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vendredi, 01 janvier 1999

Pourquoi je rentre en Russie

Ancien professeur de logique à l'université de Moscou, Alexandre Zinoviev vivait et enseignait à Munich depuis son expulsion en 1978. La publication, en 1976, de son livre "Les Hauteurs béantes" lui avait valu d'être démis de toutes ses fonctions, privé de ses diplômes et exclu du Parti communiste de l'URSS. Ce point de vue, publié le 30 juin 1999 par le journal Le Monde, exprime le désamour de l'auteur envers le monde occidental.

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Alexandre Zinoviev : la capitulation de l'Europe de l'Ouest devant l'américanisation aura des conséquences inéluctables pour les pays d'Europe occidentale

Pour répondre à cette question, il me faut d'abord répondre à une autre : pourquoi me suis-je trouvé il y a vingt et un ans hors de Russie, en Occident ? Laissant de côté les détails concrets, je me bornerai à l'essentiel. A l'époque, un régime communiste totalitaire régnait en Russie. Il paraissait inébranlable, installé à jamais. Je lui étais opposé non pas pour des raisons politiques ou idéologiques (je n'étais ni anticommuniste ni antisoviétique), mais à cause des réactions de mon milieu à mes travaux scientifiques et littéraires. Ce milieu me rejetait en tant que phénomène étranger à la nature de la société soviétique (communiste).

Et j'ai été éjecté de Russie soviétique en Occident contre ma volonté et mon désir. C'était en 1978. A l'époque, la guerre froide battait son plein. En Occident, c'était l'épanouissement de la démocratie, du libéralisme, de la liberté de pensée, du pluralisme créateur. Qu'ils aient été les armes de la guerre froide de l'Occident contre le communisme soviétique passait au second plan. Ces manifestations semblaient organiquement liées à la nature même de la civilisation occidentale. Dans ces conditions, il ne pouvait même pas être question d'un retour en Russie. Diffuser largement mes ouvrages y était lourdement puni. Même si je l'avais voulu, on m'en aurait interdit l'accès.

Au début des années 90, cependant, l'Union soviétique s'est effondrée et le régime social soviétique (communiste) a été détruit dans les pays qui la composaient. Il ne s'ensuivit pas pour autant l'épanouissement, promis par l'idéologie et la propagande occidentales, de la Russie mais, au contraire, une dégradation accélérée dans tous les domaines de la société - politique, économique, idéologique, moral et social. J'ai commencé à en parler et à l'écrire, selon le principe de la vérité à tout prix. Je m'en étais tenu à ce principe dans la description de la société soviétique, ce qui m'avait valu d'en être expulsé. Maintenant, ce que j'écris en toute honnêteté et véracité à propos de la Russie postsoviétique me vaut en Occident un boycottage de fait de mes travaux scientifiques et littéraires, une impossibilité pratique de les publier et de les diffuser. J'ai personnellement fait l'expérience concrète de l'étroitesse, de l'exclusivisme, de l'arbitraire et du caractère tendancieux de la liberté de création à l'occidentale. Bien que cela aussi ait joué un rôle, ce n'est pas ce qui a déterminé ma décision de rentrer en Russie. Le facteur fondamental en a été le changement en Europe occidentale, survenu après la fin de la guerre froide et la débâcle de l'Union soviétique. L'essence de ce changement, c'est la totale américanisation de l'Europe de l'Ouest. Tant que l'Union soviétique existait et était la deuxième superpuissance de la planète, elle gardait l'Europe occidentale de cette américanisation, mortelle pour ses meilleures réalisations - y compris le libéralisme, le pluralisme de création et la liberté de penser. Faute de cette couverture, l'Europe de l'Ouest a pratiquement capitulé devant le gros bâton de l'américanisme. L'époque n'est plus seulement au postcommunisme, elle est postdémocratique. Mon séjour en Occident a ainsi perdu tout sens. Si bien que l'essentiel, dans mon retour en Russie, n'est pas que je rentre dans ma patrie, mais que je quitte un Occident qui m'est devenu adverse. Il y a quelques années déjà que j'ai commencé à réfléchir au problème d'un retour en Russie, lorsque les desseins des maîtres du monde occidental au sujet de la Russie et du peuple russe me sont devenus parfaitement clairs - à savoir, mettre la Russie à genoux afin qu'elle ne puisse jamais se hisser au niveau d'une puissance forte au sein de la communauté mondiale et transformer son territoire en une zone de colonisation occidentale. Quant au peuple russe, il s'agit de le ravaler au niveau d'une peuplade ethnique primitive peu nombreuse, pas plus de trente à cinquante millions, incapable même de se gouverner de façon autonome.

Le déclic de la décision définitive et irrévocable de quitter l'Occident a néanmoins été l'agression cynique et brutale des Etats-Unis et de l'OTAN contre la Serbie, qui a ravivé en moi les souvenirs des années de l'agression hitlérienne contre ma patrie. Il m'est devenu tout à fait clair que le même sort attendait la Russie, qu'ivres de superpuissance mondiale, les maîtres américains du monde occidental et leurs valets d'Europe de l'Ouest ne reculeraient devant rien pour liquider toute velléité de résistance de la part de la Russie afin de l'effacer de la surface de la Terre et de l'oblitérer de la mémoire de l'humanité. En tant que Russe, je ne puis demeurer un observateur en marge de la mort de mon pays. J'estime de mon devoir moral d'être aux côtés de mon peuple en ce moment tragique de son histoire et de partager son sort. En conclusion, je tiens à dire que la capitulation de l'Europe de l'Ouest devant l'américanisation aura des conséquences inéluctables pour les pays d'Europe occidentale, quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé avec la Russie la destruction des bases mêmes de sa civilisation et la perte de souveraineté nationale de ses peuples.

Comme beaucoup de compatriotes de ma génération, je ne me sens pas uniquement russe, mais également européen. En Russie, ce ne sont pas seulement ni tellement les valeurs du communisme qui se sont effondrées, mais bien plus les vraies valeurs (non celles de la propagande !) de la civilisation d'Europe occidentale. Pour moi, je ne vois qu'une seule possibilité de les défendre quitter une Europe occidentale sacrifiée sur l'autel d'une démocratie totalitaire mondialisée ou de l'américanisme. Je pense que la Russie aura encore un rôle important à jouer contre l'américanisation de la planète, comme elle a déjà joué un rôle décisif dans la lutte contre la menace mondiale du fascisme. En rentrant en Russie, je demeure fidèle aux principes mêmes de l'Europe de l'Ouest.

Alexandre Zinoviev

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