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vendredi, 01 janvier 1999
Bernard de Castera : Douze degrés d'humilité dans un usage de l'intelligence face au réel
Par Bernard de Castéra
Paru initialement dans L'HOMME NOUVEAU
Saint-Benoît de Nurcie, au VIème siècle, et à sa suite saint Bernard de Clairvaux, au XIIème siècle, ont médité sur l'échelle de Jacob, cette échelle symbolique par laquelle l'homme tente de monter vers Dieu. Ils avaient ainsi distingué divers degrés d'humilité dans la vie spirituelle. Imitant leur procédé, nous proposons douze degrés d'humilité dans l'usage de l'intelligence.
1er degré : Rechercher ce qui est simple
Les vérités les plus profondes ne sontelles pas celles qui se tiennent auprès des réalités les plus simples et les plus fondamentales de la vie ? Qui cherche la vérité se tourne vers les expériences originelles, plus déterminantes et moins intellectuelles, celles qui sont le partage de tout un chacun : la jeunesse, l'amour, la naissance, la vieillesse, la mort, la faim et la soit, le travail, la fête -ce que l'humanité expérimente depuis toujours, bien avant l'apparition de l'écriture et des intellectuels.
Il y a deux sortes de simplicité celle des grandes abstractions produites par un intellectualisme qui vide l'intelligence de la réalité concrète de la vie, et puis celle des réalités de l'homme concret qui vit chaque jour de la satisfaction de l'essentiel. L'intelligence ne peut que gagner à se nourrir de la méditation de ces réalités concrètes.
Une intelligence déracinée ne peut pas produire des oeuvres de vie. La vie intellectuelle devrait être un constant dialogue avec les réalités concrètes, avec les gens simples.
2eme degré : Savoir admirer
Admirer, c'est éprouver de la joie à découvrir quelque chose clé nouveau. L'admiration est le sentiment des enfants parce que tout ce qu'ils voient est nouveau pour eux. Mais c'est aussi un sentiment qu'on rencontre souvent chez ceux qui gardent l'esprit éveillé, attentif, curieux de tout ce qu'ils ne connaissent pas encore. Ceux-ci ne se complaisent pas avec orgueil dans les connaissances déjà acquises, ils ne sont pas blases. Quand on ne s'étonne plus de rien, c'est que l'on commence à être frappé d'une sorte d'aveuglément; on n'observe plus avec un regard neuf. Au contraire, celui qui sait encore admirer, celui-là est dans la vérité.
C'est la première étape de l'humilité. Mais l'itinéraire de l'humilité est tel que l'on doit sans cesse revenir à la première étape pour faire un nouveau pas.
3ème degré : Accepter le témoignage des sens
L'intelligence humaine étant liée aux conditions corporelles de l'existence humaine, elle ne conçoit rien sans que l'origine plus ou moins lointaine de ses idées ne puisse se trouver dans les données des sens. Les premières connaissances de l'homme sont sensibles. Pauvreté de l'intelligence humaine qui doit toujours, pour nourrir ses raisonnements, partir de l'humble expérience sensible, et souvent y revenir pour vérifier ses jugements !
Complètement dépendante de l'objet de sa pensée, elle ne peut pas même avoir conscience d'elle-même si elle n'a d'abord pensé quelque chose d'extérieur à elle. C'est une évidence lim pide que pour savoir que je pense, il faut d'abord que j'aie quelque chose à penser. Or, ce sont nos sens qui nous mettent au contact avec le monde: la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher et son prolongement dans les sensations kinesthésiques. Grâce à eux, nous avons une multitude de sensations par lesquelles nous observons le monde, observations que nous comparons entre elles pour nous faire une idée complète des choses. Et les sens ne trompent que celui qui en attend ce qu'ils ne sauraient donner. C'est bien pourquoi nous multiplions les expériences. Mais en les multipliant, nous nous référons toujours à nos sens, car si les sens n'offrent qu'une information immédiate, ils l'offrent avec une certitude suffisante pour que l'automobiliste puisse conduire son véhicule en se fiant à sa vue. Il ne pourrait le conduire en fermant les yeux et en se fiant à sa seule intelligence.
La multiplication volontaire des observations toujours sensibles de la réalité concrète permet à l'intelligence d'envisager le monde et de s'y accorder avec cette stupéfiante précision des techniques modernes les plus pointues qui nous permettent d'envoyer des satellites dans l'espace, de monter sans crainte à bord d'un avion ou d'un sous-marin, de procéder à des opérations microchirurgicales sur la rétine de l'oeil.
