humanisme. Les marxistes aussi , sous une autre forme puisque selon eux, la « fin justifie les moyens » ; la morale classique est récusée comme morale « bourgeoise »
24.De même l’idéologie s’attaque à la culture . La pauvreté de l’art officiel des régimes idéologiques en témoigne.
25.L’idéologie s’attaque même à la politique . Au nom de la vérité scientifique, elle prétend transcender les clivages traditionnels . La société ultime qu’elle vise est une société parfaitement unifiée, sans débat.
26. L’idéologie a des effets absurdes. Ses effets ne profitent à personne , même pas à la classe dirigeante (à la différence de ce qui se produit dans un régime d’exploitation classique , « naturel ») . Si on pousse la logique idéologique à son terme, on se trouve face à des absurdités : par exemple à d’effroyables gaspillages . Les nazis donnaient , par idéologie, la priorité aux trains de déportés par rapport aux trains de ravitaillement des armées.
27. L’idéologie a toujours des effets pervers, généralement contraires aux buts qu’elle s’assigne : le communisme qui voulait libérer l’homme du besoin crée la pénurie, le nazisme qui voulait couvrir de gloire le peuple allemand, lui a amené la ruine etc.
II. Le temps des idéologies est-il terminé ?
On peut sans doute tourner la page sur les totalitarismes. Mais peut-on tourner la page sur les idéologies ? Non, car l’idéologie peut prendre d’autres formes, plus douces ( soft ideology) . Au lieu de prétendre réorganiser toute la société selon un système global , elle ne touche que certains secteurs. On retrouve dans ces secteurs plusieurs des caractères de l’idéologie : simplification du réel, logiques poussées jusqu’à l’absurde, prétention scientifique, effets pervers etc. En voici quelques exemples :
L’éducation nationale : l’ idéologie de l'égalitarisme , exprimée dans le plan Langevin-Wallon avait l’ambition louable d’ égaliser les chances des enfants. On a mis pour cela fin à la diversité des filières en faisant passer tous les enfants par le même moule. Mais les effets ont été à l’encontre du but recherché : de plus en plus d’inégalités , une baisse du niveau préjudiciable à tous. Pour les enfants sans relations , il est de plus en plus difficile de réussir dans la vie. On est loin de l'Ecole de la République. Cet effet pervers est normal : penser qu’en imposant le même moule à tous , on égalisera est un concept simpliste.
Le système de santé britannique : on l'a nationalisé après 1945 . Ceux qui ont de l'argent vont se faire soigner dans des cliniques privées , ceux qui n'en ont pas sont obligés d'aller dans le système public, généralement dégradé. Encore un concept égalitaire qui accroît les inégalités.
Le libéralisme mondialiste : si le marché et le libre-échange sont des choses naturelles, dès qu'on les systématise et qu’on en pousse la logique aux extrêmes au détriment d’autres logiques, ils deviennent des idéologies. C'est cette idéologie qui inspire l'OMC .
Le terrorisme du « politiquement correct » : la diabolisation de ceux qui ne pensent pas comme nous, l’hostilité aux notions traditionnelles, notamment en matière de justice, la contestation d'un certain nombre de normes héritées de l’histoire , sont des signes d’une démarche idéologique.
La construction européenne : son noyau dur , la volonté de faire coopérer les peuples d’Europe n’est pas idéologique. Mais l’ambition d’abolir les différences à tout prix, de réduire sournoisement les communautés naturelles (Etats-nations) , l’imposition d’une bureaucratie peu démocratique , sont les signes d’une possible dérive idéologique. On retrouve dans ce projet 24 critères sur 27 . L’idéologie européenne a des effets pervers : par exemple le progrès d’une culture standard à base d’anglais international fait que de moins en moins de français parlent allemand et de moins en moins d’allemands le français et que les deux peuples sont de plus en plus étrangers l’un à l’autre . Cette idée que l’Europe est une entreprise idéologique se trouve au cœur des réflexions de l'Ecole de Bruges inspirée par la pensée thatchérienne.
III. Qu'est-ce qu'une politique non idéologique ?
C'est une politique où ceux qui dirigent ne se laissent pas mener par les idées abstraites , en d’autres termes qui ne font pas une politique de « clercs » . Il gardent l’objectif du « bien commun » de la communauté dont ils ont la charge . L'homme d’Etat véritable est un être pragmatique qui se méfie de la logique. Il ne suit en aucun cas une seule logique. Cela l’amène à arbitrer sans cesse entre différentes logiques irréductibles les unes aux autres . Aucune « métalogique » ne viendra guider ses choix : il n’y a pas de politique scientifique. Il se réfère au bon sens, à l’intuition , la sienne et celle du peuple qui, sans avoir la science des idéologues a souvent (pas toujours) l’instinct de ce qui est bon pour lui . Cet art de diriger hors de toute idéologie , ce que les Anglo-Saxons appellent le sens du leadership est une donnée universelle . Il est l’apanage des chefs de tribus comme des bons présidents. Ceux qui n’ont pas ainsi des vérités toutes faites à mettre en pratique sont davantage portés à respecter les libertés.
De Gaulle offre peut-être le meilleur exemple d’une politique sans idéologie. Mais il était conscient qu’on ne peut complètement faire l’économie des idéologies, ce qu’il appelait les « chimères » : « Peut-être, dit-il une fois, la politique est-elle l’art de mettre les chimères à leur place . On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles ? »
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