4ème degré : Accepter les contraintes de la logique
Les concepts n'éclosent pas tout seuls dans l'intelligence avec une définition parfaite dès leur première apparition. Les premiers concepts sont toujours confus. C'est à force d'expérience et de raisonnements, que l'homme forme peu à peu ses concepts, les divise, les multiplie, les corrige ou en invente comme on invente des outils. Pauvreté de l'intelligence qui doit cheminer d'un concept à l'autre, laborieusement !
Une maîtrise approfondie des démarches naturelles à l'esprit humain permet d'assister, soutenir, confirmer ou corriger les intuitions. Celui qui n'utiliserait que l'intelligence intuitive se priverait d'une bonne part des possibilités de notre entendement. Encore faut-il que l'on ne fasse pas de l'argumentation logique un art en soi, détaché du réel, mais au contraire l'art même de rejoindre le réel et d'engranger l'expérience pour conduire le raisonnement avec sûreté.
Il y a une démarche naturelle de l'intelligence humaine qui suit une logique dont nous pouvons découvrir les principes, que nous pouvons analyser afin de mieux uti liser notre faculté de raisonnement, limiter les erreurs et vérifier la rigueur d'un raisonnement.
L'acceptation des contraintes de la logique, quand elle s'appuie sur la soumission de l'intelligence au réel, est une voie de sanctification pour l'intelligence.
5ème degré : Se conformer au réel
Qu'est-ce que l'intelligence en elle-même ? Définie comme faculté straction et de jugement, elle est une faculté propre de l'homme. Capable d'abstraction, elle conçoit des idées, soit directement à partir des images que l'imagination tire des réalités que perçoivent nos sens, soit grâce à des raisonnements plus ou moins éloignés de ces premiers contacts des sens avec le réel tangible. Elle est aussi capable de jugement en ce sens qu'elle peut estimer la vérité, l'erreur, le degré de certitude ou de probabilité, dans ses raisonnements ou ses intuitions.
Grâce à l'intelligence, l'homme, à la différence de tous les animaux, peut s'abstraire des circonstances du moment présent et de la nécessité immédiate. Abstraire, c'est dépouiller, c'est purifier. C'est appauvrir, mais dans le sens de l'allègement qui permet de voir mieux et plus loin. Grâce à cette faculté d'abstraction, l'homme peut même, à partir de réalités que ses sens ont perçues, raisonner juste sur ce que ses sens ne peuvent pas percevoir : l'astronomie, la microphysique ou la théologie en sont des exemples. Tout cela, nous l'exprimons en disant que l'intelligence connaît, ce qu'aucun ordinateur ne peut faire.
Mais ce mode de connaissance nécessairement abstrait présente aussi des dangers, dont le principal est le refus ou la crainte du réel. En effet, puis qu'abstraire, c'est simplifier, le réel est toujours beaucoup plus complexe qu'on ne le croit. Et c'est la raison pour laquelle on craint souvent de le rencontrer. Le recours au réel est une exigence difficile c'est une conquête passionnante qui s'offre à nous, une conquête de l'humilité
6ème degré : Prendre la personne humaine comme un tout
L'intelligence n'est qu'une part d'un tout plus complexe, la personne humaine. Il y a une relation de l'homme au réel qui est instinctive, charnelle, enracinée dans notre corps. comment parler de la relation de l'homme au réel sans avoir présent à l'esprit que la première expérience humaine est la vie intra-utérine ? Notre structuration psychique se fait entièrement de maniére sensorielle. Il n'y a aucun homme qui n'ait connu la nudité première d'un nouveau-né. Même les intellectuel. Chacun a lentement grandi dans son corps découvrant peu à peu ses possibilités, ses limites, ses pulsions, ses plaisirs et ses peines.
La reconnaissance de notre origine est le premier pas dans la vérité à l'égard de nous-mêmes. À l'égard de la vraie nature de notre intelligence. En reconnaissant la primauté de notre enfance, nous relions notre intelligence à une source de vie. Quelle ne doit pas être notre gratitude vis-à-vis de cette source de notre mère, et de toute l'immense chaîne de la vie depuis la création originelle. Il n'y aurait pas de connaissance en nous s'il n'y avait eu naissance a partir d'elle, et c'est pourquoi il y aura toujours reconnaissance envers elle.
Antérieurement à l'analyse intellectuelle de l'homme comme objet de science, nous gagnerions à avoir une approche plus concrète, semblable à celle de l'épouse à l'égard de son époux ou de la mère vis-à-vis de l'enfant qu'elle a conçu, porté en elle, mis au monde, allaité, langé, consolé. Le rapport premier, originel, de l'intelligence humaine l'égard du réel n'est pas celui, abstrait, de la science, mais ce rapport profondéme incarné de chacun avec ses semblables, avec luimême et avec les forces de la nature.
7eme degré : Rechercher le dialogue
Aucun individu ne pourrait prétendre à l'autonomie intellectuelle complète l'égard des autres hommes. Car tout homme a été conçu dans le sein de sa mère, où il a été formé dans son corps où il a subi les premières influences sur son psychisme, sa sensibilité, et déjà sa mémoire inconsciente, et d'où enfin il est né nu à tous égards. À sa naissance, l'homme n'est pas un individu autonome et sans liens sociaux, puisqu'il est déjà le fruit d'une solidarité de neuf mois. Il ne naît d'ailleurs pas libre, mais relié. à sa mère par le cordon ombilical. A ses parents revient la responsabilité de le mettre au monde, de le libérer. Toute l'oeuvre de l'éducation des enfants est là en germe. Mais aussi toute notre participation à la vie sociale. Nous nous libérons mutuellement, ou bien nous nous enchaînons mutuellement.
L'homme ne naît pas libre, il le devient. Il ne devient pas libre seul et contre tous, mais avec les autres. La liberté est une conquête collective.
La conversion nécessaire à l'égard de l'intelligence se traduit concrètement par la recherche du dialogue. Il y a dans le monologue intérieur quelque chose de rassurant. On se conforte soi môme en évitant de consulter autrui. Cependant, le dialogue avec les autres fait partie de la vie de l'intelligence. Nous le pratiquons tous plus ou moins. Parce qu'il n'y a pas moyen d'y échapper, ou bien parce que nous aimons le contact vivant avec l'intelligence des autres ? S'il est des domaines où l'échange avec autrui nous est naturel, il en est d'autres que nous avons tendance à garder pour nous-mêmes - généralement ceux qui peuvent le plus nous remettre en question. Ou bien ceux pour lesquels les mots sont difficiles à trouver. Le dialogue exige souvent des conditions de confiance réciproque, parfois même de grande intimité. Combien ne découvrent le dialogue qu'en des occasions tragiques où, confrontés à de cruelles épreuves, les défenses tombent ? Uhumilité devient alors comme un réflexe de survie psychique.
L'humble pratique du dialogue quotidien est l'une des clefs de la sagesse.
8ème degré : Savoir écouter
A seuil de notre vie, alors que nous n'étions que des nourrissons, notre intelligence ne pouvait s'éveiller que par l'observation et l'enseignement. Le fait d'écouter est une des attitudes fondamentales de l'être humain, qui met en cause toute notre personnalité. On écoute avec les yeux et les oreilles, on écoute avec tout le corps. On peut écouter de toute son âme.
Il existe une écoute active, attentive, interrogeante et critique, une écoute réfléchie. Elle est abandon momentané de ses propres cogitations pour comprendre ce qu'une pensée différente propose à notre jugement. Celui qui écoute bien accueille la pensée d'autrui en tant que différente. Il n'abandonne pas son jugement propre, mais il accepte de réfléchir à partir d'une source d'idées qui ne vient pas de lui. C'est à partir de là qu'on est capable aussi de recevoir un enseignement. La plupart de nos connaissances ne proviennent-elles pas de l'enseignement d'autrui ?
Cette attitude d'accueil intellectuel d'autrui est aussi fondamentale que les deux premiers degrés d'humilité. La pratiquer tous les jours, et d'autant plus qu'on est soi-même plus cultivé, c'est entretenir la jeunesse de notre intelligence.
9eme degré : Reconnaître ses erreurs
Personne n'aime à être trompé par autrui, personne n'aime à se tromper soi-même. Et pourtant, l'erreur est notre pain quotidien. Plutôt que le nier, on gagne plus à le reconnaître.
Il est même particulièrement avisé de se mettre volontairement en chasse contre ses erreurs, de prendre tous les moyens pour les débusquer. Il n'est pour cela que de soumettre souvent sa pensée à celle d'autrui, ainsi qu'à l'épreuve des faits. Ce n'est pas toujours confortable, mais c'est tout à fait bénéfique.
10eme degré : Ne pas juger les personnes
Autant il y a des domaines et des circonstances dans lesquels nous avons le devoir de juger, autant il en est d'autres où la sagesse est de retenir son jugement. Or, il y a une rétention du jugement qui s'impose en raison de la matière même, parce que cette matière nous est inconnaissable par nature, c'est celle qui concerne les personnes. Certes, on peut et l'on doit juger des actes qui sont posés et des paroles qui sont dites. De ces actes et paroles (de même que des silences et des refus d'agir), on peut inférer des intentions, et même des intentions cachées. Dire que l'on ne doit pas juger les personnes n'est pas se condamner pour autant à figurer dans le rôle naïf qui va se faire « berner » par le premier fripon. Mais c'est affirmer qu'en tout homme existe une profondeur intime qui nous demeure insondable, quelle que soit notre perspicacité.
Et cette attitude, tout en n'excluant pas une réelle prudence, permet de sauvegarder une part d'espérance à l'égard de tout homme, fût-il le pire des malfaiteurs. Car nous ne savons pas quelles ressources il peut garder dans le secret de son coeur.
Engager son jugement personnel peut paraître curieux de placer 'comme un degré d'humilité le fait de risquer un jugement personnel. C'est qu'un tel risque n'est pas sans conséquence : en cas d'erreur, celui qui s'est engagé peut être ridiculisé et conduit à se rétracter. Il n'est jamais agréable de devoir avouer qu'on s'est trompé. Il est peut-être vrai que celui qui s'engage personnellement n'est pas toujours disposé à corriger son jugement en cas d'erreur, mais quant à celui qui ne s'engage jamais, il est certain qu'il refuse a priori de risquer la réputation de son jugement. S'engager personnellement dans une controverse peut donc être considéré comme un acte d'humilité.
Car c'est une chose de réfléchir, c'en est une autre de conclure ses réflexions par un jugement. C'est une chose d'analyser un problème, c'en est une autre de décider des solutions pou r en sortir. On connaît cette attitude en politique : quand on veut retarder une solution difficile, on crée une commission qui prend en charge l'analyse du problème, de telle sorte que la décision est reportée à une date incertaine. Cette crainte de la décision est parfois compréhensible, quand il manque des éléments pour un jugement intellectuellement satisfaisant, mais il y a aussi de nombreux cas où le jugement qu'on se sent conduit à porter nous oblige à des choix, à des remises en cause, à des engagements. Car le jugement exige souvent du courage. Le courage de trancher, de s'engager. Ce n'est pas seulement un acte d'intelligence, mais aussi de volonté. De volonté droite.
12ème degré : Reconnaître son ignorance
Bienheureuse pauvreté de l'homme! Bienheureuse pauvreté de son intelligence !
C'est elle notre plus grand maître de vérité. Grâce aux limites de notre intelligence, nous sommes obligés de connaître vraiment ce que nous sommes : d'abord, des êtres solidaires, qui ne peuvent rien les uns sans les autres, et puis aussi, même lorsque nous regroupons tous nos efforts, des créatures qui ne peuvent rien sans l'aide de leur Créateur.
Reconnaître notre ignorance, c'est aussi nous tourner vers le champ immense de ce qui est encore à découvrir, les innombrables surprises qui peuvent encore se prêter à notre émerveillement.
Pour interroger, il faut savoir que l'on ignore quelque chose. C'est cela, la très grande richesse de l'intelligence humaine : elle peut connaître sa pauvreté et transformer la situation en changeant son ignorance en interrogation.
Car elle est naturellement portée à aller vers ce qu'elle ne connaît pas encore pour le conquérir. L'intelligence humaine est profondément conquérante. Elle est tendue vers un savoir toujours plus complet, plus précis, plus profond. Elle est, par sa nature même, tendue vers la plénitude du savoir: elle est faite pour ne se reposer qu'en Dieu. Elle se sentira pauvre tant qu'elle ne sera pas riche de Dieu.
Mais ne nous y trompons pas. La foi n'est pas de tout repos pour l'intelligence. Car si l'intelligence humaine qui a rencontré son Créateur ne se pose plus les mêmes questions qu'auparavant, elle s'en pose de nouvelles, avec une soif décuplée. C'est à la détresse de son ignorance qu'on mesure la profondeur d'un esprit. Par son questionnement toujours plus tendu et plus approfondi, l'intelligence humaine nous offre le spectacle d'une soif inextinguible de l'âme humaine, la soif de l'infini.
C'est sans doute pour cette raison que l'intelligence pousse sa curiosité dans tous les domaines : elle s'interroge sur tout. C'est grâce à cette merveilleuse faculté d'étonnement et d'interrogation que les sciences et les arts naissent et progressent.
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